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EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE DES ÉDIFICES

Une conception architeclonique comporle-t-elle sa décoration, ou bien la décoration est-elle appelée par rarchitecte lorsque la composition de l'édifice est arrêtée? En d'autres termes, la décoration est-elle partie intégrante de rédifice, ou n'est-elle qu'un vêtement plus ou moins riche dont on le couvre lorsque ses formes sont fixées? Les diverses civilisations qui ont possédé une architecture ne se sont probablement jamais posé ces questions, mais elles ont procodé comme si elles se les étaient posées, ce qui, pour nous, revient au même.

La plus ancienne architecture connue, sur l'histoire de laquelle nous ^yons des données certaines, est Tarchitecture égyptienne; or, cette architecture emprunte sa décoration, d'abord, des moyens de construction primitifs qui ne sont point ceux que nous voyons employés dans les ■^^onuments les plus anciens épargnés par le temps. Ainsi, nul doute que les premiers édifices de la terre d'Egypte n'aient été élevés avec des materiaux empruntés au règne végétal (bois et roseaux), et cependant on ne possède plus que des édifices de pierre sur les bords du Nil, et ces édi- "^^s de pierre affectent une décoration qui appartient en grande partie à *a SI raclure de bois. Pendant quelle période reculée la transformation de ^^tte structure s'est-elle opérée? Nous l'ignorons, jusqu'à présent du •noins. Les dates n'ont ici qu'une importance secondaire ; comme dans ^^ transformations géologiques du sol terrestre, la succession des strates ^.^'^ <iéinontrée, bien que Ton ne puisse savoir le nombre de siècles qu'il *^ *^llu pour opérer ces transformations.

178 ENTRETIENS SUR l'aRCUITëCTURK.

Il n'est pas douteux que, lorsqu'on élevait en Êgy|)te les |)lus anciens édifices dont nous trouvons encore les restes, le souvenir de ces constructions primitives de bois n'était pas effacé, puiscjue, sur les sculptures et peintures, on les voit figurées. Mais ces structures élevées, en ^^n employant des végétaux, n'étaient point des œuvres de charpenterie -r^j^ comme celles qui apparliennent aux races du Nord. Les bois durs et^ :^;^t longs ont toujours dû manquer sur la terre d'Egypte, et les collines quii^ ^^^^j bordent le Nil n'ont jamais été boisées. Il est facile de reconnaître que Ic^ g \^ système adopté par les premiers possesseurs du sol consistait en deî ^:^ ^^ ouvrages composés de roseaux, de membi'ures et panneaux qui appar-— :^p^ tiennent plutôt à la menuiserie qu'à la charpente, et de pisé, c'est-à-dip-:^ ^^ de limon desséché au soleil.

Soit qu'il y ait eu primitivement sur le sol de FÉgypte des peuplade ^^ autochlhones qui aient creusé leurs habitations dans les calcaires voisin^ j^ du fleuve, soit que les hypogées de la Nubie aient paru aux races conque ^^^ rantes des modèles bons à suivre sous un climat brûlant, toujours est^ — ^^yy que les édifices faits primitivement de roseaux et bois légers paraiss cg^j^ . avoir été blindés, c'est-à-dire façonnés de manière à présenter c^^e^s* cryptes fiictices, des revêtements et supports de bois avec remplissages» ç^ couvertures de limon battu. On retrouve encore, en Assyrie, les trac/Â tiens de constructions de ce genre dans des édifices récents si nous 1^^^ comparons aux plus anciens appartenant à TËgypIe. Mais nous reviendrons sur ce sujet.

L'Egypte ne possédant que des roseaux et bois légers bons pour faire de la menuiserie, tels que le sycomore, le figuier, quelques arbres résineux, mais impropres à la charpente, force était, si l'on voulait établir, par exemple, un point d'appui droit, rigide et assez long, ce que nous appelons un poteau, de former un faisceau de ces roseaux, de le Ker avec des bandelettes, et de le poser verticalement sur un socle; les bois résistants faisant défaut, il fallait que ces faisceaux fussent assez rapprochés pour recevoir des architraves d'une petile portée, ou même d'autres roseaux posés en travers, une sorte d'ouvrage de vannerie que l'on remplissait de limon battu. Même opération s'il s'agissait de former des plafonds. Quant aux murs, aux clôtures verticales, rien ne s'apposait à ce qu'on les élevât en briques crues. Aussi, lorsque cette architecture de roseaux et de pisé est remplacée par une construction de pierre,Ma décoration des colonnes et architraves emprunte-t-elle ses formes au règne végétal, tandis que les mui^s restent lisses ou sont revêtus de peintures et de sculptures en creux. Ces scul|)tiires en creux, qui appartiennent spéciilement à l'Egypte, sont une preuve des procédés de construction em-

|)Ioyés primirivemeiil. En effel, si Ton élève un mur de terre, de pise, il faut une forme de bois résistante pour battre la terre; on obtient dès lors Jeux parements unis qu'il est faeile de dresser parfaitement lorsque Tou- ^rage est sec. Mais si Ton veut déeorer ce parement de sculptures délicates, d'hiéroglyphes, il n'est pas possible de rapporter ces sculptures iur le parement dressé ou de les réserver en relief en enfonçant ce parement autour d'elles; mais il est naturel, au contraire, de dessiner ces îgures sur la surface unie, et d'obtenir le modèle en abaissant leur contour. 11 n'est pas moins étrange qu'une ornementation architeclonique se ^it conservée lorsque les procédés de construction qui l'ont commandée 3nl été remplacés par d'autres. Cela ne se peut expliquer que par la puissance des traditions. Nous observons le même phénomène dans les [nonuments hindous et dans ceux de l'Asie Mineure attribués aux Ioniens. Des formes étaient pour ainsi dire consacrées par un mode de structure primitif; changeant le mode, on ne croyait pas nécessaire ni convenable Je changer la forme. Dans quelques uns de ces monuments ioniens, taillés dans le roc. apparaissent les imitations des rondins de bois, qui, dans l'origine, avaient servi à faire les supports, les auvents, les clôtures. Quelque puissants que soient les arts de l'Asie, — et nous comprenons l'Kgypte dans ces civilisations antiques, — l'esprit de critique, le sens logique, font défaut. Ce sont les Grecs d'Orient qui, les premiers, ont fait intervenir la raison, l'esprit de critique dans l'architecture, comme dans toutes les expressions d'art; ce sont eux qui, les premiers, ont mis au-dessus de la tradition la force intelligente qui prétend donner \i chaque expression humaine sa signification propre, en raison de l'objet et delà matière mise en œuvre. Comment se fait-il que ce sens vrai et profond de l'art grec échappe aujourd'hui à ceux-là mêmes qui prétendent s'inspirer de ces arts? Il y a là une de ces contradictions qui prêteraient il rire si elles ne nous coûtaient pas si cher, que je ne chercherai pas à expliquer, et que n'expliqueront certainement pas ceux d'entre nous qui 50 sont octroyés le privilège de comprendre cet art, puisqu'ils ne daignent jamais condescendre à faire part au publie des motifs qui les dirigent. 11 n'en est pas moins cert-^^in que l'on peut établir entre les arts de l'Asie inlique et l'art grec une ligne de démarcation bien tranchée. Les premiers ne procèdent (jue par une succession non interrompue de tradiions, chaque génération reproduisant les formes admises par les géné- Mtions antérieures. Si la nécessité oblige de changer le mode de strucnrc, les matériaux, la forme immuable ne se modifie pas par cela même, nais se perpétue en dépit de ces conditions nouvelles, si bien que l'architecture, dans un pays dépourvu de bois de charpente, continue à

reproduire, avec la pierre ou la brique, les formes que les ancêtres, vivanl dans les forêts, avaient adoptées. L'art grec, au contraire, comme la philosophie grecque, procède par la mélhode d'examen et de critique. Le génie grec ouvre ainsi le premier la voie au progrès, feit des étapes, mais ne pose pas de limites. Souple, infelligenl, amant de la forme, mais plus encore de Tcsprit, il répugne n l'hiératisme en fait d'art comme il répugne à la Ihcocratic, au dogmatisme immuable en, fait de religion on de philosophie. Nul ne peut dire ce que serait devenu le christianisme si le génie grec ne l'eût accueilli ? Il lui a donné la vie, la force expansive, non pas en renfermant tout d'abord dans un dogmalisme immuable, hiératique, mais en le discutant, et en lui faisant subir des transformations aussi rapides que profondes. Il n'a fallu rien moins que l'esprit unitaire et centralisateur de l'empire et l'invasion barbare de l'Islam pour arrêter les développements divergents et probablement féconds auxquel la nouvelle religion était appelée. En supposant que l'intervention di pouvoir impérial eût fait défaut, que l'Islam eût porté ses conquête dans l'Inde au lieu de se jeter sur l'Egypte et l'Asie Mineure, l'écol— d'Alexandrie aurait été un foyer de lumière qui eût éclairé l'Occident eût avancé la civilisation de dix siècles. Peut-être alors n'eussions-noi pas subi la longue oppression intellectuelle qui pesa si lourdement si TEurope pendant le moyen âge, et dont encore aujourd'hui nous resse tons les tristes effets. C'est à l'habitude prolongée de la tyrannie intellfc^^?- — tuelle sous laquelle s'est débattu l'Occident depuis le v' siècle, que noi v^ devons l'oubli des qualités essentielles du génie grec. Nous en appréciora^s l'éclat, mais nous sommes le plus souvent hors d'état de nous servi de cette lumière limpide pour nous diriger; et, comme des gens qui ^ longtemps, auraient vécu dans un cachot ne pourraient supporter le^f^ rayons du soleil, si nous prétendons nous livrer à quelque travail^ i I nous faut nous mettre à l'ombre.

Nous, architectes, rivés à certaines traditions bâtardes qui n'ont jamais eu la puissance d'un dogme, soumis aux fantaisies les moins expliquées repro<luisant des formes qui n'ont pas de sens pour nous, et qui mêm le jour où elles ont surgi se sont produites sans critiques et sans un exa men sérieux, balbutiant un |)atois corrompu, nous parlons des Grecs! nous allons étudier l'architecture en Grèce ! et pourquoi faire? si ce n'es pour nous pénétrer de leur esprit hardi, de leur raison si nette, de leu savoir si judicieux?

Le génie grec ne réside, en architecture, pas plus qu'en tout aulr^^ chose, sur un coin de l'Europe. 11 n'est pas enfermé dans le galbe d*u chapiteau ou le profil d'une corniche. Le génie grec est le génie hu

QUINZIÈMR ENTRETIEN. 181

nain par excellence, ei c'est pourquoi il vil et vivra toujours. Chacun de

nous, s'il le veut, peut en rrouver une étincelle en lui-même, et les maîtres qui ëlevèrent quelques-uns de nos édifices occidentaux du moyen

182 ENTRETIENS SUR L^ARCiilTBCTURE.

àgc ctoienl plus profondement pénétrés do ees principes, essence du génie grec, que ne peuvent Têlre les (roids imitateurs de h\ forme grecque.

Il est plusieurs manières d'entendre la décoration des édifices. La première ou... la plus ancienne, celle qui se présente le plus naturellement à l'esprit de Thomme, consiste à emprunter celle décoration aux objets, aux matières qu'il emploie pour construire.

L'habitant des forêts élève ses édifices en se servant des arbres qu'il abat; l'assemblage de ces bois, les feuillages dont il les couvre, donnent la première et la plus naturelle décoration. Habitué n ces formes fournies par les assemblages du bois, si plus lard il émigrc dans des contrées non boisées, on peut être assuré (jn'il donnera aux nouveaux matériaux qu'il emploiera les mêmes formes, indiquées par des œuvres de charpenlerie. Nous n'avons pas besoin d'insister sur ce point acquis par l'élude des monuments d'une grande partie de l'Asie (i). La seconde manière de décorer les édifices est le résultat d'un état de civilisation plus parfait; elle consiste à donner aux divers membres des édifices, des formes, non plus imposées par une tradition irréfléchie, mais au contraire parle == raisonnement, des apparences déduites de li qualité des matières employées, des besoins auxquels il faut satisfaire, des nécessités commandées par le climaL La plupart des peuples de l'Asie, — et dans l'Asie nouî comprenons l'Kgypte, — n'ont pratiqué que la première manière, dam ranti(juité. Les Grecs, les premiers probablement, ont mis en pratique h seconde. La [iremière de ces deux méthodes n'est point conforme A 1 logique, la seconde satisfait aux conditions dictées par la raison.

Il est évident, par exemple, qu'il n'est nullement conforme à la logiqa de donner à une colonne, à un monostyle de pierre, la forme d'un fais. — ceau de roseaux. C'est cependant ce qu'ont fait les Égyptiens, dès utb« époque reculée. Imitant en pierre, figure 1, des faisceaux de roseau>c , retracés d'ailleurs, en peinture ou en gravure, d'après leur forme réelle sur les monuments eux-mêmes (2), ils ont perpétué ce genre de décorsa -

(1) Voyez le Deuxième entretien.

(2) Notre figure 1 représente en A des dessins gravés datant de la iV dynastie. ll.e faisceau de roseaux est indiqué là dans sa forme à peu prés réelle C'est le tracé de la disposition originelle de la colonne. En B, c'est la colonne de pierre {wiu^ dynastie)» mais qui continuer exactement tous les caractères du faisceau de roseaux. La décorat-îon de celle colonne et de son chapiteau n'cîs! que l'interprétation de l'œuvre primitive c€>in" posée de végétaux. I^ plan C indique en a les sections de la colonne, à sa base ; er^ by à la hauleur des liens; en r, à la hauteur de la partie renflée du chapiteau; en d, a"* 1* hauteur du sommel de ce chapiteau. (Voyez VUiafoirc ilv fart ('Qyptwij par M. Pi~îî*2M? d'Avenue.)

lion dans leur archilecture, pendant plusieurs siècles. C'est ainsi (ju'ils oui taillé des sarcophages de granile ou de basalle en donnant à leurs parois Tapparcnce d'un ouvrage de menuiserie. Ce nnode dccoralil* s'explifjue chez des peuples qui prétendent conserver certaines formes Iradilionnelles, consacrées par un culte religieux, maintenues par une puissante théocratie ; elles ne sauraient être admises dans nos civilisations occidentales depuis Tapparition du génie grec. Et en effet, si les Ioniens de TAsie ont cru devoir maintenir celte sorte de transposition des formes, tes Doriens n'ont pas procédé de la même manière. Leurs plus anciens édifices nous montrent déjà des formes appropriées à la nature de la matière employée. Je sais bien qu'on a voulu voir dans le temple dorien, par exemple, une imitation de pierre d'une structure de bois, mais c'est là, semble-t-il, une de ces hypothèses plus ingénieuses que vraies ; nous croyons l'avoir démontré dans le deuxième Entrelien (1) et nous ne reviendrons pas sur ce sujet, d'autant que cela n'empêcherait pas de répéter longtemps encore que la cabane de bois est l'élément générateur du lemple grec dorien. Ce qui ne saurait être contesté, c'est que le galbe du ^-'hapiteau, lesprotils de la corniche, n'ont aucune analogie avec les formes lue l'on peut obtenir en façonnant le bois. Les chapiteaux égyptiens pri- '^ntifssont bien évidemment une imitation de la Heur du lotus, ou d'une

réunion de boutons de lotus, mais le chapiteau dorique grec n'imite aucun végétal, et serait fort difficile à trouver dans un morceau de bois taillé. ^n galbe atteste la forme qui convient à un support de pierre. 11 n'est P^s besoin d'être praticien consommé pour le reconnaître. On a voulu voir aussi, dans les triglyphes, des bouts de poutres, mais outre que les '^ouls de poutres ne pourraient apparaître sur les quatre faces d'un édi- '^^^f pourquoi canneler les bois se présentant de bout ; on peut facile- '^ent canneler du bois de fil^ mais du bois de bout^ cela n'est ni aisé ni ^nsé. Nous voyons dans les triglyphes des pileltes de pierre entre les- ^^elles sont posées les métopes qui ne sont qu'un remplissage- Il semble lue cela est bien plus conforme au sens commun ; or puisque les Grecs ^nnelaient leurs colonnes pour accuser nettement leur Ibnclion de sup- I^rl vertical, il était naturel de canneler les pilettes de l'architrave (jui '^^niplissent la même fonction. Le bois n'a rien à faire ici pour expliquer '^s formes données aux triglyphes. Mais n'insistons pas sur ces puérilités passablement banales.

I>ans les édilîces élevés par les Grecs doriens, la peinture a toujours été admise tant à rextérieur qu'à l'intérieur comme moyen décoratif. Les

(t) VoY. i. 1, p. 3/i et suivantes.

Grecs de la bonne antiquité n'employaient pas les marbres de couleur dans les grandes constructions. Ils les élevaient en pierre ou en maître blanc, revêtaient cette pierre monochrome d'un stuc très-fin et le coloraient, si c'était le marbre qu'ils employaient, ils le choisissaient blanc et le coloraient sur toute sa surface. La couleur était donc un des moyens les plus puissants de décoration, elle servait à distinguer les membres de l'architecture et à détacher les plans de la structure. Mais, — et c'est là où apparaît la finesse du génie grec, — comme il faut, surtout sous ces climats, compter avec la lumière du soleil, les artistes grec sentaient qu'il fallait, dans un édifice, toujours de dimensions assez restreintes, feire prédominer les lignes verticales sur les lignes horizontales ou celles-ci sur les lignes verticales , donc, tous leurs profils sont faits sur les horizontaux; là ils sont fortement accusés; ils les refouillent même pou obtenir des filets d'ombres vifs, comme des lignes tracées à Tèncre su un dessin, tandis qu'ils laissent aux membres verticaux des formes unie& ou très-légèrement profilées. Les fûts des colonnes sont à peine rayés cl cannelures très -peu profondes, qui ne tendent qu'à faire valoir à l'œ leur surface cylindro-conique. Prenez un temple dorien des beaux tem et vous ne trouverez pas une seule moulure verticale ; tout le profilage horizontal et très-vivement galbé. Il résultait de ce système que les su faces se distinguaient par des tons différents et que Tensemble était fo ment rayé d'ombres horizontales qui tranijuillisaient les yeux et em chaient ces colorations diverses de papilloter. Dans ces temples, la

sculpture n'apparaît que rarement, et seulement dans les métopes et tympans des frontons ; encore cette sculpture n'est-elle point ornem taie, mais représente des sujets. Le plus habituellement, la décorat'mdvn proprement dite est obtenue à l'aide de la peinture. Parfois des perlés tir^^délicats accompagnent les moulures horizontales, et cela avec uneextrerxne discrétion.

Ce n'est guère qu'à dater de Périclès, dans l'Attiquc, que la dccorali^^n sculpturale s'attache aux édifices, encore est-elle [)late, fine, déliée e( semble faite |)Our appuyer la peinture en lui donnant du relief. On p^ut donc admetire, en règle générale , que toute la décoration de la bdlë sm tchilecture grecque ne consiste que dans un profilage horizontal, très-ju.c3icieusement tracé, en i-aison de l'effet de la lumière et en des tons col ^" rants sur la disposition haiinonique desquels nous aurons à revenir.

Si les Grecs ne conservèrent pas toujours cette admirable sobriéié^ de moyens qui cependant produit un effet si puissant, du moins ne tombèrent-ils jamais dans les écarts décoratifs auxquels leurs prétendus i«Tiitateurs se sont laissé entraîner. Et même lorsque l'empire romaiim ^^l

QtlNZlÈME ENTRETIEN. 185

S elablir au milieu d'eux, surent-ils encore rendre à rarchiteclure des empereurs une décoration «appropriée aux systèmes de slruclurc alors employés ; car, s'il est une archilecture dans laquelle le mode décoratif soit en désaccord avec la structure, c'est cerlainemcnl celle de Tempire; et malgré sa valeur, parfois incontestable, ce mode décoratif a le défaut (le dissimuler cette structure assez belle et raisonnce cependant |)our qu'il fût possible de la considérer comme un thème excellent. La décorarion adoptée dans le édifices de ré|)oiiue des Césars, lorsque ces édifices sont réellement romains, mais ne sont pas une imitation de Tarchitecture des Grecs, a le grand défaut de rapetisser ces édifices; si bien, qu'ils reprennent leur grandeur réelle quand ce vêlement leur a été enlevé.

Chez les Grecs,, toute décoration ap|)uie la structure loin de la dissimuier ; de plus, elle est toujours à réchelle du monument, elle n'entame jamais les parties qui doivent conserver une apparence solide, et produit d'autant plus d'effet qu'elle est plus sobre et contenue. Dans les monuments romains, la décoration est répandue sans trop de discernement et 'Vise plutôt à l'apparence de la richesse (|u'au choix de la place et à la cilartc- Si le Grec des beaux temps n'use de la sculpture d'ornement <^u''avec une excessive réserve, s'il ne donne à la statuaire que des places déterminées, circonscrites, il couvre les surfaces d'une coloration qui fait valoir au besoin les points d'appuis en allégissant les parties qui ne jDorlent pas et ne sont que de§ clôtures. Le Romain de l'empire, au contraire, se préoccupe avant tout d'employer, s'il le peut, à la fois, toutes les ressources décoratives, matières dures, granités, jaspes, porphyres, muarbres, stucs peints, bronzes, mosaïques; il met tout en œuvre avec plus de faste que de discernement. Pour lui, charmer c'est éblouir, c'est surprendre, et il n'est que médiocrement sensible aux délicatesses du génie grec. D'ailleurs, il ne se préoccupe point de savoir si la décoration est en rapport avec la nature de la matière mise en œuvre, si cette décoration appartient au premier ou au second des deux modes entre lesquels nous établissons une distinction tranchée, si même elle emprunte à la fois aux deux modes. Toute décoration lui est bonne pourvu qu'elle soit riche. Mais avant de développer les conséquences du rationalisme grec et de Yéclectisme romain, en fait de décorations, il nous faut jeter un regard sur l'art si étrange de la civilisation des Mèdes ou Assyriens, qui exerça sur les arts de la Grèce une influence incontestable et bien autrement puissante que celle attribuée à l'Egypte.

f^ Mésopotamie fournit sur toute sa surlace une terre plasti(|uc singulièrement propre à façonner de la brique; elle possède des sommées bitumineuses très- abondantes; et, sur quelques crêtes, de la pierre calcaire,

186 ENTRETIENS SLK l'aRCHITECTURE.

(les gypses cl ineine des marbres tendres. Le soleil aidant, avec les limons de TEuphrate, on |)Ouvail fabriquer, en peu de temps, des quantités considérables de briques séchées à Fair libre. Ce fut donc avec ces matériaux qui se trouvaient sous la main, (|ue la masse principale de^ édifices était élevée sur un soubassement de pierre. Les parements étaient revêtus de briques cuites et souvent émaillées ou enduites; sur ces murs on formait des voûtes, également de terre séchée, couvertes en terrasser, ou des plafonds composés de poutres de bois résineux, avec entrevous de brique, terrasse et enduit. Parfois le bitume servait de liaison à ces bri- (jues crues, et devait naturellement faciliter la confection des terrasses. ^ ^^ La pierre, en dehors des soubassements, n'était employée que pour les^— chambranles des portes ou pour des revêtements intérieurs ; alors elle s couvrait de sculptures et d^inscriptions. Ces inscriptions ne sont toujour^-^^pg qu'ime narration miimtieuse des prouesses du personnage qui faisan M mi élever Tcdifice, palais ou temple.

Les rois assyriens ne firent, pendant plusieurs siècles, que piller leuir^ ^^^ voisins. Aux pays conquis on n'enlevait pas seulement leurs troupeaujp»^ ,aax leurs trésors ; mais, comme le dit l'inscription de Sardanapale lll (1), la^ M les fers, les bronzes, les bois ouvrés ou bruts, tout, enfin, et, par-desstr ^^ns tout, des populations qui allaient grossir, en Mésopotamie, le nombre d> #] jJes ouvriers esclaves em|)loyés à fabriquer ces masses énormes de briquc^z^ jeg, à les accumuler, à extraire des blocs de pierre gigantesques, et à IF \^ traîner à bras jusqu'aux résidences royales. Cette politique sauvage (ximc mincidait d'ailleurs avec un état de civilisation raffinée. Les Assyriens abs<^ ,^qi>^ baient ainsi à leur profit toutes les forces vives, toute la sève des contre — ^ voisines, et la splendeur prodigieuse de cet empire éclatait enl^ ourée de ruines et de désert. Quand, à son tour, la puissauce nini-^^//(» s'écroula sous une invasion médique et sous les efforts des débris— de populafions longtemps opprimées, il ne resta plus rien que des moncfc: ^wi de briques que Ion voit encore sur les bords de l'Euphralc et du Tij^/^. Nulle |)art, sur la surface du globe, on ne signalerait un tel abus d^ /// puissance monarchi(|ue; mais nulle part aussi une chute aussi com|»lô/6'; si bien (jue, depuis lors, une nouvelle civilisation ne put s'établir sur ce sol épuisé par le plus terrible despotisme qui fût jamais. f m

Il est certain que les montagnes qui bornent la Mésopotamie étâieni f u couvertes de belles forets; car, dans les inscriptions recueillies, il est |*i question souvent de rois (jui envoient couper des cèdres en quantité oon-

(1) Voyez Expédit. sdeM. en Mésopotamie exécutée par ordre du gouvernement, de 1851 ■ 'H'

à 185^, par MM. Frcsnel, Félix Thomas el JuJes Op|Mjrt, 1853. 1 ^'*

sid érable pour la conslruolion de leurs palais. Aujourd'hui ces montagnes sont dénudées, et tout porte à croire qu'elles n'ont cessé de Têtre depuis les dévastations assyriennes. Les monarques assyriens ne se préoccupaient guère de reproduire les richesses végétales qu'ils exploilaient, ils prenaient tout, hommes, choses, bêles et forets, pensant que la terre ne manquerait jamais à leurs successeurs pour renouveler cette consommât/an imprévoyante. On conçoit qu'au point de vue de l'art, une civilisation ainsi fuite dut élever des monuments aussi étranges par leur nature et leur étendue que par leur caractère. Rien, dans les restes de ces édilires, ne fait supposer un état voisin de la barbarie; au contraire, on y découvre fous les raffinements d'une civilisation matérielle poussée aux dernières limites. Dans les ensembles, tout est coordonné, disposé, prévu H exécuté avec cette suite et cette égalité de travail qui indiquent une organisation administrative aussi régulière que puissante. Les cours d'eau sont €^analisés avec un soin minutieux; partout on retrouve la trace de digues élevées contre les inondations périodiques des fleuves, de barrages disposés pour l'irrigation des plaines; car, si ces terribles monarques assyriens fiiisaient le désert autour de leur empire, ils prétendaient

vivre au milieu des jardins, des campagnes les mieux arrosées el les plus riantes. Les populations qu'ils allaient arracher aux contrées voisines, et n^MIs réduisaient en esclavage, élaient employées à des labeurs dont nos* ressources modernes pourraient à peine nous fournir les équivalents. De la terre argileuse, tirée des nombreux canaux et des dérivations des fleuves, ces ouvriers formaient des masses de briques crues ou cuites; ^^'^c ces matériaux, on élevait de véritables montagnes ou des plateaux ^^^r lesquels étaient bâtis des palais immenses par leur étendue comme P^ï* leur hauteur, entourés de murailles flanquées de tours crénelées. *^s égouts, <les galeries, sillonnaient ces plateaux pour faciliter Técoule- *^ent des eaux.

Suivant la méthode orientale, qui persiste encore aujourd'hui, ces

Palais ressemblaient plutôt à des villes qu'à des résidences composées

^* ^îne manière syméirique; c'étaient des groupes d'habitations disposées

^^ivant les services auxquels elles devaient satisfaire ; des chambres

'^ombreuses entouraint des cours ou cloîtres. L'eau circulait dans les

Pï*eaux et jardins. Des terrasses de terre battue enduite de ciment ou de

""tume, couvraient les logis et permettaient de respirer l'air frais du soir

^Près les journées brûlantes de ces contrées. Les murs épais, élevés en

"tiques crues, fabriquées avec un soin extrême, et reliées entre elles par

^ïne légère couche d'argile détrempée ou par du bitume, étaient revêtus,

^^tërieurement, d'enduits et de briques émaiUées de couleurs éclatantes.

188 ENTRETIENS SUR l'aRGHITEGTURE.

Aux portes, des statues colossales de lions ^ou de taureaux ailés, à têtes humaines, comme ceux que nous possédons au Louvre, ou de personnages tuant des lions, formaient les jambages et supportaient des voûtes en berceau fîûlcs de briques crues avec archivoltes de briques émaillées. Au palais de Khorsabad, M. Place a encore retrouvé une de ces portes avec sa voûte, ce qui n'a pas causé un médiocre étonnement aux archéologues qui voulaient voir, dans la voûte, une invention relativement récente, ne remontant guère au delà du vi'' siècle avant notre ère.

La planche XXVII présente la vuc-perspeclive restaurée de la porte sud-est du palais de Khorsabad, d'après les découvertes faites par M. Place et les Iravaux graphiques, si judicieusement exécutés, par E. Thomas. Le soubassement de cette entrée, composé de taureaux ailes de dimension colossale, est de marbre, et chaque figure est un monolithe. Au-dessus s'élèvent les massifs de briques crues formant Tarcade et les deux tours. Toute cette conslruclion était couverte d'enduits trèsprobablement colorés, si Ton s'en rapporte à quelques parties analogues conservées et aux descriptions d'Hérodote. De plus, des frises et une archivollo de briques émaillés de couleurs représentent des ornements des personnages, des chasses ou combals.

On voudra bien remarquer le système décoratif des parements d face des tours, système adopté partout dans le palais de Khorsabad, e qui consiste en une réunion de portions de cylindres juxtaposés commodes tuyaux d'orgues, ou, ce qui est plus vrai, comme pourraient Têtr des troncs d'arbres posés joinlifs verticalement. Cette décoration es comme une dernière réminiscence des blindages de bois qui, originair ment, durent servir à maintenir et préserver les terres battues, le pis avant l'emploi régulier des briques crues. Il faut constater que, sauf cet tradition d'un système de structure qui n'était plus employé alors, tout reste de la décoration est parfaitement rationnel et conforme au mode bâtir. Cette décoration, en effet, ne consiste, dans toute la partie élev^ en bri(|ués, qu'en des incrustemenis ou placages des briques émaill affleurant l'enduit. La sculpture ne s'applique que sur les parties corn sées de matériaux calcaires qui forment ces soubassements d'un si étrar"B et si grand caractère (1). Or, en examinant le faire de cette sculptu m^*?, on ne peut nier (|ue les premiers monuments dorions ne le rappellent as.^^cz exactement (2). Ici donc, conformément au témoignage d'Hérodote^ ^le Xénophon, de Quinlc-Curce et de Diodore de Sicile, la |)einture renn>l îs-

(1) Voyez roiivrage de MM. Place et Thomas, yinive et f Assyrie,

(2) Voyez les métopes de Sélinonle, musée de Palerme.

sait le rôle principal clans ce système décoratif, puisque, indépendamment des placages de bri(|ues émaillées, les enduits étaient colorés de divers tons, dans lesquels le bleu, le jaune et le rouge entraient pour une grande part. On peut se figurer, par la pensée, retïet que devaient [)rO' diiîrc ces grandes sinfaces verticales colorées au milieu desquelles brillaiefil les émaux les plus vifs; tout cela reposant sur des soubassements de pierres appareillées avec soin ou richement sculptées. Des mats recouverts de plaques de bronze doré et terminés par de larges boucliers circulaires ou par des palmes également dorées étaient attachés aux côtés de ces entrées, ainsi que le montre notre planche XX VII (1).

L'Orient est la partie du globe où les changements se font le moins sentir dans les habitudes des populations, aussi les édifices élevés en Perse pendant les xiv'et xv^ siècles de notre ère, rappellent-ils encore ces dispositions décoratives. Extérieurement, grandes surfaces verticales, unios, avec quelques Irises d'émaux ou de stucs gauffrés; couronnenienls plats desquels surgissent des coupoles; loges supérieures pour ''"ouverdeTair et de la fraîcheur; soubassements relativement riches et '^^vaillés dans des matières dures.

Clertes, les Doriens n^ont pas copié ces formes d'architecture qui ne *-^<^ri\enai€nl ni à leurs habitudes ni aux matériaux dont ils pouvaient ^■sposer, mais ils ont coloré les surfaces de leurs édifices, et ont com- '^^Oiicé par imiter le faire de ces sculptures déjà enfouies sous les ruines '^^> i^sqne Xénophon traversa la Mésopotamie; mais alors Tart grec s'était ^'^•riî^ncipé, et ne prenait plus ses inspirations que dans son propre génie. 1 1 serait superflu de donner ici des exemples de la décoration des mo- •^^uiïienls doriens, puisque ces renseignements sont entre les mains de ^^^^•t le monde et ont été cent fois reproduits. Dans nos Entretiens mêmes, * '^ u été queslipn souvent de rornemen talion de Tarchitecture des Grecs ; ^^^"tiemenlalion toujours sobre Rempruntée à la peinture plus encore qu'à 1*^ sculpture. Quant à la décoration romaine de TEmpire, elle n'est pas ^v^oins connue. Luxueuse, banale tro|) souvent , son principal mérite conï^îsle dans la profusion des matières précieuses et Tacoumulation des ii^oyens décoratifs avec plus de prodigalité que de goût. Il faut reconnaître toutefois que pour les extérieurs comme pour les intérieurs de ces édifices, les artistes (qui étaient habituellement venus de la Grèce) ont su doiuier à la richesse des matières employées, à la disposition de la

i) Il oxislo au musée assyrien du I.ouvrc des friigmenls de bronze doré de ces revôtemrnU de mais, figurés d'ailleurs sur les nombreux bas-reliefs qui représentent des uiunuuienls.

19U KNTRETIENS SDR L 'ARCHITECTURE.

sculpture, un air de grandeur -magistrale qu'il ne faut point dédaigner, dans un temps comme le nôtre, où l'on essaye de produire des eiïets analogues.

Le défaut principal de la décoration architectonique de l'Empire est de ne savoir ménageries repos. Je m'explique : lorsque^ comme dans l'archile( ture des beaux temps de la Grèce, rornementation n'occupe que des places bien définies, lorsque les membres de celte architecture sont si parfaitement étudiés, proportionnés, galbés, qu'eux-mêmes constituent 1 princi|)ale décoration ; lorsque, pour parler plus clairement, la structur^^^

dos formes architcctoniques constitue la décoration, cette structure im-

pose nécessairement des parties résistantes, solides qui relèguent l'ornte.^^ mentafion sculptée sur les parties moins solides ou moins résistantes^ ^ Ainsi, dans le temple dorion, il est de toute évidence que les seules parti^»^ propres à recevoir de la sculpture ornementale ou de la statuaire sont 1 métopes, les frises et les tympans des pignons. Partout ailleurs, ce sont I membres eux-mcmes de la structure qui prennent une forme décorati v^

en raison de leur formation vraie. Mais si, à la place du chapiteau i\o

rien, ({ui indique parfaitement sa fonction de support, nous plaçons f «^ chapiteau corinthien, c'est-à-dire un membre d'architecture qui, pour l'œil, perd sa qualité de support, qui paraît devoir être écrasé sous l^r charge qu'il est destiné à porter, il (îiut nécessairement allégir en apparence ces membres portés; il faut décorer richement la frise, l'arehitrar ^ même et la corniche. Bientôt cette partie supérieure refouillée ne saurai* se relier à des fûts unis, il faut canncler ceux-ci profondément; etc^ -'^ fûts eux-mêmes ont besoin de reposer sur une base qui corresponde -^ ^ la richesse du chapiteau. Ce que nous disons pour un ordre s'étend bien-- —

tôt à toutes les parties du momiment. Dès que l'artiste place un orne- '

ment sur un membre d'architecture qui, par sa fonction, devrait surlour conserver une apparence solide, il est bientôt entraîné à en mettre par tout ; et à plus forte raison sur les surfaces unies dont la fonction de su port n'est pas déterminée nettement pour l'œil. Aussi n'est-ce que Uirdi veinent que les Grecs ont admis le chapiteau corinthien, et encore, ai moment de .son apparition ne s'applique-t-il qu'à de très-petits édiflces .^ tels par exemple que le monument choragique de Lysicrates. ï.e chapi- — teau ionique, bien que riche comme ornementation, ne perd pas sa qualité de support pour l'œil, surtout aux époques primitives. Ses lai^ volutes s'enroulent en dehors du diamètre du fût de la colonne qui se prolonge jusqu'au tailloir, elles ne masquent pas le support, elles ne font (pic raccompagner.

Une salle romaine, sa structure admise, peut être décorée extérieure- I

ment et intérieurement suivant des modes très -divers; et, en effet, lorsqu'on trouve un de ces édifices enlièremeiit dépouillé de sa décoration, dix architectes pourront lui supposer dix décorations différentes. 11 n*en saurait être ainsi du monument grec puisque sa décoration dépend de la structure même. Les variantes ne portent que sur des détails de peu d'importance ou sur le mode de peinture, et encore, y a-t-il pour celui-ci des lois déduites de la structure, qu'un architecte tant soit peu instruit ae méconnaît pas.

Supposons la rotonde du Panthéon de Rome, privée entièrement de ses ordres intérieurs, de ses marbres, de ses bandeaux. Qu'aucune trace de cette décoration toute d'emprunt ne subsiste, qu'on en ait perdu jusqu'à la tradition, et que l'on charge plusieurs architectes de rétablir cette décoration, il est évident que chacun d'eux donnera une étude différente. Comment supposer que ces grandes niches sont fermées par une clôture de colonnes ? Y aura-t-il dans la hauteur du tambour deux ordres, trois ordres superposés? n'y aura-t-il qu'un seul ordre, ou n'y en aura-t-il point? Rien en effet, dans la structure, n'indique cette décoration toute de placage et cependant d'une extrême importance.

U n'est pas d'architectes (jui n'aient entre les mains des recueils d'cdiû<3es romains, bâtis suivant la méthode romaine et non suivant la méthode grecque, ne confondons pas. Qu'ils veuillent, par la pensée, supprimer ^ qui constitue la décoration de ces édifices et ne voir que la structure ; ®tf cju'oubliant, s'il est possible, les traditions, ils cherchent à reconstituei* celte décoration d'une manière rationnelle? on peut parier qu'ils s éloigneront beaucoup du fait existant. Je n'insisterai pas sur ce point, ^ià traité dans les Entretiens. On peut prendre goût ù la décoration ar- ^^tectonique de l'Empire, on ne saurait l'expliquer autrement que par ■^ clésir d'employer beaucouj) de matières [précieuses et de faire parade ^ ^ïî luxe dont nous admettons d'ailleurs la puissance et la grandeur. Il *îiUt|rait faire des exceptions cerlaineiuent en faveur de quelques monu- ^^rjis mixtes, tels que les basili(iues, par exemple, dans lesquelles la dé-r ^^ralion était appropriée à l'objet et tenait de la structure : mais la basi- *^ue n'est pas Tédifice vraiment romain , elle est un composé grec et oriental.

A mesure que l'empire romain tendait à déplacer son centre et à le reporter vers TOrient, le génie grec reprenait l'influeni^e qu'il avait exercée sur les arts de l'architecture avant l'apogée de la puissancee impériale. Lui aussi s'était conformé au temps, au besoin de la société telle cjuc l'avaient faite les Romains ; il ne s'était pas borné \\ continuer ou à ressaisir les formes admises sousPcriclès, il avait compris le parli que l'on

devait lircr de la slniclurc romaine, et après s être soumis longtemps, à n'être que le décorateur de celte structure, il allait la modilier en la faisant concorder avec le mode décoratif. Certes Texéculion de la décoration du Panthéon d' Agrippa est de beaucoup supérieure a celle de Téglise^ de Sainte-Sophie de Constanlinople, mais si peu que Ton veuille raison-^ ner, la décoration de ce dernier monument est bien autrement liée à I& structure que n'est celle du Panthéon 5 si, dans Téglisc de Sainle-Sophi^ on signale le mode de placage, du moins ces placages ne composenl-i*^^ qu'une tapisserie, et les ordres remplissent une fonction utile, né^^e^ saire.

Avant de nous occuper de la décoration byzantine, il est bon d'exai^^ ucr comment ces populations grecques de la Syrie, voisines de C^;^ stanlinople, comprenaient Tart décoratif. Nous allons prendre un ^j^ exemples les plus simples de celte architcclure syriaque, un des ^/^ vulgaires, afin de mieux faire ressortir le sens véritable de ce génie f^r^. si souple, qui se transformait si facilement sans abandonner les prinei/ie^ vrais. Tout le monde a vu les maisons gréco-ilaliqucs de Pompéi, ou du moins connaît ces habitations par des reproductions assez fidèles; il n'est donc pas nécessaire de faire ressortir ici le côté pratique de celle architecture privée, aussi bien que sa grâce et son élégance si parfaileinenl d'accord avec les besoins et les mœurs des populations. Riches on simples, les maisons de Pompéi ont une égale valeur au point de vue de l'art, et leur décoration donne Tempreinle de ces mœurs. Ces bourgades des bords du golfe de Naples, élevées dans un pays riant, riche en matériaux, en ressources de toutes natures, avaient une existence facile, élc» gante, qui se peint dans leurs bâtisses. Autres étaient ces petites villes semées dans les environs d*Anlioche, sur la roule suivie par les caravanes qui faisaient le commerce de la Perse et du golfe Arabique avec Constanlinople. Elevées dans une contrée aride, sous un ciel brûlant en été, capricieux en hiver, leur seule raison d'exister était le passage incessant de ces caravanes. Sur ce sol, pas de rivières, à peine quelques torrents; pas de bois, de la pierre partout Or, les ruines d'un grand

nombre de ces petites (Mtés existent encore, et laissent voir des habitations presque intactes, d'autant que sur une partie du territoire qii'dte occupaient, le bois manquait si complètement que toutes les parties de b construction étaient faites de pierres, juscpi'aux vantaux des portes. L^» planchers se com[)osenl de grandes dalles posées sur des linteaux oin^!^ arcs. Il en est de même des tenasses. Il semblerait qu'avec des moyen' aussi bornés, ces habitations devaient ressembler a des terriers. Point» le Grec sait encore mettre de l'art dans ses constructions primitives, et

faire que celte décoration soit Tcxpression vraie des besoins, qu'elle soit en parfait accord avec le mode de structure.

La planche XXVIII présente le côté intérieur de l'une de ces petites maisons de la Syrie centrale (1). Saurait-on trouver une construction plus franche, une décoration plus simple et plus vraie? Les pièces princidales occupent le rez-de-chaussée et im étage, et donnent sur les deux portiques bas, relativement profonds, si bien disposés pour offrir un abri contre le soleil ou contre les bourrasques d'hiver terribles en ces contrées. Le portique du rez-de chaussée, sans aucune moulure, peut-être décoré de quelques peintures, est composé de monolithes debout portant les linteaux qui reçoivent en feuillure le dallage formant sol à Tétage supérieur. Toute la décoration est réservée pour cet étage supérieur ; c'est la loge de l'habitation, le lieu où Ton se tient. Le large profil qui encddre le portique et qui se termine en volutes est couronné par la corniche saillante, qui n'est autre que le bout des dalles servant de couverture. Un chéneau percé de gargouilles reçoit les eaux de la terrasse, et les rejette dans la cour. Trois colonnes à chapiteaux variés donnent à ce portique supérieur une élégance robuste, accusée encore par cette balustrade pleine dont les encadrements se dévient pour laisser buter les profils des bases sur une surface unie. Est-il nécessaire de poser un linteau en retour d'équerre? Un corbeau, pris dans la masse du monolithe, reçoit la portée de ce linteau. J'accorde que ce sont là des riens ; mais en architecture, ces riens sont bien près d'être tout; et l'on éprouve plus de satisfaction a les observer qu'on ne ressent de plaisir à considérer une façade couverte d'ornements dont on ne comprend ni la raison d'être ni la signification. D'ailleurs, dans cette modeste habitation, le sentiment des proportions n'est-il pas profondément rendu? Tout cela n'«st-il pas en rapport exact avec l'échelle humaine? Peut-on voir là autre chose qu'une maison indiquant exactement les habitudes de ceux qui s'y renferment?

Dans d'autres parties de la même contrée plus favorisées par le climat, on avait des bois de charpente. Dès lors apparaît un autre système de structure, et, comme conséquence, un autre mode de décoration. Cependant ces populations vivaient à quelques kilomètres de distance; elles bâtissaient en même temps leurs bourgades. Pourquoi donc ne procédait-elle pas comme nous autres, aujourd'hui, qui, dans nos villages, essayons d'imiter les bâtisses de la ville, qui, loin de varier le mode de

(1) Celte maison sise dans la localité de Refadi est datée : 13 août 510. (Voyez la Syrie centrale^ par M. le comte Melchior de Vogué, dessins de M. Duthoit).

194 ENTRETIENS SDR l' ARCHITECTURE.

décoration en raison de la nature des matériaux, du climal et des usages de chaque localilé, reproduisons à satiété, sur toute l'étendue d'un vaste territoire, quelques types consacrés sans examen par la mode du moment? Pourquoi? c'est parce que ces populations conservaient l'essence du génie grec qui repose sur la raison. Et, chose étrange!... c'est au nom de ce génie des Grecs que nous avons perdu ce qui en constitue te qualité essentielle. Quelques bonnes gens se sont fait un jour un style,^^^ ^^ grec, un goût grec, un art grec à leur convenance, pour les besoins de^ ^^ leur cause; Tinsouciance du public aidant, ils se sont institués les seules ^^|^ interprètes de l'art grec, et sont arrivés à nous persuader qu'en dehor«*:^,j^ de leur petite Église, il n'y a que confusion et barbarie! Il est à croire--^^^ cependant, que si le génie grec pouvait être personnifié et revenir parnr:^-^j nous, il ne serait pas peu surpris de voir dans quel étui l'école prétei»-^ .,j. due classique l'a enfermé et ce qu'elle fait en son nom.

 Byzance, les traditions romaines avaient trop de puissance pour i]\m j,^ le sentiment grec eût une influence aussi radicale sur l'art; cependa .^^m celte influence prend une place considérable. D'abord, elle établit u ^«/^^ corrélation marquée entre la décoration et la structure; et dans Fégl' 7^^ de Sainte-Sophie, de Conslantinople, on ne saurait trouver un memtzD/g d'architecture, même décoratif, qui ne remplisse une fonction néc^c»ssaire. Il ne serait pas possible d'enlever, de cet édifice, des ordres tc?/it entiers, comme on Ta fait à Rome, sans causer la ruine de la bâtisse . A Sainte-Sophie les colonnes et leurs chapiteaux ne sont pas pureme/x. t un ornement, ces colonnes et chapiteaux portent réellement la slrucr' -^ ture. Ces derniers affectent même une forme nouvelle appropriée à leu destination, qui est de recevoir les sommiers d'arcs et de voûtes. Quan aux parois intérieures, elles sont revêtues de plaques de marbres sur les -^^ ^ parties verticales et de mosaïques dans la concavité des voûtes.

Nous avons dit que les Grecs des beaux temps n'employaient pas les marbres de couleur, mais qu'ils coloraient le marbre blanc ou la pierre. - '" Ils étaient ainsi les maîtres de l'harmonie colorante des extérieurs comme ^^^ ^ des intérieurs de leurs édifices. Or, la première condition pour obtenir "^ '"' une harmonie colorante, c'est de n'employer que les mêmes matières ou ^ ^" des matières qui s'allient sans efforts. La peinture appliquée a cet a van- — '' lage do présenter des surfaces ayant une apparence semblable, sinon ^^'^ comme couleur, au moins comme matière, uniformité de grain, depolî,«r- *» de dureté apparente, de brillant, etc. Mais, si l'on emploie, dans un édi ficc, une matière comme le marbre de couleur ou le jaspe, ou le (wrphyre rouge ou vert, jamais la peinture ne pourra s'allier avec ces matériaux colorés par la nature et possédant des reflets, une intensité de toi\^

p/irticuliers. Aucune coloralion peinte ne s'harmonise avec ces coloratons naturelles. Le marbre coloré appelle le marbre ou des matières colorées analogues comme apparence, ou encore les métaux, Tor, le bronze. Les Romains de Tempire n'avaient pas craint d'allier les deux modes, celui de la coloration par les matières naturellement colorées et celui de la coloration par la peinture appliquée. Mais il ne faut pas prendre les Romains comme modèles s'il s'agit de délicatesse de goût en fait d'art. Lorsque rarchilecture romaine fut importée a Byzance, au milieu de populations grecques, celles-ci ne tardèrent pas à faire prédominer leurs instincts. La décoration et la structure furent intimement liées; et, puisque l'empire voulait employer les marbres de couleur, tout le système de coloralion fut emprunté au marbre ou à des matières d'une apparence analogue, telles que, par exemple, les pâtes de verre. Les parements se couvrirent donc de grandes plaques de marbre de nuances assorties; les colonnes furent prises dans des blocs de marbre d\me coloralion chaude et intense, de porphyres, de jaspes; les chapiteaux et hases furent (aillés dans du marbre blanc, et se couvrirent de délicates sculptures qui n'en détruisaient pas l'apparence de supports, et les voûtes, les surfaces conrl>es sur lesquelles il eût été impossible de plaquer des tables de marbre, se revêtirent <le mosaïques composées de petits cubes de pâtes àe verre colorées ou dorées sous un émail transparent. Ainsi l'ensemble de la décoration ne présentait aux yeux que des matières brillantes d'une apparence dure, possédant des qualités colorantes analogues; si la peinture appliquée remplissait un rôle, il n'était que secondaire, sur des parties séparées de l'édifice, ne participant pas de l'ensemble. D'aijleurs, pas de sculpture autre que de délicates gaufrures ou des réseaux trèsdéliés qui ne pouvaient influer sur la tranquillité des lignes générales. C'est là un excellent procédé lorsqu'on prétend donner de la grandeur à ^^ édifice; aussi l'intérieur de Téglise de Sainte-Sophie paraît-il encore pJ"s vaste qu'il ne l'est réellement, tandis que l'intérieur de Saint- Pierre de Rome semble petit, grâce aux sculptures et moulures colos- ^'es dont on a prétendu le décorer.

Quoiqu'il y ait beaucoup» à dire sur le style d'architecture adopté à Sainte-Sophie, quoique la structure de cet édifice, malgré la grandeur de 'a conception, ne soit pas parfaite, cl accuse même, en bien des points, ^ négligences et la décadence d'un art, si on la compare à celle des ''Monuments de l'empire du bon temps; cependant, comme entente de la ^tîcoration intérieure, cette vaste église nous paraît avoir résolu le pro- ^•^«ne. La page est si bien remplie qu'on ne saurait rien y ajouter, rien ^^ retrancher; et cela, parce que le parti adopté est franc, clair, suivi

rigoureusement des soubassements aux voûtes, que ia manière dont la lumière extérieure est répartie ajoute encore à TefTet, en le complétant, en donnant sur (oulcs ces surfaces, composées de matières analogues, et possédant des qualités colorantes semblables, des jours frisants, dont rintensité est écrale à cause même de la similitude des matériaux sur lesquels ils viennent lVap|)er. On sait qu'à Sainte-Sophie, la grande calotte centrale, aussi bien que les voûtes absidales, sont percées, à leur base, d'une série de fenêtres assez rapprochées, de telle sorte que ces voûtes semblent des voiles attachées sur quelques points et gonflées par le vent. Indépendamment de l'effet que produit ce mode de structure, ces jours percés à la base des voûtes ont encore l'avantage d'éclairer une couchi d'air sons l'intrados des coupoles. Cette nappe d'atmosphère, ainsi éclai- . rée, interpose mie gaze lumineuse entre l'œil du spectateur et les mosaïques supérieures, qui, sans cette sorte de glacis, paraîtraient dures e trop vives. Ces mosaïques, au contraire, prennent ainsi un ton transpa rent qui les élève et les allégit. Ici encore apparaît le génie du Grec, q ne manque jamais dans la décoration architectonique de se servir de I lumière pour combiner ses effets.

On regarderait aujourd'hui, probablement, ces recherches comme de: rêves; et, si un architecte parlait de la disposition des jours comme pouvaut exercer, sur l'effet intérieur d'un vaisseau, une influence de grandeur, de calme, de recueillement ou de gaieté, on le pourrait bien cons/dérer connue un pensionnaire de Charenton. Il ne serait guère mieux venu de présenter des projets dans lesquels il aurait tenu compte des effets que la pers[)ective devra produire lors de l'exécution. C'est faire intervenir le raisonnement dans les conceptions décoratives, et aux yeux d'une certaine école, cette intervention n'est pas saine.

Quand, cependant, il s'agit de la décoration extérieure et ijitérieure des édifices, il semble — et cela a paru évident à bien d'autres artistes avant nous — que la lumière, la perspective, par conséquent l'orientation, et le plus ou moins de reculée du spectateur, doivent être prises en considéralion par rarchite(1e. En s'aidant de ces deux phénomènes, — dont on n'e^l pas le maîlre de se passer, — la lumière et la perspective, on peut, avec une dose de sens commun, épargner quelques millions et produire certains effets en toute assurance. Mais rarchitecte se contente, le plus souvent, des effets satisfaisants... sur le papier; le premier, il est fort surpris quand, à l'exécution, ses dessins séduisants ne produisent qu'un médioc effet. Je dis qu'on peut éviter des dépenses inutiles si Ton se rend ii compte exact des effets de la perspective et de la lumière sur les édifices et j'ajoute que plus on sait s'abstenir de ces dépenses superflues et plu

on donne de valeur ù l'œuvre d'art. La question est de mettre les choses à leur place, et tel ornement que Ton prodigue sur une façade jusqu'à fatiguer le spectateur, le charmerait s'il n'apparaissait que sur quelques points où il trouverait sa place naturelle. En cela, les Orientaux ont été DOS maîtres. Chez eux, si riche que soit la décoration, jamais elle ne détruit l'effet des masses, toujours elle laisse des repos parfaitement motivés d'ailleure par la structure. Loin de fatiguer, cette décoration sait se faire désirer, parce qu*elle est placée dans des conditions qui la font valoir. Nous nous sommes si fort écartés des méthodes décoratives de l'Orient qu'il est nécessaire d'indiquer en quoi ces méthodes diffèrent de celles suivies chez nous(l). Depuis le xvii*' siècle, en Italie et en France, dans l'architecture considérée au point de vue de la décoration, on a pris de l'antiquité les éléments qui s'accordaient le moins bien avec les nécessités commandées par les programmes nouveaux. Ainsi, par exemple, des ordres admis sous l'empire des Césars, et qui, sauf certaines exceptions, constituent l'édifice, nous avons fait le plus habituellement un placage dont le moindre inconvénient est de diviser les façades ou les parements en compartiments coupés régulièrement par des lignes verticales et horizontales d'une monotonie peu supportable. L'application non justifiée d'ailleurs de ces ordres a un inconvénient plus grave encore peutêtre s'il s'agit de la décoration. Les ordres d'architecture possèdent une échelle, un module qui leur sont propres, et que l'artiste ne saurait modifier, de telle sorte que s'il adopte des ordres superposés, par exemple, pour un grand édifice, il est obligé de soumettre la décoration de l'en- ^ïnble, qui est vaste, à des ordres qui sont relativement petits. Cette décoration paraît alors mesquine et au-dessous de l'échelle de l'édifice. Si, au contraire, l'artiste adopte, sur une façade, un ordre colossal à travers l'ordonnance duquel il sera obligé d'ouvrir des jours, de percer des baies d'étages, de passer des bandeaux, l'échelle de la décoration de ^^ ordre ne pourra s'accorder avec l'échelle de la décoration des membres intercalés; il y aura défaut d'harmonie. Nous avons un exemple ï'écent des inconvénients résultant de ce système dans la nouvelle construction du pavillon de Flore, qui fait Tangle du palais des Tuileries, sur le quai. Malgré le talent incontestable déployé par l'architecte, dans cette vaste construction, il n'a pu, et personne n'aurait pu faire, que la décoration commandée par les petits ordres fût à l'échelle de l'ensemble.

(1) £n parlant des monumenls de rOricnt, nous n'entendons nous occuper ici que de feux des écoles de la Perse, de TAsie Mineure et de TËgyple, et nous laissons de côté 'architecture hindoue, dont Testhélique denianderait un examen spécial et qui nous ^"^tnerait trop loin.

Et Tartisle a si bien lui-même prévu la difficulté... insurmontable, q\n\ a essayé de corriger ce désaccord de Féchelle des petits ordres avec n vaste ensemble en couronnant les angles et les milieux des faces de c pavillon par des sculptures colossales qui, elles, sont à Téchelle de ce ensemble, mais qui ne sont pas à Téchelle des étages. Voici qui fe mettre le doigt sur la difficulté ; du côté du quai, l'habile architecte avai disposé, entre les trumeaux milieux, des niches dans lesquelles des sta tues ont été posées ; ces niches et ces statues étaient parfaitement réchellede Tordonnance des étages, mais lorsque les tympans su rieurs et couronnements d'angle qui sont à l'échelle de l'ensemble de bâtisse ont été découverts, ces statues et leurs niches ont paru lelleme mesquines, hors d'échelle avec la masse, qu'il a fallu les supprime cela hurlait. Si nous prenons cet exemple, ce n'est pas pour nous donn la satisfaction de critiquer une œuvre d'ailleurs recommandable, mr^ pour faire comprendre le vice du système admis dans la décorati architcclonique, depuis le xvii'' siècle, vice tel que le talent ne saurait soustraire à ses conséquences impérieuses. Mais si l'artiste est poun de moins de goût, s'il est moins scrupuleux, moins prompt à coirige -^^ son œuvre, oh ! alors, c'est bien pis ; partant de cette première donner fausse, il n*est pas d'extravagances ou de fimtaisies auxquelles il n s'abandonne. Il couvre les façades de sculptures, les une^ délicates comme des arabesques, les autres saillantes et heurtées d'effet. Plus il en met, plus il a besoin d'en ajouter de nouvelles. Alors chaque place vide semble le tourmenter comme un remords. Ayant épuisé les ressources que la pierre lui permet, ayant adopté à la fois toutes les échelles, ou plutôt n'ayant tenu compte d'aucune échelle, soit relativement à Fen* semble, soit relativement aux parties, h bout de moyens pour produire de l'effet, sentant d'instinct que tant d'efforts, tant d'éléments accumulés ne présentent qu'un ensemble disloqué, il appelle a son aide des procédés décoratifs d'un autre ordre, les marbres, l'éclat des métaux, et ne parvient qu'à montrer ainsi le défaut d'idée. Suivant le mot si vrai du Grec, n'ayant pu faire son œuvre belle, il l'a faite riche. Ce n'est pasd*aujourd'hui que se manifeste cette impuissance de l'artiste, lorsqu'il n*est plus guidé par le sens vrai à donner à la décoration architectonique ; les Romains de l'empire étaient déjà tombés dans ces écarts. Y tombent et y tomberont tous ceux qui voudront voir, dans la décoration des édifices, un caprice, un travail purement d'imagination, en dehors de^s limi tracées par le jugement ou le simple bon sens, par une observation déli — cale de l'échelle et des effets perspectifs.

Mais n'allons pas chercher comme exemples parmi les œuvres à crili -

quel celles qui passent pour les plus faibles avec raison, aux yeux de tous. Ce sont, dans chaque système d'architecture, les chefs-d'œuvre qu'il faut mettre en parallèle; non, d'une part, le monument excellent, et de l'autre, le monument médiocre; car, même en admettant l'infériorité d'un système relativement à un autre, il y a encore manière d'appliquer des principes vicieux, ou plutôt de se mouvoir en négligeant les lois écrites par la raison et en ne suivant que sa fantaisie. Il y aurait de l'injustice à we pas reconnaître, par exemple, que dans les édifices élevés depuis le ^vii* siècle, sous l'influence d'une fausse application des arts de l'anti- ^uîté, il n'y ait parfois des œuvres recommandables au point de vue de la décoration. Ainsi, les façades des bâtiments du Garde Meuble élevés sur '3 place de la Concorde à Paris, présentent une heureuse application des ordres à un monument de notre époque. Outre que ces façades se relient avec adresse à celles en retour et ne présentent pas un de ces placages» si ft^qoemment admis aujourd'hui, le grand portique à colonnes s'appuyant sur un rez-de-chaussée d'une excellente proportion relativement à l'ensemble, s'explique en ce qu'il forme d'immenses loges abritant deux étapes. Il y a là une idée véritablement monumentale et (jui se prête à ■^ décoration en ce qu'elle permet des effets d'ombre et de lumière des plus piquants, en ce qu'elle donne à l'étage des appartements situés au ■niveau du portique un magnifique promenoir, un isolement de la voie publique parfaitement digne et parfaitement justifié. Cette décoration n'a P^s besoin de marbres et de dorures pour produire tout son effet, et, •^^algré son opulence, elle laisse une impression de calme et de grandeur qui convient à la place qu'elle occupe. Le grande loge s'ouvre, ^^^^nnme l'indique la raison, sur le milieu du bâtiment et est bornée à ses ^^trénnitéspar les deux pavillons qui, en formant retour d'équerre, relient *^ Taçade principale aux deux faces latérales, sans efforts, sans décro- ^^hotnenls. L'ordre est à une assez grande échelle pour que ses détails Soient à l'échelle de l'ensemble du palais; et d'ailleurs, conformé- *^^eTit à la méthode des maîtres des meilleurs temps et des meilleures ^■•cliilectures, l'artiste s'est gardé de prodiguer la sculpture sur celte fa- Ç^tle. Il a concentré les délicatesses de l'ornementation sur cette loge cen- ••«^ale en ayant le soin d'éviter le plus léger rappel de sculpture sur le sou-»bassement ajouré d'arcades. Celte œuvre est donc, — à notre sens, du ïïioîns, — vraiment belle et digne, parce qu'elle porte l'empreinte d'un i^aisonnement juste, d'un calcul profond et de la sobriété dont jamais l'ar- Q^iîtecle ne doit se départir même dans les plus larges expressions de la richesse. Eût-il dépensé un million de plus à couvrir les pavillons latéraux el le portique inférieur de sculptures, d'ornements, de groupes, de

200 ENTRETIENS SUR l'aRGHITECTURB.

Statues, qu'il eût diminué l'impression générale de grandeur, si forte< ment exprimée.

Pour qu'une œuvre d'art soit belle en architecture il faut que chacuu^ [misse penser, en la voyant, ([u'elle s'est élevée naturellement, sans ef-^;^^ forts, qu'elle n'a demandé à son auteur ni peine ni recherche, qu'elle n^^ pouvait être autrement, il ne faut pas, surtout, qu'on y découvre ces <r^^^^ villes qui trahissent le manque d'idées, ces morceaux à effet qui sentes- . le travail du cabinet ou le désir, chez l'auteur, de surprendre, d'occup^^^ les yeux du passant sans pouvoir satisfaire son esprit. Être clair, ê^^ compréhensible sans provoquer un effort, tel est et tel sera toujours /^ but que Tartiste doit se proposer d'atteindre. Le plus bel éloge que cb>^. cun puisse faire d'un orateur, après l'avoir entendu, est de se dire : « C "^cst ' ce que je pensais, il n'a fait qu'exprimer mon sentiment. » De même^ en piïssant devant l'œuvre de l'architecte, chacun doit-il être persuade qtic \ ces matériaux, par leur assemblage, ne font que reproduire Tidée f/(j ^ ^ l'on portait en soi du monument, que la conception perçue est la seu^ ^ qui convenait en la circonstance.

Si riche que Ion veuille supposer un édifice, il faut nécessaireme que cette richesse soit soumise à l'idée, qu'elle ne puisse en affaiblir, e corrompre ou en voiler l'expression. J'accorde qu'alors, plus la richess^^ est prodiguée et plus l'idée doit être exprimée vigoureusement , et qu'il ^ est plus aisé de la laisser deviner sur un monument simple que sur un< ^ monument chargé d'ornements. Mais aussi convenons qu'en l'absence de l'idée, il est naturel que Ton essaye de dissimuler celte impuissance sous une décoration parasite.

Je disais que les Orientaux étaient nos maîtres dans l'application de la décoration à rarchiteclure, c'est qu'en effet jamais cette décoration, chez eux, ne vient voiler l'idée ; au contraire, elle l'appuie toujours avecéner- — gie; elle en est le corollaire; il faudrait dire, tout d'abord, que l'idée n leur fait jamais défaut. Parler sans rien avoir à dire est une des innovation&s dues aux Académies et dont, en architecture, nous abusons quelque peue ces derniers temps. Je sais qu'il est une école qui considère l'idée comm» e secondaire dans l'art; c'est qu'en effet l'idée est impérieuse ou tout a — v moins |>eu soumise; elle manifeste certaines allures parfois un pe= « libres, ne fait pas volontiers des concessions ; toutes façons d'être et c^e se présenter qui déplaisent aux corps pour lesquels l'effacement est I? suprême qualité.

La décoration des édifices n'est cependant attrayante qu'autant qu'el/e exprime très-clairement une idée. Nous avons vu comme, dans certaîi/5 monuments antiques, l'idée ressort de l'œuvre; poursuivons cet exaniefl.

QUiNElfeHE ENTRETIEN. 301

J*renons un temple grec des époques primitives : le grand temple de Pestum, par exemple, figure 2. Quelle est la pensée de l'artiste ? elle ressort Virement du plan. Le temple est ici un cofTre, une capaa contenant l'image de la divinité spéciale ou locale, les offrandes dont on entoure «:xtte image. Autour de ce cuiïre ou, si l'on veut, de cette enceinte, un portique, promenoir, sorte de barrière couverte et à claire-voie, afin de lasser apparaître lacella,lelieu fermé. En quoi consiste donc le parti déooratif de cet édifice? C'est la claire-voie elle-même qui la constitue tout entière. C'est de celle claire-voie que Tartiste grec a lait son motif déco-

raiir, en chen-hant, pour la composer, le système de proportions et de formes le plus harmonieux qu'il ait pu obtenir. Le petit figuré A dans leluel, |)onr plus de clarté, nous ne laissons s^ibsister que les colonnes - 'l'angle, exprime celte concepiion si simple, d'une hoUe entourée d'une flaire-voie couverte. Que les tympans se garnissent de sculptures, que '^s angles du fronton se couronnent de statues et d'acroières, que les mé lopes se remplissent de bas-reliefs, tout cela ne modifie en rien l'idée et la concordance de la décoration à l'idée. El quand une fois l'artiste a si parfaitement su, tout d'abord, établir cette concordance, il a beau jeu et

tout loisir pour perfectionner les détails de sa conception [première de telle sorte, qu'en les perfectionnant, il ne fait que mieux exprimer, qu'exprimer d'une manière plus séduisante sa pensée première. Mais on n'est pas toujours le maître d'exprimer une pensée aussi simple ; ou plutôt, la plupart des programmes donnés exigent une réunion d'idées.

Il n'en est pas moins évident que dans un programme, si compliqué qu'on le veuille supposer, il y a une idée dominante. Est-ce un palais? il y aura la salle principale, le centre de réunion. Est-ce une église? il y aura le sanctuaire. Est-ce une bibliothèque? on devra, du centre des éludes, pouvoir faire des recherches promptes. Est-ce un marché? il n\ aura jamais trop d'issues, d'espaces, d'air. Ces nécessités principale exigent des formes d'arl concordantes, et par conséquent une décora tion qui appuie ces formes.

Prenons maintenant un édifice d'une tout autre nalure. Dans le tempi grec, il s'agit d'une divinité ou d'une fraction jalouse de la divinité, sui vaut i'idée panthéiste ; fraction ou attribut auquel est rendu un culte spé cial; la cellaest fermée, nul n'y entre que le preire, l'initié, Tintcrm diaire entre le Dieu et le peuple. Autre est la mosquée. Il ne s'agit ph là d'un attribut de la divinité suprême, d'un dieu jaloux qui ne conunu nique avec l'homme que dans le sanctuaire fermé qu'il préfère; ledi du Mahométan est partout, il ne saurait être représenté par une image; l'implore dans le désert et sur la mer aussi bien que dans une encein Mais pour l'implorer, il faut se purifier, se recueillir, méditer, se ren A digne de communiquer avec lui. Ce Dieu recommande la charité, la sér*

nité de l'âme Qu'est-ce donc qu'une mosquée? Pas d'images, pas ^n^le

culte, pas de pompe extérieure. Une mosquée n'est autre chose qu l^ »ie enceinte avec des abris permettant à tous de se recueillir dans le siler^ €:^ et, dans cet enceinte un point dominant, principal, qui indique, noi^ k présence du Dieu, mais la pensée unique vers laquelle tout Mahométan i3c:i/7 diriger sa prière. Examinons donc im de ces monuments. Voici, figure 3, le plan de la mosquée de Mesdjid-i-Chah, à Ispahan. Son entrée principa/e donne sur une des galeries d'un immense bazar orienté du nord au sud; mais comme la mosquée doit être elle-même orientée, de cette sorte que tow( croyant puisse diriger sa prière vers la Mecque : «Tourne ton front ven » le temple Ilaram. En quel(|ue lieu que lu sois, porte des regards vers » ce sanctuaire auguste (1) », l'édifice détourne son axe de manière à présenter sa face sainte vers ce point de Thorizon. En A, premier bassin; en B, second bassin pour les ablutions, au milieu d'une vaste cour ; en

(1) Coran, chap. H.

C, mitres bassins dnns deux cours iaiérales cntoiirces de niclies servant il'aliris. Binii que cliafiiie croyant |niissc selon sa convenance, el sans disliiidîoii do niiig, nu'diler et prier partout, dans les cours latérales, dans W suites I), F et G, cependant il est en H un point central, dominant, qui nippclle l'iinilé de la divinité. Par sa confîguration seule, ce plan in- (lii|iic le sysièinc décoratif qui exprime nettement l'idée principale'. Pai-

'**ut ae<*s l'acile, lieux retirés pour ceux qui veulent méditer et prier en

Solitude ; mais l'unité de la divinité est marquée par la vaste construction

nui occupe le milieu de la face sacrée. Et, en eflet l'élévation de celte

face a toute la franchise du plan. Porche élevé, large et haute arcade

'donnant entrée dans la salle H, couverte par une coupole élancée. Toutes

les autres parties de l'édifice sont soumises, comme hauteurs, à celte

structure principale. Voici figure 4, une vue de la partie milieu (J). La

construction seule constitue déjà un magnifique motif de décoration parce

Hu'dle rentre exactement dans le programme, qu'elle en explique clai-

(1) VoïPï, |niiir les iliMiiils de r.etti^ innsqu^i", l'rtuTragu de M. (iDstt! ; MonumenU moder- •lanle k Pïrst^. ].h i)]usi|iiAf de MPMljid-i-Cliali il l'-li- bfllii' vers l'imii^r 1580 de notre ère.

30& ENTRETIENS SUR L'ARCHITECrilRE,

rement l'idée principule. Gependanl il faut orner ces parois.... Sera-ce

par des ordres si bien appropries au programme du lemple grec,

qui n'auraieni rien à faire ici? sera-ce par des sculptures saillantes, grandes d^échelles, qui viendraient distraire Tespritidu croyant? sera-ce enfin par un échafaudage de petits motifs accumulés sans raison, criblés de inoulures, de membres inutiles, de niches et de frontons? non... Un revclement de faïences émaillces viendra couvrir, comme le ferait une tapisserie, toutes les parois aussi bien à rintérieur qu'à rcxtérieur. L'harmonie des tons, l'excellente répartition des dessins, d'une échelle relativement petite, composeront seules la décoration de l'édifice, décoration ^plendide, mais d'une parfaite unité d'aspect, laissant aux lignes toute leur ini portance, au parti général toute sa grandeur simple et tranquille. Ce por^ohe, ou plutôt cette ouverture énorme qui laisse entrer l'air et la luniière dans la partie centrale de la mosquée, est comme le signe visible de J*îciée que le Musulman se fait de la divinité unique qui a pour sanctuaire l'univers, qui réside partout et nulle part, à laquelle tout croyant peut ailr^sser la prière sans intermédiaire : « Quoi de plus agréable au Sei- >* fçneur, que de tourner son front vers lui, de faire le bien, de suivre la » croyance d'Abraham, qui n'adora qu'un Dieu et mérita d'être son ami ! ^ Dieu est le souverain des cieux et de la terre. Il embrasse tout Tuni- ^^ x^ers de son immensité (1)! » Deux tours, deux minarets accompagnent cette ouverture. C'est de leur sommet que l'heure de la prière est annoncée: La coupole, qui couvre la salle centrale au fond de laquelle est une niche qui indique l'orientation de la Mecque, est elle-même revêtue do briques émaillées de tons clairs se mariant avec l'éclat du ciel.

Yoici done deux genres d'édifices très-différents par les programmes, ïTàais dans l'exécution desquels est clairement exprimée l'idée qui les a îaîi élever. Que l'on préfère à l'architecture du Persan celle du Grec, ou au panthéisme grec le monothéisme du Mahomotan, cela n'importe guère, mais on ne peut nier que les deux formes décoratives soient, chacune, parfaitement appropriées û l'objet; que la forme, dans les deux cas, exprime l'idée, et qu'on ne saurait impunément prendre dans l'arsenal ^rchiteclonique quelque forme que ce soit pour exprimer telle ou telle idée. Il faut bien constater encore que la décoration n'est point une parure banale propre à revêtir n'importe quel monument ; que la décoralion se manifeste dès le plan, dès la conception première sur l'interprétation d'un programme; qu'elle est écrite déjà dans la structure si cette structure est sensée; qu'elle tient à l'édifice, non comme le vêtement, mais comme les muscles et la peau tiennent à l'homme; que la méthode qui consiste à poser des décorations sur une construction comme on accroche

(^> Coran, chap. IV.

206 KNTHBTIENS SUH L AttCHITBWURE.

(les médaillons, des panoplies ou des lableaux le long des murs d'un nppartement, esl un* méthode assez récenlc, puisqu'elle ne fut employée ni chez les anciens, aux belles époques, ni pendant le moyen âf;e, el qu'enfin, ceux qui emploient cette méthode doivent, ou condamner les meilleurs ouvrages des anciens, ou se condamner eux-mêmes s'ils reconnaissent la valeur de ces ouvrages. Ce genre de décoration, en mani^ de tapisserie, de revêtement cmaillc, est d'autant mieux justifié dans la mosquée de Mesdjid-i-Chah, que ce monument est élevé en briques cuites, qu'ainsi l'ornementation est posée sur la même matière que celle employée dans la bâtisse, et qu'avec la brique il n'est pas possible d'obtenir de fortes saillies. Seuls, les soubasscmcnls sont revêtus de plaques de marbre rougeûtre.

Portons maintenant noire attention sur un édifice d'un tout autre ordre. Transportons-nous à Venise et examinons le vieux palais, bâti de pierre.

Laissons de côté, si l'on veut, le détail décoratif qui n'est pas d'un %c» irréprochable; voyons l'ensemble. Le vieux palais ducal de la Piazzest de Saint-Marc se compose extérieurement de deux portiques superf» ses, portant le véritable logis, c'est-à-dire des salles spacieuses et haut* Ici encore le programme esl interprété avec autant de franchise que po le temple grec et la mosquée d'Ispahan. La boîte, la partie fermée, « portée sur le quillage des portiques derrière lesquels sont places d services secondaires. L'interprétai ion rigoureuse du programme, en sta posant cet édifice élevé en bois, c'est-à-dire à l'aide des moyens les pi rapides et les plus économiques, donnerait la figure 5. Mais il s'agit d'él ver un édifice durable, d'employer des matériaux solides, et de produia à l'aide de ces matériaux, sans mentir à leurs propriétés, cette appareil d'un local fermé, contenant de vastes salles, el posé sur nn double pi' menoir couvert.

L';iri'hitc(.ie vénilicn a scrupuleusement rempli ce programme, et son rpuvTc euïprunle toute sa décoralion à l'expression rigoureuse, absolue do la slruclurc. Il n est personne qui ne connaisse cet édifice par des dessins, des photographies, ou qui ne Tait vu. Or, que Ton aime ou (|ue l'on fasse peu de cas du style, toujours est-il que le parti adopte produit, sur tous, une très-vive impression qui ne s'efface jamais du souvenir; marque certaine d'une qualité supérieure, d'une expression vraie. Le détail plus ou moins bon de rornementalion n'est pour rien dans l'impression produite, et tout architecte pourrait, en modifiant le style suivant le goût du public qui l'entoure, produire autant d'effet, à la condition de rendre aussi fidèlement l'idée générale. Et d'ailleurs, dans cet édifice, tel qu'il est, on trouve des qualités remarquables au point de vue du détail décoratif. L'architecte, par l'arrangement excellent des angles (point délicat) a su donner un aspect robuste à ce quillage soutenant une boîte massive en apparence. Notre planche XXIX, qui donne cet angle, fait ressortir les qualités de l'œuvre. Afin d'allégir ce mur plein qui porte sur les galeries, l'architecte l'a élevé en matériaux de deux couleurs (blanc et rouge), formant des comparliments réfçuliers, comme un sorte de large mosaïque. Là encore, l'exemple des Orientaux, ces grands maîtres dans l'art décoratif, est venue en aide à 'artiste vénitien. Laisser de larges surfaces lisses en opposition avec des Pî^i'iîcs très-refouillées, très-chargées d'ombres et de points brillants, cl couvrir ces surfaces lisses d'une coloration qui occupe l'œil sans détruire '*^rïîfé plane, est un des moyens les plus fréquemment et les plus heurciUBement employés par les Orientaux. Un appareil petit et apparent, de innbricationsles plus simples, des briques mêlées à des matériaux blancs, ^^fllsenl pour produire cet effet toujours attachant des parties lisses, mais *y^nt une valeur colorante en opposition avec des membres chargés de ^^tails et présentant des saillies et des retraites. En face de ce palais ^ élève un autre édifice dont le programme est à peu près semblable (les *^^Ocuraties) . Là le goût de la renaissance se déploie dans toute sa splen- ^^ur, et les détails de la décoration sont charmants. Mais le caractère ^*^nc, grandiose, fait défaut, et le regard se reporte toujours vers le "^^eux palais ducal, dont l'apparence extérieure indique si bien la destination intérieure, dont le système décoratif est si parfaitement d'accord ^vec la structure. Ne voit-on pas, en examinant la façade, que ce port:ique de rez-de-chaussée est voùlé, et que celui du premier étage porte ^n planciicr, le plancher des salles hautes? Que ces salles hautes sont plafonnées en bois? Pas de saillies, contreforts ou pilastres pour cet ^tage supcrur, qui n'est (fu'une véritable boîte percée de grandes baies.

â08 ENTRETIENS SUR l'aRCUITECTURE.

CepeiidaiU, notre architecture occidentale du Nord est peut-être encore plus franche dans ses parties décoraliveSy avant l'époque de la renaissance. Elle est mieux entendue dans les rapports de la décoration avec la slructure, et les délails de son orncmenlation sont d'un meilleur goût ; il est vrai (jiie sur ces monuments on ne saurait trouver de ces décorations parasites qui abondent dans notre archilecture moderne; et, il faut bien le dire, c'est là un défaut, si Ton s'en rapporte au jugement de recelé |)eu tolérante qui domine, non que cette école prenne la peine de le (lire franchement, ce n'est pas sa manière; elle ne discute point sur des [)rincipes, elle se contente d'empêcher, par toutes voies, qu'ils se produisent; car les principes sont gênants, ils engagent.

A nos yeux, la meilleure architecture est celle dont la décoration ne peut être distraite de la structure. Quel que soit le mérite d'un morceau de sculpture, d'une composition décorative, si ce morceau ou même celte composition peuvent être enlevés sans que le passant s'aperçoive qu'il manque quelque chose d'essentiel à l'édifice, il est indifférent et peut-être même [)réfcrable que cet accessoire n'existe pas. Il ne faut pas être grand praticien pour reconnaître, sur un monument, les parties décoratives ajoutées par l'architecte sans aucune nécessité commandée par la structure. Des panneaux ornés, par exemple, sont très-justifiés sur une œuvre de menuiserie ; ils n'ont aucune raison d'exister sur un trumeau de pierre. Des médaillons accrochés sur des nus comme des tableaux, sont évidemment pas une décoration motivée par un besoin de la construction. Surmonter une fenêtre ou une porte d'attributs plus ou moîn^ ingénieux, de telle sorte que la corniche de cette baie rappelle le dessus de cheminée d'un amateur de bibelots ne saurait passer pour une applû tion vraie de la décoration à l'architecture. Des groupes de figures mr un fronton, et qui semblent s'être échappées du tympan pour prendac?^ leurs aises sur les toits, donnent quelque envie aux gens sensés de faL rentrer ces statues émancipées dans leurs cadres. De petites baies circi laires, remplies par des bustes sur leurs piédouches, peuvent conven»* peut-être dans une galerie de portraits, mais font une assez étrang-e figure sur une façade extérieure. Des frontons circulaires ou triangulaires sur des chambranles de fenêtres, des clefs d'arcades dont la mlUe exagérée ne porte rien, peuvent, en vérité, passer, sans trop de sévérité, pour des chevilles décoratives. Ces banalités fort à la mode ont, outre la dépense qu'elles occasionnent sans profit pour l'art, un défaut plus grave, elles fatiguent et lassent le spectateur, le dégoûtent peu à peu d« formes d'art, l'ennuient en un mot, si bien que, les yeux repiisdeces décorations cjue rien ne motive, ne peuvent plus regarder celles dont les

verîfables compositeurs |>assés on présents ont su orner leurs œuvres. Les m;iiivaises tragédies chissiques ont empêche bien des gens (relier entendre les quelques chefs-d'œuvre des Corneille et des Racine. Kl ce[»endant, comme disait mon ami Sandeau : « Il est si facile de ne pas faire une tragédie en cinq actes et en vers ! » Il serait si facile de nous épargner ces poncifs de la décoration archilectoni(|ue, qui ne sont demandés ni par les formes de la structure, ni par des traditions respectées. Que veulent dire ces attributs antiques, celte symbolique fanée sur un monument? Que signifient des masques grecs et des lyres sur les murs d'un théâtre où Ton ne se sert ni de lyres, ni de masques tragiques ou comiques? Que veulent dire des trophées d'armes de Romains retouchés par Lebrun sur des palais à la porte desquels veillent des soldats armés de fusils Chassepot?. . . Mais, à quoi bon insister? tout cela est bien usé, n'intéïXîsse guère que les sculpteurs, et ne donne pas de valeur réelle à une œuvre d'art. Combien peu d'an*hilecles ont le courage de se soustraire a oes vulgarités décoralives plaquées qui, même è-dcfaut de raison, ne font pag honneur à la fertilité imaginative de leurs auteurs, et sont parfaitefiieot indifférentes au public. Mais aussi, quand un artiste trouve en lui *ssea d'idées et de raison pour échapper à cette contagion, ne saurait-on ***op le féliciter, le louer, le signaler à Tattenlion émoussée d'un public *^^ptique, et pour cause (1). Si beaux que soient les matériaux employés, *^ nciode décoratif (si fort en vogue aujourd'hui) rappelle les estampages d^ plâtre ou les pâtes que l'on prodigue dans les constructions luxueuses. . . i t>sifiprix... Qu'importe qu'un ornement soit taillé en pleine pierre s'il '''assemble, à s'y méprendre, à un placage de carton-palo? Et quel mé- ^i*e y a-t-il à employer des matériaux admirables pour simuler une déco- "^tîon que le premier cafetier venu peut faire clouer en plâtre sur sa *^Ç^de? Le vrai luxe est celui qui, sous une apparence de simplicité, "^ontredes élégances que l'on ne saurait imiter à l'aide de moyens gros- ^i^rs. C'est ce que, dans le monde, on appelle la distinction, une manière ^'^re sensée, discrète et simple, qui est l'apanage de quelques-uns, indépendamment de la richesse et du rang.

(1) Quelques-uns de nos monuments, à Paris, échappent en effet à cette vulgarité. On l^ot citer, entre autres, Tun des plus remarquables : la nouvelle partie du Palais de jus- Mce dont la décoration tient à la structure, Tappuie taèrn, et ne manque par cela même ^ de grandeur ni d'originalité. La salle des Pas-PeWÉl, extérieurement et intérieurement, est un de ces monuments qui fera honneur à notre temps. Là, tout se tient, tout est lié par une pensée claire. L'exécution, comme il arrive toujours, répond à la composition ; ^Ue est belle et pure. On sent Tartiste, chose rare dans notre temps, qui respecte son art ^ le public.

Un des charmes de la bonne architecture oonsisie dans un rapport intime entre la décoration intérieure et la décoration extérieure* 11 faut que la décoration extérieure prépare le spectateur, lui fasse pressentir cet. qu'il va trouver en entrant dans rédilîce. Les surprises ne sont pas le fai de rarchiteclurc. Il faut encore que Tartiste, auteur d'un édifice, ne promette pas, sur une façade extérieure par exemple, plus qu'il ne pour tenir. Si, sur celte façade, il a prodigué toutes les ressources décora tives, que lui restera-t-il à montrer à Tinlérieur? Sous ce rapport, 1^ Orientaux nous donnent encore un enseignement. Leurs édifices affe^^^^ lent extérieurement une grande simplicité relative, et c'est à mesure (^^^ Ton pénètre dans les parties intérieures que se développe la richesse, |^ élégances. C'est, pourrait-on dire, une coquelterie de bon aloi et qui i^^ manque jamais de séduire. Ils savent ménager les transitions, initier p^ti à peu le regard aux splendeurs dernières, de telle sorte qu'on n'sàit Jamais l'envie de retourner en arrière. En fait de décoration, rien nest plus dangereux qu'un préambule trop pompeux, qu'une promesse oulrt^ • cuidante. Cela rappelle trop le prologue ampoulé du poëte. Tenir pli* ^ qu'on ne semble promettre est le véritable moyen de ménager et de so tenir l'attention de celui qui écoute ou qui regarde, mais faut-il que ft prologue ait des rapports immédiats avec la suite du discours, qu'il e^ prépare et en fasse pressentir Tintérêf principal. Pour obtenir ce résull^fe^^' désirable, rien n'est tel que d'être vrai, c'est-à-dire de conformer I ^ décoration aux données d'un programme. IV est toujours, dans un édi fice, comme il a été dit plus haut, un objet principal ; or, cet objet pri cipal ne saurait exister à l'extérieur, car je ne sache pas que l'on élève u monument avec l'idée de n'en faire qu'un point de vue sur la voie p blique. Il faut donc ménager ses ressources de telle sorte que sur e objet principal se concentre l'intérêt, l'effet décoratif. Est-ce un palais^ ce seront les salons de réception. Est-ce un théâtre? ce sera la salle et 1 foyers. Est-ce une église ! ce sera le sanctuaire. Un hôtel-de-ville? la ga lerie des fêtes et solennité. Un palais de justice? les salles d'audience. U château? le lieu de réunion des invités. Il faudra donc établir une grad tion de l'extérieur à l'intérieur, et ne pas donner l'envie aux gens d demeurer dans un vestibule ou sur un escalier. C'est faire un triste élofç d'une œuvre d'architecture que de dire : « Les salons sont tristes o froids d'aspect, mais l'escalîwr est magnifique. » Car peut-être ces piè intérieures ne pariiissent-elles être d'un aspect peu agréable que parer* que l'escalier a trop promis.

11 faut reconnaître que, dans la plupart de nos édifices modernes^ 1 ^ parti décoratif est pris au rebours. Les façades s'étalent splendides,

vertes d'omemenis ; on cherche des effets décoratifs surprenants dans la conception des vestibules et escaliers ; tout ce préambule pour conduire les gens dans des salons relativement mesquins. Vous avez vu des colonnes se dresser devant les façades, vous avez traversé des péristyles d'un effet majestueux, des escaliers féeriques couverts par des coupoles ornées de sculptures, de rampes de marbres, et, après ce développement innposant, qui nous font supposer des galeries pouvant rivaliser avec celles des hôtels Lambert ou du Maine, ou Mazarin, ou du palais Farnèse, que trouvez-vous enfin? Des appartements très-ordinaires comme composition générale, mais où Ton a prodigué les dorures sur pâtes, les fausses boiseries, des tentures d'un effet mesquin, et tout un mobilier de brimborions qui sentent le boudoir de femme entretenue. Moins de majesté à Textérieur, plus de dignité et de véritable richesse à Tintérieur sembleraient plus conformes aux principes de la véritable décoration. Mais que dire de ces ordres fastueux de pilastres qui se développent entre les étages supérieurs de nos maisons, et qui reposent... sur des boutiques? Combien paraîtra ridicule cette richesse intempestive lorsque, — ce qui ne saurait tarder, — le goût du public fera un retour vers des formes simples et vraies après tant de débauches de luxe; lorsque viendra l'heure de mettre d'accord l'expression la plus sensible de Tarchitecf«re avec les mœurs. Que signifient ces maisons à location plus riches » l'extérieur que n'étaient les hôtels des grands seigneurs du xvn* siècle? N'est-ce pas des vanités la plus triste, celle qui, derrière des trumeaux et ^^55 chambranles chargés d'ornements, cache la gêne de bourgeois entasses dans des appartements exigus, dans des chambres pouvant à peine ^Q ri tenir une couchette et un siège î

Il y avait dans le style d'architecture appliqué aux édifices et hôtels du ^^■l'^etxviii' siècles une certaine harmonie. Chacun alors, — et les grands ^^ii^tout, — consentait à sacrifier les commodités de la vie à la majesté. ^rt avait des cours spacieuses, des façades décorées largement; à Tinté- ^eur de magnifiques vestibules, des escaliers solennels, et de vastes salons, mais tout cela était obtenu aux dépens du comfort. Les chambres étBîent le plus souvent, petites, entre-solées, mal aérées; les dégagements, ^^s casse-cous. Les gens s'entassaient dans de misérables grabats sous les ^^mbles. Hors les appartements d'apparat, on ne trouvait plus que la g^rie et l'apparence de la misère. Cela était dans les mœurs, il n'y avait ^^n à dire. Mais dans une société démocratisée^ ces imitations d'une aristocratie éteinte et peu regrettée sont d'autant plus ridicules, qu'elles ne s aiiachent qu'aux surfaces, aux apparences extérieures. Les mœurs Tem- P^'^tent sur cet art suranné et, pour plier les habitudes de comfort à cette

majesté oxlérieiire, on est contraint aux plus étranges mensonges. Encore, dans les habitations privées, Farehitecte peul-il concilier Jusqu'à un certain point, lesdistribulionseommanilécsparlesbcsoinsîivec ce luxe déployé sur la voie publique. Ses étages sont divisés, et ses fenêtres percés par la spéculation en dépit des ordres et de la majesté; mais, dans les palais, il n en est pas ainsi : là, la spéculation n'intervient pas, le produit ne s'impose pas, il en résulte que des façades magistrales cachent les dispositions les plus étrangères à ce qu'elles paraissent contenir, il y a une architecture pour le passant, une autre architecture pour l'habitant; et, si jamais quelqu'architecle prétend . relever ces demeures princières, il lui faudra s'évertuer à concilier les plans intérieurs avec l'ordonnance extérieure. Cette fenêtre qu'il aura dessinée au dehors ne se retrouvera plus dans la distribution des appartements ; telle baie carrée pour le passant sera une arcade pour rhabitant. Si bien que le palais a une double enveloppe: l'une pour la voie publique, l'autre pour les distributions intérieures. Que devient la décoration architectonique dans ce coûteux désordre? elle est double comme la structure ; celle de l'extérieur n'ayant aucun rapport avec celle de l'intérieur. A ces observations dont chacun peut connaître l'exactitude, beaucoup disent : « Que nous importe! pourvu.:::^ que l'œuvre soit belle au dehors, belle au dedans, il ne parait pasné(*4^^^ saire que ces deux beautés concordent. Nous voulons un édifice qui, poim r la foule qui passe, soit splendide, majestueux, symétrique et parfait, ma is nous voulons aussi être logés commodément, réunir dans les int&-. rieurs les splendeurs d un luxe merveilleux. Nous, nous ne regardons pas ces façades faites pour occuper le vulgaire, nous vivons derrière elles, nous avons notre goût et notre luxe privés. » Soit ; que des personnes entièrement étrangères à l'art parlent ainsi, cela se peut admettre; mais que des artistes se soumettent à ces singulières conditions et, que s'y soumettant, ils se considèrent comme des architectes, cela est plus difficile à comprendre; car s'il est une chose digne d'occuper l'architecte, c'est cette concordance parfaite entre toutes les parlies de son édifice, la corrélation entre l'enveloppe et ce qu'elle contient, l'expression sincère du dedans à l'extérieur, non-seulement par la structure, mais par la décoration qui s'y doit lier intimement. On a vu, souS Louis XIV, un médecin se prélendant archiiccle, élever la colonnade du Louvre comme onâèvc^ une décoration, sans se soucier de ce qu'il mettrait derrière ce niajes— tueux paravent. En effet, n'y mit-il rien et ses successeurs furent-ils bien empêchés d'y mollre (juelque chose propre à être utilisé. Nous ne croyoriî^ pas que les défenseurs les plus zélés de l'architecture du grand siècle aieiW manifesté pour cette devanture autre chose qu'une admiration puremeii/

platonique, et aient tenté d'ex[)liquer ce passe-temps de pierre. Mais des fantaisies de ce genre sont-elles de noire temps? peuvenl-elles cire acceptées par un public qui lot ou tard demande à savoir pourquoi on lui élève tel ou tel édifice? Construisons des monuments splendides, c'est très-bien, mais qu'ils aient le sens commun et ne soient pas fait surtout pour la montre ; ctar ce public si bon enfant parfois, et qui depuis longtemps accepte.... pardon.... subit une certaine architecture qu'on lui déclare, non sans hauteur , être la gloire de fart français, peut un jour prétendre qu'il n est pas assez riche pour payer cette gloire. Que nos jeunes architectes se défient de ce tour de fortune et se persuadent que ce n'est pas le goût appuyé sur la raison qui provoque les réactions, mais bien le luxe impertinent, la richesse effrontée H qui s'étale inutilement. L'architecture de notre temps n'est point un art de luxe fait pour quelques amateurs, pour une fraction de la société ; c'est un art qui appartient à tous puisqu'il est, s'il s'agit de monumenis publics, payé par tous, il doit donc se conformer au mœurs, non d'une coterie, non d'un public, mais <iu publio. Essayons donc de laisser de côté en les admirant, je le veux bien, les splendeurs vaniteuses de l'art romain ou de l'architecture de I^tiis XIV et tentons, non de nous faire pauvres, dépouillés et humbles, ce qui ne peut convenir à un grand pays, mais mieux estimer par le goûl, par la raison et la sagesse de nos œuvres que par un abus înjustitiabie de la i-ichesse. Mettre d'accord la décoration de nos monuments ^vec les qualités solides et réelles de l'esprit français qui se dégoûte Prt)mptement de l'exagération et du manque de mesure, est un beau proëif^amme, digne d'exercer l'esprit de la parlie jeune et indépendante de '^os architectes. C'est de l'observation de ce programme que renaîtra ^Ue architecture de Yavenir et non d'un mélange indigeste des formes empruntées aux temps où cet art n'avait pour guide que le caprice de Quelques privilégiés.

Il est une puissance toute moderne, de laquelle il faut nécessairement

tenir compte : c'est la critique, non la critique de parti pris, envieuse et

dissolvante — de celle-là on ne doit pas se préoccuper, — mais de la

^rilique qui participe de l'esprit du siècle, penchant vers l'examen attentif

^* s'appuyant sur la raison. Cet esprit investigateur qui ne se paye, dans

■^ sciences, ni d'hypothèses, ni de systèmes établis à priori^ mais qui

^^ïi^ande des preuves fondées sur rexpérience et l'observation, tend à pé-

nef rer dans le domaine de l'an, surtout si l'art touche par un côté à la

'^^teiice. C'est de notre temps, et de notre temps seulement, que l'on a

^*' la nouvelle méthode critique appliquée à l'étude du passé dans l'or-

"^ matériel aussi bien que dans l'ordre immatériel. Cette méthode ne se

21 & KNTRBTIENS SUR L*ARCHITRCTURE.

contente plus de conjectures plus ou moins ingénieuses, d'opinions établies sur une impression ou un sentiment, elle veut des preuves déduilis d'une façon logique. Dédaigner cette tendance du siècle, ce n*est pas argumenter contre la méthode, c'est simplement faire preuve d'ignorance. Or, si pendant les derniers siècles il était permis de considérer les œuvres d'architectures laissées par les civilisations éteintes au point de vue de la forme seulement, de l'apparence, sans tenir compte des causes qui avaient produit ces formes , cela aujourd'hui n'est plus possible. Il en est de même de l'histoire; et, un écrivain qui prétendrait passer en revue les formes diverses des gouvernements acceptées par les civilisations passées, sans rechercher les causes qm chez les unes ont produit des théocraties ou des monarchies , chez les autres des républiques oligarchiques ou démocrati(|ues, serait considéré tout au plus comme un chroniqueur, non comme un historien. Il résulte de la tendance de l'esprit du siècle que dans la politique pratique, actuelle, ces connaissances analytiques du passé , cette philosophie de l'histoire , deviennent nécessaires puisqu'elles sont sans cesse invoquées sous forme d'arguments. Le dernii siècle avait déjà introduit cette méthode critique dans l'étude de Thistoire ^ Montesquieu (i). Voltaire lui-même (2), ne se sont pas contentés de narret** ^ ils ont cherché à comparer, à apprécier, à tirer des conséquences qui, lors« qu'elles sont appuyées sur des observations bien faites, deviennent, poi^r la civilisation, des lois acquises, invariables, des axiomes. Même phénomène se produisit alors dans l'étude dos sciences. Mais les arts, sous ce rapport, étaient restés en arrière et, sauf quelques systèmes dogmatiques non expliqués, les critiques ne se servaient guère pour apprécier les œuvres d'art que de leur sentiment personnel , ou jugeaient d'après les goûts instinctifs de la société au milieu de laquelle ils vivaient. Winkelmanm le premier, en Allemagne, tenta d'ouvrir la voie à la méthode critique appliquée aux arts de l'antiquité. Bien que le champ de ses observations fiitpeu étendu, cet effort eut pour résultat de porter un premier coup aux procédés em[)iriqucs ; on voulut voir dans les monuments autre chose que l'apparence extérieure, on commença à rechercher les causes qui avaient produit ces apparences. Mais nos artistes français ne mordaient que diflicilement aux méthodes critiques; confiants en leur facilité, beaucoup crurent longtemps que l'ignorance de tout ce qui n'est pas le métief était même une des conditions du talent. Dans ma jeunesse, j'ai eu descamanules, élèves architectes, qui se piquaient de ne point être lisards,

(1) Grandeur et décadence des Roinains. Esprit des lois. hu

(2) Diction» . phitoHophv/ne. Essai svr les mœurs. Lt

c'étiiit le terme dont ils se servîiienl. Et cri effet ils ne savaieni autre cirM^^^' que tracer un plan, laver une façade et ce qu'on enseignait alors à

|';Éicole bagage léger. Depuis lors les choses ont un peu changé.

L'étude des arts du passé, et particulièrement de Tarehitecture, a mis d'sibord le désordre dans les rangs épais des architectes n'ayant pour toute bi tjliothèque que la traduction du Vitruve par Perrault, un Vignole, un Palladio, la construction de Rondelet, et les palais de Borne de Percier et fontaine. Les esprits les plus actifs se sont empressés de compléter lei^irs rayons de tout ce qui paraissait de bon comme de médiocre. II arriva qt^c toutes ces formes d'art compilées au hasard, sans méthode, apportèrent, pour ainsi dire, un nombre prodigieux de mots à des gens qui n"^n connaissaient pas le sens et auxquels manquaient la syntaxe et la grammaire ; on peut imaf^iner le galimatias qui s'ensuivit. Les conservateurs vénérables des bases Ae la bonne architecture virent avec effroi cet envahissement de documents recueillis partout et prononcèrent des analhèmes contre ce qu'ils appelaient V archéologie empiétant sur l'art. Us n'avaient pas tout à fait tort. Mais le tort est, aujourd'hui que l'on possède, si l'on veut, la méthode analytique appliquée à l'architecture comme on J'applique aux sciences, de croit e que cette étude du passé est nuisible.

Cette étude, — je suppose qu'elle ne s'arrête pas à la forme et qu'elle t ^cnr^onte aux causes, aux principes; je suppose qu'elle n'est pas exclusive .; et qu'elle n'a pas de partis pris a priori^ — permet bienlôt de distinguer, I entre les arts, ceux qui sont de première main de ceux qui ne sont que i d^s plagiats plus ou moins heureux ; de réunir les exemples qui procèdent d'une suite non interrompue de déductions logiques; de dégager des prin- I ci|>es communs à certaines civilisations; d'établir ainsi des règles, non r sur l'application de telle ou telle forme, mais sur la raison immuable. ! Je reconnais que cela est plus compliqué que ne l'était le système admis " y a trente ans et qui consistait à appliquer certaines formes d'art sans ^ être enquis des raisons qui les avaient fait admettre; mais c'est un pro- ^*^é qu'il faudra bien employer parce qu'il sera imposé par la critique ^neuse (et la critique sérieuse aura son heure, sans qu'il se passe long- '^ïnps) le jour où cette critique mieux éclairée sur les conditions de ' ^ï'chitecture viendra demander à l'architecte : Pourquoi un ordre anti- ^^c, fait pour reposer sur un socle, est-il monté au premier étage? Pourî^oi cet ordre, qui d'ailleurs ne sert à rien, puisqu'il ne porte que ^'^rnême, est-il divisé en deux étages? Pourquoi ces fenêtres si hautes d'ou- ^^'"lure puisqu'il vous faut les diviser en deux baies par un [flancher? Pouri^^i celte imitation d'une petite façade de palais italien, plaquée sur un

216 ËiNTRETlEMS SUR L* ARCHITECTURE.

énorme bâtiment qui ne contient (|ue des salles vastes? Pourquoi des colonnes superposées formant contre-forts devant un mur épais qui ne supporte que des planchers dont la poussée est nulle? Pourquoi celle reproduction, sur Taile neuve d'un édifice élevée d'un jet, d'une ordonnance d'architecture produit d'époques différentes et de besoins divers ? Pourquoi deux campaniles et deux cadrans d'horloge sur la même faradc d'un édifice et à quelques mètres l'un de l'autre? La symétrie, ditesvous? mais où s'arrête cette symétrie? et en quoi constilue-t-elle Tartî Pourquoi des portiques où personne ne passe et ne peut passer puisqu'ils ne mènent à rien, et qui assombrissent un rez-de-chaussée et un entre- , sol utiles? Pourquoi des bâtiments épais puisque vous ne pouvez en éclai- ^ rer la partie centrale? A ces demandes et à bien d'autres, qu'un critique:^ sérieux peiit adresser aux architectes en maintes circonstances, répon--^ dra-t-on qu'il est archéologue, exclusif, ou passionné? Où est ici l'ar---^ chéologie, l'exclusivisme, la passion? C'est aux jeunes architectes à prets^^ sentir ce jour du jugement de la critique non archéologique, exclusi ou passionnée, mais demandant simplement la raison des choses. Ces eux à se prémunir contre ce jugement par des études faites suivant Y ^^ prit méthodique moderne, et par des œuvres dans lesquelles Tapparer^^^ ne soit jamais en désaccord avec ce que commande la raison, l'exaclo ^ judicieuse appréciation du besoin du temps où nous vivons.

Sl'R LA STATUAIRE MONUMENTALE

Je ne pense pas qu'en aucun temps l*archilecture ait été un art dont la pratique fût aisée. Par cela même que Tarchitecture est un concert de divers aris, les difficultés s'accumulent lorsqu'il ç'agit de composer et de procéder à l'exécution de cet ensemble d'une manière aussi complète que possible. Ces difficultés sont infranchissables si le concert ne peut être dirigé par une seule intelligence, si chaque artiste appelé à concourir au loui, conçoit el exécute de son côté. Aussi ne faut-il ni s'étonner, ni surtout s'en prendre seulement aux architectes si la plupart de nos monuments modernes ne présentent que des agglomérations d'objets d'art, non des œuvres d'art. Quand on sait comment les choses se passent aujourd'hui plus que jamais, lorsqu'il est (juestion d'élever un édifice, ce dont on doit être émerveillé, c'est qu'il n'y ait pas plus de confusion encore dans les amas de toutes sortes d'objets qu'on décore du nom de nionuments publics. La statuaire, sœur jadis de l'architecture, tend chaque jour à lui être étrangère, parfois hostile; elle prétend faire sa place comme elle prétendrait la faire dans une exposition ou un musée. Ce qu'elle veut, c'est être vue, c'est qu'il n'y ait rien autour d'elle qui puisse distraire le spectateur. Non-seulement le statuaire Jean veut pa- '^ître, mais il prétend écraser le statuaire Paul qui sculpte un motif à coté du sien. Émulation précieuse s'il s'agissait d'œuvres destinées à concourir dans une exposition publique, fâcheuse lorsqu'elle s'applique à "^ ouvrages destinés à composer un tout. L'architecte, objectera-t-on, PcuUil avoir la prétention de diriger le statuaire, de soumettre son ^cnie à certaines formules qu'il lui plairait de tracer, de faire de l'ar-

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318 ENTRETIENS SUR l'aRCUITECTURE»

tiste sculpteur un simple exécutant, un tailleur d'images dont il donnerait la composition? C'est déjà beaucoup, — et les statuaires ne se font pas faute de s'en plaindre, — que l'architecte ait le privilège de désigner telle place, de tracer tel cadre, d'imposer telles saillies ou telles échelles! La statuaire n'esl-elle pas un art dont la noblesse égale au moins celle de l'architecture? Pourquoi voudriez-vous que le premier fut soumis au second ? Pareil abus a pu exister dans des temps de barbarie qui sont loin de nous, alors que le nom d'artiste n'existait même pas, et que les plus hautes positions dans les arts n'étaient occupées que par des artisans... Je sais, comme tout le monde, ce qu'on peut dire sur ce sujet; le nom ne fait rien à l'affaire, et l'artisan qui a sculpté certaines statues d^ Reims ou de Chartres vaut, à mon sens, beaucoup de nos artistes pré — . sents. Était-il aussi indépendant, libre dans l'expression de son talent? 0^ peut le croire; seulement il ne s'efforçait pas de détonner dans le coa^ cert où il était appelé, et ne pensait pas que son mérite pût être rehaus^^' par l'effacement de ce qui l'entourait.

Il ne faudrait pas supposer que l'on veuille ici diminuer en rien h valeur réelle de nos artistes statuaires, car la somme de talent représentée par leurs œuvres est très-considérable. Peu d'époques d'art, dans les temps modernes, ont fourni un aussi grand nombre de très-bons ouvrages, et l'on peut dire, si Ton n'est pas aveugle, que cet art delà statuaire s'est élevé, depuis le commencement du siècle, à un niveau supérieur, mais, en s'élevant, il faut reconnaître qu'il se brouille déplus en [Jus avec sa sœur l'architecture, à ce point que Ton peut prévoirie 1 temps très'proche où ils ne pourront vivre côte à côte. Quelle est la cause de ce défaut d'harmonie? C'est ce qu'il importe de rechercher.

Chez les [)euples où les arts plastiques étaient soumis à un mode hiéra^ tique, comme en Egypte, par exemple, ces arts ne se mouvaient que dans certaines limites étroites qu'il leur était interdit de franchir. L'har— monie établie entre leurs rapports ne pouvait être détruite par l'initiative d'un homme de génie. Les fonctions, dirai-je, de l'architecture, de It» sculpture et de la peinture, définies tout d'abord, s'exerçaient sous un^ sorte de contrôle archaïque sévère, et cette harmonie préétablie était tell( qu'il est difficile de dire, en voyant un monument égyptien de la bell( époque, où commencent et où finissent les expressions de ces trois arts si intimement associés. Comment, sous quels efforts de génie, s'était éta -^ blie primitivement cette association intime? t^'est ce que je n'essayers»- ^ pas d'expliquer; bornons-nous à prendre le fait tel qu'il se préscrilo - Ses conséquences sont telles pour l'observateur le plus vulgaire quel^-^ monuments d'Égy[»tc, non-seulement se distinguent entre tous, uiaï-^

fja 'ils présentent un cnractère d'unité si complet que loule architecture, fût-ce la plus parfaite, semble manquer de cohésion si on la met en pai-al lèle avec rarchilecture égyptienne. Le monument romain lui-même (1), si concret, si bien assis et pondéré, paraît manquer de puissance et d'unité en présence du plus petit des monuments égyptiens de la belle époque. G* est que dans le monument égyptien, si la structure donne Tidée de la stsibilitéet de la force, parce qu'elle résulte du principe le plus simple et le plus facile à concevoir, Tintime liaison des arts de la sculpture et de la peinture avec la forme admise par l'architecte, reporte la pensée du spectateur vers l'unité absolue au lieu de l'en distraire. Les statues colossales assises qui flanquent la baie ouverte dans un pylône, présentent, comme composition, l'apparence de deux contre-forts. Les cariatides adossées aux piles du portique font partie de ces piliers par leur forme aussi bien que par la manière monumentale dont elles sont traitées. Si la sculpture historique intervient sur les parois, elle se fond avec la struclure ; elle présente une sorte de tapisserie qui la recouvre sans modilîer la surface. Quoique minutieux dans l'exécution de son œuvre, bien qu'il observe la nature avec une rare finesse, le sculpteur égyptien fait de larges sacrifices au principe monumental. Il sait merveilleusement la 'orme qu'il traduit, mais il se garde d'en exprimer tous les détails, et se contente d'une interprétation large, simple et toujours vraie, malgré l'ap- Parence archaïque qu'il donne à cette forme. Il résulte de cette entente ^ï complète de la statuaire appliquée à l'architecture que tous les autres édifices ont, en face de l'art égyptien, l'apparence de meubles, et que le '^^gard se porte involontairement vers cette puissante et unique expression de l'intime union des trois arts. Est-ce à dire qu'il faille refaire les Monuments de l'Egypte le long de nos boulevards? Non ; mais si éloigné ^^ notre temps et de nos mœurs que soit l'art égyptien, on y trouve un enseignement, si l'on veut voir dans les diverses expressions de l'art en général autre chose que la forme apparente, si l'on y cherche le principe générateur, la raison de cette diversité d'expression. La qualité domi- '^^nte de la statuaire appliquée à l'architecture de l'Egypte, on ne saurait *^p le redire, c'est son intime liaison avec les formes de cette archilec- '^ï*e, sa participation à ces formes. Que la statuaire soit colossale ou sou- '^^se à une très-petite échelle, jamais, dans le premier cas, elle ne dé- '^^Hge les lignes maîtresses de l'édifice, jamais, dans le second, elle ne f^^t^aît mesquine, et ne détruit la grandeur de l'ensemble. Cela semble

C^) Il est entendu ici, comme toujours, que si nous parlons du monument romain, nous '^^^ndons rédifice de structure romaine et non les fausses imitations de Tart grec admi-

220 ENTRETIENS SUR L^HGHITECTURE.

tout simple quand on voit ces monuments des bords du Nil; on croii que ce résultat si complet n'a causé nul effort; c'est, en effet, le pro| des œuvres d'art complètes, de ne faire naître dans la pensée du spèc leur aucune idée d'effort ou de recherche; mais pour c^lui qui sait ce <] demande de savoir et de travail intellectuel toute manifestation d' dont l'apparence attire et retient le regard sans tourmenter Tesprit^ bonne archilecture de l'Egypte est certainement ce qui a été produit plus concret sur la surface du globe. Il faut dire que ce résultat poui être obtenu beaucoup plus aisément avec des programmes simples txm le sont ceux donnés par la civilisation égyptienne qu'avec les programn compliqués que fournit une civilisation comme la nôtre. Toutefois principe est toujours applicable. Il est de tout temps loisible à l'artiste se servir de la nature sans la copier servilement, et de soumettre la w position aussi bien que Texécution sculpturale à l'idée monumentale. suis loin de blâmer Tinslitution des musées qui est si favorable à la oc servalion des objets d'art et à Tinstruclion des artistes; mais on ne p nier que les musées ne contribuent à détruire, chez l'artiste, s'il n' pas puissamment doué et s*il n'a pas le sens critique développé, en idée de liaison intime des arts, qui est un des caractères saillants < belles époques. Ces chefs-d'œuvre isolés, exposés aux yeux des artist peuvent certes contribuer à faire produire de nouveaux chefs-d'œufTC isolés, mais ne donnent pas ces larges idées d'ensemble si nécessaire l'architecture et à ceux qui sont appelés à concourir à son expression. plus forte raison, les musées contribuent-ils à éparpiller l'attention et goûts du public, qui bientôt s'habitue à croire que pour être connaisse en matière d'art, il suffit d'examiner curieusement quelques débris an chés à des monuments, sans pouvoir, même par la pensée, les remet à leur place. Pour être réellement instructifs, pour être autre chose qo' magasin de curiosités archéologiques plus ou moins bien classées, de chefs-d'œuvre fragmentaires, les musées devraient, avec ces débi fournir les ensembles d où ils proviennent, ne fût-ce qu'en dessin, a^ des catalo{i;ues raisonnes. Mais nous avons, en ces matières, tout à fiii et bien des préjugés à laisser de côté. C'est ce qu'ont déjà tenté nos vi sins les Anglais, et ce que notre singulière vanité, bien plutôt que manque de ressources, nous empêche de faire. Confiants en notre ém lilé, en notre goût naturel, nous croyons avoir donné tout ce que Ta réclame si nous avons exposé une belle toile ou une bonne statue; inaî où sera la place de cette toile, de cette statue ? On ne s'en préoccuj guère. Ce n'est pas cependant ainsi qu'ont procédé les Grecs dans lei bon temps, lorsqu'ils ne faisaient pas encore des statues et des taWeai

pour quelque riche amateur romain, mais lorsqu'ils bâtissaient et décoraient les monuments qui sont une de leurs gloires. Ce n'est pas non plus de cette façon qu'ont procédé les artistes du moyen Age et de la renaissance. Pour ne parler que de la statuaire, l'habitude qu'ont prise nos artistes les plus recommandables de travailler de leur côté, dans Tatelier, de s'isoler; cette sorte de dédain qu'ils manifestent pour les arts qu'ils ne professent pas ; leur ignorance absolue des conditions monumentales, sont la cause, pour eux-mêmes, des plus singulières déceptions, et pour le public, des critiques les plus vives lorsqu'ils sont appelés à concourir à la décoration d'un édifice. Croit-on alors que les statuaires s*en prennent à eux de ces déceptions et de ces critiques? Jamais! c'est toujours la faute de Tarchitecte ou du voisin. La place est mauvaise, Tarchiteclure nuit à l'œuvre du sculpteur par sa masse, ses dispositions et ses détails, ou le voisin a prétendu tuer l'œuvre mise en parallèle avec la sienne! Pour être franc, il faut dire que ces accidents, si fréquenis de nos jours, sont un peu le fait de l'architecte. En adoptant des dispositions qui fournissent toujours à l'artiste une sorte de cadre ou de socle propre à recevoir le morceau de statuaire comme un hors-d'œuvre, celui-ci ne pense absolument qu'à son exposition^ et ne s'enquiert point d'un effet général qu'il ne comprend pas, qu'on ne lui explique pas, parce que, le plus souvent, on ne le prévoit pas, et pour le résultat duquel on ne le consulte pas. Je n'ai pas vu travailler les Grecs, mais je suis persuadé qu'ils ne procédaient pas de cette façon, et tout me porte à croire qu'Iclinus et Phidias ont combiné leur œuvre ensemble. Et encore, malgré la beauté de cette architecture grecque à son apogée, il faut bien convenir que dans les monuments qui nous sont restés, la statuaire est bien éloignée de composer, avec lëdifice, cette unité monumentale qui nous semble si complète en Egypte. Cette unité existait très-probablement dans l'architecture dorienne primitive, dans cette basilique d'Agrigente, par exemple, connue sous le nom de tejnple des Géants^ et dans d'autres édifices d'un caractère archaïque; mais elle me paraît déjà bien près d'être détruite dans le Parthénon, sinon quant à l'exécution de la statuaire, du moins (juant au principe.

En effet, dans la statuaire monumentale, il est deux qualités à observer, la bonne disposition relativement à l'ensemble, l'échelle, puis l'exécution qui doit être en rapport avec le style adopté, avec la place et la destination. Or, sauf le respect que l'on doit à Phidias, il ne semble pas que les sujets représentés dans les métopes soient parfaitement à l'échelle du monument; et ces ligures ronde bosse devaient, à la hauteur où elles sont placées, paraître mesquines surtout sur les faces antérieure et posté-

rieure, c'esl-à-dire sous les figures colossales qui remplissaient les tympans. Mais si nous considérons Texécution, il est impossible de trouver des œuvres de statuaire mieux en rapport avec la destination et la place. Là, nulle part l'exquise délicatesse de certains détails ne nuit à la masse toujours franchement comprise et accusée. On peut permettre à un artiste comme Phidias, qui probablement exposa quelques-unes des figures des tympans dans son atelier, d'avoir poussé l'exécution de certains détails jusqu'à la minutie, — détails qui ne pouvaient être vus que par les hirondelles, — si cette recherche n'altère pas les larges dispositions des masses. Il n'en est pas moins vrai qu'on prévoit déjà, dans cette recherche destinée à plaire à quelques amateurs, l'abus qui se manifestera bientôt, c'est-à-dire la séparation des deux arts, de l'architecture et de la statuaire. Quand l'artiste travaille avec l'idée de contenter quelques dilettanti, il touche à la décadence, il perd sa véritable voie; il croit atteindre la perfection, parce qu'il plaît à une élite de connaisseurs, et, de fait, il se rapetisse. La perfection dans l'art est d'émouvoir tout le monde, les ignorants comme les délicats. C'est quand l'art de la statuaire est devenu chez nous un goût de quelques privilégiés, de quelques amateurs distingués, qu'il a perdu sa signification monumentale qui seule émeut les masses.

N'est-il pas évident aussi que la statuaire doit avoir une signification pour tout le monde si elle prétend produire une impression passablement profonde? Chez les Grecs, la statuaire mythologique, héroïque ou historique représentait quelque chose de très-vivant pour l'esprit de chacun. De même, dans nos monuments du moyen âge, la statuaire avait-elle une signification parfaitement comprise de tous; était-elle un moyen d'enseignement. L'iconographie de nos grandes cathédrales du Nord est une véritable encyclopédie instruisant la foule par les yeux. Je conviens qu'aujourd'hui ces moyens nous font défaut. L'allégorie est une pauvre ressource, une froide énigme que bien peu se donnent la peine de deviner, parce que cela n'intéresse personne et ne répond à aucun sentiment du cœur humain. Des personnifications de quaUtés ou de faits généraux, comme la Paix, la Guerre, l'Abondance, le Commerce, l'Art, etc.; tout cela est trop abstrait ou d'une métaphysique trop puérile pour intéresser qui que soit. Ce sont là des prétextes cherchés pour faire des statues, bas-reliefs ou groupes, dans lesquels chacun ne voit qu'une réunion plus ou moins bien agencée de figures, à' académies qui sentent l'atelier, no répondent à aucun fait vivant, à aucun mouvement intellectuel, à aucune émotion de l'âme. On peut admirer la forme, si elle est belle; mais urm art aussi puissant que l'est la statuaire n'est pas fait seulement pour amu — ser les yeux et ramener l'esprit vers une critique purement matérielle-.

la forme n'est, après tout, qu'un moyen de faire naître une idée ou une sensation; si elle est seule, ou plutôt si elle n'est pas sortie du néant sous l'inspiration d'une pensée qu'elle est destinée à répandre, la forme ne laisse dans l'esprit qu'une trace bien fugitive et fatigue vite. Nos statuaires les plus distingués savent tout cela : aussi, ne pouvant disséminer siiï* tout un monument une pensée générale, ils se contentent de loger ridée, s'ils en ont une, dans une statue, dans un buste ; quelquefois ils atteignent le but. Mais cette idée, concentrée dans un cadre de plus en plus étroit, à mesure que l'art se renferme davantage dans l'atelier, fait absolument défaut dans la statuaire monumentale. Est-ce à dire que le mal présent soit fatal, irrémédiable? qu'avec les talents très-nombreux et très-distingués que possède notre époque, la statuaire monumentale soit condamnée à ne nous donner que des morceaux détachés, se nuisant par leur voisinage, n'ayant aucune relation avec l'architecture et présentant parfois des chefs-d'œuvre d'exécution noyés dans le vague ou la banalité de la pensée? Non, un art qui possède encore tant d'éléments de vitalité, qui produit, assez fréquemment même, des œuvres d'une grande valeur, n'est pas destiné à périr pour le public, et à loger ses produits isolés sur quelques piédestaux, dans des hôtels, des palais ou des musées. Il est facile de mettre le doigt sur le mal, et il est bon que le public en connaisse exactement la cause. Or le public ne sait comment se gouverne la 'république des arts, et les critiques qui veulent bien se charger de Tinslruire, ou n'en savent guère plus que lui, ou sont trop intéressés dans ^^ <luestions pour lui dire toute la vérité.

Se fait-il un monument dans lequel la statuaire sera appelée à remplir "n rôle assez important, l'architecte conçoit le projet, le fait approu- ^'^i* par qui de droit et passe à l'exécution ; aussitôt il est assailli de ^^ttiandes de statuaires désirant concourir à l'œuvre. Naturellement il les renvoie à l'administration qui se chargera de faire les commandes ^n temps opportun. Cependant l'édifice s'élève, Tarchitecte prépare les places que doit occuper la statuaire. Là, des statues... Lesquelles? il '^'^n sait rien, cela lui importe assez peu... Elles auront 2 mètres de "auteur, voilà ce dont il doit se préoccuper. Ici, un bas-relief... Que ''^Présentera-t-il?... Nous verrons plus tard. Sur cet acrotère, ou de- ^^nt ces trumeaux, des groupes... Que signifieront-ils?... L'Industrie,

agriculture, la Musique ou la Poésie? On décidera la question

^u^i^j il en sera temps. Arrive le jour où il s'agit de mettre les artistes à

^Uvre. C'est le moment de la curée... Celui-ci obtient une statue... il est

^^*"ieux parce que son confrère, plus favorisé, en obtient deux. A son

^^^, ce dernier maudit l'administration qui donne un grou|)e à M. X..., et

M. X.., enrage de savoir que son groupe sera moins bien placé que celui donné à M. N. . . Si rarchitecte est dans les bonnes grâces de radmînistration, ses amis, tes statuaires, seront bien partagés; si radministration ne tient pas à lui être agréable, son avis ne sera même pas demandé, et il saura par lettre officielle que messieurs tels et tels, statuaires, ayant été charges par l'administration de l'exécution de telles statues, tels bas-reliefs et groupes, il est invité à s'entendre avec ces artistes relativement à cette exécution. Si, dans cette distribution, les statuaires qui ont été évincés ne sont pas contents, la plupart de ceux qui ont obtenu quelque chose ne le sont guère. Celui-ci, qui a Thonneur de faire partie de Tlnstitut, trouve malséant qu'on ne lui ait donné qu'une part égale à celle octroyée au ^ sculpteur qui ne fait pas partie de la congrégation ; il se considère comme^ lésé el demande un dédommagement. Cet autre, qui a manifesté quelque^ idées d'indépendance vis-à-vis de l'administration ou de l'Académie, c' tout un, n'a que des médaillons de plâtre à placer dans l'intérieur, ou de ces bustes qui, dans nos édifices publics, sont la menue monnaie qc;;;;;;^ l'on réserve pour les aspirants ou pour les artistes peu agréables, m^^^^ que l'on ne veut pas laisser mourir absolument de faim. M. le secréla^^j^ perpétuel de l'Académie des beaux-arts, qui volontiers fait parler Phidi^^ devrait le prier de nous dire ce qu'il pense de cette façon de procéder lorsqu'il s'agit de décorer nos édifices? Quoi qu'il en soit, chacun se wel à l'œuvre, avec celte condition que toutes les esquisses devront être soumises à l'architecte ou, le plus souvent, à une commission pour être approuvées avant de passer à l'exécution définitive. Naturellement, chaque statuaire fait son esquisse dans son atelier ; il a son programme et ses dimensions. Quant au style du monument, quant à la place, quant àTeflet d'ensemble, il en tient rarement compte. Si son œuvre doit être bien placée, il espère écraser le confrère el faire quelque chose... d'étonnant. S'il n'a été favorisé que d'une commande d'ordre secondaire, il broche une esquisse tant bien que mal, rien que pour obtenir Tordre définitif de passer outre. C'est une Muse ou une Saison, ou n'importe quoi qui rappelle n'importe quelle statue antique... Beaucoup de femmes dans cette statuaire officielle, rarement des hommes I I.a Gloire, la Guerre, la Foi, la Charité, la Paix,^la Physique, l'Astronomie, tout cela est féminin; mais s'il s'agit du Commerce, du Printemps, de l'Été ou de l'Automne, cesonl encore des femmes qui sont chargées de remplir ces rôles. Si, dans quelque deux ou trois mille ans, lorsque l'herbe poussera là où s'élèvent nos édifices, de savants antiquaires font faire des fouilles, ils croiront certainement, en retrouvant tant de statues féminines, qu'une loi ou qu'un dogme religieux nous interdisait de représenter l'homme par la sculpture; et ils

fcronl à ce sujel de longs mémoires qu'on lira dans les académies d'alors

et qui seront peul-elre couronnés. Enfin, les esquisses sont approuvées.

Veuillez bien remarquer qu'une esquisse au vingtième, ou même au

dixième, ne dit absolument rien s'il s'agir d'occuper une place dans un

édifice. Ces petites maquettes en terre ou en plâtre ne peuvent donner à

Tarliste le plus exercé qu'une idée de la composition de l'œuvre elle-

ftiême, mais ne sauraient lui permettre de se former une opinion relati-

V^inent à l'effet que produira cette maquette grandie — admettant qu'on

^t\ suive rigoureusement les traits principaux — lorsqu'elle sera posée

^ur ou devant le monument. On approuve donc, et on n'a pas autre chose

a faire. Alors les statuaires qui ont charge de statues se renferment de

ocuveau dans leur atelier avec leur esquisse et travaillent séparément.

Quelques-uns — j'en ai connu, pour ma part, mais c'est l'exception — vont voir leurs confrères; généralement ils s'abstiennent de ces visites, afin de ne point subir une influence qui pourrait ôter quelque chose à la personnalité de leur œuvre. Pour ceux qui ont des groupes ou des basreliefs à sculpter, on élève devant la place qu'ils doivent décorer, de ces baraques en planches que chacun a pu voir, et ils mettent leurs praticiens à Tœuvre sur un modèle fait à moitié le plus habiluellemenl. Croyez qu'on nesevisiteguèred'unebaraqueàl'autrc, parles raisons énoncées ci -dessus. Un matin, ces boîtes tombent, des chariots amènent les statues que l'on place dans leurs niches ou sur leurs piédestaux, et toutes ces œuvres dans desquelles séparément il y a des qualités très-réelles produisent, au total, le plus étrange assemblage. Les statues faites dans l'atelier, loin du monuwient, sont grêles et mesquines; les groupes écrasent tout ce qui les entoure, sculpture et architecture. Tel bas-relief est rempli d'ombres ; tel autre, en pendant, n'est qu'une tache lumineuse. Chaque artiste amène ses amis devant son œuvre, et ces amis ne regardent que son œuvre eoname s'ils étaient dans l'atelier ; on ^'érein te un peu réciproquement; le public ne comprend pas trop, et les critiques qui, par aventure, n'ont pas de parti pris, essayent de démêler une intention au milieu de tout cela, ce qui n'est pas aisé.

Ainsi que je l'ai dit, dans un précédent entretien, ce qui préoccupe tant de gens chargés de la construction de nos édifices, depuis les administrateurs jusqu'aux artistes exécutants, et surtout les administrateurs, ce n'est pas la question d'art, ce sont des questions de personnes. 11 faut plaire à la congrégation et à ses agrégés, il faut ménager tel protecteur, ^voir égard à telle situation très-intéressante : il faut que tout cela se passe en famille, contenter le plus de monde possible pour augmenter son importance et avoir une cour de solliciteurs et d'obligés, ne pas dégoûter les

ytîÔ ENTRETIENS SUR L*ARCHITECTURK.

gens (le talent, mais ménager les médiocrilés qui font nombre. Il serait naturel qu'un aicliitectc chargé de la construction d'un monument, dans lequel la statuaire occupe une place importante, lut également chargé de choisir el de diriger les statuaires ; mais pour que cela se pût faire, il faudrait que ces architectes fussent en état d'imposer une direction et que les statuaires voulussent bien Taccepter : or, nous sommes encore loin de pouvoir remplir ces deux conditions. Peu d'architectes, il faut Tavouer, sont en état de donner, sur une œuvre de sculpture, un avis critique motivé; très-peu pourraient mettre sur le papier leurs idées à cet égard, admettant qu'ils en eussent. Si encore il leur était loisible de choisir un seul artiste et de lui confier Tensemble de la statuaire décorant une façade ou une salle, à ses risques et périls, peut-être cette sculpture seraitelle en désaccord avec l'architecture, mais il y aurait des chances pour (|u'elle fût en harmonie avec elle-même. Cela ne fait pas l'affaire grandes administrations, et l'heureux élu aurait fort à faire de se défend contre les récriminations et les haines qu'il accumulerait ainsi sur sa tête Les choses étant ainsi, les architectes sages évitent, autant que faire s peut, de prévoir de la statuaire sur les monuments qu'ils élèvent; ce qui sont assez hardis ou assez peu expérimentés pour oser demander à statuaire un élément décoratif important ont toujours à s'en repentir.

Après les Égyptiens, et dans un tout autre ordre d'idées, aucune p riode d'art, à notre avis, n'a mieux su appliquer la statuaire à rarchitfecjture que la belle époque du moyen âge. Nous avons si peu de statuait^ grecque concourant à une œuvre monumentale, que je n'oserais affirmer qu'au point de vue de la composition, de l'entente générale, les Grecs aient été supérieurs ou inférieurs à nos maîtres du moyen âge. On ne peu/ parler que de ce qui existe, de ce que l'on voit et de ce que l'on peut analyser par conséquent. Or si la statuaire des édifices grecs connus est, comme exécution, supérieure à tout ce qui ait jamais été fait, on peut ne pas s'émerveiller oulre mesure devant ces compositions uniformes et ces compartiments réserves a la statuaire dans le temple grec. Évidemment (je ne parle que des temples) la statuaire est sacrifiée à la composition architectonique ; elle ne remplit qu'un rôle restreint et qui ne peut avoir une influence considérable, en bien ou en mal, sur l'effet d'ensemble. Il est à croire — et nous en avons un exemple dans le Pandrosium d'Athènes (l) — que les Grecs avaient élevé des édifices dans lesquels la statuaire avait, sur la com[»osilion archilectoni(|ue, une influence prépondérante; mais ces monuments n existant [jIus, on ne peut, à cet égard,

H) Voyez le septième entretien.

que se livrer à des conjectures plus ou moins ingénieuses. Je suis disposé ;i adineltre, chez les Grecs, une supériorité absolue en matière d'art; inaî^-, en fait d'architecture, on ne peut parler que de ce qui existe et non de c^e que l'on suppose avoir existé; du moins, ce n'est pas ici l'occasion de l^tenler. Il n'y ri pas ù s'étendre sur hi statuaire appli(|uéc à l'architecture de l'empire, La statuaire n'a rien à faire avec le génie du Romain; c'est pour le Romain un art exotique, un objet de luxe, et la beauté de l'édifice réellement romain ne consiste que dans son admirable structure, l'admets volontiers que dans la basili((ue du forum de Trajan la statuaire occupait une place importante, qu'elle était remarquablement disposée, si Ton s'en rapporte à des médailles et à quelques débris, mais il serait difficile de faire de cet édifice, a ce point de vue, une restauration appuyée sur des éléments certains. Les arcs de triomphe ~ je ne parle pas des temples romains qui sont une importation grecque altérée — sont à peu près les seuls édifices romains encore exislants dans lesquels la statuaire ait avec l'architecture une liaison inlime. Bien que Tassemblage ne donne pas, dans ces monuments, une harmonie exemple de critiques, cependant on ne peut méconnaîlre rentenle d'un effet général grandiose, des rapports d'échelle souvent heureux, et surtout l'unité de composition entre les statues, les bas-reliefs et les lignes de l'architecture. " y avait là certainement enleiile parfaite entre l'archilecie et le sculpteur, ^t il est probable que Rome ne possédait pas une administration chargée ^e distribuer des commandes à dix statuaires pour orner un édifice. D'ail- '^urSj quant à l'idée, elle ne manque pas plus dans la statuaire applirjuée '* un objet chez le Romain que chez le Grec. Les sujets se tiennent, signif'^^rit quelque chose, composent un ensemble clair. Sous ce rapport, la ^^lonne Trajane, dont nous avons déjà parlé (1), est un chef-d'œuvre; ^^ les arcs de triomphe, seuls monuments qui nous présentent encore •^'^s exemples complets de l'union intime de la statuaire à Tarchilecture ^^hez le Romain, n'expliquent pas moins clairement les motifs qui les ont f^û élever. On peut me dire que j'en parle à mon aise : qu'il n'y avait ^^cune difficulté, chez les Grecs, à l'aide de leur mythologie et de leur "istoire héroïque, à composer sur un monument sacré des œuvres de '^^atuaire ayant une relation compréhensible pour tous; chez les Romains, ^ trouver les sujets convenables pour décorer nn arc de triomphe; des ^'Onibats, des dépouilles, des traités, des captifs, des victoires; tout cela ^^ de soi et est compris de tous ; chez les gens du moyen âge, au milieu ^^ne société en grande partie établie et vivant sur une croyance reli-

< 1 J Quatrième entretien.

S28 ENTRETIENS SUR l'a!ICH1TECTURE.

gieuse, de montrer sur les faces d'une église toute la hiérarchie sacrée, l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais quel programme de statuaire adopter pour une bourse, pour un palais de justice, pour un théâtre? Ne sommes-nous pas dès lors entraînés vers ces abstractfons niaises et passablement uniformes qui ne disent rien à la foule? Un puWic peut se former une idée de Jupiter, des Parques, de la Vierge ; à la rigueur, il peut arriver à personnifier une vertu, une qualité, le Courage, la Patience, la Foi, la Force; même une ville, une province; mais sous quelle forme prétend-on lui montrer l'Industrie, le Commerce, la Constitution, la Physique, l'Astronomie, la Musique, la Poésie lyrique ou légère? Que des muses président à la tragédie, à la comédie ou à l'astronomie^ cela se comprend, comme on peut comprendre une divinité présidant^ la pluie ou aux moissons : la foule admet un mythe et tout est dit; mai; comment personnifier une abstraction ? Sommes-nous donc éterneliemer^ t

condamnés à reproduire des mythes qui n'ont pour nous aucune signi&<

cation, ou à donner une forme à des idées qui ne comportent aucur>^ forme? Ou bien faut-il nous en tenir aux allégories glacées et toujours ridicules; montrer le despotisme écrasé sous la libre pensée, ou l'anarchie vaincue par l'ordre, ou la religion abritant sous son éternel manteau ceux qui souffrent, la liberté brisant un tas de chaînes ? N*y a-t-il pas mieux ou autre chose a faire? Ne trouverait-on pas dans le passé des idées en germe que nous pourrions développer? En fait d'art, de poésie, de sentiments, il y a longtemps que tout est trouvé, parce qu'il y a longtemps que le cceur humain bat de la même façon, et ce qu'on appelle le neuf ne peut être qu'un développement plus étendu ou plus large d'un^ idée habituellement bien vieille. C'est avec deux sentiments, Tamourell» haine, que les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques savent e*sauront encore longtemps émouvoir les lecteurs et les auditeurs, à la con — dition de présenter ces deux sentiments sous un nouvel aspect.

Je conviens que s'il s'agit de faire un programme destiné à la compo^ sition d'une œuvre générale de statuaire pour un monument, il faut oi peu d'esprit et beaucoup de tact, et les administrations n'ont pas à préoccuper de ces conditions ; mais au moins les architectes pourraientils, eux. en tenir compte, car il y va souvent de leur réputation. Lesbanahtés sculpturales dont ils couvrent les monuments qui leur sont confiés honl imputées à Taridilé de leur imagination, à leur défaut de connaissances ou à des préjugés d'école (jui, quoi qu'ils prétendent, ne dépasser*»' pas les limites d'un cénacle très-restreint. Les neuf dixièmes des sculp^teurs, des peintres, vivent entre eux et manifestent un mépris proform^/ pour qui ne lient pas le ciseau et le pinceau ; les architectes, moins excit/-

sifs pout-étre, sont cependant atteints de cette maladie de la caste, inoculée chez nous par l'institution des Académies. Ce monde d'artistes lit peu, ne lient pas à se mettre au courant du mouvement général des idées. Par contre, le public ignore absolument les molifs qui dirigent les artistes dans telle ou telle voie. Le contact ne se faisant jamais ou presque jamais, l'éloignement de ce public pour les questions qui intéressent les artistes augmente en raison directe du mépris que ceux-ci manifestent pour des jugements portés en dehors de la caste. A ce compte, les artistes ont, les premiers, tout à perdre, et il serait utile qu'ils en fussent convaincus, dans leur propre intérêt. Ceux, parmi eux, qui recherchent le succès, sentant bien qu'entre le public et eux il y a différence de langage, flattent les goûts équivoques de la foule, ne pensant pas qu'il puisse y avoir chez elle autre chose que des fantaisies malsaines. Quel que soit le talent qu'ils mettent dès lors dans leurs productions, ces artistes abaissent le niveau de l'art, et tendent à en faire un assez vilain métier. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas de ceux qui admettent un grand art et un petit art; il n'y a qu'un art, et si le public donne la préférence aux œuvres d'un genre équivoque, c'est qu'il trouve au moins là des idées, tandis qu'il n'en démêle aucune dans les œuvres d'un genre relevé. Ce Qu'on appelle aujourd'hui, par exen)ple, statuaire ou peinture religieuse est tout simplement, quel que soit le mérite de l'exécution, le genre ennuyeux par excellence, et celui dans lequel la pensée fait absolument défaut. Ce n'est pas parce que ces œuvres représentent des sujets prétendus religieux que le public ne les regarde pas, c'est parce que ces œuvres reproduisent des poncifs dépourvus de toute pensée religieuse ou autre. Tous les sujets sont bons, à la c'ondition qu'ils reflètent sur le public une pensée nette; or, pour peindre ou sculpter des sujets d'un ordre élevé, il faut nécessairement que l'artiste qui les conçoit ait l'esprit élevé et ne prenne pas ses inspirations dans l'arsenal des banalilés consacrées. Tout peintre qui fait une peinture religieuse est hanté imïïiédiatement par les productions de Raphaël ou de quelques maîtres de la ï*6naissance. Tout sculpteur qui fait un bas-relief, un groupe ou une figure allégorique ou d'une mythologie douteuse, est de même circonvenu parles œuvres de l'antiquité ou, ce qui est pis, des imitateurs de Tanti- 9^ité. Cela fatigue, non sans raison, le public, ou, tout au moins, ne peut attirer son attention. Il sait, à première vue, que c'est là une affaire de convention quasi officielle ; il ne croit pas, selon une expression triviale, P^ cela soit arrivé^ et il passe. Indépendamment du mérite de l'œuvre, *' n'en était pas ainsi chez les Grecs, et les sculptures qui décoraient le '^arihénon ou le temple de Thésée avaient pour eux une signification bien

!2âO ENTRETIENS SUR L ARCHITECTURE.

claire et, pour ainsi dire, vivante. Il n'en était pas ainsi non plus pour les populations qui jadis s'arrêtaient devant un portail de cathédrale, car non-seulement là ce public retrouvait tout un monde qu'il connaissait, mais il y voyait la lulte éternelle du bien contre le mal, la ruine des raéchants, Tapolbéosc des justes, la glorification de la vertu si humble qu'elle fut. C'était ainsi qu à Taide d'une idée ou d'une succession d'idées comprises de tous, si la forme était belle, les yeux s'habituaient à s'intéresser aux choses d'art, à les aimer et à se familiariser avec le beau. Pour le public, il n'y a d*autre moyen de l'habituer au beau et de le lui faire aimer que de présenter la forme belle comme l'expression d'une idée qui frapf»e son intelligence, l'occupe et l'intéresse. Mais faut-il que l'idée ne fasse pas défaut, qu'elle soit compréhensible et qu'elle frappe juste. Laissant de côté les plates allégories ou les abstractions en sculpture, si nous prenons, par exemple, un bas-relief de nos jours représentant le jugement dernier, — j'admets que le jugement dernier soit une croyance acceptée de tous, — il n'en est pas moins vrai que lexix' siècle a sonné depuis long^ temps, et que l'idée que les personnes religieuses se forment du juge- — ment dernier ne peut être celle qui entrait dans l'esprit des populations^ au XIII* siècle. ¥A\ bien, si l'on compare les bas-rehefs représentant cett^?? scène sur nos vieilles cathédrales avec le bas-telief qui décore le tympa n de la Madeleine, c'est dans les premières sculptures que se développer^ une pensée philosophique, délicate et vraie, et dans le second que s'étalera la pensée matérielle et grossière, ou plutôt l'absence de la pensée. Examinons, d'abord le bas-relief du xiii* siècle : le Christ est représenle demi -nu, montrant ses plaies, c'est-à-dire le sacrifice de la Rédemptioi), l'eflorl divin destiné à racheter les péchés du monde. Cela seul indique que ceux qui sont condamnés ne sont pas excusables. Il est accompagf»f des anges qui portent, comme témoignage, les instruments de la Passion. Puis son disciple favori, saint Jean, et sa mère à genoux, à ses côtés, intercèdent pour les humains. Les élus, tous vêtus de même, couronaés, n'ont pas de sexe, ce qui sauve, au point de vue de l'art, une grande difficulté; les damnés, au contraire, conservent leurs attributs; c'est une foule dans laquelle s'entassent des gens de tout état, peuple, marchand, soldat, femmes, pape, roi, prêtre : nulle distinction entre les réprouvés. Certes, la croyance admise, on ne peut la rendre avec une pensée plus juste et en même temps plus conforme aux données de la plastique. Que nous montre le bas-relief du tympan de la Madeleine? Un Christ vêtu qui semble venu là pour sé[)arer une foule en deux; d'un côté, des personnages, des femmes surtout, aux expressions béates, et qui semblent s'adresser au Sauveur pour le remercier de les séparer d'un tas d'énei^i

mènes qui s'en vont de Taulre côté on faisant force grimaces et se donnant des bourrades. Je le demande à tous ceux qui sont de bonne foi : lequel de ces deux sujets renferme la pensée religieuse propre à impressionner la foule? Mieux vaut, en vérité, ne pas faire de statuaire et s'abslenir comme les musulmans, que de mettre au frontispice de nos églises des sujets aussi dépourvus de toute pensée, je ne dirai pas religieuse, mais juste, mais saine. On me dira que le bas-relief du tympan de la Madeleine n'est pas fait pour convertir les gens, mais pour montrer aux générations comme nos statuaires savent modeler et draper une figure... Qu'est-ce que cela fait au public, si ces figures si bien modelées et drapées qu'elles soient, ne lui apprennent rien, ne disent rien a son esprit, ne font naître chez lui aucune impression morale; il préférera se promener au musée des antiques, et il oura raison. Bien que nous ne croyions plus guère au jugement dernier, et que je n'aie jamais vu un passant s'arrêter pour considérer le tympan de la Madeleine, en Iraversanl le parvis de Notre-Dame (ce qui m'est arrivé quelquefois), j'ai souvent aperçu des groupes de gens arrêtés devant la porte centrale et interprétant à leur maniere les bas-reliefs du tympan qui la surmonte. Encore aujourd'hui, œtte sculpture provoque les idées, fait songer à quelciue chose, tandis '|ue celle de la Madeleine intéresse peut-être quelques statuaires, mais est ^'omaie non avenue aux yeux du public pour lequel cependant on doit supposer qu'elle est faite. Encore là existe-t-il une apparence d'idée... pauvrement rendue; mais que dire de ces statues juchées on ne sait ni pourquoi, ni à propos de quoi, sur la plupart de nos églises modernes, ^*^ Tuine sont évidemment faites que pour donner du travail aux artistes, M^'i croient avoir acijuis le droit à la sculpture?

Laissons ces misères, et voyons s'il n'est pas un moyen d'échapper aux

'^ythologies fanées, aux allégories insipides et au style religieux mala-

"*f Ou sottement béat qiii envahissent nos édifices de[)uis nombre d'an-

'^^^s. Il est un sujet, éternellement vrai, et qui, tant qu'il y aura des

humains sur cette terre, aura toujours le pouvoir d'intéresser : c'est l'an-

^Ronisme entre le bien et le mal, la lutte des bons contre les mauvais.

de Iji vérité contre l'erreur. Que l'erreur ou le mal triomphent souvent,

^^ défaites du vrai et du bien n'ont pu atténuer le respect que chacun

'eui> y^y^ jj^i^g gj^ conscience. Cet antagonisme offre aux artistes une mine

''^^puisablc de sujets, et notamment aux sculpteurs qui ne disposent que

^^n petit nombre de moyens pour exprimer une idée. Celle-là saisit

^^U^urs l'esprit parce (ju'elle rappelle a chacun sa propre histoire, qu'elle

. '^^ouragc les victimes à persister dans le bien, et (pi'elle met l'erreur ou

^ Méchanceté au pilori en face du public.

âS2 ENTRETIENS SUR l'aRGHITECTURE.

Les statuaires et les peintres du moyen âge l'avaient bien compris ainsi, et ils nous ont laissé de nombreux exemples plastiques de cet antagonisme, aussi bien dans les monuments religieux que dans les monuments civils. Personnifier une vertu, une qualité et placer en opposition le contraire de cette vertu ou de cette qualité est une idée au moins ingénieuse au point de vue de Testhétique. C'est un motif de contrastes qui ne peut manquer d'attirer les yeux et d'occuper l'esprit; c'est de plus un élément de compositions plastiques. Il ne s'agit pas d'avoir recours à Tallégorie et de montrer, par exemple, comme je le disais tout à l'heure, la personnification de l'Ordre écrasant la personnification d^ l'Anarchie, ou de la Liberté piétinant le Despotisme. Mais je prévois ia.^ objections... Comment prétendrez-vous, sur nos édifices, établir ces coc^ relations de sujets? D'accord, cela est impossible avec l'architeclure tel/e qu'on la conçoit en ces temps-ci; et c'est justement à cela que j'en voulais venir. Si l'on prétend appeler la statuaire sur une façade, on lui ménage quelques tympans, quelques niches, quelques piédestaux qui sont évidemment des chevilles, puis on dit à la troupe des élus : voilà vos places; il pourrait y en avoir moins, ou plus, ou pas du tout; car celle statuaire ne participe pas de l'édifice, elle ne constitue qu'une décoration superflue, un appoint de luxe. Entre le groupe qui est placé là sur un piédestal près du sol, les statues juchées dans ces niches et le bas-relief qui remplit un tympan, nous ne songeons à établir par la pensée, le sujet et même l'exécution, nuls rapports. Si ces œuvres signifient quelque chose, c'est chacune de son côté. L'iconographie générale n'existe pas, on ne s'en préoccupe pas. Ce sont des morceaux de sculpture, rien de plus; n'y cherchez pas autre chose. Cependant précisons.

De toutes les architectures connues qui ont appelé la statuaire comme appoint décoratif, il ressort trois systèmes différents entre eux, et il ne paraît guère possible d'en trouver un quatrième. Le premier, le plus ancien, est celui adopté par les Égyptiens, et il est probable qu'ils n'en sont pas les inventeurs. Ce système consiste, comme on sait, à revêtir les nus d'une sorte de tapisserie continue représentant des sujets religieux, héroïques ou historiques, tapisserie qui ne modifie d'aucune manière les lignes principales de l'architecture; puis à placer des figures colossales devant des piliers ou des pylônes, ou en manière d'ornements ; figures qui participent essentiellement à l'architecture aussi bien par leur composition que par la façon dont elles sont traitées. Là, la statuaire cl l'architecture semblent pour ainsi dire poussées ensemble. On peut comprendre dans les dérivés de ce système les monuments grecs. Beaucoup moins prodigues de statuaire monumentale que l'ont été les Égyptiens,

ies Grecs considéraient encore ce genre de décoration comme faisant parlie essentielle de rarchitecture. Les métopes, les tympans et frises du Parthénon sont des panneaux ou des tapisseries de sculpture qui n'ont sur les lignes structurales aucune influence; et si nous ne connaissons sucun temple grec dont les murs de la cella aient été couverts de bas- ''cliefs du haut en bas, la chose a pu se faire et n'est pas contraire à la 'Manière de comprendre, chez eux, l'application de la statuaire à Tarchi- '^clure. L'exemple de la basilique des Géants à Agrigente permet aussi ^^îidmettre que les statues colossales ayant un caractère purement archi- ^ctonique, participant essentiellement aux lignes de Tarchitecture, comme ^hez les Égyptiens, étaient acceptées par les populations doriennes. Après ^€ système primitif et dont on retrouve les expressions en Asie, on peut classer le système romain. 11 est toujours entendu que nous parlons de ^^architecture appartenant réellement aux Romains, et non de leur imitation de l'art grec. Le système romain ne considère la statuaire que comme un appoint décoratif sans liaison intime avec Tarchitecture. A part quelques monuments dont nous avons fait ressortir les qualités à ce point de vue, savoir, la colonne Trajane et les arcs de triomphe, les Romains prennent la statuaire comme une dépouille dont ils ornent leurs édifices ; et en effet, c'est ainsi qu'ils ont procédé. Ce sont les premiers peut-être qui ont eu ce goût d'amateurs d'objets dont la valeur était cotée, et qui ont prétendu s'en faire honneur en les accumulant chez eux. Sous la république encore, Cicéron se fait un musée, et, à, défaut de statues originales grecques, prie son ami Atticus de lui envoyer d'Athènes des copies ou des moulages. Il ne parait pas que les Romains, sauf dans les monunaents d'un ordre particulier dont nous avons parlé, se soient préoccupés de l'iconographie. Leurs architectes, comme les nôtres, préparaient des niches, élevaient deçà et delà des piédestaux, et l'on allait en Grèce chercher des statues propres à remplir ces places.

Apparaît enfin le système adopté par les artistes du moyen âge, système qui rend à Ticonographie l'importance qu'elle avait acquise chez les Égyptiens et en Grèce, mais qui, au point de vue de la composition, procède autrement. Ce système n'admet pas la statuaire colossale (1), et groupe les figures de manière à présenter sur un point un effet scénique saisissant. Il ne comporte pas, comme les sculptures égyptienne et grecque,

(1) On ne peut donner le nom de statuaire colossale qu'à celle qui par ses proportions relatives paraît telle. Les statues des rois des galeries de Notre-Dame d'Amiens, qui ont U mètres de hauteur, n'ont pas la prétention de paraître colossales, et ne sont telles qu à cause de la hauteur où elles sont placées. De fait, elles semblent être de grandeur

le bas-relief, ces sortes de tapisseries couvertes de figures d'un modelé peu saillant, et tous les sujets sont représentés ronde bosse, sauf sur quelques points rapprochés de Tœil et destinés à présenter l'apparence d'une tenture. Il ne cherche pas, comme l'artiste égyptien et grec, à développer la statuaire sur de larges parements ou sur de longues frises, mais au contraire à la concentrer sur quelques points dont l'excessive richesse et les effets brillants contrastent avec les parties tranquilles. Plusi^ queTÉgyptien et le Grec, il fait participer la statuaire à la structure ; ell^ s'y associe intimement, la fait ressortir même; et Ton peut donner comm^ preuve de ce fait ces portes si richement décorées, dont les linteaux, 1^ tympans, les jambages, les voussoirs de décharge sont nettement aceus^^ par les dispositions sculpturales, de telle sorte que chaque sujet, chaq^^ figure est un morceau de pierre dont la fonction est définie et utile. Vt^^^ liste du moyen âge, en France, autant par des motifs déduits de la natui^ du climat que par des raisons d'art, abrite la statuaire et lui permet ra/^ ment de se découper en silhouette sur le ciel. D'ailleurs la statuaire du moyen âge, comme celle de l'Egypte, de l'Inde et de la Grèce, est toujoore peinte. Ce qui équivaut à dire que les civilisations qui ont réellement eu des écoles de statuaire ont pensé que cet art ne pouvait se passer de la peinture.

11 ressort assez clairement, je crois, de ce qui vient d'être exposé, que la statuaire appliquée à l'architecture s'est conformée à deux systèmes distincts de composition : l'un qui appartient aux peuples asiatiques, a l'Egypte et aussi à la Grèce; l'autre qui appartient â notice art du moyen âge.

Les Romains n'ont adopte ni l'un ni l'autre avec franchise; leur méthode consiste à n'en avoir aucune. Nous paraissons aujourd'hui préférer cette négation ; c'est-à-dire, l'absence d'une iconographie et l'absence de parti pris comme disposition décorative, mais avec des prétentions que n'avaient certainement pas les Romains. Alors pourquoi vanter les Grecs, si nous tenons si peu à leur ressembler par les bons côtés, et que vont faire à Athènes nos architectes? Serions-nous comme ces fripons qui n'ont sur les lèvres que les mots d'honneur et de probité î Je préfère la franchise avec laquelle quelques membres de l'Académie des Beaux-Arts, f] y a une vingtaine d'années, alors qu'on inaugurait pour nos artistes les voyages helléniques, déclaraient que le séjour en Grèce était inutile, sinon nuisible aux architectes. Ils supposaient que le séjour dans la patrie de Périclès — et en cela l'expérience prouve qu'ils se trompaient — pouvait leur donner des idées contraires aux origines de l'institution académiques^ et les détourner du style romain bâtard, le seul admis par cette inslilutioBi

SEIZIÈME ENTRETIEN. 'â&S

ri dont le siècle de Lebrun est resté pour elle l'expression* Par le fait, 0U& en sommes toujours réduits à ce romain de fantaisie, avec quelque^ ignés d'appauvrissement : ce qui doit être ; et si nos architectes rapportent quelque chose de TÂttique, ce sont des narrations, mais des principes, int ; ou du moins se gardent-ils de les appliquer dans leurs œuvres. Je ne tiens pas du tout à ce qu'on nous rebâtisse à Paris un des monq- :snents de Thèbes, ni même le Parthénon ; qu'en ferions-nous ? Si Ton ^oit absolument copier un édifice du passé, je préfère voir élever quel* ^ues*nnes de ces constructions franchement romaines, comme, par exemple, la basilique de Constantin ; au moins pourrions-nous l'utiliser. IHais alors soyons modestes ; considérons les façades de nos édifices comme des expositions d'œuvres d'art, des musées ou des bazars en plein air où chaque sculpteur offre son morceau aux amateurs, mais n'ayons pas la prétention de faire croire que nous savons appliquer l'art de la statuaire a l'architecture. Qu'on me permette, à ce propos, une anecdote; d'ailleurs elle n'est pas longue. A dix-sept ans, X... était élève dans l'atelier d'un architecte, membre de l'Institut, excellent homme s'il en fut, et qu'il vénérait comme il méritait de l'être, à cause de la droiture de son caractère. Ce maître faisait copier à son élève et laver beaucoup de fragments tirés d'édifices romains; et sur la marge de ses dessins, le jeune homme s'amusait à faire des ensembles présumés des monuments dont une portion seule lui était confiée. Bien entendu, ces ensembles ne pouvaient avoir aucun rapport avec la réalité. Il bâtissait cela à l'aide de réminiscences de toute provenance, et Dieu sait quelles singulières compositions donnaient ces mélanges. Les éclectiques en eussent tressailli d'aise ! Une porte du temple de Cora se trouvait plantée sur quelque façade de maison entrevue à Rouen ou à Dreux; un ordre du théâtre (Je Marcellus état surmonté d'un attique couvert de bas-reliefs et portait sur un soubas* sèment emprunté à quelque palais de Florence. Les premières fois, le maître parut ne faire aucune attention à ces restaurations fantastiques; voyant que ces velléités se renouvelaient, il dit : « Qu'est-ce-là? » En balbutiant, l'élève cherchait à expliquer ses motifs. On lui tourna le dos. Cependant, voyant que le mal était chronique, un beau matin l'élève fut appelé dans le cabinet du patron, qui lui tint à peu près ce langage : « Mon ami, « vous perdez votre temps : si vous avez de quoi faire un petit voyage, « voici l'été, allez-vous-en sur les bords de la Loire ou en Normandie, t copiez les édifices que vous verrez, et montrez-moi vos dessins au re- « tour. » Croyez que le rapin ne se fit pas répéter l'avis. Au retour, en effel, il n'eut rien de plus pressé que de mettre son portefeuille sous les yeux du patron. Après avoir tout regardé en silence : « Eh bien, dit-il, que

2Si6 ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

<« concluez-vous de tout cela? » L'apprenti architecte n'avait rien conclu comme vous le pensez, et restait silencieux. Le maître ajouta r <c Puisque « d^un fragment, d'un ordre que vous copiez dans l'atelier, vous préten « diez en déduire le monument tout entier, comment de tant d'édifices oi « portions d'édifices que vous avez dessinés ne tirez-vous aucune consé^ «quence?Une maison, un hôtel, une église ont leur raison d'être^ e a toutes qui contribue à la décoration de ces édifices doit avoir sa raisoi « d'être. Vous êtes- vous demandé si les divers édifices que vous avez des « sinés vous ont séduit, vous ont donné l'envie de les copier parce qu'il « étaient en rapport excellent avec leur destination, et si leur décoratid « était ce qu'elle doit être? Je vois que, de sentiment, vous avez assez biei ce choisi; mais cela ne suffit pas, il faut savoir pourquoi et comment on « œuvre d'art plaît. Retournez voyager, mon ami, si vous le pouvez, c « faites que votre tête travaille plus que votre main, sur les chemins sus « bien qu'à Tatelier, » Le conseil était trop du goût de l'élève pour qu'i ne fût pas suivi; il ne cessa de courir la France et une partie de TËurope entendant toujours résonner les derniers mots de son excellent patron. ï la conclusion finale, la voici : C'est que, pour plaire, quelle que soit la pa rure sous laquelle l'art de Tarchilecture se montre, il faut que l'cxpreSsiiK résulte d'une pensée parfaitement nette et définie; que sous le prétexte d rendre une inspiration soudaine, une disposition métaphysique del'espri un sentiment, elle ne s'égare jamais dans le vague du songe insaisissaU* Les mouvements que la musique et la poésie peuvent provoquer daa l'âme de l'auditeur ne sauraient se produire devant une œuvre d'archit^ ture, qui ne touche l'esprit qu'en passant par le crible de la raison* A compte, on devient exclusif, comme disent nos modernes fantai»stc c'est-à-dire qu'on exclut de l'art tout ce qui ne remplit pas cette coiiditîfN Vouloir transposer dans les arts, cela sent un peu la décadence L'écrivain prétend peindre, il échange sa plume contre un pinceau, et, pour lui, les mots de la langue deviennent une palette. Brin à brin il détaille les ronces de son paysage, ne vous fait grâce ni des termes techniques, ni des ombres et des lumières; il vous donne un catalogué dèis cailloux du chemin ; il sait que celui-ci est composé du granit le plus pur, cet autre d'un fragment de quariz, et croit, après cet inventaire, vous placer

devant un site; il estompe les fonds et ^/«ce les feuillées Le moindre

croquis ferait mieux notre affaire. Par contre, il est une école de peintorc qui voudrait, d'un tableau, faire un manifeste philosophique ou social. Pa^ une draperie, pas un accessoire qui ne soit dessiné sans une profonde intention. La peinlure passe ainsi au logogriphe ; et si l'on ne saisit pastoii d'abord les moindres recherches de l'arliste, si l'on ne pénètre pasavd

lui dans le dédale des pensées maladives qu'il a cru fixer sur sa toile, on est à ses yeux un sot.

En architecture nous avons aussi ces fourvovés. Us sont rares, j'en conviens, et en présence du défaut d'idées que manifestent la plupart des conceptions architecloniques modernes, je me sens pris d'une grande indulgence pour ces chercheurs à côté du droit chemin ; encore sont-ils des chercheurs ! Cependant la jeunesse s'en doit garer, ils sont dangereux.

Une page de copie employée à décrire, dans un roman ou une nouvelle, le coin d'une cour sordide ou le dessous d'un escalier abandonné aux rats, n'est qu'une page inutile; on la peut passer. Une plume légère, d'heulieuses tournures, un cliquetis de mots, un choix d'anlithèses piquantes, tiendront encore le lecteur en éveil; mais en architecture il n'en va pas 3insi et les transpositions sont lourdes. Même sur le papier cet art est forcé ^'^-xprimer la pensée par des procédés positifs, rigoureusement déduits "^ lois impérieuses; et quand il faut rendre une idée vague, nuageuse, ®*^ dehors du domaine de la plastique, par de la pierre, du bois, du fer, on ^t bien près de toucher au ridicule.

N'est-il pas étrange qu'au moment où une certaine école d'écrivains '^ efforce d'inventorier jusque dans les plus minutieux détails un bout de Paysage, une chambre, un taudis, sous le prétexte de vous faire paraître plus saisissante et vraisemblable la scène qui va se passer devant vos yeux, H se trouve des architectes qui, dédaigneux du côté matériellement impélieux de leur art, ne tenant compte ni des besoins les plus vulgaires, ni des matériaux, ni de leur emploi, ni des rapports de la dépense avec l'importance de l'objet, prétendent exprimer avec de la pierre et du fer une pensée complexe, difficile à faire saisir même à l'aide de l'analyse la plus délicale.

L'architecture ne saurait avoir cette prétention, elle ne parle que le langage plastique. Il est clair que si l'architecte élève un mur sans ouvertures, il donne l'idée d' un lieu fermé, défendu, de la défiance par conséquent; que si, au contraire, il perce une façade de nombreuses baies et la décore de sculptures, il donne à son édifice une apparence hospitalière, y attache une idée de plaisance et de luxe. La défiance ou l'hospilalilé luxueuse sont d'ailleurs des impressions très-simples et concordantes avec la plastique, parce qu'elles louchent à des faits matériels, visibles et sensibles. Mais comment rendrez-vous en ^rchileclureV amour de lapatrie^le sentiment du devoir ^ la tolérance^ l'idée di^ fraternité etdiinion?

Ce sont là des résultats complexes et réfléchis des mouvements du cœur humain, qui sortent entièrement du domaine plastique; et si, par aventure, un artiste essaye de rendre ces idées métaphysiques à Taide de la

pierre et du fer, il est entraîné à composer de véritables rébus ou à sacrifier des nécessités essentielles, des convenances impérieuses à Texpression d'une pensée philosophique qu'au total personne ne pénètre, et qui demanderait, pour être comprise, quelques pages de texte ou la présence d'un cicérone.

Or, pour en revenir à la sculpture, il me paraît que le nom de statuaire monumentale ne saurait être accordé qu'à celle dont toutes les parties sont liées à Tarchitecture aussi bien par la pensée générale que par Fexécutioi dans le détail. La statuaire de TÉgypte, celle de la Grèce et celle de moyen âge, par des moyens différents, sont arrivées à satisfaire à données impérieuses, et la dernière venue, celle du moyen âge, a foum^ sans abandonner son principe, la plus grande variété d'expressions qu^ ^î soit peut-être possible d'obtenir. Depuis le milieu du xn* siècle jusqu'à |^ Pm du xin% cet art français a produit, avec une abondance sans égale, ai)^ quantité d'œuvres d'architecture dans lesquelles la statuaire, fût-elle d'un^ exécution médiocre, obtient des effets dont la grandeur n'est pas contestable Citerai-je comme exemples les portes des abbayes de Moissac et de YézehQF- ^ les porches latéraux de Notre-Dame de Chartres, de la cathédrale d Bourges, de l'église Saint-Seurin de Bordeaux, ceux du portail de la cath( drale d'Amiens, et la façade de Notre-Dame de Paris? Qui ne connaît qui n'a entre les mains des gravures ou des photographies de ces veilleuses conceptions, à la fois architectoniques et sculpturales? Conceptions dans lesquelles l'iconographie est si bien tracée, les rappoi d'échelle si savamment observés ! Mais cherchons des exemples pins m destes. La valeur d'un art se manifeste, non par quelques conception^™ grandioses où les ressources de toute nature ont abondé, mais dans 1( œuvres d'un ordre relativement secondaire. Un siècle qui, à côté dmonumentsd'une richesse inouïe, d'un luxe prodigieux, d'un déploienïen^*' exagéré de moyens, élève des bicoques sans nom, constructions digne^=s^ des barbares, tant elles sont mal conçues, mal exécutées et difformes -9 ne peut passer pour un siècle d'art. Pour exister, l'art a besoin d'orne atmosphère dans laquelle il puisse vivre. Si on le met. en serre chaude, il n'est plus qu'une curiosité, un amusement ou un objet d'étude poi/r quelques privilégies. Supposons un propriétaire terrien qui ferait élever -j une serre magnifique, qui consacrerait tout son avoir, qui emploienil l^; tous les bras dont il dispose à faire pousser dans cette serre les planta ^^ les plus rares, mais qui laisserait les chardons et les ronces pousser sur ses terres; n'aimerait-on pas mieux voir la serre à bas et les terres produire de beaux bois, de belles moissons, de belles vendanges? Noob sommes un peu en France, aujourd'hui, s'il s'agit d'architecture, comme

ce seigneur ; nous avons une serre magnifique, et à côté trop de chardons. La vie de l'architecture, autrefois répandue partout sur notre sol, s'est concentrée dans une serre chauffée et cultivée à grands frais ; et, après tout, on aime toujours mieux se promener sous des futaies poussant à Tair libre que sous des ombrages protégés par un vitrage.

Quant à la statuaire, en supposant même que nous soyons trop sévère dans notre appréciation lorsqu'il s'agit de deux ou trois de nos grandes villes, si par hasard elle se montre dans des édifices communaux, n'estelle pas grotesque? Ou bien, si, grâce à la libéralité d'une administration, elle figure sur une façade, a-t-elle quelque relation possible avec cet orifice? Acheter une statue dans une exposition, l'emballer, l'envoyer à ci eux ou trois cents kilomètres pour être placée dans une niche disposée j^ur la paroi d'un mur et qui attend n'importe quoi, c'est ce qu'on appelle ^Bicourager les arts ! Encourager l'arliste à faire une seconde statue dans

l^^poir qu'elle aura le même sort que la première, oui Mais l'art,

^'a-t-il à voir là dedans? C'est cependant vers ce but que tendent lapluârt de nos statuaires ; je ne parle que de ceux qui qnt un talent réel. Faire t tranquillement une statue ou un groupe dans l'atelier, et voir l'objet acheté Sî une administration pour être envoyé quelque part. Ni l'artiste qui le «de, ni l'administration qui l'achète, ne savent où. On trouvera bien une

ace! Etu à statue donnée » De pareilles habitudes sont-elles de

sture à former une école de statuaire monumentale? Existent-elles, oui ou non, ces habitudes? Y a4-il quelque exagération A-sixï^ ce qui vient d'être dit? Dernièrement il a été question de réformes tlans le domaine des arts. Sait-on, dans le public^ sur quoi ont porté la discussion entre les artistes? Sur l'exposition, c'est-à-dire sur l'organisation <l' un vaste bazar. ~ Quelques-uns demandent que tout le monde puisse y placer ses œuvres; d'autres veulent un jury éliminateur; plusieurs — et ceux-là ne sont pas les moins logiques, le gouvernement actuel de la république des arts admis — réclament des expositions spéciales pour l'Institut et. . . ses agrégés ! Le mot a été prononcé ; qu'on ne pense pas qu'il est de moi. Mais personne n'a songé à demander s'il n'y avait pas, dans le mode d'enseignement, de distribution des ouvrages d'art, quelque chose de plus urgent à tenter ; si l'État devait continuer à se faire maître d'école pour les artistes, sous la tutelle d'une coterie, ou s'il n'était pas plus sensé de laisser ce soin à l'initiative privée? Il se trouve un miï^islre qui, par aventure, dans un moment de poussée libérale, prétend donner aux artistes la liberté. Chaque groupe ne songe dès lors qu'à ^'organise?* à son profit ; l'Institut en tetc, cela va sans dire. Organiser la hbertél Voilà un singulier assemblage de mois» Organiser la liberté, c'est

2/iO ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

dire à quelqu'un : « Vous serez libre de vous lever à sept heures, d'aller « à huit heures au boulevard des Italiens, de déjeuner à dix heures à la « Maison-d'Or, et de passer à midi chez M. X..., qui vous donnera des «r instructions pour remploi du reste de votre journée. »

Grâce au régime sous lequel les artistes ont appris à vivre depuis fort longtemps, voilà cependant ce qu'ils demandent sous des formes différentes. II est un moyen bien naturel de donner aux artistes cette liberté^ si Ton veut la leur donner; c'est de leur dire : « Vous êtes libres... M<^ il aussi. Travaillez, prospérez^- occupez- vous de vos affaires; je serai ^ « premier a encourager les talents qui se montreront et à considér^ « comme des citoyens utiles à l'État ceux qui produiront des œuvr^ « d'une valeur reconnue par tous. Mais, pour l'amour de l'art, instruisis « vous, régentez-vous comme bon vous semblera, s'il vous plaît d'être c( régentés! »

Donc, pendant ces époques d'esclavage où les arts n'étaient pas organisa par l'État, où TÉtat n'avait ni Académie à protéger ou à ménager, ni écolea soutenir, ni pensions de Rome ou d'Athènes à servir, ni directeurs ou inspeeteurs à nommer, ni blâme à essuyer de la part des artistes ou du public touchant les questions d'art, on élevait cependant des monuments surlesquels la statuaire n'était pas épargnée. Sur quelques-uns de ces monuments, on compte les figures sculptées, non par centaines, mais par miUiere. Le nombre ne fait rien à l'affaire; il prouve seulement que les statuaires ne chômaient pas. Mais ce qui est mieux, c'est que ce nombre est réparti de manière à faire valoir l'ensemble, et que l'ensemble étant satisfaisant, clair, facile à saisir, cette qualité générale rejaillit sur chaque détail, et qu'ainsi les œuvres qui pourraient être considérées comme médiocres isolément, ne nuisent pas au concert, mais y tiennent leur partie sans choquer les yeux.H n'est pas besoin, je le répèle, de reproduire ces œuvres gigantesques, connues de tous, entre les mains de tous, pour faire apprécier ces qualités d'ensemble. Mieux vaut choisir, en vue de l'objet qui nous occupe, un modeste édillce perdu entre les limites de la Bourgogne et du Nivernais. Dans un cadre restreint nous pourrons plus facilement apprécier les rapports de la compositiot) arcliilectonique dans laquelle la statuaire remplit une place essentielle. J'entends parler du portail de la petite église de Saint-Pierre sous Vézelay (1). La planche XXX donne toute la partie supérieure de la façade, dont le bas a été masqué par un porche tressaillant, d'une époque postérieure. Cette façade appartient au milieu du xui* siècle et est bâtie de pierre dure d'un beau ton doré. Primitivenaent,

(1) Yonne, à 16 kilomètres d'Avallon.

SEIZliMB ENTRETIEN. 2A1

^lle était entièrement peinte. Le sujet général n'a guère besoin d'être expliqué. Au sommet, le Christ, assis, est couronné par deux anges; sous ses pieds est placé saint Etienne, patron du diocèse ; à ses côtés^ la Vierge et sainte Anne, puis saint Pierre et saint Paul, saint Jean, saint André et deux autres apôtres. Rien ne manque à cette composition : ni la liaison complète avec les lignes de l'architecture, qu'elle appuie, loin de les contrarier; ni la juste proportion des statues par rapport à l'ensemble; ni la clarté, ni l'exécution. Le pignon, destiné à masquer le comble, surmonte une rose éclairant la nef, laquelle rose^ avec sa robuste archivolte por^ tant ce pignon, est percée au-dessus d'une belle porte décorée autrefois de trois statues. Deux clochers — un seul est achevé — terminaient cette large composition et se mariaient avec ses lignes principales. Aii^ qu'on voudra bien le remarquer, toutes les figures sont abritées, et ne sont pas ainsi sujettes à être tachées par la pluie, comme cela n'arrive que trop souvent dans nos édifices modernes. La clarté, cette qualité principale de toute œuvre d^art, n'est pas ici discutable.

Que le style du monument ne soit pas du goût de quelques artistes» ce que nous admettons, puisqu^il possède les qualités qui leur font abso^ lumenl défaut, cela ne change pas la question. Il s*agit'd'nne disposition générale, de rapports d'échelle, de l'harmonie entre les lignes de l'architecture et le caractère de la statuaire ; il s'agit de montrer comment cesartistes du moyen âge, fussent-ils parmi les plus humbles, savaient s'entendre pour obtenir un ensemble auquel deux arts doivent eoncourin Il ne s'agit pas d'autre chose. La statuaire n'est pas ici un hors-d^œuvre» un objet apporté après coup, une réunion de morceaux enlevés à des ateliers ; elle tient à l'architecture comme les membres de l'édifice y tiennent eux-mêmes. C'est tout ce que nous voulons démontrer.

Ce n'est pas seulement sur les monuments existants qu'on petit

apprécier cette union intime des deux arts «— union destinée à les faire

\aloir réciproquement — chez les artistes du moyen âge; c'est aussi dans

une quantité de compositions auxquelles certainement ils n'attachaient

nulle importance : dans des vignettes de manuscrits, par exemple. C'est

quand des arts reproduisent leurs expressions sur des œuvres de toute

nature, et non sur quelques objets exceptionnels, qu'on peut apprécier leur

valeur, et dire qu'ils sont devenus comme une sorte d'habitude, qu'ils

émanent d'un principe admis et compris de tous.

H existe à la Bibliothèque impériale un manuscrit de la fin du xv' siècle^ rempli de miniatures assez médiocres sous le rapport de l'exécution, mais dans lesquelles l'artiste s'est plu à tracer un grand nombre d'édifices. C'est un Tite^Live en français. Le peintre, croyant sans doute que les monu-

262 ENTRETIENS SUR l'aRGHITECTURE.

ments de la Rome anlique étaient chargés de sculptures, s'est cru obligé de répandre sur son archilecturequantité de bas-reliefsou de statues.D'ailIeurs, les édifices qu'il donne sont parfaitement de son temps et français du Nord. Eh bien, ce miniaturiste a su toujours placer la statuaire sur ses maisons, palais, temples, tours, etc., de la manière la plus heureuse et la plus pittoresque, tant cette bonne habitude s'était alors conservée chez nous. Il s'agit, par exemple, d'une lour de beffroi ; le miniaturiste, auquel la sculpture ne coûtait rien, imagine d'orner cette tour (fig. 1) de deux zones do sujets ronde bosse. N'y a-t-il pas là une idée vraie exprimée avec franchise et clarté? Certes, cet artiste, fort ordinaire, ne s'est pas creusé le cerveau pour trouver cela ; il n'était que l'expression, pour ainsi dire inconjKîiente, des idées d'art de son temps, et ces idées étaient justes. D'ailleurs

"Tle faisait-il là que reproduire des dispositions analogues à celles qui frappaient ses yeux. La porte du château de la Ferté-Milon nous en fournit une preuve. Cette porte est une des belles conceptions de l'architecture féodale du moyen âge, si variée, et dans laquelle les parties décoratives sont si bien d'accord avec les nécessités impérieuses de la défense et Taspectsévèr que doivent conserver ces sortes d'édifices. La planche XXXI donne I vue perspective <le cette porte, dont le plan et la coupe sont tracés, pou rintelligence du lecteur, figure 2. Ce tracé fait voir que le grand arc qu

^ réunit les deux grosses tours est un immense mâchicoulis décoré extérieurement par un bas-relief représentant le couronnement de la Vierge. Dan les châteaux bâtis par Louis d Orléans, vers l&OO, il y a toujours, su la façade, un sujet relatif à l'histoire de la Vierge. A Pierrefonds, c'e$

une Annonciation. Cela unporte peu, il ne s'agit ici que delà compositio — n au point de vue sculptural. Chacune dés tours était en outre décorée d'ui statue colossale d'une des neuf preuses^ comme au château de fonds les tours étaient décorées des stalues des preux: c'était un moyen les désigner, de leur donner un nom. On observera que les nicfaçs c|^«jî entourent ces statues sontposées latéralement et du même côté^ .par.r£Kf>port aux becs saillants ou aux éperons qui renforcent ces tours contre tu sape et qui augmentent les flanquements. Une disposition nécessaire à Êa défense a fait poser (voy. le plan) ces éperons obliquement, et rarchifecle a placé les statues sur le côté qui fait face à la partie du terrain voisin d'où l'on découvrait le mieux le château. Voilà des gens qui ne se préoccupent que médiocrement de la symétrie, mais qui entendent à merveille l'effet pittoresque, que ne dédaignaient point les Grecs Celle façon d'affiche posée sur les parois d'une tour pourra sembler étrange à plus d'un artiste et n'avoir |»as demandé un grand effort d'imagination, (^'est précisément cette crdnerie (qu'on me passe le mot) dans la siniplrcilc <i"

Stt BNTRETtBNB SDR L*A1ICniTBCTURE.

pflB 91 aisé H'ètre naïf, suivant l'açceptioii qu'on donne aujourd'hui i c

mot, sans lomber clans la fiiusse simplicité, qui est de toutes les fuc

BBlZlàMB ENTRETIEN. 2&IS

re maniéré la plus insupportable. Mais si la composition de la statuaire liquée aux édifices» pendant les belles époques du moyen âge en née, se fait remarquer par la franchise du parti pris et par sa parfaite cordance avec la structure, Texécution n'est pas moins digne d'attirer enlion, car toujours cette exécution est en rapport avec la place, avec jet. Les artistes travaillaient sur le monument ou à côté du monument, s jamais perdre de vue la place que leur œuvre devait occuper ; soucieux mettre ces œuvres en harmonie avec Tarchitecture, ils semblaient conoir et exécuter sous l'influence d'une seule pensée. Que l'architecte assez d'autorité et assez de savoir pour veiller lui-même à la compom sculpturale et à son exécution, je n'oserais l'affirmer ; mais le fait nontre que l'entente entre lui et les statuaires était assez complète ir faire croire à une seule et même direction. Il n'est pas douteux que te entente n'existât chez les Grecs, ce qui n'ôtait rien a la valeur de la ilpture. Les statuaires ne sont donc pas dans le vrai en croyant qu'ils int à se préoccuper que du morceau qui leur est confié, et que le mérite leur œuvre est indépendant de la place qui lui est assignée. Mais ;8ons les dispositions générales, sur lesquelles il ne semble pas utile de tendre davantage; parlons de l'exécution.

Plus une œuvre de statuaire est grande d'échelle, plus elle est destinée Itre placée loin de l'œil, plus elle doit être traitée simplement. Je sais 'il est difficile de faire grand et simple, mais je crois savoir aussi qu'on fait grand qu'à la condition de procéder, dans Texécution, par des lyeflg très-simples. Retournons à l'antiquité. Les Egyptiens ont traité la laaire d'autant plus simplement qu'elle est plus grande. On peut observer même fait sur le petit nombre d'œuvres vraiment grecques que nous postons. Ces admirables artistes ont poussé aux dernières limites Kart de rifier, dans l'exécution, comme nuisible, tout ce qui n'est pas indispenlie à l'expression de la forme. Aucun monument ne donne une idée plus ire de la façon dont les anciens savaient traiter la statuaire colossale que statues taillées dans la montagne et qui forment l'entrée du grand Spéos kbou-Sembil, sur les bords du Nil, en Nubie (1) . Seuls les grands traits •actéristiques des figures sont conservés; seul le type est intact; tout qui est détail est omis. Et cependant si l'on examine ces colosses avec Mition, on reconnaîtra que l'exécution est d'une extrême délicatesse; modelé est en même temps large et fin, traité avec amour, mais sans e Fartiste, maître de son ciseau, se soit laissé entraîner à faire plus

[1) Voyez l'Atlas des photographies de TÉgypte publié par M. Félix Teynard. Goupil, leur.

2/i.6 ENTRETIENS SUR L*ARCHITBCTURE.

qu'il n'était absolument nécessaire. Quelques fragments de statues colos* sales égyptiennes, taillées dans du granit et déposées au Musée Britan- ^ nique, présentent ces mêmes qualités a un degré supérieur. Toujaiir&^

une silhouette simple, facile à saisir, à graver dans le souvenir, et modelé qui semble revêtir les détails d'une enveloppe, les laissant deviner mais ne faisant ressortir que les traits principaux.

On retrouve encore ces qualités essentiellement monumentales dans 1 nus des figures du tympan du Parthénon, avec une beauté dans le cho^ de la forme qu'il ne peut être donné à l'homme de surpasser.

D'ailleurs, dans la belle statuaire monumentale de l'antiquité, jaiu^/is un geste outré ou faux, jamais une expression grimaçante, llyalàcomfo^ un triage des œuvres de la nature, laissant de côté les détails insignifiante et les points vulgaires, afm de n'en saisir que la donnée principale 9. méritant seule de fixer l'esprit et manifestant l'idée par le procédé I plus simple. Pour remplir ces conditions, il est nécessaire qu'indépendam ment de l'habileté de main , l'artiste ait compris le côté philosophique pour ainsi dire, de son art; qu'il ;jil analysé les effets produits sur l êtres animés par les instincts, les passions et les sentiments, et qu'il ai. t su distinguer, parmi ces effets, ceux qui sont réellement en rappor^^ immédiat avec l'organisme individuel, de ceux qui résultent d'habi — tudes sociales. Jamais les animaux ne font un faux geste; on n'en peiH^ dire autant de l'homme, que l'éducation, le milieu où il vit, le vêtemenK , la mode du jour, font passer souvent à l'état de fantoche savammersl articulé. Pour qui sait voir cependant dessous ce fantoche, — et il »^ faut pas croire qu'il n'y en eût pas à Athènes, — on retrouve l'homme, le vrai, comme sous les travers, les ridicules et les vices, il y a la conscience humaine. L'habileté chez le statuaire, comme pour le psychologue, est de chercher et de découvrir, l'un le geste vrai, l'expression matérielle vraie d'un sentiment, l'autre ce recoin de l'ame qui ne change pas et qu'on est convenu d'appeler la conscience. Quelques critiques attaquent vivement le réalisme^ peut-être n'ont-ils pas tort ; mais il faudrait dire par quel côté il est attaquable, ce qu'on se garde généralemefll de faire. Blâmer le réalisme parce qu'il prétend prendre la nature sur le fait et la rendre telle qu'elle est, c'est répondre par la question elle-même et ne rien résoudre. Le fait est que le réalisme n'est pas plus près de la nature que ne l'est le j9on«/ académique. L'un n'en aperçoit et n'en fiil connaître qu'une apparence, qui n'est pas la vérité; l'autre met à la place une forme de convention, comprise seulement par ceux pour lesquels cette forme est devenue familière et s'est substituée à la nature. Je vais tâcher de me faire comprendre par un exemple.

SEIZIÈME ENTRETIEN. 2/i7

Vous voyez im personnage à rapparence vulgaire, aux traits irréguliers ; mais sous ces traits, sous celte apparence, sauf quelques exceptions heureusement assez rares, il y a une expression, un résultat d'habitudes qui domine, il y a ce qu'on appelle la physionomie. Or, le peintre ou le statuaire de talent peut faire de ce personnage un portrait ressemblant, plus ressemblant que nature, s'il saisit cette physionomie, celte expression dominante, s'il la fait ressortir en négligeant les détails vulgaires ou laids à travers lesquels elle se fait difficilement jour, et ainsi produira-t-il une œuvre d'art. Le réaliste^ ou du moins celui auquel on donne cette épithète, se laissera tellement dominer par Tenveloppe grossière, il la rendra avec une vérité matérielle si parfaite, un scepticisme si complet, que sa production ne pourra posséder aucune trace de la flamme passagère qui parfois illumine son modèle. Il n'aura pas substitué à son modèle un type de convention, mais il aura peint la lanterne en omettant la lunnière qu'elle contient. Un des grands plaisirs intimes de l'artiste est souvent de considérer avec attention une personne passant pour laide, gauche ou sans usage, et de découvrir dans ce modèle que le hasard lui montre des sources de beautés et de grâces cachées pour tous, et de se dire qu'avec ces éléments imparfaits, on pourrait produire une œuvre éminemment belle; de chercher par quelle suite d'efforts, par quel travail d'élimination et de choix il arriverait à ce résultat. C'est suivant cette manière d'observer que les Grecs ont procédé. Car ils sont aussi éloignés — jc parle de leur beau temps — du poncif académique que du réalisme grossier. S'ils savent chercher et découvrir le beau même dans le laid — ^' pour trouver le beau il ne s.'agit que d'en être l'amant passionné — ils ^'^t en aversion le poncif. Le beau vil chez le Grec et n'est point embaumé, '^^^1:5 il vit dans le choix par sélection, en omettant ce qui peut l'entacher ^^fïéterie, de vulgarité, de détails misérables, de puériles recherches; et ^^f^t autant par l'exécution que parla composition que la statuaire grecque ^s* entrée dans cette voie en abandonnant cependant, la première, les tradifions archaïques et en émancipant l'art. Elle n'a pu longtemps se '"^întenir à cette hauteur, il est vrai, mais la valeur d'un art ne se me- ^"ï^cpas à sa durée. Il nous reste à traiter des conditions dans lesquelles '^ statuaire monumentale produit certains effets préconçus.

Il n'est guère besoin de dire que la lumière donne à la statuaire sa ^^1 ^ur. Dès lors le statuaire doit-il tenir compte des effets qu'elle produira sur son œuvre. Il est évident, par exemple, qu'une statue éclairée "**"€ctement par les rayons du soleil aura une tout autre apparence que si ^'ï« est éclairée par reflet; donc l'exécution de cette statue doit être diflerente "'^^ris l'un ou l'autre de ces deux cas. Cependant si^ comme il arrive sou-

vent, la statue est laite sans que Tartisle connaisse la place qui lui sera destinée, comment pourra-t-il tenir compte de cette différence dans l'exécution ? et n'en tenant compte, le hasard seul le servira donc ? Je ne crois pas que les Grecs aient fait des statues sans destination précise avant la domination romaine, c'est-à-dire avant l'invasion des amateurs romaioS; plus vaniteux que connaisseurs. Je suis certain, par ce que nous avons sous les yeux, que les imagiers du moyen âge n'ont jamais sculpté une statue ou un bas-relief sans savoir où leurs ouvrages seraient placés. Soos ce rapport, ce sont eux qui, à juste titre, auraient le droit de nous traiter de barbares.

Sous le ciel de l'Attique, l'atmosphère est d'une si parfaite trans|Mrence, la lumière si vive, que les artistes de cette contrée pouvaienl compter sur un effet constant, et se permettre des compositions qui, sous notre chmat, seraient exposées en pure perte. Mais encore avaieot-ils besoin d'appuyer la statuaire, fût-elle taillée dans du marbi*e blanc, paria peinture. Ainsi les fonds des métopes, des tympans, étaient toujours peints, et les figures elles-mêmes étaient redessinées et ornées au moins d'acceS' soires peints, dorés ou de métal. Il n'y avait donc pas à craindre que de loin ces sculptures fussent perdues dans les ombres projetées parla saillie des corniches. Encore est-il aisé de reconnaître que les statuaires tenaient compte de la place, de la lumière directe ou reflétée, par la manière dont le modelé est traité. Cela est sensible, par exemple, sur les frises intérieures du portique du Parthénon, qui ne pouvaient janiais être édai* rées que par reflet, et vues à petite distance, de bas en haut. Lessurbces destinées à accrocher la lumière pour faire sentir la forme sont inclinées, contrairement, souvent, au modelé réel. Les caryatides du PandrosJnn, placées en pleine lumière, sont traitées de telle façon que les parties locosant fortement la pose ofl^rent de larges surfaces unies, tandis que odks qui doivent s*efTacer sont chargées de détails, qui prennent toujours de Tombre, d'où vienne la lumière (1). Le même principe peut être obsffw dans les charmants fragments arrachés au petit temple de la Victoire Aptère, et qui étaient exposés également à l'air libre.

Mais le nord de la France n'est pas placé dans des conditions atmosphériques aussi favorables. La lumière du soleil fait souvent défaut; souvent même des brumes épaisses ne laissent passer que des rayons solaires très-affaiblis et décolorés. Si l'on plaçait des bas-reliefs dans on de nos édifices ainsi que l'étaient les frises du portique du Parthénon, on les verrait peut-être [)endant quinze jours par an ; le reste du lemps»

(1) Voyez le septième entretien, fig. 15.

SRIZIÈIIR RNTRETIRN. 249

res scnipliires seraient plongées dans robsciirilé. Il fallait donc que chez nous les statuaires prissent un tout autre parti. Si, à cause de rinlensiié de la lumière, les Grecs jugeaient nécessaire de colorer les fonds de leurs bas-reliefs afin que les parlies éclairées de ceux-ci ne se confondissent pas avec ces fonds, chez nous ce moyen, à cause au contraire de la diffusion de la lumièrci n'eût pas été suffisant. Il fallait donner aux figures elles-mêmes un relief assez puissant pour qu'elles pussent se détacher des fonds indépendamment de la coloration de ceux-ci, ou donner aux fonds eux-mêmes, par des gaufrures, par des semis, une intensité bien distincte de celle des figures, il fallait aussi diminuer autant fjue possible les surfaces libres de ces fonds, afin de les charger d'ombres par la forte saillie donnée aux figures. C'est ce que ne manquèrent jamais de faire les statuaires des xu*' et xm"" siècles.

Ces artistes avaient observé qu'une statue isolée le long d'un parement, sous notre climat, prend bien vite, par l'effet de l'humidité, une coloration plus sombre que celle de ce parement, et qu'au lieu de se détacher en lumière sur ce fond, elle forme une tache obscure, effet des plus désagréables : aussi ne placèrent-ils (|ue bien rarement des statues dans ces conditions; et, quand ils crurent le devoir faire, ils accompagnèrent toujours ces figures de supports, de montants et de dais très-saillants, qui, tout en les abritant, leur faisaient un entourage assez coloré pour leur permettre de se détacher en clair. Il est possible de concevoir encore des statues posées le long d'un parement lisse et dépourvues d'un entourage qui leur fasse un fond obscur, parce que les ombres portées par ces figures elles-mêmes sur ce parement les détacheront, leur donneront un relief. Mais quel effet pense- t-on pouvoir obtenir si l'on pose des statues en avant d'un mur percé de baies, par exemple? Ces statues, maculées par l'humidité, ne portant pas leur ombre sur ce mur éloigné, se découpant tantôt sur un trumeau, tantôt sur un vide, ne produiront, en perspective, que l'apparence de taches confuses, désagréables, gênantes pour l'œil. Ce fâcheux résultat n'est que trop évident sur les façades intérieures du nouveau Louvre, au-dessus du portique; et l'on peut être assuré que cette architecture gagnerait a être privée d'une décoration inopportune aulant que dispendieuse. Faudrait-il au moins que l'exécution de figures ainsi placées fut traitée avec une extrême simplicité de moyens, qu'elle présenlât à la lumière du jour de larges surfaces propres à arrôler les rayons hunineux; conditions auxquelles les statuaires (|ui ont taillé ces figures dans l'atelier n'ont pas cru devoir se soimietire et que l'architeele, préoccupé d'autres soins, n'a |>as jugé opportun de leur imposer.

11 serait à souhaiter que les architectes et statuaires qui considèrent

no

l'étude de l'nntiquité comme la première, la plus essentielle, la plus ferlilQ (ce en quoi ils ont raison), missent au moins en pratique les principes qu^ ses œuvres manifestent avec évidence. Mais ils n'ont garde.

Cet amour de l'antiquité est purement platonique, ou plutôt il consb'di^ une sorte de privilège, de monopole, à l'abri duquel ceux qui se soi^ «attribué l'exploitation du monopole sous la garantie du gouvernemc^ se permetlent les plus singuliers écaris. On parle au nom de l'antiqui^^ on fait un éloge pompeux de ses aris dans les discours académiques, .^ sans d'ailleurs analyser leurs mérites, ce qui serait trop dangereux et pourrait induire à comparer; — on prétend avoir acquis, [)Our ainsi dire. le droit d'en parler seuls, et de mépriser tout ce qui est en dehors de cette antiquité présentée sous la forme d'un dogme auquel on doit croire sans examen ; on veut considérer l'école de Rome et d'Athènes comme les pierres angulaires de l'éducation dans les arts; mais si l'on met la main à l'œuvre, il ne parait guère que cet enseignement ait profité à ceux qui le vantent si fort. Cela fait songer à cette sorte d'hypocrisie, passablement en honneur aujourd'hui, et qui consiste à remplir, en apparence, ses devoirs religieux... pour les enfants, les petites gens du village et les domestiques, quitte, lorsqu'on est entre ses pairs dans l'intimité, à jet^ le masque. Si vous aimez l'antiquité, que n'en pi^tiquez-vous, dans vos propres œuvres, les principes les plus essentiels? ou, si vous ne les pratiquez pas, pourquoi vous poser comme les grands prêtres de ses arts, les seuls initiés à leurs mystères?

Remarquez bien que je ne dis pas qu'il faille la copier servilement, cette antiquité, mais seulement s'appuyer sur ses principes, lesquels soot d'ailleurs les principes des arts de toutes les belles époques. Il faudrait cependant s'entendre et ne pas sans cesse équivoquer. Je n'oserais dire que vous voulez ainsi spéculer sur la crédulité, l'ignorance ou l'indillerence du public, et derrière l'affiche respectée que vous collez sur votre

propre maison, vous passer toutes sortes de fantaisies qu*il paye,

ce bon public; mais on pourrait croire qu'il en est ainsi. Remarques bien que vous ne trouverez dans aucun monument de l'antiquité, ni même de la renaissance, et encore moins dans ceux du moyen âge, des part» décoratifs analogues en quoi que ce soit à ceux que vous adoptez généralement dans voire architecture ; je n'y vois, quant à moi, — et je ne suis l)as seul à voir ainsi, — qu'une pâle réminiscence de ce qui s'est fait au xvn" siècle, moins la grandeur et l'unité; plus, une aggravation des défauts inhérents aux arts de celte époque; plus, un complet désordre dansb conception et une absence non moins complète de l'entente des effets décoratifs. Que signifient, par exemple, ces amas de figures contournées

sur ces couronnements? si bien que rhumidilé et la mousse aidant, après un peu de temps, il est impossible de rien comprendre à ces tortillements de corps et de membres. Voit-on quelque chose de pareil dans Tantiquité? Non pas : tout ce qui est destiné à so détacher en silhouette sur le ciel est toujours traité de la manière la plus simple et la plus facile à saisir, aussi bien par Tensemble que par les détails. Est-ce neuf? Est-ce cet art de Tavenir, promis? Non; car on commence à se trouver en face de ces abus dans les plus mauvaises conceptions de Tart italien au déclin de la renaissance. Est-ce In ce que vous allez chercher à Rome? Soit ; mais alors ne nous parlez pas des études à faire sur les arts de Tanliquité, et surtout sur ceux de la Grèce? Quels sont donc vos principes? où les puisezvous? Nulle part dans votre imagination? C'est autant dire que vous

n'en avez pas, de principes! Alors ne nous parlez pas des grandes traditions, du besoin de les conserver. Ne vous posez pas comme les défenseurs patentés de ces traditions, si vous êtes les premiers à vous en affranchir, et convenez un jour, loyalement, que vous faites, d'une étude sans critique de Tanliquité, un monopole à votre profit sous la tutelle du gouvernement, qui a la simplicité de vous croire, sur votre affirmation et sans preuves, les soutiens nécessaires de doctrines que vous ne pratiquez pas et qui ne sont qu'un masque!

Rarement un siècle n'a autant usé et abusé de la statuaire que Ta fait noire temps sur les édifices; en est-il résulté pour le public un goût plus délicat, un jugement plus viril sur les choses d'art? Je crains que Teffet contraire ne se produise. Le public ne s'occupe pas des morceaux, des parties qui intéressent les ateliers, à moins qu'une grosse réclame n'attire son attention sur le point mis ainsi en évidence ; il ne voit et ne juge que les ensembles. Si la clarté leur manque, si Tharmonie fait défaut, il passe indifférent, et il est dans son droit de public. Les artistes l'accusent, le iraîtent d'ignorant, gémissent sur la dépravation du goût, et ils ont tort. Ce que demande et ce que demandera toujours le public avec raison, c'est de comprendre sans effort ce (pi'on fait pour lui, c'est que les parlies d'un édifice ne s'isolent pas de l'ensemble. Il veut prendre son plaisir en masse, et n'a pas le loisir de distinguer si, dans une œuvre confuse pour son esprit et ses yeux, il y a quelques morceaux recommandables, pas phis qu'il n'écoutera patiemment cinq actes d'un drame mal conçu et obscur, mais au milieu desquels brilleraient deux ou trois bonnes scènes.

Il est trop commode de toujours accuser le public; et, quand un pays comme la France possède des Académies d'art, entretient à grands frais une école d'art, si ce public, au heu de s'intéresser aux produils fournis par ces écoles et ces Académies, cherche ailleurs satisfaction à ses goûts,

s'il attache chaque jour un prix phis élevé ù des bibelots auxquels le temps a donné, a ses yeux, une sorte de consécration, si la vogue s'adresse à des ouvrages d'ordre secondaire, c'est que vous. Académies ou écoles, vous ne remplissez pas la mission à laquelle vous étiez appelées; c'est qu'en un mot, vous êtes inutiles. Alors, si l'État vous soutient encore, c'est par des motifs étrangers à l'art ; c'est pour obéir à certaines traditions sur la valeur desquelles il s'abuse, et plutôt, bien plutôt encore par des considérations de personnes. 11 ne faut pas se faire d'illusions : toutes les fois que rÉtat s'occupe de questions émanant du domaine intellectuel, en dehor de la politique, il ne voit plus que les questions de personnes. Il s'agi pour lui de ne se point brouiller avec tel corps qui pourrait lui cause' des embarras, et de le ménager pour s'en servir au besoin. Quant au questions de principes, en dehors de la poHtique et de la morale publiqu il s'en soucie médiocrement, ou plutôt n'y entend rien ; il les trou gênantes. C'est pour cela que l'État est exploité par les corps qu'il pr^^^ tend protéger et tenir sous sa main, et c'est pour cela qu'il a tort ^^ leur accorder une protection spéciale, autre que celle qu'il doit ù (ou§ les citoyens.

SIR i;architectiire privée

îvénements désastreux qui viennent de s'accomplir, prévus depuis )ps par les esprits qui ne se laissaient pas éblouir à Taspect d'une Mté plus brillante que solidenoent établie, doivent avoir une influence 5 sur nos mœurs, nos habitudes, noire système d'enseignement, iine de voir noire malheureux pays frappé d'une décomposition Nous devons être convaincus aujourd'hui que le luxe ne constitue vraie grandeur, que les privilèges accordés à un enseignement sans responsabilité, sont loin de satisfaire à tous les besoins de mps et ne font que nous assurer, a un moment donné, l'infériorité î de nos rivaux, en nous donnant une confiance en nos moyens xpérience ne jusiitie pas. Combien do fois, pendant ces journées ies toutes par de douloureux mécomptes, n'a-t-on pas eu à constater sance de ces corps privilégiés qui, au dire de leurs partisans, it nous assurer, en toute chose, la supériorité sur nos voisins, stration, guerre, sciences et arts, tout était chez nous placé sous la ) ces corps irresponsables, infatués de leurs doctrines et règlements, ;ant le concours de l'initiative privée, prétendant suftire à tout et réserver de tous les périls. En face des désastres qui, coup sur iont venus nous frapper, qu'ont fait ces institutions enviées, n, par l'Europe? Elles ont laissé non-seulenient le pays dépourvu , mais elles ont gêné l'action de l'initiative privée; elles ont, en ;e de l'ennemi, trouvé le temps encore de faire prévaloir les ns de personnes et de défendre pied à pied leurs privilèges, leurs s. N'ayant su ni prévenir, ni prévoir, s'étant, avec un dédain

â5& ENTRETIENS SUR L 'ARCHITECTURE.

superbe opposées à toute réforme, à tout appel des esprils libéraux, el^ entraînent avec elles dans leur chute ceux-là mêmes qui combattais leurs doctrines autoritaires. Toute leur préoccupation est de sortir inta^i^ du cataclysme, et nous devons nous trouver heureux encore si elle^ ^^ nous rendent pas seuls responsables des désastres dont elles sont une d^ principales causes.

Aujourd'hui qu'une paix humiliante nous est imposée, qu'une tourte sans patrie a failli détruire de fond en comble la capitale de la France el a joué devant l'Europe un drame où la bêtise et Tabrulissement ont pu, à force de crimes, imposer la terreur, il se trouve encore des hommes qui osent mettre en avant leur personnalité vaniteuse. Quelques mois se sont écoulés depuis ces journées pendant lesquelles le pays, écrasé sous la botte de l'Allemand, déshonoré par quelques milliers d'ivrognes, était à la veille de perdre tout espoir de salut, et déjà les mêmes prétentions se font jour. Ceux qui pendant l'orage avaient disparu, viennent, comme les mouches après une [)luie d'été, nous importuner de nouveau de leur incommode prétention à gouverner le domaine de l'intelligence, qu'ils avaient pour mission officielle, disaient-ils, de sauvegarder et qu'ils ont laissé péricliter. Ne nous faisons pas d'illusions, notre pays est à refaire, et c'est par l'enseignement qu'on refait un pays. Écrasés sous le poids de nos fautes, de noire indifférence, de notre affaissement moral ; écrasés par un ennemi dont la capacité égale la haine, de nous seuls nous devons attendre une revariche par l'éducation, l'enseignement et le travail. Dissimuler au pays aujourd'hui la gravité du mal qui le ronge depuis longtemps déjà, c'est vouloir perpétuer le mal, c'est tomber au dernier rang des peuples civilisés. Nous en sommes arrivés à celte période d'abaissement qui s'est manifestée au sein d'autres civilisations. Si ce qu'on appelle la race Latine ne fait pas un suprême effort, ses destinées sont remplies. Ayons le courage de regarder la plaie en face, d*en sonder les profondeurs et d'y appliquer au besoin le fer rouge, sinon, la gangrène nous gagne. lnca[)acité el routine dans les hautes régions, mollesse et indifférence au milieu, convoitise et ignorance en bas, voilà en gros notre bilan. Or, c'est par le bas qu'il faut régénérer : Le niveau général d'une nation ne s'élève que par l'instruclion et l'éducation des couches inférieures. Kn montant, elles Ibrcenl les autres à s'élever. A ro&uvrc donc et sans tarder. C'esl aux hommes de cœur, — il s'en rencontre encore, ~ à faire litière de tous les préjugés qui, hier encore, leur semblaient être de respectables traditions, à laisser les discussions stériles aux oisifs, à considérer l'élude sérieuse, pratique, raisonnée^ comme rélément de tout travail intellectuel, et à répandre l'amour de ce genre

DIX-SEPTIÈMË ENTRETIEN. 255

d 'élude autour d'eux, à ne plus compter avec les mandarinats ou les co^^^régatiom^ mais avec les capacités, d'où qu'elles sortent.

iNous, architectes, qu'avons-nous à faire? Allons-nous au milieu d'un

pays ruiné, frémissant des hontes qui lui ont été infligées, désolé et

clierchant une voie de salut, continuer les errements?... (J'allais dire du

sièole passé, tant une distance énorme nous sépare des premiers mois

de celte année 1870). Allons-nous, sans tenir compte de ce que nous

conseillent les besoins présents, l'administration de la fortune publique,

continuer à traduire en pierre les fantaisies les plus effrontées, narguer

par un luxe intempestif le deuil du pays, et nous faire les complaisants de

cette fraction du public qui n'envisage les malheurs d'hier que comme un

temps d'arrêt momentané imposé à leur amour pour l'apparence, le faux

luxe, la vie oisive et facile ?

Je sais qu'il se trouvera parmi nous de ces hommes qui abritent en

tous temps leur conscience derrière ces trois mots : « On me paye ! » —

on paye aussi les proxénètes, — et qui se feront toujours les complaisants

des esprits les plus faux, des vanités les plus soties, des prétentions les

moins justifiées, et qui, adroits autant que souples, sauront satisfaire aux

programmes les plus insensés. Mais je crois aussi qu'il se trouvera des

architectes, — et ce sont les seuls dignes de ce titre, — qui voudront

réagir contre les mauvaises tendances du passé et prendre au sérieux

leurs fonctions. Vis-à-vis du client, rarchitecle n'est pas un simple

exécuteur des idées, fantaisies et lubies de celui-ci. C'est encore, un

conseil ; jamais le talent qu'il possède ne doit être prostitué à une idée

fausse, ridicule, ou contraire aux véritables intérêts de son client. Jamais

ce talent ne doit s'abaisser jusqu'à satisfaire à des exigences folles. Le

talent a sa dignité, et si l'écrivain, homme d'honneur, ne prête pas sa

plume pour exprimer des pensées malsaines ou qui lui paraissent erronées,

je ne vois pas comment rarchitecle peut, sans honte, employer la fortune

de son client au détriment des intérêts qui lui sont confiés, fut-ce sur un

ordre exprès de celui qui paye.

J'enlends dire de toutes paris, depuis la triste expérience que nous

venons de faire, que chacun doit s'occuper à relever le moral intellectuel

du pays, depuis longtemps affaissé. Certes, c'est en grande partie à l'af-

'«issement du sens moral, à des complaisances honteuses pour ce qu'au

fond la conscience réprouve, que nous devons nos malheurs. Si petit que

soit le rôle de l'architecte dans cette réforme nécessaire, il doit tenir à le

relever, et si tous ceux parmi nous qui ont encore conservé l'amour du

P^y^» qui ne mettent pas au-dessus de tout, le gain que peut produire une

affaire ^ qui ont conservé quelque dignité de caractère, comprennent les

!2S6 ENTRKTIENS SUR l'aRCHITECTURE.

devoirs imposés à noire état, peul-êfre perdront-ils quelcfiies-uns de ces clients fantaisistes, mais ils consolideront la position que nous devons prendre et ne risqueront pas d'être entraînés dans le n)épris qui, tôt ou tard, s'appesantira sur les bouffons et les complaisants.

On a beaucoup bâti en France, tant pour TÉlat et les communes que pour les particuliers, depuis vingt ans. Ces constructions répondent-elles exactement à notre état social ? H suffit de poser la question a tout esprit qui réfléchit, pour qu'il réponde : « Non! » au premier abord. Mais s' Ton veut se rendre un compte exact de cet état social, ou plutôt de soe apparence extérieure, on reconnaîtra bientôt que cet amour du faux, d* luxe banal, ce déploiement de vanités effrontées aftiché sur nos édifice et nos constructions privées, répond à Tune des tendances les pic mar(|uées de ces derniers temps. Il fallait, en effet, un tempénimc^i robuste, un caractère singulièrement trempé pour résister a Ci entraînement des esprits vers les succès faciles, obtenus n'importe pa quels moyens. Paraître était le mot d'ordre, car on prenait volontiers f< paraître pour Vêtre et à Thabit on jugeait l'homme plus qu'en aucuc temps peut-être. C'était donc à qui se montrerait sous la plus brillonfe apparence. Si quelques-uns faisaient le plongeon, au milieu de celle splendeur factice, beaucoup, plus avisés ou moins scrupuleux, vivaient de cette surface brillante. L'écroulement le plus prompt qui jamais se soit produit au milieu d'une société policée a mis à nu les vices de cet état social, et Paris offre ce singulier spectacle, unique dans l'histoire, d'une ville en partie ruinée au sein de la splendeur et montrant encore parmi ses décombres^ des monuments nouveaux, des hôtels, des maisons même, non touchés par les barbares chargés de nous rappeler à la réalité des temps, mais dont la raison d*être n'existe plus.

On a vu des villes riches, prospères, tomber peu à peu dans l'oubli i que la vie semble avoir lenlement abandonnées ; qui, comme Venise, par exemple, présentent aux regards du voyageur, leurs palais vides d délabrés, rongés lentement par le temps, sans que l'homme, désormais préoccupé d'autres soins, songe à sus|)endre son action. L'aspect en est triste, mais ces palais qui semblent des sépulcres vides aujourd'hui, ont contenu des corps jeunes, actifs; ils rappellent une histoire brillante, un6 splendeur solidement établie, et si l'on se prend, devant cet abandon, i méditer sur la fragilité des choses humaines, du moins reste-t-il dans l'esprit la certitude que tout cela a eu sa raison d'être, a réellement vécu. C'est un vieux livre poudreux, taché de moisissures, mais que Ton peut lire encore avec fruit. Notre pauvre Paris offre aux yeux du philosopha un spectacle autrement navrant. Du milieu de ses ruines noircies par

dix-skptièmf: entretien. 257

i 'incendie, s élèvent des édifices, des habitations dont la richesse apparente

semble un anachronisme. On se prend à se demander pour qui et pourquoi

ce luxe a été déployé? Est-ce pour les barbares internes qui regretlent

de n'avoir pu tout détruire? Est-ce pour une race éteinte, une aristocratie

proscrite? Que nous veut, à cette heure, cette splendeur à côlé de

ces ruines? Pourquoi s'est-elle montrée? Ces hôtels sont vides, ces

monuments ont une destination mal définie, ces maisons luxueuses

n'abritent que de rares locataires, qui semblent honteux de les habiter.

Les portes monumentales restent closes. Le silence règne dans ces

hôtels neufs, qui n'ont ni souvenirs ni passé et qui font songer à ces palais

enchantés, déserts et taciturnes, entretenus par un génie invisible. II faut

bien l'avouer, cette richesse est de mauvais aloi, elle ne répondait pas

au fond de notre société, elle couvrait la partie la plus viciée de sa

surface.

Tenons-nous-le pour dit, et tâchons de ne plus faire de ces anachronismes de pierre.

Si l'on s'en va chercher dans l'histoire du passé, on ne trouve, — si mauvaise que soit une époque, — pas une construction privée qui ne i. réponde aux besoins de la civilisation qui Ta élevée. Dans l'antiquité, i en Asie comme en Occident, pendant le cours du moyen âge, les L- habitations sont bien réellement l'enveloppe des mœurs, pourrait-on ' dire, des habitudes et façons de vivre de ceux qui les occupaient. Il faut f descendre â notre époque broudlée en toutes choses, pour trouver entre ' les usages journaliers, les besoins des populations et les constructions, : un écart souvent évident, toujours inexplicable. Je ne chercherai pas • Pî^r quelle succession d'idées fausses on en est arrivé à ce point; il sufBt » de constater ce fait, que neuf fois sur dix, les habitations qui se sont j élevées chez nous ne sont point en rapport avec nos besoins, nos mœurs t et nos fortunes. C'est ce qu'il sera fîicile de démontrer. t II faut d'abord distinguer entre elles les diverses natures d'habi-

i dations.

: * Dans les villes, il y a : 1** les hôtels, c'est-à-dire les habitations destinées ui ii une seule famille, appartenant aux classes riches; 2° les maisons d'une !/' médiocre importance, mais^jui sont de même destinées à n'abriter qu'une w^ seule famille possédant une fortune modeste; 3° Les maisons à location î« qui forment la majorité des constructions privées â Paris. Les habitations iri suburbaines comprennent: T les villas, 2** les maisons de campagne. gfî] ^ous laissons de côté les châteaux, qui ont déjà été l'objet d'un examen IsrI dans cet ouvrage, ift j " n'est pas besoin de dire que les programmes de ces diverses sortes

d'habitations diffèrent essentiellen)ent entre eux et que, par conséquc^n^^ leur apparence doit présenter des aspects variés.

Mais prenons la chose de plus loin, sans remonter à l'antiquité, sur laquelle d'ailleurs nous nous sommes suffisamment étendus dans le cours de ces Enti^etiens; d'autant que si nous avons des données positives sur les habilaiions d'une petite ville de province telle qu'était Pompéi, si nous savons qu'à Rome il existait des maisons à plusieurs étages dont les appartements étaient loués à divers, nous ne possédons sur ces dernières habitations que des renseignements fort vagues.

La grande maison à location est une construction qui ne date pas de loin, et jusqu'au xvi'' siècle, en France, chaque maison n'abritait guère qu'une famille. Les gens qui ne possédaient pas, logeaient dans des hôtelleries ou des groupes de maisons appartenant à des seigneurs féodaux, des chapitres, des couvents, qui louaient ces locaux, souvent meublés. De fait, il n'existait pas de dispositions particulières pour les habitations louées. L'usage de bâtir des locaux h cette fin, ne remonte pas au delà du xvii' siècle. Le programme a-t-il été jamais bien rempli? Non, certes; et, sous ce rapport, nos maisons modernes sont mieui disposées, en raison du programme, que n'étaient celles du temps de Louis XliL Est-ce à dire qu'elles satisfont pleinement aux besoins actuels? Pas encore. Le problème peut-il être résolu? Certes; mais il faudrait mettre de côté des routines et des traditions d'art qui n'ont rien à voir ici. Mais suivons l'ordre que nous venons d'indiquer, commençons par les hôtels.

L'hôtel est généralement isolé, c'esl-à-dirc qu'il n'est mitoyen, en tant que bâtiment, avec aucune construction voisine; ou du moins ses points de mitoyenneté n'ont-ils qu'une faible importance. Il possède dès lors ses cours, ses voies et souvent son jardin. Les xvi% xvii*ei xYU!"" siècles ont élevé des hôtels en grand nombre, qui satisfaisaient pleinement aux besoins des personnages qui les occupaient; nous en possédons encore quelques-uns et l'on peut affirmer que les mieux disposés sont les plus anciens, alors que la manie de la symétrie ne s'était pas emparée de la cour et de la ville.

L'hôtel était bâti entre cour et jardin, prenajt tous ses jours à l'intérieur et n'avait sur la voie publique, souvent étroite alors, que la porterie et des dépendances. 11 était très-rare que ses bâtiments fussent doubles en épaisseur, de sorte que les pièces principales s'ouvraient sur la cour et sur le jardin. La vie privée était moins étroite qu'elle ne l'est aujourd'hui chez les personnages de haut rang, et Ton n'avait pas à chercher ces arrangements compUqués, ces dégagements qui, dans nos distributions,

sont en désaccord avec les dispositions nionunienlales (|ue Ton prétend parfois maintenir. Ces distributions étaient très-simples : un veslibule, donnant sur l'escalier principal, la salle dans laquelle se tenaient les familiers, puis l'antichambre qui précédait réellement les chambres à coucher, avec leurs cabinets et garde-robes. On trouvait là encore les restes de cette disposition des habitations seigneuriales, toujours divisées m deux parties distinctes ; la partie livrée au public et la partie réservée î l'habitation proprement dite. On pourrait dire même que cet usage ktait de l'antiquité. En aile, les offices, cuisines, salle pour les gens, sommellerie , etc. Les cuisines aussi éloignées que possible des appartements et bien aérées. Escaliers de service nombreux et toujours placés de manière à permettre aux gens d'arriver promptement aux chambres des étages supérieurs. L'hôtel de Lionne bâli par le Vaux, dans la rue des Petils-Champs, est un type de ce genre d'habitations au xvii" siècle. Le plan de cet hôtel est donné dans le f/rand Marot (1).

A la vue de ce plan, on saisit, pour ainsi dire sur le vif, les habitudes les personnages qui habilaient ces demeures. Nécessité d'un nombreux [lomestique, car tout cela est largement ouvert. Grand soin d'isoler les appartements privés du bruit extérieur et du mouvement des gens de service; dégagements faciles de ces appartements par des escaliers particuliers. Cour des écuries et remises parfaitement séparée, ayant ses issues sur la rue et son passage sur la cour d'honneur.

Bonne disposition de la façade sur le jardin avec flanquements qui donnent des vues diverses et profitent du soleil. Retours d'équerre bien combinés, pour trouver des jours nécessaires à chaque service, disposition ingénieuse des murs de refend, afin d'éviter de trop grandes portées. Quant aux façades, elles sont sobres d'ornements et les lignes en sont heureuses.

Nous élevons aujourd'hui des hôtels d'une étendue et d'une importance égales à l'étendue et à l'importance de l'hôtel que nous venons de citer entre cent autres. Ces bâtiments nouveaux donneront-ils aux générations futures une idée parfaitement exacte des habitudes de notre haute société? le crains qu'il n'en soit pas ainsi. Beaucoup de réminiscences des temps passés, une singulière affectation de richesse, souvent des moyens d'exécution médiocres. Des apparences monumentales qui cachent des habitudes bourgeoises que je suis loin de blâmer, mais qu'il ne faudrait pas, par conséquent, dissimuler. Un comfort ww peu mesqum qui se niche comme il peut sous des dehors d'une grandeur simple et peu soucieuse

(1) Architecture française, Paris, 1727.

260 ENTKbimMs suK l'architecture.

du bien-èUc étroit que noire société recherche avant tout. Nulle forme qui soit rex|)ression vraie de nos mœurs présentes, et peu d'invend'on. Un seul exemple suffirait à faire ressorlir la vérité de celte critique.

Jusque vers le milieu du dernier siècle, la haute société nesevisilait guère qu'en chaise a porteurs. Les caresses n'étaient employés que pour aller à la campagne, ou pour courir la ville. AUait-on faire une visite, s£ rendait-on à une invitation? la chaise à porteurs était le véhicule ordinaire pour les deux sexes. Ces chaises entraient dans les vestibules où l'on mettait pied à terre sans avoir a craindre de froisser les toilettes ou de recevoir la pluie ; dès lors, il n'était nul besoin d'auvents destinés a préserver des intempéries les visiteurs ou invités, et les façades se développaient majestueuses sur les cours.

Lorsqu'on renonça aux chaises à porteurs pour ne plus se servir que des carrosses, ceux-ci ne pouvant pénétrer dans les vestibules, il fallut moditîer le programme des enirées d'honneur; établir des auvenis formant saillie en dehors de ces vestibules, afin de préserver les arrivante de la pluie et des bourrascjues ; ce qui fut Aiit. On donna à ces auvents le nom de tnarqtiises. Les façades monumentales en souiïrirent un peii, mais il s'agissait de ne pas déjanger des coiffures et de préserver des toilettes de prix, or les questions d'architecture doivent céder le pasàce^ nécessilés. Survint la révolution de 1792 et alors on dénrrolit et on plus d'hôtels qu'on n'en batil. Mais quand les événements reprirent ui cours régulier, c'esl-à-dire lorsqu'à l'égalilé dans la misère se substitua suivant la force des choses, l'inégalité de fortunes, que les uns furer un peu moins misérables et les autres très-riches, on se mit à rebâtir d( hôtels pour ces derniers. C'était vers la fin du Directoire. H y avait alor \n\ mouvement d'art qui, sans être très-puissant, poussait du moins tenter quelque chose de neuf et surtout à ne pas imiter ce qu'on faisaî à la veille de la révolution. Mais on voulait melfre trop d'ordres A ^ Paestum dans l'affaire et cela gênait un peu les programmes. ToutefoisI * bonne volonté aidant, il v eut à ce moment des tentatives assez heureuse^^' Et, pour en revenir aux marquises, afin de n'avoir pas l'embarras d'eu ^ établir ex de rompre ainsi des ordres, on perça les enirées des vestibule^^^ sous les passages des portes cochères, ce (jui garantissait suflisaminer*^ de la pluie, mais non des courants d'air. Aussi était-ce le beau temps d( fluxionsde poitrine. Peu a peu, avec la Restauration et depuis cette époqi surtout, il fut admis que tout bâtiment qui ne rappellerait pas les anciei hôtels du faubourg Saint-Germain n'était pas digne de ce litre. se remit donc a copier ces anciennes demeures. Mais les marquises?. On continua et I on continue a lesétablir comme si, en bâtissant ces lioteL

DlX-SEPTlÈMIi; ENTRETIEN. 261

ell^s eussent été omises. Elles vinrent s'accrocher tant bien que mal à l'afc'hilecture. Bien peu d*architecles cherchèrent à faire entrer cet acoessoire dans leur conception, comme une chose nécessaire, commandée par un besoin constant et impérieux.

Al'est avis que si les grands architectes du siècle de Louis XIV, qui

bâtirent de si beaux hôtels, avaient dû faire entrer la marquise dans leurs

programmes, ils auraient trouvé autre chose que ces cages de verre et

de fer qui s'accordent si gauchement avec rarchileclure de pierre. Cela

est un détail, j'en conviens volontiers, mais ce détail seul indique combien

peu nous avons d^invenlion et combien il est facile de se dire architecte,

puisqu'il suffit, pour prendre ce titre, d'imiter des formes appartenant à

une époque différenle par ses mœurs de la nôtre, et de chercher derrière

ces formes des arrangements, des distributions que le premier venu

peut indi(|uer avec sa canne sur le terrain, suivant ses convenances

personnelles.

Quel est celui d'entre nous, architectes, qui n'ait pas reçu la visite d'un client déployant un plan et tenant à peu près ce discours : « Voici, monsieur, le plan d'un hôtel que madame X... et moi avons étudié et trouvé; il remplit exactement nos vues. Chaque service occupe la place commandée par nos* habitudes, veuillez avoir la bonté de nous bâtir cela ; nous désirons d'ailleurs que les façades soient élevées suivant le style ae i^?/?> JTV/etque les intérieurs soient de h renaissance. >y N'allez pas dire à ce client que ses distributions n'ont pas le sens commun, que les cheminées ne pourront trouver leurs tuyaux, que les escaliers ne développeront pas, que la renaissance et Louis XVI n'ont rien à faire ensemble. Ou bien, si vous lui faites ces objections, tenez pour assuré H^ie le client ira trouver un autre bâtisseur plus com|)laisant et plus sobre ^'g critiques.

Tous les clients ne sont pas de celle trempe el plusieurs laissent (un pï*ogramme étant donné) à leur architecte le soin d'en tirer le meilleur P^rii. C'est le cas alors de chercher à subordonner l'architecture à ce programme et d'oublier un peu l'imitation des hôtels bâtis sous Louis XIV, Louis XV et même Louis XVl.

Ou ferait un long catalogue des bévues causées par celle manie d'imitation, parcelle nécessité de soumettre des distributions absolument ïïouvelles à des apparences extérieures qui n'ont plus de raison de se produire. Les Anglais, un peu moins vanileux que nous, plus pratiques,* ^ien qu'étant pourvus d'un goût naturel médiocre, save^it mieux que *^ousne le faisons, tirer parti des programmes donnés par leurs habitudes journalières. Du moins affectent-ils rarement, à l'extérieur, ces apparences

os

monumentales si peu d*accurd avec les habitudes privées de not^ époque.

, On passera dix fois n Londres devant des hôtels somptueux à Tinlérie et merveilleusement disposés en vue des besoins de leurs habitants, sa se douter que ces façades si simples et qui iraffectent aucune prêtent» archileclonique, contiennent des locaux excellemment distribués, orn et dans lesquels la vie est facile.

Chaque peuple a ses goûts et Ton ne prétend pas qu*il faille chez no afTeeter à l'extérieur de nos hôtels une simplicité puritaine contraire A notre nature, mais au moins n'excluons pas absolument le bon sens (q^B^i î ne gâte jamais rien) de nos habitations, même princières, et tâche que leur apparence extérieure — puisc{ue nous tenons à Tapparen extérieure — réponde aux dispositions intérieures. Il en a été ainsi ch des populations tout autant portées que la nôtre à aimer la splende ' extérieure et à faire preuve de goût, parfois aussi de vanité. Nous-mêrm n'avons pas toujours fait ainsi divorce avec la raison et le bon sens; no d avons su montrer de Tinvention et une application judicieuse de Fart d l 'architecture a nos besoins, à nos mœurs.

Que Ton se fasse conduire à Venise sur le grand canal ; les pala d'une même époque ont entre eux une analogie frappante.

Il n'est pas besoin de pénétrer dans ces demeures pour en deviner iot^m t: de suite la disposition intérieure, pour savoir comment y vivaient leu «^2^ habitants, quels étaient leurs usages journaliers. Jamais programmer) "^xi été rempli avec plus de sincérité. On sait que les hôtels ou palais d Venise donnent généralement, d'un côté sur un canal, de l'autre suriirB caile ou rue praticable aux piétons. Un long vestibule traverse de pa en part le bâtiment, ayant une ou deux entrées marines, une entrée (3 terre. A droite et à gauche sont disposés les services ; porterie, commun:S= cuisine, office, celliers, etc. Sur un côté, ou quelquefois au fond mêim du vestibule, so développe Tescalier d'honneur, qui aboutit au premi^ étage à une grand'sallc répétant le vestibule. A droite et à gauche M celte salle s ouvrent les appartements privés. Cette disposition se reprodii « * aux autres étages.

Les plans, figure 1 , expliquent sommairement avec quelle franchi le programme est suivi (1). La façade antérieure de ce palais donnes un large canal, sa façade postérieure sur une calle, l'un de ses côtés s«-i^ un petit canal. C'est là une disposition fréquemment adoptée.

(i; Ce plan résume, pour ainsi dire, un cerlain nombre de ces demeures du comnieiicrmenl du w* siècle, lesquelles sont ronvu«'< d'après des données identiques, sur àef dimensions plus ou moins vastes.

DIX-SEr'TlEME ENTRETIEN.

Eli A est un porche servant d'embarcadère. Le grand vestibule B est icé ii la suite et donne accès direclemenl à l'escalier d'honneur. En C,

pn

■.^^■::^^^^^yiMÉ^

^vre la porle de service sur la calie; en P, une poterne sur le canal ^ndaire pour l'arrivée, par bateau, des provisions. En F, est une

26/i ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

courcelle avec citerne recevant les eaux des combles. En E l'oftice en D la cuisine. La porterie est en I. En H, les communs, dépôts provisions, cellier, etc. Un escalier de service est placé en G.

Le premier élage présente en K, la grand'salle, en M, un cabinet petit salon, et en L, des chambres à coucher avec garde-robes.

Ce plan si simple, si facile a saisir, remplissait parfaitement les exigen d'une famille de nobles Vénitiens, et il faut dire que les habitudes inlérieu des classes élevées, dans celle belle cilé, ont peu changé depuis o époque. On irouve la salle, le lieu de réunion de la famille où les étrang sont admis; puis les pièces destinées a l'habitation privée, complétem distinctes de celte salle principale. C'est dans la salle que se dresse la ta pour les repas, conformément à une ancienne habitude du moyen â Desservie rapidement, la lable sur laquelle on vient de manger rassem de nouveau la famille autour de son tapis pendant les soirées d'hiver. L' on sort en gondole pour profiler de la fraîcheur de la nuit. C'est auto de la grand'salle que sont rangées les (^rédenees contenant la vaissell c'est sur ses murs que sont suspendus les porlraits de famille et les obj( qui font Thonneur de la maison. Les élévations ex[)riment avec u singulière clarté ces dispositions intérieures; une large claire-voie s'ou\ à l'extrémité de la grand'salle. Quant aux pièces secondaires, elles se éclairées par des baies proportionnées à leurs dimensions.

Pour mieux faire saisir l'aspect général du parti architectonique adop une coupe perspective, faite sur la ligne brisée ab, planche XXX montre comme les dislributioiis intérieures sont franchement accusée l'extérieur.

A Venise, il s'agissait de ne pas perdre un pouce de terrain. On pouvait guère songer, dans cette ville où il faut conquérir la place sui lagune, à ménager des cours et jardins.

Le bâtiment devait toujours présenter, en plan, une masse constructions agglomérées, ce (|ue nous appelons un pavillon. Ce gn réservoir d'air intérieur, largement éclairé à l'une de ses exlrémit IViiis en éié où les chaleurs sont accablantes, chaud en hiver où les frc sont assez vifs, présentait les avantages qu'une cour n'eut pu offrir; [ il était utilisé, et l'important était d'utiliser la surface totale de ce ten si chèrement obtenu. Vers la fin du wi"" siècle, les Vénitiens, sans départir des dispositions principales de ce plan, voulurent, suivant mode du temps, élever des fi^çades symétriques, et présentant ordonnances d'architecture non interrompues d'une extrémité à l'an'

Aussi faussèrent-ils, par amour des ordres^ leur programme. Des U de dimensions et de formes pareilles, s'ouvrirent sur la salle central

scJ^ i6s pièces latérales, ce qui était un contre-sens; mais il ne nous a|>|)arlient pas de le leur reprocher puisque, chaque jour, nous ne faisons au Ire chose.

L'esprit de famille était et est encore très-puissant en Italie. L'empreinte

(1^ cette qualité est forlement gravée dans ce programme si heureusement

réîilisé. Il y a, pourrait-on-dire, unité de lieu de réunion, tout comme

dans notre château du moyen âge, et plus anciennement dans la maison

dci Romain, avec celle différence toulefois que chez le riche Romain,

les femmes et les enfants en bas âge occupaient une partie séparée dans

rtisbilation, et qu'ici, (ous les membres de. la famille sont groupés

autour du foyer commun. On voit dans ces palais vénitiens qu'une

entière libellé était cependant laissée â chacun; les dégagements sont

fiiciles et nombreux, et ces issues par terre et par eau permettaient aux

habilants de sortir et de rentrer sans attirer l'attention.

Tout aulre est le palais romain du xvi'' siècle. A Home, l'espace ne

manquait pas, les traditions antiques demeuraient plus vivantes. Le palais

romain se compose, habiluellemenl, d'une cour intérieure à portiques

avec logis simples en épaisseur tout autour, dont les entrées donnent sur

ces portiques reproduits à chaque élage. C'est la disposition de Vimpluvium

de la maison antique. La encore on trouve la grand'salle; mais c'est la

galerie dont la deslinalion n'est [dus celle donnée â la grand'salle

vénitienne. La galerie est affaire de vanité. C'est la que se font les

réceptions solennelles, que se donnent les fêtes. La famille ne s'y réunit

Pï*s; cette galerie n'est pas centrale, mais au contraire disposée le plus

possible au dehors des appartements privés. Escahers somplueux^

^cupant des espaces relativement considérables; façades symétriques,

sans ressauts, et auxquelles on peut reprocher une monotonie fatigante.

Même programme â Florence et dans la plupart des villes do l'Italie

"Méridionale. Nul comfort^ mais une intention bien marquée de paraître

"Magnifique; et en effet, toutes ces demeures ont grand air. Ce qu'on peut

leur reprocher, c'est de ne pas laisser voir l'empreinte des habitudes

^c ceux qui les occupaient. Tandis qu'il semble que l'on vit avec les

^*Iadins de Pompéi, et qu'en peu d'heures on sera au fait de leurs

habitudes journalières, ces palais de la Rome moderne paraissent ir avoir

jamais été faits pour être occupés. Ce sont de vastes et quelquefois

"Magnifiques locaux ; ils paraissent attendre une génération d'hommes

^^i ne se présentera jamais pour donner à leurs murs celle empreinte

humaine sans laquelle tout édifice vous laisse froid et indifférent. C'est

^etle empreinte qui donne à nos anciennes habitations françaises un

^'harme si réel. Là, dans les vieux hôtels du Marais, on se retrouve au

266 ENTRETIENS SUR i/aRCHITECTURE.

milieu d'une société qui a vécu, qui a laissé dans chaque coin la irace de ses habitudes, de ses passions, de ses efforts.

On ne saurait nier qu'un des charmes les plus puissants des arts anciens est précisément de faire revivre le spectaleur au sein des civilisations . qui les ont produits. Bon nombre d'œuvres d'art nous attirent et nousi touchent profondément, parce qu elles nous rappellent les circonstances qui les ont fait éclore, et qu'en les examinant nous voyons, pour ainsi dire défiler les générations qui les ont examinées curieusement avant nous ^ Supprimez, par impossible, ce charme, et l'œuvre, si belle qu'elle soita perdra beaucoup de son attrait. C'est pour cette raison que les pastiche^ si merveilleux qu'on les admette, ne produisent jamais qu'un efi% médiocre sur l'esprit, ne sauraient le toucher non plus que des mémoire apocryphes. C'est pourquoi aussi, toute é|)oque qui n'a pas la voient , l'énergie suffisantes pour modeler son architecture sur ses mœurs, ^ laissera qu'une trace fugitive dans l'histoire des arts. Se mcttrait-e^l l'esprit à la torture pour réaliser un assemblage des plus belles ciéatic^g antérieures, que son archileclure pèsera moins dans la balance de l'avei^ qu'une pauvre maison de bois de nos vieilles cités; et ce sera justice. Q ne sait nul gré à un auteur qui manque d'imagination, s'il emprunte son voisin des tirades toutes faites pour orner son récit; mais on Ici. saura gré d'être vrai et de raconter simplement ce qu'il a vu.

Ce qui séduit, à mon sens, dans les constructions privées de mys architectes français jusqu'au xvu* siècle, c'est que ces artistes n'ont jamais forcé leur nature. Ils ont naïvement, et par les moyens les plus simples, satisfait aux besoins de leur temps. Mais pour être naïf et simpl<5 dans les arts, il faut être fort et, au fond, toutes ces richesses d'empruol en honneur de notre temps, ces raffinements d'éclectisme, cachent un^ incurable faiblesse au moins, souvent une profonde ignorance.

Une des œuvres les plus intéressantes à étudier est le livre de Pier^*< le Muet (1). Cet architecte commence par montrer la maison du pet i bourgeois a une seule fenêtre de face ; successivement il arrive aux peti • hôtels, puis aux grands, tels que Thôtel Davaux, bâti par lui rue Sainte Avoye.Dans ces habitations, destinées aux fortunes les plus médiocres jii qu'aux fortunes princières, on retrouve l'empreinte fidèle des mœurs de temps. Une société tout entière, du bas en haut de l'échelle, se peint da^^ celle réunion ingénieuse de constructions. Tout cela se tient, chaq«^ exemple est i\ la place qu'il doit réellement occuper, et prend l'important

(1) Manière de bastir pour touhs sortes de penonnes, par Pierre le Muet, archiUS' ordinaire du roy et conducteur des dessins des fortifications de Sa Majesté, Paris, 16 In-folio en doux parlios.

DIX-SEPTlÈMt: ENTRETIIDN. 207

c^c>iivenable. Les bâlimenls, simples en épaisseur généralement; les elistributions larges ne conviennent plus à nos habitudes, mais remplisjs^îenl exactement les programmes donnés a celte époque.

On n^ignore pas qu'alors, les rues les plus spacieuses, à Paris,

al t: lignaient a peine 10 mètres de largeur. On en conclut que les habitations

éti^iient élroiles, manquaient d air et étaient par conséquent malsaines.

Eli cela comme en bien d'autres choses nous jugeons un peu à la légère.

L'espace (|ui manquait à la voie publique profitait aux habitations

el I ^s-mêmes. Beaucoup de ces hôtels et même de ces maisons, qui

do Jïnaient sur des rues d'une largeur à peine suffisante pour laisser passer

d^ux voitures de front, possédaient cours et jardins.

Lorsque fédilité dernière a percé ces grandes artères (dont nous

sommes loin de blâmer Tulilité et la convenance) à travers des quartiers

qui paraissaient composés de maisons sordides prenant leurs jours sur des

rues étroites, on a été fort surpris de voir derrière ces bâtisses livrées

aox démolisseurs, des jardins ou de vastes espaces connus seulement

des habitants de ces logis. Même, dans les quartiers les plus encombrés,

lorsqu'on montait sur le fi^tle d'un éditice voisin, comme la tour

Saint-Jacques, par exemple, du milieu de ces toits serrés, on voyait

surgir dos arbres ignorés des personnes qui passaient dans ces rues

fétides et étroites. Le vieux Paris, vu d'un ballon, présentait sur tous les

points des taches de verdure innombrables; restes des dispositions

anciennes des habitations urbaines.

Certes, la ville de Paris a du être assainie par les larges courants d'air ^|ui circulent aujourd'hui à travers ses quartiers les plus populeux, et surtout par un excellent système d'écoulement des eaux ménagères el pluviales; mois croit-on que ces épaisses et hautes constructions dépourvues souvent de cours, ou qui ne possèdent (jue des puits d'air entre '^ui\s murs mitoyens, seront bien saines lorscpie le temps aura produit son iJciion décomposante sur les matériaux de leur structure? J'ai entendu, à ^^ sujet, des hommes (|ui font de l'hygiène publique leur étude spéciale, ^rrieiire des doutes que je pnrlage. Au total, les îlots actuels de nos "^bitalions, dans les grandes villes et particulièrement a Paris, présentent ^^ agglomérations beaucoup trop compactes et uniformément élevées I^Oiip fn,g Qgg niasses de constructions puissent être suffisamment aérées, î' doit se développer, au centre de ces agglomérations, des miasmes '^nesies à la santé des habitants, [)ar la fermentation que produit le ^'^ps sur ces masses de matériaux de toute nature.

l^ar la même raison, ces bâtiments simples en épaisseur, qui jusqu'à ** nt\ du xvn' siècle étaient en usage dans nos hôtels, avaient-ils cet

avantage, d'êlrc lacilemenl aérés. Cela présenlait des difficultés, au poi de vue des distributions et services intérieurs, mais il faut reconnaif que, dans leurs plans, nos anciens arohilectes* s'en tiraient avec adresfi et ne perdaient pas les surfaces que nous sommes aujourd'hui contmii) d'affecter à des couloirs et dégagements sombres, inaérables, et au fol ort maussades.

En étudiant ces plans anciens, on voit comme ils étaient la Iraducti' exacte des programmes donnés par les habitudes de la haute cl Lorsque la mode des percements symétriques, des axes, s empara d architectes, vers le commencement du xvu' siècle, ceux-ci poih'alen»

•ace à la simplicité des plans, satisfaire à cette nouvelle exigence, itiirellemenl, les bâtiments simples en épaisseur se prêtaient à ces ^positions symétriques cl, quoique souvent les architectes employassent s artifices pour conlenler ces exigences d'art, cela n'allait pas jusqu'à •turer les plans et à gêner les distributions intérieures. Ces distributions se modifient peu pendant les xvi* et xvn" siècles; on . retrouve dans les hôtels de Cluny, de la Trémoiile, qui datent de la du XV* siècle, et dans les hôtels élevés pendant le règne de Louis XV. I^e plan, figure 2, est le type de ces dispositions des hôtels français Nord. Le bâtiment principal est, aulant que possible, bâti entre iir et jardin. Latéralement, sont placées les cours de service, en mmunicalion directe avec la cour d'honneur.

Un large vestibule A s'ouvre dans l'axe de la cour. C'est dans ce îslibule que pénétraient les chaises a porteurs. D'un côté est placé escalier principal et la salle a^ dans laquelle on recevait les personnes înfiinl du dehors pour affaires. De l'autre côté, en B, est ce qu'on >pelait l'antichambre, c'est-à-dire la pièce d'attente qui précédait les pparlemenls. A la suite, en C, la chambre qui servait de salon privé. ;n D, la salle à manger avec la sommellerie en E. Les cuisines sont Aacées en F; et en G, la salle du commun^ (jui correspond à l'office icUiel des gens. En H, est une chambre avec sa grande alcôve, des ^binets et garde-robes.

Sur la cour de service donnaient les remises R, et les écuries I. Près des cuisines, en K, le magasin aux provisions ; en L, une remise pour les carrosses ou chaises attendant la sortie des hôtes ; en M. la porterie.

Le rez-de-chaussée était ainsi occupé par l'appartcfuent des maîtres. Pas de grande salle de réception; petite salle à manger; car alors, sauf en certaines occasions exceptionnelles,^ on ne recevait à manger que des intimes.

Les appartements de réception sont disposés au premier étage. Us se composent, figure 3, de ce qu'on appelait : la salle A ; d'une antichambre ^'Qui, de fait, était un salon d'attente dans les habitudes journalières, cl un salon disposé pour les réceptions les jours de gala ; de la galerie G, '^^ec la chapelle C. Deux appartements D, de maîtres, donnaient sur ces salles de réception et avaient leurs services distincts. D'autres appartements étaient placés en E, sur les bâtiments de l'entrée et servaient aux familiers, '^s gens logeaient dans les combles et les palefreniers au-dessus des écuries.

Avec des variantes sans grande importance, on retrouve ces dispositions ^^opiéesdans la plupart des hôtels du xvn* siècle. Il existe une distinction

tranchée entre les logis affectés aux rapports avec le dehors ceux réservés à Thabitalion privée. Escaliers de service pour tous I appartements et, au premier étage, les grandes pièces de réception serva de moyens de communication entre ces appartements privés. Sur la v

publique, les communs ou a[)pîirlements secondaires. Les apparlem^^'^ des maîtres cl les salles réservées aux réceptions ne donnent que st/^ le jardin et la cour d'honneur. Tout cela est franc, clair, et les granrf^^

►ositions d'architecture symétrique adoptées au xvu* siècle s'accordent 5 cette simplicité de disiributions.

Fos besoins sont évidemment plus complexes aujourd'hui ; ils exigent dispositions plus détaillées, des dégagements et menus services plus ibreux ; par suite, demanderaient-ils un caractère d'archilecture moins mdiose, moins simple, et se prêtent-ils difficilement aux compositions ictriques.

.es ouvrages de le Muet et de Marot sont entre les mains de tous les litectes; il est donc facile, sans qu'il soit besoin d'insister sur les positions architecloniques des beaux hôtels du xvn' siècle, de se rendre ipte du style magistral adopté dans la construction de ces demeures, ^cur être appropriés à nos besoins actuels, les plans que nous venons donner devraient évidemment subir des modifications importantes, ne pourrait admettre aujourd'hui qu'il fallût traverser un passage de tures pour communiquer des cuisines à la salle à manger. On voudrait moins deux salons, à rez-de-chaussée, des cabinets de toilette et die-robes près de chacune des chambres, quantité de services de détails LS ici. La vie large des personnes appartenant à la haute classe des ips passés, s'est, pour ainsi dire, émiettée en une quantité de menus oins dont la satisfaction entière ne se prêle pas à ces dispositions ndioses et faciles à saisir au premier aspect. Jétat aristocratique d'une société établit entre les maîtres et subordonnés rapports intimes et, pour ainsi dire, familiers, qui se perdent dans sociétés démocratiques. L'architecture privée porte l'empreinte de changements dans les mœurs. Lorsque les classes sont séparées, ifi une société, par des dislances impossibles à franchir, celles qui upent les hauts échelons, bien certaines que ni le mérite personnel, .'intrigue, ni la violence ne pourront les en faire descendre, n'élèvent ^ entre elles et les classes inférieures des barrières inutiles, et même il tablit bien vite, en raison du besoin de sociabilité, des rapports ini^es du bas en haut de l'échelle.

Dans les châteaux, comme dans les hôtels, la vie du puissant était i\ couvert; on ne trouvait ni étrange ni mauvais que les familiers, isent-ils d'une classe inférieure, eussent leurs entrées partout. C'était e existence en commun qui ne pouvait avoir d'inconvénienis, parce 'il n'y avait pas à craindre que les petits oubliassent jamais la distance )iale qui les séparait du maître.

11 n'en est pas ainsi dans une société démocratique ; c'est alors par e série de barrières matérielles que le maître peut se soustraire aux ées et empiétements des inférieurs. Ces modifications profondes dans

272 ENTRETIEMb SUR l'aRCHITECTCJRE.

les mœurs se traduisent, dans l'architecture privée, en une foule précautions de délai), prises en vue d'assurer l'indépendance du maîtredé cacher sa vie intime aux regards de subordonnés qu'aucun lien mo n'attache à la famille ; peu dévoués, s'ils ne sont hostiles ou envieux.

Il résulte de ces observations que l'architecture privée, dans société aristocratique, affecte une largeur et une simplicité de dispositi qui seraient intolérables dans une société démocratique, où cha ,^ service doit être, matériellement, d'autant plus distinct et défini que j droits sont égaux entre ceux qui commandent et ceux qui servent. C^j^^ l'antiquité, l'esclave était considéré comme de la famille et le tn^if^ pouvait d'autant mieux l'admettre dans son intimité, que la loi le ptoté^esii de la façon la plus efficace. Bien qu'il n'y eût plus d'esclaves, légàlemeal parlant, dans notre vieille société française, de fait, les servîteu/^ dépendaient tellement du maître , ils devenaient si bien sa chose, que ce maître en arrivait bientôt à considérer les domestiques attachés â sa maison comme faisant partie de la famille, c'est-à-dire comme étant intéressés à la conservation de ce qu'on appelait, jusqu'au xvi* siècle, la maisonnée.

La maison de ville, comme la maison de campagne, n'avaient i se prémunir que contre le dehors. A l'intérieur, tout était quasi en commun.

Les choses ne peuvent être ainsi dans une société où le serviteur est un étranger loué à la semaine, et qu'aucun autre lien que le salaire n'attache à la famille auprès de laquelle il vit. Alors, non-seulement la maison doit être murée, mais la vie de chacun des maîtres doit être ignorée de ces étrangers mercenaires. Dans les hôtels des derniers siècles on ne trouvait pas mauvais d'entendre parfois, à travers les portes, les propos des valets qui se tenaient dans les antichambres ou dans les cours; pas plus qu'on ne se choque aujourd'hui du babil des enfants qui jouent dans une pièce voisine. Mais aujourd'hui cela n'esl el ne peut être toléré. C'est ainsi que, quoi qu'on fasse, dans les sociétés humaines, ce qu'on gagne d'un côté on le perd d'un autre. En ne jugeant les choses que d'une manière superficielle, nos anciens hôtels sembleraient appartenir à des mœurs démocratiques, les nôtres à des habitudes aristocratiques poussées à l'excès, puisque nous demandons que chaque appartement soit une sorte de sanctuaire isolé, indépendant, soustrait s tous les regards, au besoin. Ainsi les institutions démocratiques, qui sont faites pour établir l'égalité entre les citoyens, à effacer les distinctions de castes et de classes, atteignent un but diamétralement opposé en bien des points, et particulièrement dans les habitations de ceux que la fortune favorise. Si Ton n'a plus à craindre la guerre des esclaves, -on a devant

soi la liaine de ceux qui sonl payés pour rendre des services, contre ceux qui les payent. El il est certain que si, dans Tanliquité, beaucoup de maîtres pouvaient compter sur le dévouenaent des esclaves nés dans leurs nnaisonset servant depuis leur enfance au milieu de la famille, il n'est guère de maître ou de .patron aujourd'hui qui n'ait pas> dans le serviteur ou louvrier qu'il paye, un ennemi, ou tout au moins un indifférent.

La conclusion est, — car je n'ai nulle envie d'entamer une discussion

sociale, — qu'il faut adopter une architecture privée qui soit en concordance

avec cet état de nos mœurs, avec ces besoins compliqués, souvent

mesquins, précautionneua: à l'excès, et qu'il est insensé de vouloir concilier

l'aspect de grandeur de nos anciennes demeures avec les raffînemenis

méticuleux de notre comfort moderne. La symétrie des ordonnances

architectoniques pouvait s'allier à la grandeur des plans dans les hôtels

des xvii* et xvni' siècles; elle devient un embarras extrême dans nos

constructions modernes, force de torturer les plans et d'adopter des

dispositions incommodes, fausses, de perdre des surfaces précieuses.

Quand les distributions donnaient des pièces de dimensions à peu près

égales sur une façade, il était naturel, par exemple, d'éclairer ces pièces

par des fenêtres d'égales dimensions ; mais quand les besoins des habitants

d'un hôtel exigent le tracé de pièces très-grandes et très-petites à

proximité les unes des autres, il est non-seulement ridicule, mais

très- incommode de donner à tous ces conipartimenls des jours égaux

^^tt^nne surface, des hauteurs égales sous plafond. Ce principe, dont on

p© peut contester l'importance et la valeur, avait été appliqué franchement

juscfu'au XVI* siècle ; alors que, dans la distribution des logis, on admettait

des salles très-vastes et à côté, des cabinets étroits. Avec une liberté

fl^'on ne saurait trop louer, on ne se privait ni des encorbellements, ni

des x^etours d'équerre pour obtenir des vues variées et des orientations

iavoï-ables, ni des loges ouvertes ou fermées, ni des entre-sol bien

®^^^^sés à l'extérieur, ni des ouvertures percées dans les pièces, non pour

^^'^l^nter des axes, mais pour établir des communications ou des vues

«cil^g (^g^g liberté simplifierait beaucoup la tâche des architectes chargés

^ Îq construction des hôtels, s'ils voulaient en profiter et si leurs clients

"^ tenaient pas, avant tout, à faire montre extérieurement d'une

itecture majestueusement symétrique. J'ajouterai que l'on obtiendrait

^'^^î des constructions meilleures et moins dispendieuses que celles

^ ÏDtées aujourd'hui sans raison.

^ reconnais que pour- beaucoup d'honnêtes personnages, l'oubli de c{u'on appelle les lois de la symétrie est une sorte d'impiété, de

'es

27/i ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.

mépris des anciennes et saines traditions, connme si les traditions les^^ ^ plus anciennes, et par conséquent les plus respectables aux yeux de^ gens qui croient au respect des traditions, n'étaient pas en conti^dictoi^ flagrante avec ces prétendues lois, fort récentes au total. Il est de c choses et de ces idées chez nous que clwicun, dans son for intérieur en raisonnant un peu, reconnaît absurdes et fausses, mais sur lesquelU^ y personne n'ose porter la main. On attend cet acte d'énergie de s^*. voisin. On suivra volontiers le mouvement, mais on se garderait bien ^ le provoquer. La symétrie est une de ces idées malheureuses auxquel ^^ nous sacrifions, dans nos habitations^ notre bien-être quelquefois, le b>oi] sens et beaucoup d'argent toujours.

Ce serait aux architectes de mérite à profiter des occasions qui S6 présentent pour commencer, lorsqu'ils rencontrent un client raisonnab/^. L'exemple serait bientôt suivi, car on reconnaîtrait bien vite tous 1^ avantages résultant de l'abandon de cette folie majestueuse. Plusieu ont osé se soustraire aux lois de la symétrie dans la construction d habitations de campagne, mais quand il s'agit d'hôtels en ville, la chosi^^ parait-il, présente plus de difficultés. C'est affaire de bon ton. On secn^^^ obligé d'avoir un hôtel irréprochable au point de vue de la symétrie, ^ ^ ville, comme on se fait un cas de conscience de ne sortir qu'avec ie ^^ chapeau rond et un vêlement de telle coupe.

La rude secousse que nous venons d'éprouver nous ramènera-t-elle •* des idées plus vraies et nous ferat-elle abandonner des préjugés puérilr— ^ , Je le souhaite plus que je ne l'espère. Il n'en faut pas moins tant d'exposer les avantages qui résulteraient de l'abandon de ces préj nuisibles à nos bourses et entièrement indépendants des questions d'aï — * - L'art consiste précisément, en architecture, à savoir revêtir tout obj -^^ d'une forme appropriée à cet objet, non point à faire une boîte monumen pour chercher, après coup, comment on pourra disposer les objets dai cette boîte.

Tout client qui prétend se faire bâtir un hôtel donne son program S'il est incapable de satisfaire à cette première condition, c'est à l'architea::^ ^ à pourvoir à son insuffisance ou à l'incertitude de sa pensée, en B •J' exposant ses besoins présumés et en dressant lui-même ce programar» ^• Or, pour tout architecte digne de ce titre, un programme bien fait, clstiM, ne prêtant à aucune fausse interprétation, c'est la moitié du projet Irmv^^j à une condition toutefois : c'est qu'il s'y soumettra de tous poinls^ qu*'' y satisfera pleinement, qu'il ne se contentera pas d'à peu près et ^^ cherchera pas à cacher l'inexécution de quelques conditions socxj J^ l'apparence séduisante d'une ordonnance d'architecture.

Beaucoup de clienls sont pris à ce traquenard et, quand la chose est te, se repentent trop tard de s'être laissés séduire à une apparence qui liait leur vanité de propriétaire.

Rares sont les clienls qui savent exactement ce (ju'ijs veulent; par ître, nombreux sont ceux qui ont, ce qu'ils appellent une idée; parfois st un rêve ébauché, irréalisable; ou bien (puisqu'il s'agit d'hôtels), le idée consiste à posséder une habitation présentant extérieurement pparence de celle occupée par monsieur X. .. ou N... De savoir si cette îte pourra contenir convenablement ce (jui leur est nécessaire, ils ne m soucient pour le moment. Il leur faut les colonnes, les corniches, ; fenêtres de l'hôtel de ^^^ et aussi le perron, et aussi les mansardes, les (êtes de cheminées, et le salon ovale, et l'escalier d'honneur. — C'est donc une copie de Thôtel de ^^^ (pic vous désirez, leur dit-on. Non point; il est beaucoup trop vaste pour moi; puis je ne veux que Jeux étages, et il en a trois; puis il a un jardin, et je n'en puis avoir dans le terrain qui m'apparlient; puis les cuisines sont en aile, et je veux mes communs en sous-sol; puis ses appartements de réception sont au )remier étage, et je les voudrais à rez-de-chaussée; puis je tiens à un între-sol, pour des gens, des enfants, etc. — Alors veuillez donner ^olre programme. » Bien entendu, ce programme ne saurait mieux rer dans riiôlel de ^^^ qu'il ne serait réalisable dans le grand temple Baalbek. Pour peu que l'archilecte ait du bon sens, un peu de iscience, et que le client soit entêté, ce qui arrive parfois, on se sépare s rien faire. Mais le merveilleux c'est que le client trouvera, ainsi que e disais tout à l'heure, un... architecte (|ui en passera partout où il idra, (jui lui fera un projet reproduisant l'hôtel de *** et son salon lie, et ses colonnes; il y adaptera adroitement l'entre-sol demandé et îous-sol et tout ce qu'on voudra. La chose bâiie sera inhabitable, il y *a des vices de consiruction, clc. ; et le propriétaire fera un procès à I architecte complaisant, et il ira chercher celui qui Tétait moins comme »ert arbitre. Ne médisons pas trop; il est des clients d'esprit et de s, qui s'adressent à des arehilectes capables, mettent en eux leur •fiance et, le programme arrête, les laissent faire. C'est avec ces clients îl ferait bon tenter quelque chose de raisonnable. Jn hôtel aujourd'hui, tout en présentant des services compliqués, une ie de distributions aulrement détaillées qu'elles ne l'étaient jadis, est jours dans les conditions faites à ce genre d'habitations des Torigine. "^ a une partie réservée aux réceptions, aux rapports avec l'extérieur, ^ autre partie destinée à la vie privée. Si, à certaines occasions, ces ix parties sont mises en relations, dans la vie journalière elles sont

276 f:ntrëtiens sur l'architecture.

parfaitement distincles. 11 y a, au double point de vue du service et d^^ l'économie, avantage à ne les point enchevêtrer Tune dans l'autre. C^^ observera que dans les anciens hôtels les programmes sont, loutd'aborconçus d'après ce principe, plus impérieux aujourd'hui peut-être qu'il l'était autrefois. Soit que l'on divise un hôtel en deux fractions distincl^^ l'une comprenant les appartements de réception, l'autre les logis de® maîtres, soit que Ton consacre un étage au premier de ces services et /es autres au second; c'est, semble-t-il, une condition majeure. Mais il y a toujours inconvénients et difficultés, au point de vue de la constructiorB ^ à établir des pièces relativement petites et des services compliqués su m de grandes pièces. C'est une des raisons qui, probablement, avaier»^ fait disposer, dans les plans d'anciens hôtels, les appartements (L ^ réception au premier étage, et ceux d'habitation à rez-de-chaussée. ^B^ était d'une bonne structure de mettre la bâtisse relativement légère si^ r celle qui pesait davantage, à cause de la multiplicité des divisions Cependant les tuyaux de cheminée, nécessaires à rez-de-chaussée dansdi chambres multipliées, ne sauraient traverser facilement les distribiitioi beaucoup plus larges disposées au-dessus. Puis nos habitudes moJem< s'accommodent mieux à des appartements placés au premier étage qu" -à ceux étabhs a rez-de-chaussée; car bien peu d'hôtels peuvent disposa J de ces vastes cours et jardins qui rendent l'habitation à rez-de-chauss»^ agréable. Il y a donc neuf chances sur dix pour que le programme donr» ^ à l'architecte demande les appartemenis de réceplion à rez-de-chaussé€^ , ceux d'habilation aux étages supérieurs. Nous exigeons, pour les réceptior» s

généralement très- nombreuses de notre temps, — on a tant d'amis,

des pièces larges, faciles d'accès; et ces galeries, tant prisées pendant* les XVI* et xvn' siècles, ne conviennent plus ù nos habitudes. On tient à une circulation facile, à cause du nombre des invités; à ce que le servic^^ puisse se faire sur tous les points, sans traverser des pièces. Ces besoirBS exigent, dès lors, des bâtiments doubles en épaisseur; d'autre part, po«jr l'habitation privée, ces bâtiments très-épais ont de grands inconvénients ils laissent des pièces ou tout au moins des couloirs obscurs et sans aii* 9 ils imposent des orientations nuisibles à la santé, laissant de ces plac^^ perdues que l'on dissimule, dans les projets, sous le titre de dégagements ^ Toutes les fois (|ue vous verrez sur un plan le mot déyagemefit^ défies — vous 1 Ce mot est généralement inscrit sur une surface à laquelle on n^ trouve point un emploi utile. Avec toutes les surfaces occupées \fStr ces dégagements, dans les hôtels de Paris et autres lieux, on logerait é^s centaines de familles, ou Ton rendrait, tout au moins, les logis de c<^ hôtels beaucoup |»ius convenables, si elles étaient sagement utilisées.

mprend donc par cet aperçu sommaire que matériellement, imme d'un hôlel possédant les appartements de réception à laussée, et ceux d'habitation privée aux étages supérieurs, d'assez sérieuses difficultés, puisque la chose portée n'a aucune avec la chose qui porte* non-seulement au point de vue de la on, mais sous le rapport de la structure, ^t pas en étudiant les maisons de Pompéi, qui ne possédaient z-de-chaussée, que nous pourrons résoudre le problème. Ce non plus en copiant l'architecture des derniers siècles, (Miisqu'il

de voir que les plans donnés, figures 2 et ft, ne peuvent à nos besoins présents. C'est donc aux ressources de notre bon

notre raison, que nous devons demander la solution de ce î, en procédant comme nos prédécesseurs ont eu la sagesse 'e; c'est-à-dire en suivant les programmes nouveaux, sans se ^er des formes appliquées à d'autres programmes et dans des is différentes de celles qui nous sont imposées, ue Ton puisse citer, à Paris et en province, bon nombre d'hôtels [uent, de la part des architectes (jui les ont élevés, beaucoup de de soins, l'hôlel moderne est à trouver; et, parmi les meilleurs, onnais pas un dont la construction, se soit affranchie de traditions mtes aujourd'hui, que rien ne nous oblige à respecter et dont la lion même enlève à ces habitations privées le caraclère que époque doit imprimer à ces sortes d'édifices plus encore qu'aux nts publics.

i^u des lemps où l'architecture officielle, effacée, se traînait à la e d'arts affaiblis; mais en ces temps mêmes, l'architecture ]ui n'est pas soumise aux idées étroites d'une administration ou cadémie, imprimait encore son cachet propre a ses conceptions, ôfre était réservé de laisser perdre cette dernière marque ilité. Que les architecles de talent qui n'ambitionnent pas un à l'Institut, ou qui ne tiennent pas à forcer les portes des rations totalement soumises à un corps privilégié, se mettent 'œuvre, et cherchent la solution des problèmes posés aujourd'hui

constructions privées. Ce que nous disons a propos des hôtels, le, comme on le verra tout à Theure, aux maisons de ville et de \e, dont les programmes nécessaires sont loin d'être remplis. Il I vaste champ d'éludés et de travaux à parcourir, et l'on peut issurer que la solution nette et pratique de ces problèmes serait sur moyen de couper court au dévergondage affiché dans la ^Uon de nos édifices publics.

278 E>TRET1ENS SUK l'aRCHITKCTURB.

On formerait ainsi le goût des classes supérieures, tant soit peu oblitéré par la vue des extravagances monumentales dont nous avons couvert nos cités.

Nous nous contenterons de chercher la voie et d'indiquer les moyens de la découvrir, ainsi que nous Tavons fait jusqu'à présent dans c^ Entretiens.

Les Anglais, gens pratiques et qui n'ont pas les scrupules classiqti^^ qui nous sont familiers, mais que nous payons chèrement, ont adopté ^ bien des cas, dans la construction de leurs châteaux et même de quelques hôtels, une disposition qui peut présenter des avantages. C'est uoe grand'salle centrale éclairée par le haut et autour de laquelle viennent se grouper les apparlements et services. C'est le patio de la maison mauresque, couvert.

Mais les Anglais ont, jusqu'à un certain point, conservé ces habitations de communauté dans la maisonnée, dont je parlais tout à l'heure, b domesticité anglaise, comme dans toute société aristocratique, est maintenue dans cet état voisin de la famille qui est la meilleure garantie du bien-être et de la tranquillité intérieurs. La grand'salle centrale, pourvue de galeries ou balcons supérieurs qui établissent les communications avec les appartements privés, est ainsi laissée à la vue de tous les familiers du château ou de l'hôtel. C'est la hall^ la salle^ la cour, le lieu accessible el ouvert à tous. Cela ne peut convenir à nos mœurs françaises; puis ces grands vaisseaux éclairés du haut, sont tristes, rappellent un peu la prison et nous, en gens curieux, nous voulons voir ce qui se passe; et la première idée qui nous vient, lorsqu'on nous met entre quatre murs sans ouvertures sur le dehors à la hauteur de notre œil, c'est de nous en aller au plus vite. La disposition des hôtels anglais, bien qu'elle mérite d'être étudiée et qu'elle puisse fournir certains détails bonsi imiter, ne convient donc pas à nos usages.

Nous n'admettons pas ces contacts avec les familiers. Chez nous, chacun veut être isolé; et il n'est pas de pays où V individualisme [o^^ me passe le mot) se manifeste avec plus d'énergie. Or les arohiteclcs n'ont pas à réformer les mœurs dans ce qu'elles peuvent avoir de mauvais ou d'excessif, mais à y conformer leurs constructions, ou à s'abstenir, si, comme il arrive en certaines circonstances qu'il est inutile de signaler, on prétend leur imposer des programmes dont l'exécution répugnerait a leur conscience.

Nos besoins actuels sont multipliés, compliqués, mesquins, mêine sous certains côtés, et cependant nous prétendons paraître avec faslc dès que nous appelons dans nos hôtels nos amis et connaissances, qui

e sont la plupart du temps que des curieux ou des gens que nous ne oonnaissons que pour les avoir vus une fois dans le monde.

Je le répète, ce n'est pas à rarchitecle à faire à ce sujet des i^eprésentations à ses clients, à s'élever contre ces mœurs bizarres, mais à faire en sorte d y conformer les construclions qui lui sont commandées. La tâche n'est pas facile, j'en tombe d'accord. Mais a-t-on fait beaucoup d'efforts pour la remplir?

Remarquons en passant que ce faste, aussi bien que ces besoins

compliqués de Thabitalion journalière, demandent généralement à être

satisfaits au plus bas prix. On vent paraître, on veut avoir ses aises, mais

on entend que cela ne doit pas coûter trop cher ; autre difficulté. Quand

le terrain est payé 500 francs le mètre, — au bas mol, — et que

la construction revient en moyenne, pour un hôtel, à 1 000 francs le

mètre, il faut épargner et la construction et la place qu'elle occupe. C'est

donc le cas de trouver des distributions dans lesquelles il n'y ait pas

de surfaces perdues, et d'éviter une magnificence extérieure qui n'ajoute

rien au mérite de l'œuvre, mais en revanche prélève de fortes sommes

sur la caisse du client, sans contribuer à son bien-être. Cela se pouvait

faire dans la construction de ces hôtels anciens, très-simples, comme

plan, et dont les distributions naïves ne coûtaient guère à établir; et

encore faut-il observer que les extérieurs de ces anciens hôtels, sauf de

rares exceptions, n'affectent pas une apparence très-riche et ornementée.

Mais aujourd'hui ces splendeurs en façades n'ont réellement pas de

raisons de se montrer et n'intéressent personne. Je me trompe; elles

entretiennent ces haines sourdesqui fomenlent, dans les classes inférieures,

contre la richesse et ceux qui en font si sottement vanité à leur propre

préjudice. Je ne prétends pas qu'il foille, comme les Orientaux, dissimuler

l'expressive richesse intérieure d'un palais, derrière des murs nus et

badigeonnés à la chaux ; mais entre cet excès hypocrite et celte apparence

luxueuse qui ne laisse de trace que dans l'esprit de l'envieux, il y a,

semble-l-il, un jusie milieu à tenir.

Il en est de même de la symétrie dont on doit réprouver l'abus. 11 serait plus ridicule encore de la proscrire systématiquement et de concevoir un plan irrégulier, par amour de l'irrégularité. Quand la teneur d'un programme se prêle à des dispositions symétriques, il y aurait de l'enfantillage à ne pas profiler de ces dispositions; car on ne peut se dissimuler qu'en bien des circonstances, une ordonnance symétrique est une satisfaction pour l'esprit et pour les yeux. Mais faut-îl que l'esprit et les yeux puissent comprendre cette ordonnance sur un édifice public ou privé ; ce qui se produit souvent dans les intérieurs,

mais rarement a l'extérieur, surtout dans des habitations qui, couime les hôtels, ne peuvent être aperçues que par parties et non d'ensemble. Quoi qu'il en soit, il paraîtrait raisonnable de ne jamais sacrifier a la^ symétrie, des besoins, ou plutôt des distributions qui doivent satisfaire à ces besoins. Une mauvaise distribution est une gêne de tous 1^ instants, et la satisfaction que procure une disposition symétrique ^ bientôt oubliée.

11 y a donc, en fait de symétrie, une Juste mesure à tenir; et c^^/j rhomme de talent, qui sait son métier, à trouver cette mesure. Ce qu o/? ne saurait admettre en aucun cas, ce sont ces ordonnances syméiriques de baies sur une façade, que les services intérieurs obligent de couper par des planchers, des cloisons, des linjons d'escaliers. Et les architectes savent si Ion fait abus de ces mensonges, de ces accrocs au bon sens, aux lois les plus élémentaires de notre art !

Il est encore, dans la construction de nos hôtels, une condition importante à laquelle il n'est pas toujours loisible de satisfaire; c'est l'orientation. Dans notre climat tempéré, les deux orientations du nord et du sud présentent des inconvénients sérieux. Chaleur excessive pendant quelques mois, du côté du midi ; froid et absence absolue de soleil, pendant les autres mois, du côté du nord. Mais l'architecte auquel on livre un terrain n'est pas le maître de choisir l'orientation convenable à ses bâtiments, dans une ville où la place est souvent étroite, où les entrées sont commandées par les voies publiques.

C'est le cas cependant de procéder avec adresse et de chercher les combinaisons de plans qui permettent de profiter des avantages et d'éviter les inconvénients de telle ou telle orientation. Si un terrain en profondeur est orienté du nord au sud, il est clair que le bâtiment élevé en travers, entre cour et jardin, par exemple, aura une de ses faces privée de soleil pendant neuf mois de l'année, et Tautre exposée à ses rayons du 1*' janvier au 31 décembre. Les pièces ouvertes sur la première de ces faces seront très-diflîciles à chauffer et malsaines en hiver; celles ouvertes sur la seconde seront inhabitables pendant l'été.

Enfin une dernière observation doit être faite, lorsqu'il s'agit de bâtir un hôtel approprié à nos besoins. Si l'on entend ne plus avoir la domesticité mêlée â la vie journalière, si l'on tient â ce que son service se fasse en ayant avec elle le moins de contact possible, cependant on n'a plus, comme autrefois dans les grandes maisons, un personnel considérable sous la main. Ce personnel est relativement, aujourd'hui, restreint au nombre de serviteurs strictement nécessaires. Il faut donc éviter à ce personnel de trop longs parcours. Lorsqu'on n'en a pas besoin, sa présence est une

gêne, mais si roii^deinande un serviteur, on prétend qu'il se présentera immédiatement pour recevoir les ordres qu'on veut lui donqer. Ces habitudes exigent une concentration facile et rapide du service et des communications spécialement réservées à ce service.

Essayons, sinon de satisfaire entièrement a ce programme, ce qui serait une prétention ridicule, d'indiquer au moins les méthodes à suivre pour le remplir. Pour cela il nous faut avoir recours à des plans; c'est notre langage qui exclut le vague et l'équivoque. Facile est la critique, ardue la mise en œuvre des idées qui semblent, au premier abord, les plus simples et les plus claires.

Aujourd'hui, dans un hôtel, plus rigoureusement encore que par le passé, on demande que les appartements de réception soient distincts de ceux réservés à l'habitation, par cela même qu'on reçoit bon nombre de gens que l'on connaît à peine. Le rez-de-chaussée d'un hôtel doit donc être réservé à ces réceptions, le premier étage à Tliabitation. Mais, puisqu'on reçoit des foules, il faut que les locaux destinés ù les contenir en certaines occasions, soient disposés de telle sorte, que la circulation soit facile, les moyens d'entrer et de sortir aisés ; (|ue les aparté soient possibles, si parmi cette Ibule que l'on introduit chez soi, il se trouve — ainsi que cela arrive habituellement — un noyau de personnes ayant entre elles des rapports plus intimes. Il faut que les hommes puissent trouver un refuge autre que les embrasures des portes, s'ils veulent s'entretenir de leurs intérêts ou affaires. Il faut, si l'on donne à diner, que la salle destinée aux repas soit parfaitemeut séparée des pièces réservées à la réception du soir; car rien n'est plus maussade, pour ceux qui arrivent à neuf ou dix heures, que d'apercevoir les manœuvres de la desserte d'une grande table, ne fiil-ce que du coin de l'œil ; et cependant il faut que la salle à manger soit très-voisine des salons, que Ton puisse passer en un instant del'unedans les autres. Il faut bien d'aulres choses encore : il faut une marquise abritant les voitures, mais il faut aussi que les piétons — car dans une société démocratique on reçoit, avec des personnages à équipages, des gens qui viennent et s'en vont à pied — puissent entrer dans le vestibule sans passer sous le nez des chevaux ; il faut un vestibule fermé où l'on se débarrasse des vêtements de dessus. Il faut, entre ce vestibule et les appartements de réception, un salon où les femmes puissent s'assurer de l'état de leur toilette, où les invités puissent se faire annoncer. 11 faut que ces salles d'introduction soient en communication facile avec les services de toute nature. Il faut une salle d'attente pour les valets auxquels on confie les pardessus et qui doivent aller prévenir les cochers au moment du départ. Il faut un cabinet de toilette pour les femmes dont la parure aurait subi quel-

282 ENTRETIENS SUR l'aRCHITECTURB.

ques avaries. Mais il ne faut pas que de ce premier salon le regard pénètre directement dans les salons de réception, et vice versa. Il ne faut pas qu les invités soient prisonniers dans une partie des salons ouverts et il es bien qu'ils puissent s'échapper quand bon leur semble. Il ne faut pas qu ce bruit de fête, que ces lumières soient appréciables de la voie publique

Pour les appartements privés, que nous supposons placés au premie étage, il faut des escaliers de service en nombre suffisant, outre Tescali d'honneur, pour assurer les communications rapides et faciles des con^ muns et logemenls des gens avec ces appartements. Il faut, indépendai ment des chambres à coucher avec leurs garde-robes et cabinets de to/ lelte, un salon d'attente, une antichambre, unesalleà manger etun salo/ pour la famille et les intimes. Partout du soleil, de l'air, de la lumière, orientations autant favorables que possible, des dégagements faciles qui permettent à chaque habitant de sortir et de rentrer sans attirer l'attention.

Pour les communs, on doit éviter ces cuisines en sous-sol, si malsaines pour ceux qui s'y tiennent et qui ont l'inconvénient de répandre leur odeur dans l'hôtel. Cependant ces cuisines ne doivent pas être trop éloignées des salles à manger. Le service de l'office doit être large, en communication directe et avec les cuisines et avec les salles à manger. Il faut, bien entendu, une cour de service pour les écuries, remises et les cuisines ; de telle sorte qu'on ne voie jamais, dans la cour d'honneur, ni une ^ voiture à laver ni un cheval a panser, ni un marmiton.

Voilà du moinsce qu'il fallait hier dans un hôtel bien conçu. Je ne pas que la forme républicaine (en admettant qu'elle devienne le gouvernement de la France) diminue en rien l'étendue de ce programme ; au con traire, la forme républicaine ne se maintient qu'à la condition d'élever etd conserver de grandes existences individuelles, par conséquent de grand fortunes et ce qu'elles amènent : le luxe, la vie large, les fêtes et récei lions. La république peut instituer et maintenir l'égalité des citoyens d vant la loi, mais elle est contraire à l'égalité des capacités, par conséque ^■rif des biens et de l'influence personnelle ; et c'est pour cela que nous sonr»— mes, aufond, très-peu propresàla république, jusqu'à présent du moiiss. Aux yeux de beaucoup de Français qui se prétendent républicains, la république, c'est l'égalité, non devant la loi — chez nous chacun cherelie à se soustraire à son empire — mais dans la médiocrité; c'est le triomphe de l'envie, qui fatalement conduit au despotisme ; car devant l€ despote, les hautes capacités, les grandes fortunes indépendantes qui en sont la conséquence dans un État réellement civilisé, sont gênantes; on Icss abat, comme Tarquin faisait des têtes de pavots, à la grande joie de \

2S/| ENTRETIENS SUH l'aHCHITECTURE.

Si pour éviter les inconvénienls cjui sont la conséquence d'un gran**

;:;lH3Cal

bâlimentcn travers d'un tcrniin. ce bâliment fût-il double en cpaissftir,

DIX-SEPTIÈME EMTRKTIEN. 285

I prend ladisposiiion d'un pavillon^ il Paul, aucenire, trouver de l'air et ) la lumière ; ce qui ne se peut obtenir qu'au moyen de celle hall niausde el que nos habiludes françaises n'admellronl pas, je Tespère.

Ce sont ces diverses considéralions quionlfait tracer le plan, figure/i, )nt lensemble se compose d'un octogone de 20 mètres de diamètre avec iux ailes obliques sur le jardin, et une troisième aile également oblique ir la cour.

Quelle que soit rorienlalion du terrain, le soleil viendrait ainsi sécher

réchauffer les trois quarts au moins des murs, el en supposant Torienition marquée sur le plan, il n'y aurait pas une seule face qui fût privée e soleil; elles profiteraient de ses rayons tour à tour.

En A, est rentrée d'honneur avec la porterie en a; en b une avant-cour îrmée d'une grille; disposition nécessaire en bien des circonstances, i par exemple les maîtres sont absents ou s'ils ne prétendent recevoir u'à une certaine heure. En B, est une marquise bâtie, pour les voilures, vec entrée centrale dans le vestibule C. Deux autres entrées latérales vec perrons sont disposées en c. Ce vestibule C donne entrée dans m premier salon D et dans deux galeries d; dont Tune, celle de ;auche, communi(|ue à l'escalier d'honneur, et l'autre à un escalier de «rvice, au vestibule de la salle à munger et aux galeries des offices, ious l'escalier d'honneur, en sous-sol, est la salle pour les gens qui itlendenl les invités. Des portes vitrées donnent, du premier salon D, lans les galeries vitrées elles-mêmes, de sorte qu'au moment de la sortie d'une réception, les invités puissent se répandre facilement dans e vestibule C, d'où ils sortent par trois portes dont deux pour les piétons, ]\}\ n'ont pas à redouter la circulation des voilures. Si le premier salon 5'ouvre sur le vestibule par une porte principale d'axe, il donne entrée lans le grand salon central E par deux portes, tant pour éviter les vues iirecles dont il a été plus haut question, que pour permettre aux invités le sortir et d'entrer sans passer par la même issue.

Il arrive habituellement que le maître ou la maîtresse de la maison se liennenl à l'entrée de leurs salons pour recevoir les personnes qui se rendent à une invitation ou font une visite de politesse; or il arrive aussi souvent que l'on n'a que quelques moments à consacrer à ces sortes de visites, et il est très-disgracieux de passer devant le maître ou la maîtresse du logis pour s'en aller, quand on les a salués en entrant, quel(|ues minutes auparavant. Les deux issues évitent cet inconvénient, ou de faire une sorte d'impolitesse ou de rester prisonnier.

Le grand salon ceniral E s'ouvre sur une serre ou jardin d'hiver J, et obliquement, sur deux salons en aile F et G, lesquels s'ouvrent également

286 ENTKKTIBNS »UR L ARCHITECTURE.

sur la serre. Le salon G, plus spécialement destiné aux femmes, e^ terminé par un petit salon g. Le salon F donne sur une galerie av^ deux portes s'ouvrant sur le jardin, et sur un fumoir / dont l'odeur ^ peut pénétrer ainsi dans les appartements. En h, est un cabinet ^ toilette avec garde-robe pour les dames; eni, une disposition analog^ pour les hommes. Ces cabinets peuvent en outre servir d'issue en ^^

d'indisposition, ou pour se rendre dans les appartements supérieurs, soit par le grand escalier, soit par l'escalier de service. Du grand salon E,

du premier salon D, on passe dans la grande salle à manger S, sédant une galerie de service H et des offices à proximité I. La salle commun servant de salle à manger pour les gens, est en 0, la cuisine es dépendances en P. La galerie de service H est entre-solée ; et l'on ive à cet entre-sol et à la galerie du premier étage par Tescalier de ^ice R. Mais nous reviendrons tout à Theure sur cette disposition, our de la cour de service T sont des remises V, écuries X et eriesN.

Montons au premier étage, consacré à l'habitation privée des maîtres, ire 5. L'escalier d'honneur arrive en A à un large palier de plain-pied c une galerie B traversant le logis central el aboutissant à une autre 3rie C, en communication par deux escaliers de service avec les [iinuns. En D est un grand cabinet ou salon situé entre l'escalier onneur el l'escalier de service, destiné au maître. Ce cabinet s'ouvre une terrasse E couvrant le vestibule et les galeries latérales. En F une antichambre, avec petit salon d'attente G, salon H et salle à nger 1 privés, possédant une office J en communication directe avec

Bcalier de service K, qui descend aux cuisines. La galerie B sépare ainsi » appartements, dans lesquels les étrangers peuvent être admis des deux

288 ENTIIETliiNS SUR L ARCHITKCTURR.

chambres L avec leui's cabinets de toilette M et des deux appartemeni, N, pourvus chacun d'une antichambre-salon et d'un cabinet de toilette ^ Au-dessus, en mansardes, sont des logements pour les enfants serviteurs attachés directement à la personne des maîtres. Les comblï»^ figure 6, se disposent, sur ces bàlimenis. de la manière la plus simp^^ et sans combinaisons compliquées. Les pavillons A sont terminés fur des pignons, ce qui permet l'établissement de cheminées sur ces murs pignons et de joiu's éclairant les combles, sans qu'il soit besoin, surceg points, de lucarnes latérales.

La planche XXXIII présente nne vue perspective de cet hôtel, prise vers le nord-est.

Il est nécessaire d'entrer dans quelques détails relativement aoi disiribulions inférieures et au système de construction adopté.

Nous présentons d'abord, figure 7, une coupe du bâtiment conteai* la salle à manger (coupe faite sur la ligne ab de la figure 5], avec les galeries de service. La galerie d'entresol A sert de lingerie et est ainsi proximité de tous les services. Quant à la galerie B de premier étage, elle dégage les appartements destinés à l'usage journalier des maîtres.

DIX-SFPTIÈMË ENTRETIEN. 289

*a1ier d'honneur, ainsi que les escaliers de service, montent jusqu'aux 3les disposés pour recevoir des logements de second ordre, comme !té dit plus haut. Sous les combles des communs, sont établis des Tients pour les gens de service du dehors, palefreniers, cochers,

de cuisine, etc.

race à la manière dont les constructions du bâtiment principal se rebutent et s'épaulent, au peu de longueur des murs de face, eu d à la surface couverte, ce bâtiment principal n'entraînerait pas dans clépenses Irès-considérables. Bien que certains planchers aient une de portée, — celui du salon central â rez-de-chaussée, entre autres, » murs qui les portent sont groupés et reliés de manière à offrir des ts d'appuis très-résistants, sans qu il soit nécessaire de recourir â des sseurs extraordinaires de maçonnerie.

'ailleurs, sur beaucoup de points, et conformément à remploi do K)rts de fer dont il sera question à propos de la construction des jons, on réaliserait de notables économies, si l'on prend pour base stème habituellement adopté aujourd'hui dans ces sortes de bâtiments, ème un peu suranné et peu en rapport avec les ressources que nous nit l'industrie. Car, non contents d'imiter les dehors des derniers les, nos architectes en copient aussi le mode de construction, ce qui fre aucun avantage et ne s'accorde pas avec les besoins compliqués juels il faut satisfaire.

eut-être est-il utile de donner un aperçu sommaire de la dépense 'ccasionnerait la construction de ces bâtiments. a surface couverte par le logis principal, compris le vestibule qui qu'un rez de-chaussée, est de 890 mètres (chiffre rond). En comptant instruction à 1100 francs le mètre, le bâtiment n'ayant qu'un étage 3aves, un rez-de-chaussée et un premier sous comble, on serait e. Donc, pour la construction de ce bâtiment principal, il faut porter

somme de 979 000 francs, soit 980 000 fr,

es bâtiments des communs occupent une surface de

mètres. Ces locaux comportent des caves sous une ie seulement, un rez-de-chaussée et un étage dans combles. En moyenne, ils coûteraient i!|00fr.,au :imum, le mèlre superficiel; ce qui donne un chiffre

i72 000fr., soit 280 000

^our les égouls, pavages, pour les eaux, l'éclairage,

narqnise, soit • 250 000

Total des construclions 1 510 000 fr.

Report. . . 1 510 000 fr, La totalité du terrain, compris le jardin, serait de 5500 mètres environ. En évaluant ce terrain à 500 fr. le mètre, on arrive au chiffre de 2 750 000

Total général ft 260 000 fr.

Le plan de Thôtel donné figures 2 et 3 présente, pour les logis principaux, une surface de 1610 mètres, et pour les bâtiments des communs, une surface de 660 mètres. En raison des façades monumentales adoptées, les grands logis, même sans parler des décorations très-dispendieuses des intérieurs de l'époque, ne coûteraient pas moins à construire que ceux présentés en dernier lieu. La dépense de ces grands logis serait donc de 1 771 000 fr.

Les communs, en les supposant construits d'après les données précédentes, atteindraient le chiffre de. . 264 000

Ajoutant la somme portée plus haut pour les travaux accessoires, soit 250 000

On arrive au total de 2 285 000 fr.

Il semblerait donc que le groupement des locaux d'habitation autour d'un centre, outre qu'il facilite singulièrement le service, utilise mieux les surfaces et conduit ainsi à des économies réelles. On observera que les appartements de réception en enfilade sont fort incommodes, rendent le service impossible et ne peuvent se concilier avec l'habitude, prise de nos jours, de recevoir un grand concours de monde. Ce groupement des locaux facilite encore le chauffage par les calorifères.

Il n'est pas nécessaire d'insister ; l'examen des plans tracés suivant la méthode du groupement, montre les avantages qu'on peut tirer de son application dans la construction des hôtels, grands ou petits. Il semble aussi qu'on pourrait faire une application générale, dans ces sortes de bâtiments, des tracés obliques, polygonaux, et ne pas s'en tenir toujours, lorsque l'on dispose d'un terrain libre, aux tracés d'équerre, qui présentent des locaux d'angle difficiles à éclairer et à distribuer, à moins de perdre des surfaces.

Sans prétendre donner les plans précédents comme un modèle à suivre, en ne les présentant seulement que comme Tapplication d'un système concordant avec nos besoins modernes, il est facile de voir que cette méthode permet de prendre des jours nombreux suivant toutes les orientations et ne laisse pas de places inoccupées. Lorsqu'on ne construisait que des bâtiments simples en profondeur, les retours â

» droits ne présentaient pas d'inconvénients, parce qu'il était toujours I d'ouvrir des jours, au moins d*un côté, pour éclairer des pièces çle; mais cette facilité n'existe pas si l'on adopte des bâtiments doubles

paisseur. Un tracé géométrique rend comple de cette difficulté. Soit, '6 8, en A, un bâtiment simple en profondeur. Si la pièce a ne peut

29*2 ENTRETIENS SUU l'aRCHITECTURE.

prendre des jours dans Tangle rentrant 6, elle en prend du côté c ^^ Tangle saillant; mais si un bâtiment B, double en profondeur, ^^ retourné d'équerre, il sera difficile d'éclairer la surface /. Alors il fan// que cette pièce /, pour trouver des jours, empiète sur les murs de face de Tangle rentrant; c'est-à-dire ait sa limite en ff ou en h. Encore, la surface / ne sera-t-elle qu'imparfaitement aérée ou éclairée. Mais si l'on adopte le tracé géométrique C, les trois pièces i, k, l seront toutes parfaitement claires. Les pans coupés, les tracés polygonaux peuvent donc offrir de grandes ressources dans la construction des bâtiments doubles en épaisseur, et l'on se demande pourquoi ils ne sont pas plus fréquemment adoptés. Il y a aussi les pavillons d'angle (voir en D) qui, pour les bâtiments doubles, présentent des avantages dont les architectes du xvn* siècle ont souvent su profiler.

Ces pavillons, saillants dans les angles rentrants, donnent encore des motifs d'architecture d'un heureux effet, ils sont très-favorables au placement des escaliers, des vestibules ou pièces accessoires. Pour bâtir des hôtels dans des dimensions modestes, on ne dispose pas, généralemeni, de vastes terrains; l'architecte est limité dans un espace relativement étroit, bordé de propriétés voisines. Il faut s'appuyer aux murs mitoyens, tout en laissant, — si Ton veut avoir un jardin, - Tespace nécessaire pour passer de la cour dans ce jardin. Dans ce cas, le vestibule et Pescalier d'angle donnent la distribution la plus avantageuse.

En supposant un terrain de 25 à 30 mètres de largeur sur la voie publique, ce qui ne donne, pour construire un hôtel, qu'un espace étroit, on ne peut songer à établir des entrées d'axe et des dispositions monumentales. Force est de s'appuyer aux murs mitoyens. La disposition la plus favorable est alors celle que présente le plan, figure 9. Coinmeil est essentiel de conserver une cour de service, indépendamment decdlc réservée aux maîtres, il est bon alors de placer là porte cochère suric côté en A, pour faciliter l'entrée des voilures sous la marquise B.Ga voilures peuvent sortir par le passage C, à travers la cour D de service. Le vestibule placé en E, dans l'angle rentrant, donne entrée dansks salons F et G. L'escalier d'honneur s'ouvre sous ce vestibule. La sallei manger est alors en H, à proximité des offices 1 et cuisines J. Les remises, écuries et la porterie flanquent, en K, la cour de service. Du vestibule, par des portiques ou galeries vitrées L, les serviteurs se transportent facilement sur tous les points. Ces portiques n'occupent pas la hauteiff totale du rez-de-chaussée, afin de trouver de l'air et de la lumière directe au-dessus de leur couverture, pour les pièces de service en aile. On a perdu, je ne sais pourquoi, l'habitude de construire ces sortes de

les bas, si commodes pour le service, dans les habilaiions privées, trouve pas cela suffisamment monumenlal, probablement-, car âcrifions beaucoup an monumental. Mais dans les hôtels, jusqu'au du xvh' siècle, on les considérait comme utiles et l'on ne se privait m élever lorsque les besoins le commandaient.

) l'influence de traditions fort belles à certains égards, mais qui cordent pas avec nos habitudes sur beaucoup de points, nous nous s, dans nos constructions particulières, de nombreuses ressources lus pourrions trouver en dehors de ces traditions et surtout en >ropre jugement. A chaque pas, dans nos hôtels el même dans nos is, nous nous heurtons à des difficultés résultant de ce défaut de dance entre ces traditions et nos besoins journaliers. Alors, on use ilerfuges, l'iirchitccture n'y gagne rien et les habitants y perdent lup d'avantages dont ils pourraient profiter. La manie de la ■ie, quand même ; le désir de rappeler les arts des deux derniers , nous ohligcnl n loiliirer les programmes imposés par nos mœurs, entre dans les délails de nos constructions privées, il est facUe nstater les efforts, souvent infruclueux, auxquels les areïiilecles

29/1 ENTRETIENS SUR l'aRGHITEGTURE.

s'astreignent pour concilier ces programmes avec des formes nées d'autres besoins ou d'autres habitudes ou d'autres goûts. La complicaiion infinie des besoins actuels devrait cependant laisser son empreinte sur les édifices consacrés, avant tout, à la satisfaction de ces besoins. Envelopper Vorganisnie très-complexe d'une habitation de notre temps, d'une architecture faite en vue de satisfaire à des besoins relativement simples, c'est faire un anachronisme et créer des dispositions que réprouve le bon sens, et par conséquent le bon goût.

Avec l'enseignement qui nous est donné à l'école des Beaux-Arts, avec notre longue et triste habitude de ne point raisonner et de faire ce que fait le devancier ou le voisin, nous n'arriverons pas du premier coupé appliquer une architecture convenable à notre état de civilisation ; mais encore, faudrait-il commencer. L'occasion est propice, puisque la société ancienne tombe en morceaux que personne ne semble vouloir ramasser, tant, faut-il le croire, ils paraissent vermoulus. Au milieu de ce désarroi, les architectes seront-ils les derniers à chercher le chemin le plus court pour s'y soustraire? S'ils ne le font ou ne le peuvent faire, les ingénieurs, moins entichés de traditions, plus soucieux de suivre les conséquences d'un raisonnement, des constructeurs-entrepreneurs le feront, et les architectes passeront au rôle de décorateurs ; et encore ! Il y a longtemps que nous avons prévu ce résultat, et les circonstances ne font chaque jour que le rendre plus immédiat.

Si les architectes ne veulent pas plus que par le passé étudier et cher* cher à résoudre les questions de détail qui s'offrent chaque jour aux constructeurs ; s'ils continuent à faire passer avant toute autre considéra tion une certaine apparence monumentale, fort contestable d'ailleurs au point de vue du goût, adoptée par une demi-douzaine d'artistes qui tiennent Técole sous leur main et n'admettent pas que Ton enseigne ce qu'ils igorent; s'ils continuent à professer un dédain inexplicable pour toutoe qui est examen et critique sérieuse, un respect tout aussi peu explicable pour des œuvres qui ne soutiennent ni l'examen ni la critique sérieuse, derrière ces architectes se forme un bataillon de jeunes ingénieurs qui n'auront pas grand'peine à convaincre le public et les administrations mêmes, si dévouées aux routines à cette heure, de l'insuffisance des vieilles méthodes, du gaspillage des deniers publics sous prétexte d'oeuvres d'art. Alors le titre d'architecte risquera fort de ne plus désigner un a^ tiste praticien, constructeur savant, soucieux des intérêts qui lui sont confiés.

Je ne verrais nul inconvénient pour le public à ce que le titre disparût, si la chose passe en d'autres mains, et il importe assez peu à ce public

que i'archilecture sage, raisonnée, expression de nos besoins et de nos ressources industrielles, soit faite par des gens qui portent le litre d'ingénieur ou celui d'archilecte, pourvu qu'elle soit. Mais il est possible que cerlains de nos confrères ne considèrent pas celte substitution d'un œil indifférent ; dès lors ils agiront prudemment, au lieu de passer leurs loisirs à maudire Tesprit envahissant des ingénieurs, s'ils donnent à leurs élèves une instruction sérieuse et pratique, s'ils développent leur jugement par l'habitude de raisonner sur toutes les questions qui louchent à la pratique de notre art.

Ne serait-il pas opportun de s'occuper d'améliorer quantité de procédés de constructions vicieux ou tout au moins surannés? N'y-a-t-ii pas des problèmes difficiles à résoudre chaque jour dans la structure de nos habitations privées, et dont la solution l'emporte de beaucoup sur la préférence à donner aux styles appartenant aux règnes de Louis XIV, de Louis XV et même de Louis XVI ?

Les constructions de ces habitations qui doivent satisfaire au comfort moderne, ù des besoins d'économie de plus en plus impérieux, sont destinées à subir des modifications importantes. Les planchers en fer d'une grande portée et destinés à soutenir des cloisons, sont à trouver ; les moyens actuellement en usage sont barbares. Ces planchers conservent une sonorité insupportable, leurs prises dans les murs sont grossières. Les cloisons légères d'une grande surface ne sont pas construites d'une façon moins barbare que les planchers. Les systèmes de chauffage et d'aération sont déplorablement conçus et plus déplorablement exécutés, après coup, et sans que les dispositions les plus nécessaires soient prises pendant la construclion. Le mode de fermeture des fenêtres est défectueux, surtout pour les baies hautes et larges. Dans les intérieurs, la décoration archi tectonique vient s'appliquer comme une œuvre de tapisserie sans rapports avec la structure, la dissimulant au lieu d'en profiter. Le fer si utile, qui permet l'emploi de moyens économiques, qui présente toute sécurité, qui épargne la place, est mis en œ»uvre comme une sorte de procédé honteicc dont on n'oserait faire montre. On le cache, on le dissimule, on l'enveloppe sous des apparences opposées à ses excellentes propriétés. Le bois de menuiserie est de plus en plus rare, on ne peut plusse le procurer sec, il arrivera un moment prochain où il manquera. Les architectes paraissent-ils s'en préoccuper? Point ; plus que jamais ils adoptent des combinaisons d'ouvrages de menuiserie qui gaspillent le bois, comme si Ton en avait à profusion, pour imiter des boiseries d'une époque oii on la faisait d'ailleurs assez mal. L'occasion cependant serait opportune pour remplacer, en maintes circonstances, le bois par du fer. Mais il

faudrait chercher, étudier, faire demain autrement que la veille, autr^ ment que son voisin ; lutter contre Tesprit étroit et timide des client.^ Tesprit de routine des entrepreneurs. On préfère suivre l'ornière.

Nous le savons cependant i" Tornière fait verser !

L'ignorance, Tinfatuation qui en est la conséquence immédiate, c^^ ceux qui prétendaient diriger le pays et auxquels le pays avait confié iam pouvoir, nous ont précipités dans une série de misères et d'humilialioos dont on n'entrevoit pas la fin. Notre bel art français si raisonné, si vrai, si original, si bien empreintde nos mœurs et de notre génie, devra-t-il aussi périr entre les mains des incapables, et n'aurons-nous pas l'énergie deréagir, avant l'heure de la chute, contre le règne de l'impuissance routinière? Faudra-t-il que pièce a pièce nous voyions tomber notre honneur national, noire influence en Europe, notre valeur militaire, notre prépondérance dans le domaine des choses de l'intelligence, parce que nous n'aurons pas su à temps sortir de l'apathie où nous a plongés la longue habitude de ne plus raisonner et de croire que le sentimmt remplace l'étude et l'observation?

Nous faisons de Tarchitecture de sentiment, comme nous avons fait de

la politique de sentiment, la guerre de sentiment Il faudrait songera

faire intervenir en tout ceci la froide raison, le bon sens pratique, l'étude des nécessités du temps, des perfectionnements fournis par l'induslric, des moyens économiques, des questions d'hygiène et de salubrité.

Dans nos habitations, la plupart des dispositions de chauflage, celles relatives aux eaux, à l'éclairage par le gaz, sont prises après coup, lorsque la bâtisse est élevée. Alors on fait passer des tuyaux comme on |)eut, à travers les murs et planchers. Les fumistes qui établissent les conduites de chaleur pour le service des calorifères, percent des trous et font des tranchées sans se soucier trop de la solidité des constructions. Puis vieBnent les plombiers, les gaziers, qui s'arrangent comme ils peuvent. Quant à la ventilation des salles de réunion, on ne s'en préoccupe pas ; aossi n'est-il pas une salle a Paris où l'on n'étouffe bientôt, un jour de réception, au milieu d'une atmosphère viciée par l'air chaud sortant des calorifères, par les lumières, l'absorption d'oxygène et le dégagement de gaz acide carbonique. Cependant il serait plus important de songer à satisfaireàœs détails que de peindre des plafonds en style équivoque et de poser des chambranles de cheminée et des panneaux plus ou moins bien imités sur ceux des petits appartements de Marie-Antoinette.

Puisque nos habitudes veulent que nous entassions dans nos salonsplus de monde qu'ils n'en peuvent contenir, il faudrait penser à faire respirer ces foules. Jadis, les appartements étaient très-spacieux, assez médiocre-

ment clos, peu éclairés; on n'avait pas adopté le chauffage par les calorifères et l'on ne recevait qu'un nombre relativement peu considérable de personnes à la fois. Nos pères n*aimaient pas les cohues; nous nous sommes pris de passion pour cette forme de passer les soirées ; il n'appartient pas aux architectes de changer ces habitudes, ils doivent au contraire y conformer leurs dispositions.

Or, jusqu'à présent, le seul moyen de ventilation adopté pour les salons de réception, consiste à ouvrir les fenêtres, ou partie des fenêtres, c'està-dire des vasistas. Excellent procédé pour donner des fluxions de poitrine ou tout au moins des rhumes. Ainsi, sur les épaules nues des femmes, sur les crânes découverts des hommes, tombent des douches d'air froid, tandis qu'à deux pas de la projection de cette douche, on est plongé dans un bain de vapeur méphitique à la température de 30 degrés. Je sais bien qu'on répare ou qu'on croit réparer les dommages exercés à l'organisme humain par ce régime, en allant passer une saison aux bains de mer ou aux eaux, mais neserait-il pas plus naturel, plus juste, d'éviter ce dommage ?

Ainsi la vie mondaine consiste à s'empoisonner pendant trois mois d'hiver, pour se donner la satisfaction d'aller prendre un contre-poison pendant la belle saison. Ce n'est pas ainsi qu'on fait des races robustes au physique, et par suite, énergiques au moral.

La ventilation des salons de réception, dans nos hôtels, est donc une des graves questions à résoudre ; et comme cette question est l'objet de nombreuses recherches, donne lieu à des systèmes fort différents les uns des autres, il paraîtrait que les architectes devraient s'en préoccuper avec un peu plus d'attention. S'ils ont, après cela, du temps de reste, ils pourront s'attacher à reproduire tel ou tel si vie qu'il leur plaira d'adopter ou qui sera du goût de leurs clients.

La première condition est de respirer à l'aise, et des gens qui étouffent ne sont guère sensibles aux charmes d'une boiserie coquette ou d'un ciel diaphane peint sur un plafond ; quelques n^ètres cubes d'air pur feraient mieux leur affaire.

Nos maisons à location sont, relativement à ces hôtels, en progrès sur les habitations équivalentes des derniers siècles. Plus saines, mieux distribuées, mieux bâties, passablement appropriées aux besoins présents, elles ont subi la loi de la nécessité. L'intérêt est un mobile puissant, et le propriétaire d'une maison bien conçue acquiert sur celui qui possède une bâtisse incommode un avantage tel, qu'il s'est établi bientôt un maximum dans le bien qui, s'il n'atteint pas la perfection, s'en approche évidemnnent. Est-ce à dire qu'il n'y ait plus rien à tenter, rien de plus à faire ?

Non, certes. Conslatons d'abord un fait qui, pour Paris du nnoins, est de I^^ plus haute gravité, puisqu'il touche par un côté à sa prospérité.

Les percements prodigieux opérés à travers la capitale sous le dcrni^^ empire, ont développé à l'excès la spéculation sur les constructions à 1^^ cations. Les spéculateurs qui ont profilé des premiers percements et (^ plus nécessaires, tels que la rue de Rivoli, le boulevard de Sébasto^/ ont réalisé des bénéfices considérables; mais sur ces voies centrales, ii^. versant des quarliers populeux et commerçants, si cher que fût achète'/? terrain, les spéculateurs n'avaient à faire autre chose que de construire des maisons pour la clientèle de ces quartiers qui ne pouvait se déplacer et qui, par conséquent, certaine de faire ses affaires, louait relativement à des prix élevés, et surtout louait avec baux à longs termes. Sur ces voies, le commerce envahit quelquefois jusqu'aux derniers étages des maisons, et le commerce est, dans une ville comme Paris, le personnel qui accepte les loyers les plus élevés, parce que le loyer élevé est une des conditions des bénéfices. Un négociant réalise 5000 fr. de bénéfice par mois en payant 24 000 fr. de loyer par an, et ne réaliserait que 1000 fr. de bénéfice s'il ne payait que 6000 fr. par an. C'est une question de place, de quartier, de centre d'affaires. Mais quand les percements se sont étendus sur des parties de la ville qui ne présentaient pas ces avantages commerciaux, quand des boulevards neufs ont été ouverts du côté de l'ouest, par exem[)le, les conditions pour le spéculateur étaient tout autres. Il n'en payait pas moins le terrain très-cher et la construction lui revenait au même prix, au moins, que dans les quartiers populeux. Ne pouvant plus trouvera rez-de-chaussée des prix de location énormes relativement à la surface occupée, il devait compter sur la location d'appartements somptueux aux étages inférieurs. Cela allait bien dans les premiers moments. Ces quartiers sont beaux, à proximité des Champs-

Elysées, des Tuileries, du bois de Boulogne. Ces magnifiques appartements étaient promptement retenus et occupés. Mais si riche que soilh population delà ville de Paris, les personnes qui peuvent mettre 2ft,000fr. à la location d'un appartement sont en nombre limité; or, ce nombre pourvu de locaux, il ne s'est plus trouvé personne pour occuper ceux qoc la spéculation ne cessait d'offrir. D'ailleurs beaucoup pensaient qu*il vaut mieux se faire bâtir un petit hôtel qui, terrain compris, coûte 500 000 fr., que de payer l'intérêt de cette somme sans en posséder le capital. Aussi est-ce à dater de ce moment qu'on a vu bâtir, à Paris, quantité de petits hôtels et que se sont garnis les terrains autrefois inoccupés de Chaillot, de la Muette, de Neuilly, de Passy, d'Auteuil, etc. L'habitude de posséder un hôtel ou même une petite habitation, a ainsi pénétré peu â peu jusqu'aux

forlunes médiocres. Tous ceux qui pouvaient disposer d'un capital, préféraient l'employer à se faire bâtir une demeure plutôt que d'employer l'intérêt de ce capital à la location d'un appartement dans une maison banale.

Ainsi, plus les spéculateurs élevaient de maisons à location dont ils étaient forcés de maintenir les loyers élevés, puisque le terrain et la bâtisse leur coulaient en moyenne 1 500 fr. le mètre, et moins ils trouvaient des locataires disposés à occuper ces demeures; V parce que tous ceux qui pouvaient mettre de 6000 à 24000 fr. à leur loyer, étaient déjà pourvus; 2* parce que beaucoup considérant la cherté des loyers, préféraient se les payer à eux-mêmes, c'est-à-dire affecter un capital à la construction d'une habitation qui leur restait et dont ils pourraient toujours échanger la valeur contre ce capital.

La situation qui est faite au pays, et â Paris en particulier, depuis la guerre funeste de 1870-1871, n'est pas de nature à améliorer la position des spéculateurs sur les constructions â location dans les quartiers riches. De ce jour, ces propriétés sont frappées d'une dépréciation considérable, et il est même difficile de prévoir ce qu'il adviendra de ces longues séries de bâtisses inoccupées ou louées éventuellement â des étrangers, à Paris et dans les grandes villes.

Ces considérations ne sortent pas de notre sujet ; elles nous amènent â celte conclusion, savoir : que les habitudes parisiennes relatives au mode d'habitation, se modifient et tendront très-probablement à se modifier de jour en jour davantage.

L'individu, la famille, voudront s'isoler de plus en plus. Sauf dans les quartiers commerçants, dans les centres d'affaires, la grande maison à location n'aura plus de raison d être, parce qu'elle trouvera de moins en moins des locataires. Celui qui a pris l'habitude de vivre chez lui, dans sa maison, sans avoir une somme à débourser à l'expiration de chaque trimestre, sans avoir à craindre un congé ou une demande d'augmentation, sans avoir à subir quelquefois des voisinages fâcheux, sans être à la discrétion d'un concierge hargneux, ne peut plus rentrer dans une maison à location. Il préfère sortir de l'enceinte de Paris, et vivre dans une des communes environnantes, quitte a venir chaque jour dans la capitale pour ses affaires.

C'est ainsi que l'abus des percements destinés à rendre Paris plus habitable, plus sain, plus beau, aura pour résultat de modifier les mœurs du Parisien et de faire que certains des derniers quartiers élevés à grands frais, resteront inhabités ou au moins, éventuellement habités. Par suite, ces quartiers dans lesquels il reste encore beaucoup de terrains vides de

300 ENTRETIENS SLR l'aRCHITECTURE.

constructions, verront décroître sensiblement la valeur factice donnée i ces terrains, et lorsque celle valeur sera descendue assez bas pour être la portée des fortunes médiocres, ce ne seront plus des maisons de pier

à cinq étages que Ton bâtira dans ces quartiers, mais de petites maiso^^ propres à contenir une ou deux familles.

Cet avenir paraît prochain, à moins d'une décadence complète d^ y^ grande ville. C'est un avenir souhaitable ; les mœurs y gagneront, la ^7^ parisienne s'en ressentira en bien. La société modèle, parfaite, seraitce/A» où la grande majorité des membres serait propriétaire, aurait Tamourdu chez soi, d'où résulte Tamour de la famille, du travail, le choix entre ses amis, l'oubli des distractions futiles ou malsaines.

Voilà donc un programme nouveau et très-désirable, qui s'imposera peutêtre prochainement aux architectes. Des essais ont déjà été tentés en ce sens, et l'on pourrait citer un certain nombre de jolies maisons de simple ^^ et modeste apparence, qui bâties dans les quartiers éloignés, à l'ouest de Paris, abritent des fortunes médiocres, des familles tranquilles, qui pour jamais ont dit adieu aux spectacles et aux raouts, et s'occupent de l'éducation de leurs enfants ; où le travail régulier fait régner le calme et la bonne humeur. Mais ce programme nouveau est à faire.

Ces maisons no sauraient être un diminutif de l'hôtel ; elles devront modeler sur ces habitudes qui sont encore indécises, mais qui se manife^^ teront bientôt, faut-il du moins l'espérer. Car c'est un fait curieux, s observer chez nous, que la classe moyenne, force vitale de toute socié moderne, n'a pas une allure et des mœurs qui lui appartiennent en prop Ce n'est plus la bourgeoisie d'autrefois ; elle s'est attachée, en ces demie temps, à imiter du mieux qu'elle pouvait les dehors d'une aristocrati d'argent et a sacrifié à la vanité avant de songer au bien-être intérieur. O voit bon nombre de ces petites maisons, bâties dans les quartiers éloigna de la partie occidentale de Paris, dont 4es plans reproduisent en minia ture les plans de demeures somptueuses.

On ne trouve rien de pareil en Angleterre, en Allemagne, où les mai sons destinées à abriter des familles modestes dans leurs habitudes, pa suite d'un état de fortune médiocre, sont réellement appropriées à la posi tion sociale de leurs propriétaires. Il est évident que les architectes 11 peuvent entrer dans ces considérations d'un ordre moral, lorsqu'un clien vient leur demander de construire une habitation pour son usage personnel ; cependant, en bien des circonstances, leur jugement, des obsena lions sensées, ne seraient pas sans exercer une certoine influence surce clients. Sans avoir la prétention de se poser en redresseurdemœurs, cequ serait du dernier ridicule, l'architecte pcutprésenter d'une manière sédui

santé les résultats de ses observations sur les avantages de telle ou telle disposition; mais faut-il qu'il ait fait ces observations par devers lui, îu'il ait assez de jugement et d'esprit pour les développer en temps opportun et qu'il ne se considère pas comme un complaisant soumis aux ■antaisies d'un client, mais comme un conseil et un guide pour Tempcîher de tomber dans des écarts préjudiciables à ses propres intérêts. Les irchitecles ont malheureusement compris autrement leur rôle depuis longtemps, et Ton ne saurait s'en étonner lorsque les exemples d'indépendance et de dignité de caractère ne partaient pas d'en haut, tant s'en faut. 11 n'y a pas d'espoir de modifier ces habitudes chez les hommes qui s'y sont longuement façonnés. 1 /asservissement laisse dans les esprits une trace indélébile ; aussi est-ce aux générations qui s'élèvent, à la jeunesse que s'adressent ces appréciations. C'est à elle qu'il appartient de ressaisir, par la rectitude du jugement et la fermeté de caractère, les véritables fondions de l'architecte, lesquelles consistent à éclairer les clients plutôt qu'à obéir à leurs moindres caprices.

ÛO

SUR I;ARCHITECTURE privée (suite)

Le changement qui se produit dans les habitudes des grandes villes et ^Dlamment à Paris, par suite de l'excessive cherté des loyers et du goût ïcplus en plus marqué des habitants pour les demeures privées, doit -Dgager les architectes à chercher les moyens les plus propres à satisfaire i ce goût.

L'économie dans h manière de construire est évidemment l'une des iremières conditions imposées par ce nouveau programme. Or, nous ivons pour habitude, en France, de construire généralement d'une façon rop dispendieuse. Pnr suite de la division des fortunes patrimoniales et Ju changement rapide des mœurs, les constructions privées ne doivent )as être bâties de manière à durer plusieurs siècles. Une durée de cent ins est déjà bien longue, car dans l'espace d'un siècle, une maison l'habitation est destinée à changer cinq ou six fois de maître, et à 'expiration de cette période, les dispositions intérieures ne peuvent çuère convenir aux générations nouvelles sans subir des modifications mportanles, qui équivalent souvent à une reconstruction totale.

Le but à atteindre, pour les architectes, serait la construction de [liaisons représentant des loyers de 4 à 12 000 francs, c'est-à-dire, un capital de 80 à2/i0 000 francs. Au prix qu'ont atteint les terrains dans les grandes villes, le problème est difficile à résoudre. Aussi n'est-ce pas dans les quartiers populeux et commerçants que ces constructions peuvent être élevées, mais sur les limites des grandes cités. Le jour où Ton aura décidé la suppression des malencontreux remparts de Paris, — jour prochain, il faut l'espérer, — on trouvera sur la zone extrême de

30/| ENTRETIENS SUR l'aRGHITECTURE.

la capilalc, des terrains qui se prêteront à rétablissement très-désira^ de ces constrnclions, parce qu'ils seront nécessairement cédés à bas pr^ Sur une surface de 200 mètres, on peut balir une petite maison a -^,^ une cour ou jardinet pour une famille. En supposant le mètre à 50 frar^^ le capital engagé pour Tacquisilion de ce terrain n'est que de 10 OOO ^j. Or, pour 60 000 ou 70 000 francs au plus, une maison convenabfea rhabitalion d'une famille nombreuse peut être élevée. En effet, 100 mètres superficiels de constructions à 600 francs le mètre, donnent 60 000 fr., et pour cette somme de 600 francs le mètre superficiel, il n'est pas malaisé d'élever une maison avec caves, rez-de-chaussée, deux étages et un étage de comble, si l'on se renferme dans les conditions d'une économie bien entendue, et si Ton ne sacrifie pas à la vanité.

Mais il est encore peu de familles qui puissent mettre de 3 à 4000 fr. par an à leur loyer ou affecter un capital de 60 à 80 000 francs à cette destination. C'est le cas alors d'avoir recours aux spéculateurs qui, sur des terrains assez vastes, élèveraient des bâtiments pouvant être divisés et dont chaque division, du haut en bas, serait cédée à une famille qui en payerait la valeur soit par l'affectation d'un capital, soit par voie d'amortissement en un certain nombre d'années. A Londres, on procède de cette façon ou par baux emphytéotiques, c'est-à-dire que les terrains sur lesquels les fimiilles élèvent des maisons, ne leur sont cédés que pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans, moyennant un prix une fois payé ou par location. Ces usages ne sont pas entrés dans nos mœurs, ce qui est d'autant plus étrange que nous sommes le pays de l'Europe oiîles fortunes, aussi bien que les institutions, sont le moins stables. Nous aimons la perpétuité, en théorie du moins, mais dans la pratique, nous sommes payés cependant pour n'y pas croire. Quand un père de famille, de notre temps, a assuré un toit à ses enfants et petits-enfants pour une durée de cent ans, il peut, en conscience, dormir tranquille. Il y aurait donc, à ce point de vue, quelque chose à tenter sur les terrains qui, probablement, vont devenir disponibles sur la zone des fortifications de Paris et sur ceux qui, en assez grand nombre, n'ont pas été envahis par les constructions depuis l'annexion.

De bons esprits pensent, non sans apparence de fondement, que l'aspect des locaux a une infiuence sur les mœurs des habitants. Si cette observation est juste, il faut convenir que rien n'est mieux fait pour démoraliser une population, que ces grandes maisons à loyers dans lesquelles la personnalité de l'individu s'efface et où il n'est guère possible d'admettre l'amour du foyer; par conséquent, les avantages qui en découlent. Chaque locataire de ces maisons uniformes d'aspect, d'étages,

DIX-HUITIÈMB ENTRETIEN. 305

esl un passant qui ne saurait s'attacher à ces murs dans lesquels il demeurera quelques mois ou quelques années, qui auront vu d'autres habitants avant lui et en verront d'autres après. Comment s'attacher à ces murailles banales, à ces intérieurs qui ne participent en rien du goût ie celui qui les occupe? La maison privée, au contraire, si modeste [ju'elle soit, porte toujours Tempreinte des habitudes de son propriétaire. 3i comme à Londres, ces maisons présentent extérieurement un aspect imiforme, intérieurement elles modifient leurs distributions en raison les goùls, des mœurs de chacun de ceux qui les possèdent et y installent leur famille. Or, il est dans la nature humaine de s'attacher aux objets [jui reflètent quelque chose de la personnalité. L'homme se prend toujours l'affection pour ce qu'il croit avoir créé, et cette affection, quand elle s'attache au foyer domestique, esl saine. On ne saurait donc, à mon avis, trop favoriser la tendance d'une partie notable du public à abandonner les maisons à locations pour les habitations privées, et il dépend jusqu'à un certain point des architectes d'aider à cette évolution dans les fnœui*s, en étudiant les moyens les plus économiques, propres à permettre lux fortunes médiocres de s'installer dans des habitations privées.

Un assez grand nombre d'usiniers, en France, ont construit des habitations pour les ouvriers qu'ils emploient. Ces habitations, séparées par lots, peuvent devenir la propriété de ces ouvriers par voie l'amortissement. Eh bien, les habitudes de régularité, d'ordre, d'honnêteté, se répandent promptement dans ces sortes de colonies; et il est pare que ces agglomérations ouvrières se livrent aux excès si fréquents lans les centres où ce système n'a pas été appliqué.

Ce qui est efficace pour la classe ouvrière, l'est également pour les [fiasses plus élevées par l'éducation, la position de fortune ou la nature les occupations.

De l'amour du foyer découle l'amour du travail, de l'ordre et d'une «ige économie. Il faut donc faire aimer le foyer, le rendre possible au )lus grand nombre et s'évertuer à résoudre ce problème. L'architecte le saurait s'imposer une plus noble tâche. Elle est plus difficile à remplir tn France qu'elle ne l'est en Angleterre ou en Allemagne, parce que nos 'eux se sont habitués depuis longtemps aux apparences d'un faux luxe :l que beaucoup d'honnêtes gens ne se croient dignement logés, — ussent-ils entassés, — que derrière des murs de pierre, ornés de ànfreluches, et que si le petit salon qu'ils occupent, se couvre de dorures.

Dans nos maisons à location, il n'est pas possible de prendre des lispositions spéciales, puisque les appartements qui les composent doivent également convenir à tous, c'est-à-dire à personne en particulier. Ainsi,

306 ENTRETIENS SUR l\rCH1TECTURE.

invariablement, ces appartemenis se composent d'une antichambre, ^ salon, d'une salle à manger, d'une cuisine avec office et de cham2>/^ à coucher avec ou sans cabinets de toilette. De cabinets d'étude oi/rf^ travail il n'en est jamais question. Tous ces locaux semblent desd'nfô à des fonctionnaires qui passent leur journée hors de chez eux, dans les bureaux ou offices auxquels ils doivent leur temps. Si un homme d'af&ires, un avocat, un médecin, un notaire, un banquier, un architecte, un ingénieur, un industriel loue un de ces logements, il est obligé de prendre une ou plusieurs des pièces que nous venons d'énumérer pour en faire son cabinet de travail, de consultation et les annexes. Rien n'est disposé pour ces services qui viennent habituellement s'enchevêtrer dans les pièces réservées à la famille. De là une gêne et des inconvénients journaliers, qui rendent souvent l'existence de l'intérieur intolérable. Aussi le maître et la maîtresse de la maison n'ont-ils qu'une préoccupation: celle de se soustraire le plus souvent possible à ces inconvénients et a cette gêne. Si les locaux occupés étaient disposés en i*aison des besoins des habitants, ceux-ci trouveraient plus de charme à rester chez eux. Or, ces dispositions spéciales ne peuvent être prises que dans des constructions conçues pour l'objet, et la maison à location, telle que nous l'entendons, ne se prête pas à ces dispositions spéciales.

Si l'on conduisait un homme complètement étranger à nos usages, visiter tous nos appartements à loyer, cet homme demanderait évidemment où et quand les habitants de ces demeures se livrent au travail. Et de fait, rien n'est prévu dans ces locaux pour satisfaire à cette nécessité absolue du travail pour le plus grand nombre cependant.

L'uniformité et la régulai ité des voies nouvelles ont produit l'uniformité des maisons, et, comme conséquence, l'uniformité des distributions intérieures; et quand il faut trouver un local dans lequel il soit possible de ménager un cabinet de travail, c'est encore dans les vieilles maisons qu'on aura une chance de rencontrer le nécessaire.

En ces derniers temps, on a fait beaucoup pour le citadin qui se promène et vaque à ses affaires, mais on lui a rendu le chez lui impossible. Il y vit à l'étroit, et ne pouvant se livrer à aucun labeur, il prend son intérieur en dégoût, passe le temps qu'il ne consacre pas aux occupations de son état, au cercle ou au café.

En rendant la maison privée accessible aux fortunes médiocres, les architectes résoudraient une des questions posées par les nécessités de notre temps; lesquelles en soulèvent chaque jour dont la gravité est de de plus en plus apparente pour les esprits sérieux, mais aussi qœ l'enseignement officiel semble dédaigner de plus en plus.

La maison privée, pour peu qu'elle échappe aux règlements relatifs aux alignements, aux saillies, — règlements sur lesquels il y aurait d'ailleurs tant à dire, — ce qui esl possible, puisqu'elle peut être bâtie en retraite delà voie publique, profite ainsi de dispositions très-favorables aux bonnes distributions intérieures, telles que : encorbellements, combles saillants, retours d'équerre. Je sais que ces dispositions ne passent pas pour s'accorder avec une stricte économie, mais cela tient au système de construction habituellement employé, système toujours trop dispendieux, en ce qu'il prétend donner aux bâtisses une durée qui n'est nullement en rapport avec nos mœurs et l'état social au milieu duquel nous vivons.

L'emploi judicieux du fer, de la tôle, permettrait dans plus d'un cas de construire avec une grande économie et une solidité assurée pour un certain temps; cent ans, par exemple, ce qui est bien suffisant.

Il a été dit précédemment qu'il était possible de bâtir à Paris une maison pour une famille nombreuse moyennant une somme de 80 000 francs et au-dessous, compris le terrain. Examinons cette question en détail. Soit, figure 1, un terrain de 25 mètres de profondeur sur une largeur de 8 mètres; c'est-à-dire 200 mètres superficiels. La maison occupe une surface de 8/i mètres, plus un appentis pour la cuisine, couvrant une surface de 15", 40.

La maison se compose d'un sous-sol, d'un rez-de-chaussée, d'un premier et d'un deuxième étage; d'un étage sous comble. Cette construction, conçue ainsi que nous allons le montrer, coûterait au plus 500 francs le mètre à Paris, soit 42 000 fr.

L'appentis cuisine 1 500

Les murs de clôture, grilles, murs de soulèvement du fossé antérieur, perrons, jardin, etc 3 500

Total. ... 47 000 fr.

Le terrain étant payé 50 francs le mètre, 200 mètres produisent 10 000

Total. ... 57 000 fr.

Ce qui, à 5 pour 100, représente un loyer de 2850 francs.

Or, cette maison à rez-de-chaussée, figure 1, se compose : d'un

vestibule A, d'une antichambre B, avec escalier pour monter aux étages

supérieurs et passage ô, pour pénétrer dans le petit jardin J et arriver à la

-uisine C; d'un salon S et d'une salle à manger M avec office 0. Entre

^^ Voie publique et la maison est un fossé F avec escalier de service pour

fl08 ENTRETIENS SUR L'ARCniTECTURB.

les provisions, les vidanges, elc. Au premier élage, figure 2, on trc un cabinet de travail T avec bibliothèque t et une grande chamb] coucher G avec un cabinet de toilette g. Le deuxième étage contient ( grandes chambres à coucher avec cabinets de toilette. Sous les com

peuvent être disposées deux chambres de maîtres, deux petites ehamb de domestiques et une lingerie. Dans le sous-sol, des caves à provisifl un calorifère et une salle de bain prennent jour sur le fossé antérieur va sans dire qu'on descend de l'intérieur au sous-sol, dessous l'escali

de face dn côte de rciUrée est bâti en pierre et brique, ainsi

allons le montrer, et n'a, dans les trumeaux, que 0'",3â

ir. Ceux sur le Jardin sont en pierre et brique et n'ont dans

parties, (|ue 0'".!2-2 (ré|)aisseur ;1). Un pan de fer sépare le (les grandes pièces cl porte les |)iancbers qui re|iOsent sur les loyens. Les planchers sont en fer, les combles en bois.

les exemples les plus remarquables de la puissance de la routine administrative est fourni par le règlement sur l'épaisseur des murs de face des maisons à efois, lorsqu'on bâtissait le plus habituellement des murs en moellons, Tépais- ,50 avait été fixée pour ces murs, parce qu'en effet il n'est pas possible d'éle- ' en moellons d'une certaine hauteur d'une manière solide, si on ne lui donne paisseur, c'est-à-dirr si on ne le construit pas par rangs de moellons doubles, les moellons, pour avoir de la stabilité, portent de 0"',20 à 0",30 de queue, auchant, on arrivait à la cote de 0°',50. Quand il fut décidé qu'on exigerait e face sur la voie publique, en pierre, cette cote de 0^,50 fut maintenue, et un mur en pierre d(3 0'",^iO d'épaisseur offre au moins autant de solidité en moellons, de 0'",.')0. Le meilleur, c'est que l'exigence maintenue pour la rétait pas pour la brique, et que si on ne tolère pas un mur de pierre de ",50, on tolère un mur de brique de 0",2*2 d'épaisseur. Il est, dans nos règleoirie, bien d'autros étrangetés que l'on pourrait signaler.

310 ENTRETIENS SUR l'aRCIIITFXTURE.

Mais nous allons expliquer en détail le mode de construction présenté qui, tout en employant des matériaux d'un prix relativement élevé, permet de faire de notables économies sur les procédés usuellement appliqués dans nos habitations privées. La planche XXXIV donne l'élévation de celte habitation sur la voie publique et la coupe sur le mur antérieur; la planche XXXV, l'élévation sur le jardin, et la coupe sur le mur de Taile. On observera que le brésis du comble est établi en encorbellement sur les murs de face, au moyen d'un sysième de potences formant corniche saillante et abritant parfaitement les murs. Ce système de plus, a l'avantage de donner un étage de comble carré, d'une surface égale à celle des étages inférieurs.

J'ai parlé des planchers et pans de fer. Les planchers en fer reviennent aujourd'hui, à Paris, à très-peu de chose près, au même prix que les planchers en bois; et certains perfectionnements que l'industrie doit prochainement introduire dans les fers fabriqués, l'élude attentive des architectes, diminueraient encore ces prix. Il en doit être de même des pans de fer; ceux-ci coûteraient moins cher que ne coûtent les pans de bois (1), car si les planchers ont besoin de présenter sur toute leur surface une résistance égale à une charge variable, il n'en est pas d& même pour les pans de bois ou de fer; les charges qu'ils ont à supporter* de cham[)y sont invariables et par conséquent leurs points résistants sooft appréciables à l'avance, et ceux-là seuls doivent offrir des combinaison» solides; partout ailleurs, ce ne sont que des remplissages qui peuvent être faits de la manière la plus économique.

Il y aurait bien d'autres questions à traiter relatives à la structure (i<? nos habitations, si nos architectes voulaient s'en occuper sérieusement et ne pas s'en tenir à des méthodes surannées. Les escaliers en boissoni destinés de même à disparaître poiu' être remplacés par les escaliers en fer, fabriqués déjà de la façon la plus économique et qui présentent cet avantage, de ne pas donner d'aliment au feu et de ne pas tasser par suite de la dessiccation des bois, ainsi qu'il arrive souvent à nos escalicn modernes, faits avec des bois verts : et l'on n'en trouve plus d'autres. N'est-il rien de plus défectueux, en principe, que ces crémaillères d'escaliers maintenues entre elles par des boulons obliques et des plates-bandes, en dépit de la nature du bois et de ses qualités; puisque ces boulons prennent ces crémaillères ou limons suivant le fil et tendeDi à faire gercer les pièces de charpente ?

(1) Voyez, à ce sujet, un travail fait par M. Liger, architecte : Dictionnaire histùn^ et pratique de la voirie, de la police municipale, de la construction et de la contigvUé* Pans de bois et pans de fer, 1867.

Les systèmes de fermeture mérilent toute notre attention, et dans les laisons privées ces fermetures ont plus d^importance encore qu'elles 'en peuvent avoir dans les maisons à location. Les persiennes en lenuiserie, si incommodes, si peu solides, qui demandent un entretien Dntinuel et qui font sur une façade un si pitoyable effet, ont fait leur îffips. On les a remplacées, depuis quelques années déjà, par des ersiennes de tôle repliées en feuilles, dans l'épaisseur des tableaux; aais, à moins de disposer de murs épais, la place qu'occupent ces euilles oblige à reporter les châssis des croisées presqu'à fleur des lapements intérieurs, ce qui est très-gênani, ne laissant plus les brasements nécessaires au placement des rideaux de tenture, ou bien, n en est revenu aux jalousies dont les lames sont en tôle au lieu d'être ites en feuillets de bois; mais les jalousies ne composent pas une fereture solide. Cependant des tentatives heureuses ont déjà fourni des lousies qui, par un mécanisme fort simple, peuvent être rendues rigits(l). Leurs lames s'enroulent autour d'un cylindre logé dans le haut t la baie. Pourquoi ne pas prévoir dans la construction même la place îcessaire à ces rouleaux ? Et pour les fenêtres à rez-de-chaussée qui, ms les habitations privées, doivent être solidement fermées, pourquoi ^ pas adopter un système de clôture analogue à celui qui est employé pour ^ devantures de nos boutiques? Ce sont là encore des moyens termes lient rinconvénient de tenter de concilier des formes anciennes et des Uiges auxquels ces formes ne répondent pas. L'éternelle fenêtre des pais de Rome que Ton reproduit à satiété sur nos façades ne répond pas us au programme nouveau de la baie d'appartement, que la grande laminée à large foyer et à manteau élevé ne répond à nos procédés B chauffage actuels. La croisée moderne doit être un appareil complet, )mprenant la fermeture vitrée, la fermeture de sûreté ou d'abri cone Je soleil et venant se poser dans Touverture ménagée dans un mur î face, pour le recevoir, tout comme nous disposons aujourd'hui nos leminées pour recevoir l'appareil destiné à chauffer une pièce. Quand ippareil de fermeture sera combiné tel qu'il doit l'être, de façon à remir exactement l'objet, alors on disposera les ouvertures en conséquence; lis procéder à l'inverse est contraire au bon sens ; c'est se poser un oblème insoluble. Commençons donc par combiner cet appareil defer- 3ture, sans nous préoccuper s'il pourra s'arranger dans une baie copiée in palais de Rome du xvi* siècle.

[1) A Texposition universelle de Paris, en 1867, les Anglais ont placé des jalousies obinées de teUe sorte, qu'étant abaissées, on leur peut donner la rigidité d'une plaque tôle homogène.

312 ENTRETIENS St'R l'aUCHITECTUIIE,

Autrefois et jusqu'au xvii' siècle, les fenêlres éfîiienl Irès-éiroiles, ( si elles étaient larges, divisées par un- meneau fixe. Les vantaux de c sée n'étaient alors qu'à un baltantavec volets intérieurs pour chaque c partiment : cela était rationnel ; la croisée de bois n'était qu'un cii^ ^^ vitré battant en feuillure etdont les montants portaient leurs volets, ^/^y-. lorsqu'à la fin du xvi* siècle on prétendit percer, dans les murs de [nc( des maisons et palais, de larges et hautes baies dépourvues de menesw fixes, on établit des croisées à deux vantaux avec système de fermeliire établi sur les battements du milieu. Puis on adapta à l'intérieur des volols indépendants des châssis vitrés; puis, pour se préserver de l'ardeur du soleil, on plaça des jalousies extérieures imporlées d'Espagne et d'Italie; puis enfin des persiennes se développant en dehors sur les paremenls. Les fenêlres à chambranles ne s'accordaient nullement avec ce système de fermeture, mais pas un architecte ne songea à modifierla forme classique pour l'approprier aux fermetures nouvelles. La maçonnerie achevée, on perçait des trous de scellement dans ces chambranles, pour suspendre les persiennes, et l'on attachait les dormants des croisées tant bien que mal, avec des pattes. Tout cela est barbare, ne résulte que d'une suile de tâtonnements et d'expédients ; ce n'est ni étudié ni commandé. Il faul en venir à combiner la boie en raison de la fermeture. C'est le moyen de fermeture qui doit commander la baie et non celle-ci la fermeture. Cherchons donc et cessons de recourir à des expédienis. Tâchons surtout «le procéder avec méthode et suivant la logique, si nous voulons inaugurer une architecture de notre siècle. Tâchons d'oublier un peu des formes traditionnelles qui ne peuvent se concilier avec nos besoins. Si du premier coup nous ne trouvons pas l'apparence satisfaisante pour l'œil, soyons assurés que le besoin étant complètement contenté, celle forme se produira naturellement.

Je disais que pour les fenêlres percées à rez-de-chaussée, le système de fermeture par superposition de lames de tôle, analogue à celui emplojé pour nos bouliques, serait, suivant la dernière expression du programme imposé, au moins très-satisfaisant, en ce qu'il serait sûr et n'obligeraitpas d ouvrir les croisées pour clore la baie. Mais il faudrait, pour que cesysterne fût complet, que la fermeture vitrée et la fermeture de sûreté fussent solidaires et pussent être posées tJans l'ouverture tout d'une pièce cl pendant la construction même, si bon semble. Or, nos usines peuvent aujourd'hui fournir tous les fers nécessaires, et si quelques architectes commençaient à adopter un système passablement com[)let, ces usines aui^aieut bientôt fait de s'outiller pour livrer à bon marché, aux entreprises, les pièces nécessaires.

DIX-HliniÈMK ENTRETIEN. 313

Nous admeltons loul d'abord que la croisée de meuuiserie a, comme les persienues de bois, fiiilson lemps, qu'il y faut renoncer; qu'elle doit êlre remplacée par la croisée de for el que cette dernière, après quelques te^ilaiives, sera fabriquée au même |)rix que la croisée a châssis de menuiserie(i), lui étîinl d'ailleurs Irès-supérieure sous le rapport delà durée, de la solidilé, et laissant passer plus de lumière. Nous admeltons que le dormant d(î ce châssis, cjui servirait aussi de dormant aux clôtures |)leines ou en lames, aurait assez de résislance pour maintenir en place les linleaux ou plates- bandes des baies el remplacerait le fer que Ton noie habituellement sous ces plates-bandes ou linteaux au détriment de leur solidité; que ces dormants pourraient même former chaînages si on les metlait en |)lace en élevant la bâtisse ; que dans des constructions légères ils offriraient assez de rigidité pour permettre d'économiser sur l'épaisseur des trumeaux ; qu'en résumé, ils composeraient l'ossature des murs de face; lesquels, dès lors, pourraient êlre percés d'ouvertures très-rapprochées, lorsque le besoin s'en ferait sentir.

Ainsi la baie reprendrait son rôle, le rôle qui lui était donné dans les constructions primitives : son chambranle constituerait des pieds-droiis plus résistants que le reste de la bâtisse des murs, réduits à la fonction de remplissages. Le fer, bien qu'associé à la maçonnerie, conserverait sa fonction indépendante et ne serait pas, pour cette maçonnerie, une cause de ruine |)ar Toxydation des scellements.

Examinons en détail les diverses parties de la petite construction que donnent les figures 1 et 2 ainsi que les planches XXXIV et XXXV (2). La partie polygonale de l'escalier est, comme on peut le voir, portée sur une colonne de fonte, en dehors du périmètre du rez-de-chaussée, ainsi que l'indique le croquis perspectif, figure 3.

Sur cette colonne, ou plutôt sur son chapeau qui supporte un côté du polygone, est posée une cornière en fer qui reçoit, au moyen d'équerres, les cornières d'angle, également en fer, de la cage et auxquelles sont fixées les entretoises des baies et les plaques de tôle intérieures qui reçoivent les contre-marches. Les intervalles sont remplis en briques. Celte partie

(i) Déjà des essais ont été faits et des croisées de fer sont fabriquées avec succès, à des prix très-peu supérieurs à ceux que coûtent les croisées de menuiserie, par M. Maury, exposant à l'exposition universelle de 1867.

(2) Il a paru préférable de prendre comme type une construction très-modeste. Dans les queslions d*archileclure, il semble bon de procéder du simple au composé, et il est plus difficile de bâtir un petit hôtel dans des conditions d'une sage économie, mais parfaitement approprié à sa destination, qu'il n'est malaisé d'élever un monument dans lequel on prodigue les millions et tout le luxe bon ou mauvais.

81& liNTRETIB:4S SUK l'aRCHITECTURE.

de l'escalier est donc cnlièremciit construite en fer el briqne, et peiik^

n'avoir que 0,11 centimètres d'épaisseur. La saillie, du brésis couvre sj tête, ainsi que le fait voir la planche XXXV et la figure 3.

DIX-HUITIEMIi ENTRETIEN.

Juant au syslème de l'ermelure, avant de parler du cas particulier prèle ici, voyons comment on le peut appliquer dans les constructions or-

ires. Nous supposons un mur de face bàli suivant les données admi-

316 ENTRP.T1ENS SUR l'aHCHITËCTURË.

ses, c'est-à-dîre ayant 0,50 centimètres d'épaisseur en pierre ou en moellons. Prenons d'abord la fenclre du rez-de-chaussée, qui doit être solidement close pendant la nuit, figure 4. Les piédroits sont en pierre formant deux saillies A extérieures qui épaulent les gaines en tôle recevant le mécanisme (soit vis sans fin, soit chaînes) qui fait mouvoir le^ feuilles de tôle remontant derrière k pavillon B. Derrière ce pavillon est un linteau de pierre C qui n'a que 0,17 centimètres d'épaisseur ; c'est une dalle de champ appareillée en un seul claveau et portant sur le linteau en fer du châssis dormant de la croisée, lequel se relie au chaînage. Les 0,33 centimètres, restants de l'épaisseur du mur sont bandés par un arc en brique D qui porte les solives du plancher, si celles-ci s'appuient sur le mur de face. — Cet arc est tracé au pointillé sur l'élévation. — Les épaulements A, dans la hauteur du linteau, sont renforcés de consoles qui portent le chapeau E, abritant parfaitement le pavillon de tôle et les lames mobiles. Mais il serait bon que tout le système constituant la fermeture fût, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, combiné d'ensemble; que les châssis, le tableau et les coffres à mécanisme avec le pavillon, fussent en ferettôle, ce qui contribuerait à donner beaucoup de rigidité à la bâtisse et ce qui permettrait d'évider les trumeaux entre les baies, avantage considérable lorsqu'il s'agit de placer des meubles. Soit, figure 5, un mur de face sur

lequel est disposée une pièce à deux croisées, le système des jambages de fenêtres ainsi renforcés, permettrait de laisser entre les baies un renfoncement fort utile, lequel pourrait être, comme ces baies elles-mêmes, bandé par un arc. Les véritables points d'appuis des murs de face seraient donc les jambages des fenêtres, ce qui est conforme ù la logique, car ces murs n'en seraient pas moins solides, mais emploieraient moins de matériaux et seraient par conséquent pluslécers. On admet, bien entendu, que les murs à 0,S0 centimètres d'épaisseur, en tant que jambages, «ont

intenus. C'est alors qu'on pourrait faire ces remplissages des truaux, évidés à l'intérieur, en brique de 0,22 centimètres. Il resterait ic des enfoncements entre chaque baie, de 0,28 centimètres fort utiles squ'il est nécessaire d'occuper autant que possible la surface bâtie. On ecterail peut-être que des murs de face ainsi réduits d'épaisseur dans Iriimeaux, ne présenteraient pas une cohésion suffisante; on réponit que ces baies bien élrésillonnées par les arcs et par les barres d'aps (dont la fonction aurait ainsi un emploi au point de vue de la struce) , bien chaînées à la hauteur des linteaux des châssis, composant un tout nogone en ce que les actions de poussée et de tirage agissent simultanent et se neutralisent, donneraient une roideur absolue à ces surfaces iicales : que ces murs de face ainsi allégés, permettraient d'établir des dations moins dispendieuses et n'exigeraient pas, sur les terrains comîssibles, d'aussi fortes dépenses.

Revenant à la figure û, on voit comment les persiennes de tôle se ent en dehors, repliées à fleur des épaulements H, dans les espaces lervés en dehors des tableaux en L. En plan, ces baies présentent la îtion A, figure 6; en élévation, le tracé B pour le dehors elle tracé D jr l'intérieur; en coupe, le tracé E. On admet que ces persiennes de e ont leurs mamelons de paumelles, non point scellés sur l'arête des fléaux, mais fixés sur les tableaux en tôle, formant encadrement des )isées et servant aussi de bâtis dormants aux vantaux. Ces fermetures iiveiit donc être posées toutes brandies et les linteaux des châssis se ier aux bouts de chaînes passant dans les tnimaux. Ces chaînages sont isi parfaitement à leur place, puisqu'ils régnent à la hauteur de la issance des arcs de décharge. Les linteaux de pierre ne sont plus amés et ne forment qu'un parement. L'assise des bandeaux les relie ec les arcs de décharge intérieurs. Les bouts des solives en fer des inchers peuvent donc, sans inconvénients reposer sur ces arcs de charge.

Quant à la baie de croisée double de la figure 3, à rez-de-chaussée sur jardin, étant beaucoup plus large que les baies des étages supérieurs, e est divisée par un meneau en fer qui supporte les deux arcs de charge et qui sert à fixer les vantaux de cette baie. Ce meneau ne passe pas l'aplomb externe des arcs, afin de laisser couler en dehors la rmelure composée de lames de tôle.

Mais il ne paraît pas nécessaire de s'attarder plus longtemps sur cette jtite construction, qui nous a servi de prétexte pour donner quelques îtails applicables aux habitations privées les plus modestes. Toutefois, est évident que ces sortes de constructions mixtes, dans lesquelles le

318 KHTRGTIENS SUR l'aRCHITCCTURK.

fer entre pour une forte pari, ne peuvent être exécutées que dans de grands centres à des prix peu élevés, jusqu'au moment (qui ne Eaunit tarder, il faut l'espérer) où les grandes usines métallurgiques poumml fournir communément les fers propres à toutes les combinaisons de la construction à des prix très-réduils et en grande quantité.

Quant aux dispositions de la maison à location dans les grandes villes, elles ne se prêtent [las à des changements très-imporlîints. La subsliliition des pans de 1er aux pans de bois, une plus prande liberié dans la façon

de percer les jours, ne feront pas que les maisons à location prennent un caractère tranché; leur destination locale et les règlements de voirie formant obstacle à toute manifestation originale.

Il est certain cependant que si ces règlements étaient modifiés en ce qu'ils ont d'excessif, il serait possible aux architectes des grandes villes îl de Paris notamment, d'apporter dans la construction des maisons à ocation certaines améliorations, certaines commodités qui ne sont pas ^rmises aujourd'hui. Ainsi, par exemple, s'il est sage d'interdire ans les voies de 12 mètres de largeur et au-dessous, les saillies, les ncorbellements, les loges couvertes qui intercepteraient l'air et le soleil, es règlements n'ont aucune raison d'être appliqués dans des voies de mètres et au-dessus. Indépendamment des avantages et de l'agrément ue les locataires tireraient de ces sortes d'ouvrages formant saillie en ncorbellement, l'aspect de ces voies y gagnerait, car rien n'est plus lonotone que nos grands boulevards, et les architectes ont beau évertuer à décorer les façades de pilastres, d'ornements de toute rovenance; à dislance, ces maisons se ressemblent et n'attirent le regard Lir aucun point. Celles dont les façades sont soigneusement étudiées dans 3urs détails ne produisent pas plus d'effet que celles dont les parois xtérieures sont décorées en dépit du sens commun. Les masses, les lispositions des jours, les hauteurs d'étages, les saillies étant les mêmes lour les unes comme pour les autres, ces détails bons ou mauvais, lisparaissent et n'intéressent personne. Cependant puisque la voirie mposait, sans raison valable d'ailleurs, des épaisseurs de mur en pierre le taille, de 0"',50, c'était bien l'occasion de tolérer des lo^es saillantes, les encorbellements sur les larges voies, puisque ces épaisseurs de mur permettent d'établir ces sortes d'appendices, sans qu'il puisse en résulter le moindre danger. Ces saillies seules pourraient détiuire la ïionotonie fatigante des longues files de façades uniformes.

Il y a peu d'espoir de faire revenir les administrations de notre pays sur me législation excellente peut-être, au moment où elle fut adoptée, mais levenue caduque par suite de nouvelles conditions; cependant il ne faut amais, comme dit le proverbe : « jeter le manche après la cognée » et 16 pas mettre à l'étude des améliorations, sous le prétexte qu'elles ne seront pas admises. C'est ainsi qu'en France nous subissons la routine et ju'elle se perpétue, personne ne croyant utile de la combattre. Les esprits les plus sages se désintéressent, les esprits engourdis cachent leur )aresse et leur insuffisance sous les dehors d'un scepticisme qui vise à a profondeur; les extravagants seuls se lancent dans l'arène et ils ont )ienlôt donné raison a la routine, qui ne manque pas de profiter de son

320 ENTRETIENS SUR l'aKCHITECTURE.

triomphe facile pour fermer les issues aux chercheurs et aux critiques judicieuses.

Les hardiesses que se peuvent permettre les constructeurs des maisons à locations ne visent pas loin. Ainsi, depuis quelque temps des architectes se sont plu à remplacer les pans coupés aux rencontres des larges voies, par des tours rondes; aussitôt la mode a été adoptée et cent maisons d'angles sur les rencontres de nos larges voies, ont possédé leur loor ronde. Cela n'est point une innovation, comme on peut le croire, mais le renouvellement d'une disposition qui présente, dans certains cas, des avantages, mais qui a aussi ses inconvénients. Une pièce circulaire n'est pas précisément commode à rétablissement des meubles. Si cette figure convient à des boudoirs, à de petites pièces intimes, elle ne se prête point aux réceptions et cependant, c'est, dans les maisons bâties aujourd'hui, le salon qui occupe cette place privilégiée, c'est-à-dire la* pièce destinée aux réceptions nombreuses. Mais en cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, les architectes se sont plus préoccupés de l'aspect extérieur que des convenances des habitants. On accepte un salon circulaire dans un certain monde, comme on subit une toilette gênante, mais bien portée. C'est affaire de mode.

Je concevrais qu'une administration municipale fît payer le droit de bâtir en encorbellement sur de très-larges voies, comme elle fait payer le droit d'établir un balcon. Vous jouissez d'une surface prise aux dépens delà voie publique; payez-la, c'est trop juste, mais si cela ne peut avoir nul inconvénient pour ceux qui circulent sur cette voie, pourquoi l'interdire absolument ? Et pourquoi Tadminislralion se prive-t-elle de cette source de revenus?

Prétendra-t-on que ces encorbellements présentent des dangers? H nous sera facile de démontrer que cette inquiétude n'est point fondée; d'ailleurs cette administration n'a-t-elle pas ses inspecteurs voyers'qui peuvent, s'ils sont capables, signaler les défauts de construction et apposer leur veto ? N'est-il pas étrange qu'avec les moyens dont nous disposons aujourd'hui, qui permettent et qui provoquent même tant de hardiesses, on continue à bâtir exactement comme on le faisait dans le dernier siècle? Que l'on continue à élever des trumeaux pleins comme du temps où l'on passait des planchers en charpente cl que l'on empile des pierres sur les façades do voies publiques, tandis que l'on élève des façades de même hauleur et siip[)ortant k3S mêmes poids, sur les cours, avec des épaisseurs moitié moindres, sans qu'il en résulte d'accidents? Il semblerait, eu vérité, que les maisons de Paris et des grandes villes qui construisent à l'instar de Paris, sont faites, non pour ceux qui les

BIX-HUITIÈME ENTRETIEN. 321

habitent, mais pour olïrir aux regards des passants certaines ordonnances monumentales dont, d'ailleurs, ils ne se soucient guère; qu'elles sont élevées pour la montre, avant tout. On se donne ainsi et on donne aux étrangers des apparences de palais quand, derrière ces façades, on ne trouve que logis étroits et insalubres. Richesse au dehors, gêne au dedans; n'est-ce pas là le programme de la plupart de nos constructions à location? N'est-ce pas la matérielle expression des infirmités morales qui nous conduisent à une prompte décadence ? Peu de fond, beaucoup de vanité, de désir de paraître; par suile une société dans laquelle l'envie devient le souverain mobile : c'esf-à-dire un désir incessant et immodéré de paraître plus qu'on ne peut être, et une secrète haine pour tout ce qui se produit au-dessus de ce que nous pouvons montrer.

Supposons que les règlements de voirie aient été revus, corrigés et mis d'accord avec nos habitudes, nos besoins, et les facilités nouvelles que fournissent les moyens de bâtir; que ces règlements tiennent quelque compte des questions d'art, d'aspect varié suivant les goûts des habitants d'une grande ville; qu'ils renoncent à faire de nos habitations une sorte de phalanstère dans lequel chaque sociétaire aurait les mêmes aptitudes, les mêmes occupations, les mêmes goûts, les mêmes désirs, le même nombre d'enfants, même fortune, et... le même ennui. Supposons que ceux qui sont chargés de nous administrer, depuis longtemps déjà, et qui se disent les ennemis du communisme, cessent de préparer les voies (par la plus bizarre des contradictions) au communisme le plus abject; supposons que l'administration française devienne l'adversaire de la réglementation sur toute chose et à propos de tout; et que ses efforts tendent à proléger l'initiative privée en tant qu'elle ne gêne pas le public et l'indépendance des esprits. Supposons qu'elle n'accueille plus avec un froncement de sourcils, mais au contraire avec un sourire bienveillant, toute innovation, tout effort en dehors de la routine, toute tentative de se soustraire a des préjugés, à la tyrannie de tels ou tels corps, se disant officiels ou administratifs.

Supposons qu'elle apprécie le prix du temps et admette que c'est calculer médiocrement, même dans son propre intérêt qui, nous le croyons, est celui du pays, de fiûrc perdre a un contribuable une journée valant 20 francs pour lui faire payer au fisc 75 centimes. Supposons qu'elle admette que son devoir est de faciliter, de simplifier au lieu d'entraver et de compliquer; supposons enfin qu'elle cesse de se considérer comme infaillible et immuable, et que dans un temps où toute chose change si rapidement, elle doit prévoir ces changements et ne pas attendre qu'ils soient réclamés pendant des années par le public, pour

s'y soumettre de mauvaise grâce et en faisant ses réserves. Âlors^ peut-être nous sera-t-il permis d'ajouter des encorbellements aux maisons dont les façades s'ouvrent sur les larges voies. Ce jour-là nous pourrons nous dire que le pays entre dans une ère nouvelle et que les Français cessent d'être un troupeau de moutons dociles ou enragés, suivant roccurrence, soumis absolument à la houlette ou se jetant à la mer, affolés^ les uns après les autres, comme dans l'épisode de Panurge.

En une matinée nous changeons notre gouvernement et faisons une révolution. Nous passons de la monarchie a la république ou de la république à la monarchie en un tour de main. Il nous faut plus de temps pour modifier un règlement de police ou pour revenir sur des coutumes surannées, inexplicables au milieu des cojidilions nouvelles.

Quelle sera l'administration qui aura l'audace de reconnaître qu'il est inutile d'élever des murs de face de 0'",50 d'épaisseur en pierre de taille pour des maisons particulières ? Et qui osera permettre sur la voie publique de bâlir à moins de frais en ne donnant à ces murs que la force suffisante? Bien plus! qui tolérera des encorbellements? Je ne sais. Cependant essayons de montrer le parti qu'on pourrait tirer de ces tolérances et de ces modifications à Tordre de choses actuel.

Mais auparavant, examinons les constructions nouvelles et ce qu'elles présentent de défectueux.

Il y a trente ans on construisait encore les maisons à Paris, en pierre, moellon et bois. Il était fâcheux déjà, dans ces bâtisses, de poser delà pierre sur des poitraux de bois, car ceux-ci venant infailliblement à pourrir sous des murs excellents, il fallait, après quelques années, les replacer en sous-œuvre ; ce qui est une opération souvent délicate cl toujours fort gênante pour les habitants de ces maisons. On faisait tous les planchers en bois, combinés avec des chevêtres, solives d'enchevêtrures, étriers, etc. Ce n'était pas très-bon; mais enfin on ne possédait pas d'autres moyens, et pour encastrer ces épaisses solives, il fallait des murs d'une forte section ; il fallait de même, sur les poitraux de charpente, poser des assises épaisses et s'appuyant bien sur leur surface, qui ne pouvait guère avoir moins de 0'",50 centimètres; parce que, pour plus de sûreté, il fallait jumeler ces poitraux et donner à chaque pièce de 0",20 à 0'",25 de largeur. Mais quand on remplaça les poitraux de bois par des poitraux de fer, non-seulement il n'était pas nécessaire de leur donner cette épaisseur, mais pour que le système pût offrir une résistance parfaite sans abuser outre mesure du fer, il fallait que les pièces jumelées ne fournissent qu'une épaisseur de 0'",30 à 0",40. Dès lors lemurde

mX-HUlTlÈMi:: ENTKETIEN. 323

)",50 d'épaisseur débordait le poitrail* destiné à le porter, et cet excès 3tait pins nuisible qu'utile.

Pour les planchers en fer, comme il n'y avait plus à craindre le feu^ :omme chaque solive n'offre une portée de champ que de 0^,04 à 0",05 îl qu'elles sont espacées l'une de l'autre de 0'°,70 environ, on pouvait les sceller chacune dans les murs sans craindre d'affamer ceux-ci ; dès lors, ces murs n'avaient non plus besoin de conserver leur ancienne épaisseur. Si le système de construction changeait les conditions, les règlements restaient invariables^ et semblaient ne pas reconnaître ces modifications. Aussi les constructeurs ne poursuivirent-ils pas les conséquences de ces premières tentatives. H y a peu de temps cependant, plusieurs ont fait ce raisonnement simple : « Puisque l'on construit des planchers en fer à la place des planchers de charpente, pourquoi n'élèverait-on pas des pans de fer, au lieu et place des pans de bois de refend?» Si hardie que parût la proposition, elle eut des suites et l'on dressa à Paris quelques pans de fer. Mais les gens timorés et les charpentiers prétendaient que cela serait ruineux; or la dépense est à très-peu près la même et elle serait moindre en faveur des pans de fer, si ce système était généralisé. Il semble qu'on pourrait étendre le raisonnement : « Si l'on faisait autrefois des murs de face en pans de bois qui étaient excellents, mais qui avaient le grand inconvénient de propager les incendies d'un côté d'une rue à l'autre, en tombant embrasés sur la voie publique, et si pour cette cause on les ajustement interdits, les pans de fer ne pouvant brûler, il n'y aurait pas lieu de les interdire pour les murs de face et par conséciuent on devrait pouvoir en élever. Bien plus ! les assemblages des pièces de fer présentant plus de solidité que les assemblages des pièces de charpente, on peut, avec le fer, se permettre des hardiesses de construction que l'emploi du bois eût dû interdire. » Nous voyons des pans de bois posés en encorbellement sur des rez-de-chaussées de pierre, qui datent de trois ou (jualre siècles et qui sont encore debout; pourquoi donc ne pas élever des pans de fer en encorbellement sur des rez-de-chaussée de pierre aujourd'hui? Parce que : 1** la voirie ne le permettrait pas; S"" parce que nous avons perdu l'habitude des constructions raisonnées et raisonnables pour reproduire indéfiniment des formes... classiques si l'on veut, mais à coup sûr peu en harmonie avec nos besoins et d'une monotonie écœurante.

La construction en fer est chère, dit-on. D'abord cette opinion est contestable. La construction en fer est chère quand on ne sait pas employer cette matière et qu'on la prodigue inutilemefit, ainsi qu'on le fait dans plus d'un édifice public que je pourrais citer; elle est chère parce que

32/i ENTRETIENS SUR L*ARGHITECTURE.

les aichilectes dédaignent rétude de la question et quil n'en est pas u^ sur dix qui connaisse les propriétés du fer en raison du mode de se i emploi. On n'enseigne pas ces sortes de choses à TÉcole des Beaux-artSL ou, si on les enseigne, les élèves préoccupés de faire de jolies image^ pour être exposées pendant les trop npoibreux concours, n'en profitet?/ guère. Déjà, dans Tétat présent, il est possible d'employer le fer largement dans les constructions, sans sortir des limites de dépense ordinairement données a une surface balie. Mais si cet emploi se généralisait, si les architectes voulaient s'occuper sérieusement de la question et se mettre en situation de la résoudre par des études approfondies, les usines auraient bien vite monté un matériel qui permettrait d'obtenir les fers ouvrés à des conditions meilleures que celles auxquelles nous sommes aujourd'hui soumis. Les usines produisent en raison de la demande, et à cette heures elles livrent des fers aux prix ordinaires, qui, il y a vingt ans, ne pouvaient être obtenus qu'à des prix exceptionnels. Plus on demander;^ aux usines de produire et plus elles fourniront, à des prix moyens, des pièces considérées aujourd'hui comme exigeant un outillage spécial. Ce n'est pas aux usiniers à devancer la demande et à prévoir les diverti genres de fabrication dont des constructeurs ingénieux et savants auraient besoin ; c'est à ces derniers à étudier et à indiquer ce qui est nécessaire à la réalisation Ue leurs projets. Si les uns et les autres attendent qui commencera; si les constructeurs, pour ne rien tenter de nouveau, s'appuient sur l'insuffisance deç produits et si, d'autre part, les usiniers attendent pour produire qu'on leur apporte des commandes, l'état de choses actuel peut durer longtemps. 11 laut malheureusement constater que jusqu'à présent, ce ne sont pas les architectes qui ont provoque le développement de la fabrication des fers propres aux bâtisses, mais les ingénieurs des ponts et chaussées et civils, puis quehjues constructeurs spéciaux. Ainsi a-t-on vu paraître les fers à T, les fers à cornières, à côtes, en forme d'U, les tôles d'une grande dimension et d'une forte épaisseur, et si les architectes ont profité de ces produits, ce n'a élé généralement, il faut bien l'avouer, qu'avec assez peu de discernement el moins encore d'économie.

N'avons-nous pas vu dans des édifices publics employerpour descroisées, des fers rabotés, et dépenser ainsi quatre fois la valeur de l'objet s'il eût élé fait et i^ombiné avec des fers étirés ? Traiter le fer comme on traite le bois de menuiserie ! Cela ne semble-t-il pas prodigieux, surtout à ceux qui sont obligés de subvenir aux frais du procédé. Mais pour les architectes qui se doiment comme les soutiens du grand art, le fer n'est |kis encore reconnu: on l'emploie mais on le dissimule, on ne lui accorde pas

B droit de paraître ce qu1l est ; c'est une alliance de la main gauche. Et e sont les contribuables et les clients qui payent ces billevesées classiaes. Un simple ingénieur civil, un architecte, qui n'est pas admis dans la aste des soutiens du grand art, ont-ils trouvé un système de conslrucon économique, rationnel et bien approprié, par conséquent, à l'emploi t à la matière employée? gardez-vous de croire que Ton adoptera ce ystème dans les constructions confiées aux membres de ladite caste! Enpe beaucoup d'exemples de celte répulsion systématique je citerai l'emloi des lattis en fer.

Il est assez naturel, du moment que l'on fait des combles en fer, de hercher à éviter l'emploi du bois pour porter la couverture. Revêtir une harpente en fer et couvrir cette ferraille de chevrons et de voliges de bois our attacher l'ardoise, cela choque un peu lebonsensetce n'est plus proiter desavantages d'incombustibilitéque présente le fer. Nous en avons la riste preuve dans l'ailedu palais des Tuileries sur le bord de l'eau et le paillon de -Flore, dont tous les combles ont été détruits par le feu qui s'est iropagé de volige en volige, de chevron en chevron, au-dessus de la charpente en fer, ce qui ne serait pas arrivé si des latlis en fer eussent été poés au lieu et place de ces chevrons et voliges de bois ; et ce qui eût pu ilre fait, puisque le système était trouvé et avait été recommandé à l'architecte avant la construction de ces combles. Mais ce système avait le ^rand inconvénient d'avoir été employé avec un plein succès, dans un k]irH?e.qui n'était pas sous la direction d'un architecte appartenant à la îaste classique ; et voilà pourquoi les contribuables devront payer à nouveau la réfecfion des combles, ainsi que les conséquences de leur destrucion. Nous reviendrons sur les combles en fer et sur le système de couverture qu'ils demandent.

Voyons d'abord le parli que l'on pourrait tirer des pans de fer, et l'emploi que Ton devrait faire des encorbellements, en admettant qu'un jour la voirie les permette sur les larges voies.

Si le commerce n'aime pas les portiques et lient à être directement sur la voie publique à Paris et dans nos grandes villes, il est loin de manifester la même répugnance pour les abris, et la preuve, c'est qu'il sollicite de l'édilité et obtient, moyennant finance, la permission d'établir des marquises pour permettre aux clients d'entrer à couvert dans les boutiques, et (les bannes de toile pour préserver les marchandises des rayons du soleil. De plus, beaucoup de commerçants louent, avec le rez-dechaussée, un entre-sol soit comme supplément de magasin, soit comme logement. Les boutiques devant être aussi largement ouvertes que possible, les marchands maudissent les piles en pierre qui prennent des sur-

/lâ

326 ENTUliTIENô SUIl l'aUCKITECTLUE.

faces assez considérables ; aussi cherche-t-on à diminuer aulanl que faire se peut, dans les données acluelles des construclions, le nombre de ces piliers de pierre. Il semble quesi J'on admettait des murs de face d'une épaisseur suffisante, en brique ou même en pierre ou des pans de fer, oa pourrait supprimer entièrement les piles de pierre, sauf pour les angles et lesjambesétrières. Ces piles de pierre inlermédiaires supprimées enlr^ les jambes étrières, seraient remplacées, comme on le fait déjà dansbiei\ des cas, par des colonnes de fonte. Ces colonnes de fonte portent nécea^ sairement des poilraux de fer, lesquels reposent fort mal aujourd'hui sur les piles de pierre qu'elles affament, et se combineraient beaucoup miei/x s'ils ne reposaient que sur les chapitieaux bien disposés pour les recevoir. Si ces poitraux portent toutes les solives du premier plancher, ces solives peuvent déborder le mur extérieur de ces poitraux et recevoir à leur extrémité, en encorbellement, les pans de fer d'une façade, ainsi que les solives de bois dans les anciennes maisons, portaient les pans de bois en saillie. Mais ces anciennes maisons de bois ne sont pas habituellement très-hautes. Leurs pans de bois de face ne sont pas, par conséquent, trèslourds. Il n'en serait pas de même de nos murs de face en pans de fer sur les voies larges, ayant cinq étages, c'est-à-dire 20 mètres du niveau du trottoir à la corniche.

Il faut supposer, dans ce cas, à rencorbellemenl, une résistance trèspuissante. D'autre part, si l'on n'élevait pas sur une façade de 20 mèlres de longueur, par exemple, une seule pile en pierre, et si, entre les jambes étrières, on ne plaçait comme supports que des colonnes de fonte ou des tubes de tôle, il faudrait assurer l'aplomb de ce quillage ; éviler que ces colonnes ne s'inclinassent soit en dehors soil en dedans. L'encorbellement nous fournirait les facilités de parer à ce danger, et en y parant, le moyen de donner toute la puissance nécessaire à la saillie sur laquelle reposerait le mur de face.

Rien n'indique mieux l'empirisme des procédés de structure actuels dans nos maisons, que ces devantures de boutiques scellées après coup sans tenir compte des jnles de pierres ni des colonnes de fonte laissées dans œuvre. Rien ne montre mieux l'influence de la routine chez nous que cette persistance de deux structures juxtaposées, sans qu'aucun essai n'ait cte tenté pour les réunir, les rendre solidaires. Pourquoi ne pas utiliser ces colonnes de fonte, supports nécessaires, comme montants de ces devantures de boutiques? Pourquoi ces devantures sont-elles des hors-d'œuvre et ne viennent-elles pas elles-mêmes contribuer à la stabilité du rez-de-chaussée? La voirie exige des murs de face de 0,50 centimètres d'épaisseur, et par conséquent des piles de 0,50 centimètres à

rez-de-chaussée, mais elle n'exige pas que les devantures de boutiques ne Mirticipeni point de la construction et que les colonnes supports ne )uissent se combiner avec ces devantures, au lieu de donner, dans œuvre, les montants incommodes et disgracieux. Les usines peuvent aussi bien bndre des colonnes à section rectangulaire que des colonnes à section îirculaire. Rien ne s'oppose à ce que les colonnes portent les embrèvenents et les épaulements propres à recevoir les bâtis en fer ou en bois les devantures. Mais faut-il qu'elles soient pour cela à Taplomb du nu extérieur, ce qui n'est guère possible avec des murs de 0,50 centimètres répaisseur. Laissons donc là ces traditions, dues non point à un principe le structure, mais à une succession de moyens adoptés peu à peu et sans |ue Ton ait osé, une bonne fois, chercher une solution naturelle et simple in raison des besoins nouveaux. Supposons, Je le répète, que la voirie a ait table rase de ses règlements accumulés sans tenir compte des nécesûtés présentes et des moyens fournis par l'industrie. Supposons que Tiniiative privée se développe aussi bien chez les constructeurs que chez 3eux qui font bâtir. Après les premiers essais, on aura bien vite constaté jue la fonte, comme supports, présente des inconvénients et desdifficiil- ;és, lorsqu'il s'agit delà combiner avec les fers laminés; que les tôles employées avec intelligence offrent beaucoup plus de sécurité et permettent des assemblages d'une solidité incomparable. Franchissons ce premier pas, et examinons comment le programme qui vient d'être posé pourrait être résolu à l'aide de cette matière.

Ce que l'on demande dans la plupart des maisons à location, c'est un rez-de-chaussée dépourvu, autant que possible, de pleins, piles ou murs; c'est ce que réclame le commerce. La boutique aujourd'hui doit être une surface entièrement libre, séparée seulement delà voie publique par des parois vitrées laissant passer toute la lumière extérieure. Ce n'est qu'à l'aide de demi-mesures que l'on arrive à satisfaire à peu près à ce programme, car il faut élever les piles qui portent les murs de face aussi bien que celles qui sont destinées à porter les murs de refend. Or ces murs de refend sont nécessaires pour recevoir les planchers et cheminées des étages supérieurs, divisés de notre temps en une quantité de petites pièces, comme on sait. Donc, pas de divisions à rez-de-chaussée, beaucoup de divisions dans les étages supérieurs.

D'autre part, il est dur, lorsqu'on paye le terrain 1,000 fr. le mètre, par exemple, de couvrir une bonne partie de la surface par des murs qui sont autant d'espace enlevé aux habitants ; car il faut noter que nos murs de refend doivent avoir 0,50 centimètres d'épaisseur. Chaque mur donc, dans une profondeur moyenne do bâtiment de 12 mètres, prend 6 mètres

de surface, tandis qu'an pan de fer de 0,12 centrmèlres d'épaisseur n'occuperait qu'une surface de 1 mèlre hk centimètres. Mais commenta faire passer les tuyaux de cheminées le long de ces pans de fer ? C'est c^

que nous examinerons loulàl'heureen montrant que ces luyauxne prendraient pas plus de 0,32 centimèlres de surface à chaque étage.

Commençons par le rez-de-cliaussée, qu'il s'agit de laisser libre de points d'appuis à l'intérieur et d'ouvrir le plus largement possible sur la voie publique.

La figure 7 présente un des points d'appuis répétés de trois mètres en trois mètres, entre les jambes étrières d'un mur de face de maison. En A ce point d'appui, composé d'un tube rectangulaire de tôle, est montré suivant son profil ; en B suivant sa section horizonlale, au-dessous de la potence d'encorbellement. Ces tubes de tôle reçoivent les poutrelles C composées de tôles avec cornières et portant les solives en fer à double T du plancher.

Ces poutrelles soulagées dans leur portée, d'un mur de face à Taulre, par des colonnes de fonte, reçoivent encore les pans de fer D. La saillie de la potence d'encorbellement porte lespoitraux sur lesquels peuvent être disposés les murs de face d'une épaisseur de 0,33 centimètres, en brique et même en pierre ou les pans de fer extérieurs.

Si ces murs de fiice sont en brique ou en pierre ils reposent sur des arcs en briques compris entre les deux lames des poilraux ; ainsi que le montre le fragment de face G. Les devantures des boutiques sont établies en b (voir la section B) et les boîtes de mécanisme de fermeture en a. Les pavillons recevant les tôles de ces fermetures sorit tracés en F.

Voilà pour l'ensemble; mais dans ces sortes de constructions délicates, l'étude du détail, des assemblages est tout. Examinons donc la construclion des diverses parties de cet ensemble, figure 8. En A est tracée la section horizontale du support, au-dessous des potences d'encorbellement ; en a la place de la boîte du mécanisme de fermeture. On voit en B, comment les potences C s'assemblent entre les cornières D, comment les tôles F, qui forment la partie postérieure des pavillons de fermeture, s'assemblent sur les cornières G. Les parties antérieures de ces pavillons se fixent en H et contribuent à roidir le système, ù empêcher les tubes de perdre leur aplomb parallèlement au mur de face. Les deux jouées de (Ole E prolongées au-dessus de Farrase supérieure du tube, reçoivent les embrasses K de la poutrelle dont l'extrémité antérieure L vient s'appuyer sur la tête I de la potence. On voit en N les équerres d'attaché de la tôle de rive aniérieure formant poitrail avec l'autre tôle postérieure M et le soFite P. Un sommier R reposant sur la tête Tde la poutrelle et sur les sofiles P sert de départ aux arcs de bri(|ues indiqués en G dans la figure 7. Un montant de pan de fer de refend est tracé en 0. Nous avons parlé des coffres de cheminées q^iii doivent être établis le long de ces pans de fer, puisque nous admettons que ces constructions peuvent être dé|)Ourvues de murs de refend. Nous pensons que les tuyaux ménagés pour chaque

ENTRETIENS SUH L ARCHITECTURE.

cheminée avec ventouse spéciale » chaque foyer sont des moyens suranné^ et barbares. Uu seul ventilateur peut être ménagé pour toutes les chemk.

nées adossées et superposées, prenant l'air du bas, c'est-à-dire dans les meilleures conditions. Un seul tuyau de fumée peut servir de mêmeàun nombre illimité de cheminées adossées et superposées, à la condition

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