DES CONCOURS
On a beaucoup discuté en ces derniers temps à propos des concours. La question, soulevée au sujet de la reconstruction de l'Hôlel-de-Ville de Paris, a pris un (îaraclère t;énéral. Les uns se sont déclarés, en principe, partisans des concours en toute circonstance. Les autres, sans nier reflicacilé des concours, ont prétendu les limiter à certains cas par — ticuliers.
Je ne mets pas en doute la sincérité des partisans des deux opinions;^ mais il en est un peu de cette queslion comme de celle touchant l'en — seignement obligatoire. Il ne suffit pas de décréter l'enseignement obli — gatoire; au préalable, il serait bon desavoir si, le lendemain de la promut J gation de la loi, il y aura des écoles et des maîtres en nombre suilisai pour permellre d'appliquer cette législation.
Étal^lir en principe les concours pour toute œuvre nouvelle d'architet ture, c'est fort bien. Mais pour que les concours donnent des résultai il faut admettre qu'il y aura des concurrents, et pour qu'il y ait des co- mcurrenls sérieux, il faut un jury qui puisse offrir a ces concurrents tou.%^' les garanties d'imparlioUté et, qui plus est, de capacité.
Avant donc de décréter les concours, en principe, il faut songer 5' trouver des concurrents. Pour trouver des concurrents, il faut trouver des juges.
Nous inclinons volontiers à admettre en France qu'il suffit, pour établir un ordre de choses nouveau, d'un décret» Et cependant noire
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Bulletin des lois est bourré de décrets qui n'ont jamais été mis à exécution, parce qu'ils trouvaient devant eux le vide.
Parmi les rapports et les écrits derniers, qui ont été publiés à propos des concours en général et du concours relatif à la réconstruction de THôtel-de- Ville de Paris en particulier, un des arguments mis en avant par les non partisans du concours, était celui-ci : a On ne trouvera pas de concurrents parmi les architectes présentant des garanties sérieuses; ceux-ci ne voudront pas risquer de perdre six mois et de compromettre un peu leur notoriété en échouant dans une épreuve publique. » I/argument porte juste, vu les précédents et l'état de choses actuel. Il tomberait peut-être si l'on rompait avec ces précédents et si l'on modifiait cet clat de choses.
Observons d'abord que les concours ouverts a propos d'édifices d'un ordre secondaire, soit par leur importance, soit par leur situation, ont donné généralement d'excellents résultats; qu'il n'en a pas été de même pour les concours qui, par leur importance exceptionnelle, attiraient spécialement l'attention du public et devaient offrir au vainqueur une situation hors ligne du jour au lendemain.
Pour les premiers, on trouve aisément un jury impartial et soustrait à toute préoccupation étrangère à l'objet; pour les seconds, cela devient beaucoup plus difficile. Il en est de ces derniers concours, comme des conclaves où tous les juges s'entendent in petto pour ne pas désigner tel ou tel, et auxquels le nom du vainqueur importe peu, pourvu que ce ne soit ni un Barberini, ni un Doria, ni un Chigi. Les hommes sont ainsi faits, et nous ne les changerons pas parce que nous avons établi la République. Plus les juges sont élevés et capables, plus ils tiennent à leurs idées; et leur conscience est si bien soumise à leur passion, qu'ils croient agir pour le mieux, non en proclamant le plus méritant, mais en empêchant tel ou tel d'obtenir un grand avantage. S'il s'agit d*art, ils croient, de bonne foi, devoir mettre avant tout, dans la balance, ce qu'ils supposent être une question de principe. Il leur importe assez peu que N..., parfaitement inconnu et d'une capacité voilée, soit proclamé, pourvu que X... soit écarté; car X... proclamé vainqueur, le monde, pour eux, serait renversé, ou tout au moins l'avenir du grand art, de 1 art qu'ils aiment, serait compromis; le reste de leur existence serait rempli d'amertume. J'ai eu la bonne fortune d'assister à l'un de ces jugements célèbres, et j'avoue n'avoir de ma vie vu représenter comédie plus intéressante et dans laquelle le cœur de l'homme se montrât plus à découvert, malgré l'attention que chacun apportait a cacher aux autres, et peut-être à sa propre conscience, le tond de sa pensée. Là, comme
AOS ENTRETIENS SUR l'aRCHITECTORB.
toujours, il s'agissait d'écarler les concurrents que la voix publique désignait dans la simplicité de ses appréciations. Quand, comme toujours, le vainqueur, auquel le public ne songeait guère et aucjuel les membres du jury ne pensaient pas davantage avant le jugement, fut proclamé, la. joie qui se manifesta sur bon nombre de visages fut comme un trait de lumière qui pénétrait jusqu'à la pensée intime de chacun et la montrait à nu.
Dans les concours d'architecture d'une grande importance, où va-t-on chercher les juges? Premièrement, et cela est naturel, dans la classe de l'Institut. Or, ces messieurs, s'ils n'ont pas parfois les uns pour les autres une très-vive sympathie, s'entendent assurément sur un point : écarter quand même tout concurrent qui ne tient d'aucune manière à l'affiliation. Le dilemme est donc celui-ci : ils ne voteraient pas volontiers pour un de leurs pairs, en supposant qu'il fût parmi les concurrents. Ils ne voteront jamais — c'est affaire de principe — pour un concurrent qui se ? serait mis en opposition avec leurs doctrines, si l'on peut donner le noi de doctrine à l'ostracisme prononcé contre toute individualité indépendante.^ ^ Or, comme on ne peut guère espérer trouver de hautes capacités quc^. ^ parmi les membres mêmes de cette classe, ou parmi ceux qui agissen^^}/ manifestement en dehors de leur influence, il y a beaucoup à parier qu'iU^ voteront pour une médiocrité parfaitement ignorée, et dont ils feroi — ^/ ainsi tout à coup un grand homme. Il est dans la nature des congr^^. gâtions de trouver préférable l'invention d'une valeur inconnue à jr^ reconnaissance d'une valeur existante et rivale. Cette valeur inconn^j^ fût-elle nulle, ce sera tant mieux, elle prendra son éclat de l'élection Cfai l'aura mise en lumière. C'est toujours la question de, la grâce préexistan/e et les corps n'aiment rien mieux que de jouer le rôle assigné par que/ques-uns à la Providence.
Le public, qui ne voit pas le fond des choses et ne peut le voir, reste le plus souvent ébahi devant ces jugements ; mais en bon public français qu'il est, habitué à admettre de longue main que tout ce qui éinaDe d'une autorité quelconque est pour le mieux, il croit s'être trompé et applaudit bientôt aux bévues du lauréat, quitte à les payer très-cher.
Secondement, et par pudeur, pour se donner vis-à-vis de ce mêiiK public une couleur d'impartialité, les administrations qui acceptent v concours à propos d'une très-grosse affaire, afin souvent de couvrir k responsabilité, adjoignent à ces membres de la section d'archilecf à l'Institut, des maîtres qui n'en font pas partie. Généralement ils sor minorité; mais fussent-ils en majorité, qu'ils voleraient le plus sor comme les membres de la (congrégation, et cela avec d'autant
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d'empressement qu'il est parmi eux des aspirants au fauteuil académique. J'ai personnellement été témoin des faits que j'énonce ici sans ambibiguïté, on me l'accordera; si bien qu'à diverses reprises et ayant cons* talé l'isolement de ces appoints indépendants adjoints aux membres delà congrégation et à ses adhérents-aspirants, il m'a paru plus convenable de m 'abstenir.
Voilà, pour le passé, comme ont été composés les jurys à l'occasion de concours solennels. Poursuivra-t-on les mêmes errements? Alors il faut s'attendre à ne trouver de concurrents qu'en dehors des notoriétés ; ce seront des concours ^ école. 11 peut en sortir quelque chose, sans contredit, mais c'est douteux. En tous cas, il est manifeste que les architectes dont la valeur est incontestée n'iront pas se fourrer bénévolement dans ce guêpier, sachant que leur capacité reconnue, que leur expérience acquise, que le soin et le scrupule qu'ils apporteront dans l'interprétation du programme, que l'exactitude de leurs estimations et les rapports exacts entre leurs projets et ces estimations, loin de leur offrir des chances de succès, seront un motif d'exclusion ; car plus ils montreront les preuves de leurs capacités et moins leurs projets auront chance d'être admis, par ce motif que la congrégation répugne aux concours. Maîtresse de l'administration en France, elle trouve malséant que celle-ci ne choisisse pas, parmi ses membres, l'architecte attaché à une grande œuvre ; donc elle fait et fera toujours en sorte — c'est dans son rôle — que les concours aboutissent à des déceptions, soit au point de vue de l'art, soit au point de vue administratif et financier.
Le plus sûr dans ce monde est de ne jamais demander aux hommes, et surtout aux corps qui n'ont pas à encourir la responsabilité individuelle, des efforts de désintéressement ou d'héroïsme, dirai-je, qui ne sont jamais que l'exception. Or, demander à des artistes qui ont le sentiment juste ou exagéré de leur valeur, qui ont obtenu de leurs pairs la plus haute distinction, qui ont l'ambition fort louable d'attacher leur nom à une œuvre magistrale, qui ont passé leur vie dans l'espoir de trouver une occasion favorable de montrer ce qu'ils valent ou croient valoir, qui ont leurs passions d'école, de coterie, leurs antipathies et rivalités, de voir sans une certaine amertume cette occasion tant désirée leur échapper, de contribuer même à ce que cette occasion soit par eux-mêmes fournie à un autre plus ou aussi capable, c'est demander a la nature humaine plus qu'elle ne peut donner ; c'est tenter la vertu, ce qui est mauvais et dangereux.
Que faire donc? Et comment composer un jury, si Ton veut sérieusement entrer, pour toute construction neuve, dans la voie des concours?
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Mais d'abord la voie des concours est-elle la meilleure à suivre, et doit-elle élre toujours suivie? Bonne ou mauvaise, cette voie est indiqua aujourd'hui, et il sera difficile de ne pas s'y engager franchement. On peut bien admettre que s'il s'agit de reprendre, ou d'approprier, ou de restaurer de vieux monuments, le concours est superflu, sans objet, et qu'il est plus simple dans ce cas de choisir un homme dont la capacité est reconnue. Par conséquent, et pour en revenir à la restauration de rHôfel-de- Ville de Paris, il semblerait que là, le concours n'est guère applicable. Mais s'il s'agit d'un édifice entièrement neuf, un pays dont tout le système politique est établi sur le suffrage universel ne peut trouver de bonnes raisons pour se refuser aux concours, non-seulement dans les travaux d'architecture, mais dans l'administration, l'armée, etc.
Cependant, qui dit concours, dil concurrents et juges; qui dit concurrents, dit enseignement. Si l'on veut des concours sérieux, il faut des concurrenis -sérieux; si l'on veut des concurrents sérieux, il faut un enseignement sérieux.
Dans l'état présent, renseignement que donne ou qu'est censé donner l'État aux jeunes architectes, enseignement qu'il vient de remettre entre les mains de l'Institut après avoir essayé timidement et sans succès de le soustraire à son action directe; cet enseignement, dis-je, n'est pas sérieux, n'est en rapport ni avec l'état de notre organisation sociale, ni avec les procédés de construction introduits par l'industrie moderne, ni avec nos besoins d'économie et d'administration sévère, ni avec les méthodes de raisonner qui doivent de plus en plus régir les pays civilisés, sous peine de déchéance.
Nous en sommes venus, en France, à ce moment fatal où toute question soulevée en soulève à son tour mille autres. Notre vieille machine allait tant bien que mal, grâce surtout à ce que personne n'osait ouvrir la boîte qui la contenait, afin de constater l'état de ses rouages. Si, par aventure, quelqu'un enlevait un panneau de la boîte, tout le monde fermait les yeux en criant : Analhème!... Une tempête a décidément détraqué le vénérable tourne-broche ; il s'agit de le réparer... Eh bien, non ! il faut en prendre son parti, le tourne-broche n'est pas réparable; il faut eu fabriquer un autre et se presser un peu. Le rôti brûle!
On soulève la question (^eY enseignement obligatoire.. .Q^'t^i bien simple^ d'obliger tous les enfants à aller à l'école! Mais aussitôt surgit, comm^ je le disais tout à l'heure, la question des écoles-bâtiments qui n'exislenL ^ pas, des maîtres d'école qui n'existent pas davantage ; des moyens finan — ciers nécessaires pour élever ces constructions et payer ces maîtres; 1^ question des écoles normales propres à les former ; la question de l'en-
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seignement exclusivement laïque ou mixle, au choix des parents ; la question, comme conséquence, de la séparation de l'Église et derÉlat;la question du travail des enfants dans les fabriques ou aux champs; et, comme conséquence, l'obligation d'indemniser les parents vieux ou inflrmes, ou trop pauvres, ou trop chargés de famille, qui vivent du travail de ces enfants. J'en passe.
Surgit la question de Timpôt; aussitôt cent autres questions vitales se présentent. Il en est ainsi de tout ce que nous voulons loucher. Nous sommes en face d'un vieux monde vermoulu : dès qu'on met la main sur un point pour réparer une avarie, la pièce replacée oblige de tout refoire autour d'elle alln qu'elle puisse tenir; on ne pourrait la clouer dans de la pourriture.
Donc, pour en revenir aux concours, on pourrait dire à ceux qui se chargent de l'enseignement de l'architecture en France : « Commencez par nous former des hommes propres à concourir autrement que par des exhibitions d'images, car il ne s'agit pas ici d'envoyer des jeunes gens en Italie aux frais du gouvernement, il s'agit d'édifices qui nous sont utiles, nécessaires, que nous payons, et que nous voulons bien faits, raisonnables et sensés. » On pourrait dire aux hommes désignés pour juger ces concours ou surveiller comme administrateurs les constructions : « Songez que si une nation comme la France doit posséder des monuments qui indiquent sa grandeur, cette nation les paye, ces monuments; qu'il importe, avant tout, de ne pas dépenser inutilement son argent, de ne pas la ruiner sous le prétexte de lui faire honneur, et de ne pas, pour jouer un bon tour aux partisans des concours, choisir le concurrent qui offrira le moins de garanties sérieuses et compromettra l'entreprise. »
Est-ce à dire qu'en présence de ces difficultés accumulées autour de chaque question soulevée, il faille se résigner à ne rien tenter et se livrer au découragement? Non, certes; chaque jour suffit à sa peine et en toute entreprise, si difficile qu'elle paraisse, si Ton veut la mener à bonne fin il fout commencer par un bout.
Employons donc les éléments que nous possédons, mais employonsles de manière à leur faire produire d'abord le ynaximum de bien qu'on leur peut demander.
Pour obtenir des concours sérieux, profitables, faisant ressortir les capacités non doutcnises, et pour ne pas se lancer dans les aventures sous le prétexte de ces concours, il faut donc attirer les capacités; or, on ne peut attirer les capacités qu'en leur offrant des garanties, en ne livrant pas au hasard des rancunes, des rivalités et même des faiblesses et des complaisances, le produit de leur temps et leur réputation.
Si rinslitut n'était point le maître de l'enseignement et de toutes les positions, par la pression qu'il exerce sur l'administration, le mode de nomination d'un jury par les concurrents eux-mêmes offrirait des garanties suffisantes. Mais dans l'état actuel des choses, ce mode ne peut donner aux concurrents qui se tiennent en dehors de la congrégation un jury dont l'impartialité ne soit pas douteuse.
La majorité des concurrents étant évidemment dans la zone de la médiocrité, nommera un jury favorable à cette médiocrité.
Remarquons bien que pour élever un édifice neuf, il s'agit de choisir l'homme le plus capable de remplir cette mission, et non de satisfaire telle ou telle école ou coterie. Or, ce personnage capable peut être parfaite* mentjsolé, en dehors de toute camaraderie.
Ce n'est donc cas sur la camaraderie qu'il faudra compter pour le désigner, et les jurys nommés par les artistes en vue d'un concours ont toujours une majorité composée d'une camaraderie, soit prise dans l'Institut, soit prise en dehors; ce n'en est pas moins contraire à l'impartialité d'un jugement. La formation d'un jury par le tirage au sort, sur une liste de notabilités prises dans les arts, serait préférable au système électif; mais encore, avec ce mode de procéder, y a-t-il beaucoup de chances pour que le concurreut isolé, sans attaches, mais peut- être le plus habile et le plus capable, ne soit point choisi. On croirait que les concours,* — je ne parle toujours que de ceux qui ont un grand retenlissement et sont faits pour exciter les hautes ambitions, — font habiluellement ressortir ces talents ignorés, élevés dans l'obscurité, mais d'une distinction et d'une originalité puissantes. Cela n'est pas, par les motifs suffisamment développés plus haut. Les concours solennels érigent parfois un inconnu sur un piédestal, mais ce n'est pas tant parce que cet inconnu montre dans ses travaux exposés lès preuves de hautes capacités, que parce qu'il est un terrain neutre sur lequel les rivalités composant un jury parviennent, vaille que vaille, à s'entendre, pour éviter, avant tout, de proclamer un nom significalif, une valeur. Et cependant un jury composé de notabilités sérieuses, quelle que soit d'ailleurs la passion qui les anime devant des œuvres exposées, apporte dans la discussion une raison généralement saine, des appréciations justes; car entre gens pratiquant lemêmcart^ ou le même métier, il est des questions sur lesquelles les opinions plus diverses se rencontrent. Et s'il s'agit d'architecture, art et sciene positive à la fois, des praticiens ne peuvent guère manquer de s'accord en des points importants. On voit donc, dans ces sortes de jugements, jury se rendre en apparence aux meilleures raisons, ne pas discuter côt*taines qualités incontestables, convenir des défauts non moins contestables
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de lels ou tels concurrents, mais voler dans un sens absolument opposé aux apprécralions en bien ou en mal que cette discussion paraissait avoir fait ressortir et qui devaient dès lors diriger Topinion des juges. Comme praticien» comme artiste, le juré se rend à Tévidence et aux bonnes raisons émises dans un sens ou dans Tautre; comme homme, il vote suivant sa passion.
Il faudrait donc, pour que la valeur des concurrefits fût appréciée avec autant d'équité que possible, une discussion devant leurs œuvres, entre gens de métier, notoirement capables, habiles à faire valoir les motifs de leurs préférences ou leurs critiques, et que celte discussion fût entendue par un jury chargé d'émettre ses votes en faveur du. concurrent dont cet examen aurait fait ressortir les qualités.
Imagine-t-on quel serait le sort des accusés traduits en Cour d'assises, s'ils devaient être jugés par les conseillei^, l'avocat général et les avocats plaidants ?
Eh bien, cette situation est faite aux artistes dans les concours d'architecture.
A priorij il y a beaucoup à parier qu'avant l'examen des projets, chaque juré a son siège fait, et s'est dit à part lui que, quoi qu'il advienne, il ne votera pas en faveur de tel ou tel.
Le procédé admis, qui consiste à ne pas être censé connaître les concurrents participant à un concours, solennel surtout, est enfantin. Il n'est pas un membre du jury appelé a juger ces sortes de concours qui ne sache le nom del'arliste que cache une devise.
Aussi serait-il bon de laisser de côté cette habitude hypocrite et qui ne fait que prêter à la passion un voile dMmpartialité. Cette puérilité effacée, les concurrents n'étant plus supposés cachés par une devise, il serait équitable qu'ils fussent appelés à expliquer eux-mêmes leurs projets et les moyens d'exécution qu'ils se proposent d'adopter. Il n'y arien là d'impraticable.
Sur un nombre considérable de projets exposés, il y en a au moins les trois quarts qui, par leur infériorité manifeste, sont hors de toute discussion et ne peuvent soutenir l'examen.
Reste un certain nombre très-restreint.de projets, qui donnent lieu alors aux plus vives discussions, et parmi lesquels il est diflicile de choisir le meilleur, à tous les points de. vue. Souvent alors — même en supposant le juré doué d'une impartialité égale à. ses capacités — un rendu incomplet ou peu attrayant, une disposition mal comprise par les juges, font écarter un projet qui cependant présente, au point de vue de Texécu-
lion, les qualités les plus reeommandablcs. .
lilk ENTRETIENS SUR l' ARCHITECTURE.
D'ailleurs, il faut observer que plus un architecte est capable, mieux il comprend les difficullés accumulées dans un programme et les moyens d'exécution à employer, plus il éprouve d'embarras à rendre intelligibles les solutions qu'il propose; tandis qu'un artiste médiocre, mais qui ne doute de rien, — et cela se voit, — n'éprouve aucun embarras à rendre compte de son faible bagage. Il ne cherche pas à résoudre des difficultés qu'il ne prévoit même pas et son travail graphique se ressent de cette confiance en ses propres forces. Lesjurés sont des hommes et généralement, comme tous les hommes, n'aiment pas à se donner trop de peine. Si quelque partie d'un projet exposé ne leur paraît pas parfaitement claire, ils en concluent que l'auteur n'a su ce qu'il voulait faire. Beaucoup d'entre ces jurés, même capables, ne se rendent pas compte des eflets que produit Texécution et ne voient que le dessin géométral. Beaucoup ne s'inquiètent guère de savoir si les plans, coupes et élévations sont en parfait accord. D'autres ne se préoccupent nullement des moyens d'exécution ; aucun n'examine sérieusement les devis et s'ils se rapportent exactement aux projets graphiques.
Si Ton appelait les concurrents isolément devant leurs projets et qu'on leur demandât de les expliquer, de rendre compte des motifs qui leur ont fait adopter tel ou tel parti, de leurs moyens d'exécution, de la relation des devis avec les dessins, il résulterait de cet examen des lumières toutes nouvelles, et il pourrait arriver qu'un projet dédaigné de prime abord prît le premier rang.
Mais encore ne faudrait-il pas que les examinateurs votassent ; le vole serait émis par un jury pris parmi des hommes honorables, ne pratiquant pas ou ne pratiquant plus depuis longtemps l'architecture, et qui assisteraient aux discussions des hommes de l'art et aux examens que ceux-ci feraient subir aux concurrents devant leurs propres projets.
Dire que ce mode de procéder serait parfait... malheureusement les jugements humains sont rarement excellents; mais au moins y aurait-il dans cette façon de procéder des garanties assez sérieuses pour attirer les artistes capables, et surtout pour éloigner un grand nombre de concurrents indignes. Le huis-clos des jugements des concours est déplorable à tous les points de vue : il laisse irresponsables les juges ; il permet certaines exécutions scandaleuses, et les résultats surprennent habituellement, et non sans raison, le public.
Avec l'emploi du moyen proposé ici, il suffirait d'un seul membre du jury, — je veux dire: du groupe des examinateurs; et c'est le titre qui leur conviendrait, — pour faire ressortir les qualités d'un projet, par la
manière dont il en rendrait compte et les questions qu'il adresserait au concurrent. Les raisons données et les réponses aux questions posées feraient évidemment impression sur le véritable jury, indépendamment de l'opinion préconçue ou erronée de la majorité des examinateurs. Il n'y aurait plus à craindre ainsi, pour les concurrents sérieux, d'être étranglés entre deux portes pnv une majorité jugeant à huis-clos.
On objectera certainement que ce jury, composé de personnages qui ne sont point architectes ou qui ont cessé de l'être, serait hors d'état d*apprécier à sa valeur la discussion qui s'établirait entre les examinateurs ou les réponses que feraient, à leurs questions, les concurrents. Cette objection n'est pas fondée.
L'architecture n'est pas une de ces connaissances pleines de mystères, hérissées de mots techniques et de formules incompréhensibles pour des gens intelligents. Il n'est pas de question d'architecture, si ardue qu'elle soit, qui ne puisse être comprise par des personnes. instruites, mais étrangères à la pratique du métier, si on les explique avec clarté et en s'appuyant sur le bon sens, commun à l'appréciation de toute chose. On peut dire môme que cette nécessité, pour les examinateurs-architectes — je ne les désigne plus que par ce litre — d'expliquer les motifs qui leur font rejeter ou adopter tel ou tel projet, ne serait pas sans de grands avantages, puisqu'on a vu parfois des jurés qui adoptaient ou rejetaient un projet sans exposer les raisons qui les faisaient agir ainsi, ou par des motifs qu'ils n'exposeraient certainement pas devant un jury indépendant.
Il est de ces raisons que Ton ne donne et qui ne peuvent faire impression qu'à huis-clos. Qui empêcherait de désigner, parmi ces jurés chargés non de discuter, mais seulement d'écouter et d'émettre un vote après avoir entendu la discussion entre les examinateurs et les réponses des concurrents, des ingénieurs des ponts et chaussées, des ingénieurs civils, des administrateurs auxquels les travaux publics ne sont point étrangers, ou des fonctionnaires d'un ordre élevé, indépendants par leur raractère et leur position ? Ces personnes seraient parfaitement en état de porter un jugement sur des projets, non peutêtre de prime abord, mais après les discussions et l'examen dont je viens de parler.
On n'aurait pas a craindre au moins ces partis pris dont beaucoup d'entre nous ont été les témoins, ces comptes rendus, je ne dirai pas infidèles, mais absolument contraires au sens qu'avait pris, en un cas donné, une discussion.
Pour conclure donc, si le mode des concours est adopté pour tous les
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travaux d'architecture neufs, il faut^avanttout songera la composition des jurys; car tant que le mode admis jusqu'à ce jour sera en vigueur, il est certain que beaucoup d'artistes des plus capables, sinon tous/nese présenteront jamais à ces concours^