‹ Entretiens sur l'architectureChapitre 6 sur 20 · II 4 II · texte numérisé non relu

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loppe des sels ou se détruit aux gelées. Voici (fig. 9) Teiïet qui se produit. Soit A une corniche en vergelé, recouverte d'une tablette de pierre dure BC. L'humidité introduite par filtration lente de la pierre dure dans la pierre tendre ne peut être enlevée par l'air, elle développe des sels dans l'intérieur de l'assise, qui viennent se cristalliser a la surface inférieure en G, et l'on voit bientôt des traces de décomposition se

manifester sous le larmier, d'abord par une efllorescence, puis par des gales, puis enfin par des exfoliations prononcées. La même corniche non recouverte de pierre dure se serait émoussée, usée par l'eiïel de la pluie, mais ne se serait pas décomposée. Dans ce cas, le métal vaut beaucoup mieux que la pierre dure, en ce qu'il n*est nullement conducteur de l'humidité. Le même phénomène se produit sous des chéneaux de pierre dure posés en plein sur des murs. Ces chéneaux ne subiront aucune altération si la pierre est bonne, mais les parements sous-posés présenteront bientôt des symptômes de décomposition. 11 y a donc un soin particulier à apporter dans remploi des pierres dures comme protection de la pierre tendre. Le principe de tracé des profils est pour beaucoup dans la conservation de la maçonnerie, et l'on doit toujours adopter ceux qui tendent à se débarrasser rapidement des eaux pluviales. En cela les profils habituellement adoptés de nos jours, et que l'on considère comme imités de l'antiquité, sont très-mauvais en ce qu'ils offrent presque toujours des surfaces horizontales opposées à la pluie, par conséquent des obstacles à un écoulement rapide et un rejaillissement très-préjudiciable aux parements qui surmontent ces obstacles horizontaux : car (fig. 9) Teau de pluie qui fouette sur la surface BC ressaute en poussière fine le long du parement CD, l'imprègne d'humidité et le décompose. En général, toute pierre tendre et poreuse doit être placée, soit à l'abri total de l'humidité, soit isolée, de manière à pouvoir être promplemenl séchée par l'air; la superposition de pierres dures à des pierres tendres hâte leur décom-

posilioii, surloul si ces pierres dures, bien que d'une excellente qualité, sont très-hygrométriques, comme les pierres de Chérance, les grès, les calcaires de Bourgogne connus sous le nom de pierres d'Anslrude, de la Mance, de Ravières. Chacun peut voir certaines corniches faites depuis peu en pierre de Saint-Leu, et recouvertes de dalles de Chérance, déjà décomposées ^ S*il est possible, en ne tenant pas absolument aux profils admis comme antiques^ d'éviler les décompositions qui se manifestent sous des surfaces horizontales, il faut bien maintenir telles les assises de chéneaux en pierre dure. Alors il est prudent, ou de porter ces chéneaux sur des corbeaux qui laissent leur lit inférieur à Tair libre, ou de pratiquer entre ce lit inférieur et le parement sous-posé de pierre tendre, un isolement avec ventilation de distance en distance, ainsi que Tindique

la figure 10. Les constructeurs du moyen âge, qui ont si fréquemment employé les chéneaux ou les passages extérieurs à mi -hauteur des con* structions, ont eu toujours le soin d'isoler ces assises pardessous, en les portant» soit sur des corbeaux, soit sur des doubles murs, comme par exemple dans les galeries supérieures des églises (voy. en A, fig. 10).

Les Romains, en élevant toujours à joints vifs, sans mortier, leur construction d'appareil, en [la maintenant, pour ainsi dire, indépendante du blocage, assuraient ainsi la conservalion des parements, surtout employant des chaux hydrauliques, car celles-ci développent des sels en abondance, et fort souvent les lils et joints fichés en mortier provoquent la décomposition des arêtes des pierres. Cette décomposition se manifeste autour de la pierre joignant le mortier, par une efflorescence, puis plus tard par une exfoliation, si bien qu'après un siècle, voici»

Notamment au palais du Conseil d*État, à Paris.

28 ENFRETIENS SUR L ARCHITECTURE.

figure 11, Teffel qui se produit. Les lits de mortier A résistent, les parements de la pierre se conservent en B, et une décomposition profonde se manifeste en C. Ce phénomène peut être observé dans beaucoup de constructions du moyen ûge, élevées, comme on sait, en laissant entre

chaque assise des lits épais de morlier. Mais les constructions du moyen âge procèdent presque toujours de la maçonnerie en moellon , le morlier y joue par conséquent un rôle important; il n'en peut être ainsi pour nos constructions modernes en pierre qui procèdent de l'appareil, et qui devraient alors s'en tenir à la méthode romaine. On s'est d'ailleurs beaucoup exaj^éré les difficultés qui résultent d'un appareil à joints vifs. Il ne s'agit pas, comme quelques auteurs Tout prétendu, de frotter les lits des pierres les uns contre les autres pour obtenir une jonction parfaite. D'ailleurs, en admettant que les anciens eussent employé ce procédé pour les lits, comment Tauraient-ils pu obtenir pour les joints? Or, les joints verticaux antiques sont tout aussi exactement rapprochés que les lits. Il suffit de dresser très-exactement ces lits et joints à la règle, et de poser les pierres à la louve. En examinant avec attention les lits et joints des grands appareils romains, on aperçoit parfaitement la trace d'une faille faite au moyen d'un outil semblable à la bretiure ; mais si dans beaucoup d'édifices antiques romains, les parements sont grossièrement taillés, quelquefois même simplement épannelés, les lils et joints sont invariablement dressés avec une précision parl\\ite. Ce fait peut être observé même dans des monuments des bas temps. C'est qu'en effet toute la stabilité de la structure romaine en grand appareil consiste dans la jonction exacte des lils cl joints. Non contents de l'emploi de ce procédé, les Romains croyaient encore devoir maintenir les assises entre elles au

ONZIÈME ENTRETIEM. 20

moyen de goujons ou de queues d*aronde de métal, fer ou bronze, aPm d'empêcher leur glissement. Tous les monuments de la Rome antique consiruits en pierre ou en marbre montrent, aux angles-des lits de chacune de ces pierres, des entailles deslinées à recevoir des goujons de métal. Pendant le moyen âge, beaucoup de ces goujons ont été enlevés, c'est pourquoi on voit sur les parements de ces édifices une quantité de trous faits à la masse et au poinçon afin d'en arracher le métal. Généralement ces goujons ont la forme présentée dans la ligure 12 ; la partie A

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étant engagée dans le lit supérieur de l'assise inférieure et la partie B dans le lit inférieur de l'assise supérieure (voyez le détail G). Dans les appareils en marbre, ces goujons étaient souvent de bronze ; ils étaient habituellement de fer dans les appareils en pierre (travertin). Leur utilité était d'ailleurs contestable, puisque les parements dont on les a arrachés n'en restent pas moins inébranlables.

Les monuments romains étaient assez solidement assis, les blocages dont ils se composaient étaient assez compactes et homogènes, les appa-* rciis en assez grandes assises, pour qu'il ne fût pas nécessaire de les chaîner ou de les cramponner; aussi ce luxe de goujons de métal n'ap{)flrait-il guère que dans les splendides édifices de la Rome antique, et n'est-il pas commun dans d'autres contrées. Cependant les Romains croyaient parfois devoir cramponner les pierres d'une assise entre elles au moyen de queues d*aronde de fer ou de bronze coulées en plomb. Gela était en effet nécessaire dans certains ouvrages hydrauliques, pour maintenir des frises ou des corniches au-dessus des portiques. Nous avons même quelquefois trouvé de ces queues d'aronde en bois *. Mais

* Dans les subitruclions de l*arc de Sainte.^, par exemple.

SO ENTRETIENS SUR L*ARCU1TECTURE.

des chaînages proprement dits, il ne reste pas trace. Pendant le moyen âge, c'est-à-dire à daler de la fin du xn* siècle, on a fort employé les crampons de fer scellés au plomb pour rendre solidaires les pierres d'une assise; ces cmmpons formaient ainsi, à dilTérenles hauteurs, de véritables chaînages. A ce propos il est nécessaire d'observer un fait remarquable. Lorsque le fer est en conlact avec la pierre seulement, qu'il soit coulé ou non en plomb, il s'oxyde peu, ne gonfle pas par conséquent, et ne cause pas de brisures dans les assises. Mais, si à côté du fer il y a du morlier, c'est-à-dire si au-dessus de ces crampons qui réunissent entre elles les pierres d'une assise, il y a des lits épais de mortier, ces crampons, enveloppés ou non de plomb, s'oxydent très-rapidement, gonflent et font éclater les pierres. L'oxydation est encore plus rapide si les lits sont remplis de plaire.

Les Romains, en employant le métal pour maintenir leur appareil dans certains cas, posant leur pierre sans mortier, n'avaient donc pas à craindre les effets de l'oxydation ; tandis que dans nos édiltces du moyen âge et dans ceux que nous élevons aujourd'hui, nous avons tout à redouter de la présence du métal dans les maçonneries, puisque nous interposons toujours des lits de mortier ou de plâtre entre les pierres. Mais nous reviendrons plus tard sur l'emploi du fer dans les maçonneries.

Ne considérant pas l'élasticité comme une des conditions de la siruc* ture, les Romains procédaient d'une manière logique en posant les assises à joints vifs ou en bloquant des masses de maçonneries concrètes dans des parements de brique ou de moellon smillé.

Admettant, au contraire, Télasticité comme une des conditions de la structure, les gens du moyen âge ne procédaient pas avec moins de logique en posant les assises de leurs édifices sur des lits épais de morlier. Il est, en effet, raisonnable de prendre l'un de ces deux partis : si nous imitons la forme romaine, construisons comme les Romains; si nous construisons comme nos devanciers du moyen âge, c'est-à-dire en faisant intervenir le morlier dans l'appareil, ne prenons pas la forme romaine, qui ne saurait s'associer à cette structure. Si nous n'admettons pas que la structure doive posséder une certaine élasticité, construisons avec les procédés romains, qui donnent une stabilité absolue passive; mais si nous sommes forcés par nos programmes de tenir compte d'une certaine élasticité^ dans nos bâtisses, ne cherchons pas à imiter, grossièrement d'ailleurs, l'apparence de la structure romaine. En un mot, mettons nos méthodes de bâtir en harmonie avec les formes que nous prétendons adopter, ou, si nos méthodes de bâtir sont reconnues excel-

lentes, ne cherchons pas à reproduire des formes qui sont contraires à ces méthodes. Nous avons, en général, une idée un peu trop avantageuse de nos procédés de bâtir en ce qui louche à la maçonnerie. De fait, nous construisons assez mal, d'une façon dispendieuse et sans tenir compte des propriétés des matériaux. Dans nos édifices publics, s*il ne se ma* nifeste pas des déchirures, des désordres, cela tient à ce que nous mettons en œuvre moitié plus de matériaux qu'il ne serait rigoureusement nécessaire, mais il est clair que cette profusion se paye. Au point de vue de l'économie et du judicieux emploi des matériaux, nos maisons sont, relativement, beaucoup mieux construites que nos édifices publics. On fait souvent un emploi intelligent du fer coulé ou forgé et des pierres ou briques dans nos constructions privées, tandis que nous voyons, à quelques pas de là, accumuler hors de toute raison des masses énormes de pierres dans des monuments, sans jamais employer le métal autrement que pour les planchers, les chaînages et les combles. Cependant il n'est pas douteux que si les Romains avaient eu à leur disposition la fonte de fer en grands morceaux, ils l'auraient employée. Les constructeurs du moyen âge eussent été bien heureux de posséder celte matière, puisqu'ils ont tout fait pour y suppléer par l'emploi de pierres très-dures, posées debout, en délit, lorsqu'il s'agissait d'élever des masses lourdes sur des points d'appui grêles. Il est étrange que nos architectes, possesseurs de matériaux si variés, si nouveaux et cependant si bien éprouvés déjà, ayant entre les mains des reproductions de toutes les architectures, depuis celles des anciens jusqu'à celles des temps les plus rapprochés, se croient obligés, au milieu d'éléments si féconds, de s'en tenir toujours, lorsqu'il s'agit de monuments publics, au système de construction adopté pendant le xvii' siècle où l'on écrivait en très-bon style, mais où l'on construisait très-mal. Sans recourir au fer fondu comme points d'appui, n'avons- nous pas aujourd'hui des pierres dures dont la qualité est égale a celle des marbres les plus compactes? Pourquoi ne pas employer ces matériaux en leur donnant les formes grêles que leur résistance permet ? Pourquoi — et je reviens sur ce point important — placer de la pierre pleine, là ou des massifs en blocage suffiraient? Pourquoi les lauréats de l'Académie revenant de Rome et de Grèce n'apportent-ils jamais, lorsqu'ils viennent construire en France, aucune des excellentes méthodes de bâtir employées par les Romains, et s'en tiennent-ils encore à la routine des constructeurs du xvn* siècle, beaucoup moins habiles que leurs devanciers? Pourquoi prôner si fort les arts de la Rome antique et envoyer périodiquement des jeunes architectes s'inspirer des monuments qu'elle nous a laissés, si l'étude de ces monuments ne doit aboutir qu'à

une conlrefîiçon d'une forme dont on ne cherclie point la raison, et si nous ne prenons pas dans ces vastes et beaux édifices ce qui en est la partie essentielle, la structure, pour l'appliquer, en ce qu'elle a d'applicable, à nos besoins et à notre état social ? Il y a longtemps que Ton ne tente même plus d'expliquer ces contradiclions; mais les pierres s'accumulent toujours sans plus de raison, les matériaux nouveaux abondent, et n'apportent dans les méthodes de bâtir aucun changement. Les engins se perfectionnent, élèvent facilement à de grandes hauteurs des blocs énormes de pierre, mais c'est pour les diviser à l'œil, en des membres d'architecture qui conviennent à des pierres du petit échantillon, comme celles que l'on montait à la chèvre. On pourrait se faire honneur de ces admirables matériaux — ce a quoi les anciens ne manquaient jamais — au contraire, on s'efforce de les faire disparaître sous une masse de détails, de moulures, qui font ressembler nos plus grands édifices à des boites en menuiserie ou à des constructions de moellons revêtues de stucs. Au milieu de ces amas de moulures, parmi ces retours d'équerrci ces pilastres, ces chambranles, ces maigres archivoltes, ces bandeaux, et ces sculptures prodiguées, on cherche une de ces énormes pierres que Ton a vues s'élever à toutes hauteurs, et l'on ne distingue que de petites surfaces, des formes coupées en tous sens ; ces blocs prodigieux ont disparu. Alors pourquoi ne pas bâtir comme on bâtissait au xvi* siècle, en petits matériaux ?

Pour mieux préciser le défaut de logique qui semble dominer dans nos constructions monumentales, je signalerai ici un fait qui fera comprendre jusqu'où nous a conduits la non-intervention du raisonnement dans l'emploi des matériaux. Au commencement du xvn' siècle, on bâtissait beaucoup en brique et en pierre, cette méthode avait sa raison. La pierre servait à faire les angles des bâtiments, des chaînes verticales, c'est-à-dire les parties qui devaient porter les plus lourdes charges ; des chambranles de fenêtres, des bandeaux, les uns pour faciliter le scellement des croisées, les autres pour araser et relier horizontalement les murs ; puis la brique n'était alors qu'un revêtement extérieur d'une construction en moellon, parce qu'on avait reconnu que dans notre climat les enduits extérieurs sur moellon n'ont pas de durée. Ce principe de construction en maçonnerie était très-bon, très-sage et économique, de plus il indiquait clairement aux yeux la méthode employée. Or, il est arrivé qu'un de ces derniers jours, on a repris goût* à ce genre de bâtisses, et nous avons vu, pour simuler leur apparence, creuser des

trumeaux élevés en pleine pierre, pour y incruster du marbre?

du bronze?... Non, de la brique. C'est à peu près comme si l'on brodait

en coton ou en laine un habit de satin. Si nos arrière-neveux ont plus de raison dans leur façon de bâtir que nous, ils seront bien surpris un jour de Irouver de la pierre de taille derrière ces revêtements de brique destinés à cacher de la limousinerie et à remplacer un enduit ; ils seront disposés a croire alors que la brique était de notre temps une matière de prix fort rare et eslimée.

Nous paraissons considérer la pierre de taille comme un produit naturel dont on ne saurait être trop prodigue tant il est abondant, et cependant nous voyons des carrières s'épuiser après quelques années d'exploitation. Il n'y a plus de pierre propre à bâtir dans la plaine de Montrouge et de Bagneux, qui pendant plusieurs siècles a fourni des matériaux à la ville de Paris. Quelques-unes des meilleures carrières des bassins de TOise et de r Aisne sont à bout d'exploitation. Aujourd'hui, il nous faut aller chercher les pierres dures en Bourgogne, dans le Jura, dans la Haute- Saône ; et encore sont-ce les carriers qui viennent offrir leurs matériaux aux architectes. Ces derniers ne songent |»as à visiter nos départements et à recueillir eux-mêmes, dans chaque localité, des renseignemenls sur les pierres propres à bâtir. Pourquoi n'employons-nous pas à Paris les laves d'Auvergne, qui offrent tant de ressources ; les grès des Vosges, d'une qualité incomparable quand on les choisit bien ; les schistes de l'Anjou ou d'Autun, qui seraient si utiles en assises trèsbasses pour arrêter les effets de la capillarité ; les granits des Vosges et du Morvan, qui nous permettraient de faire des monolithes très-résistants et très-grêles? Pourquoi, dans nos grands édifices, si nous croyons utile d'employer la plate-bande, nous en tenir toujours à ce procédé de clavage soutenu par du fer, et ne pas élever des monolithes que nous fourniraient les carrières de Chauvigny dans le Poitou, celles d'Anstrude en Bourgogne, et d'autres encore? On objectera la dépense ; mais croit-on que Ton ne pourrait facilement économiser sur les massifs inutiles en pleine pierre, pour n'employer les matériaux d'appareil que là où ils sont nécessaires, et alors les choisir pour l'objet? Les Romains ont été de grands constructeurs, mais aussi avec quel soin ils choisissaient leurs matériaux ! comme ils savaient les employer en raison de leurs qualités, sans jamais les prodiguer! Pourquoi, nous qui possédons en France les pierres à bâtir les plus variées et les meilleures, qui mieux encore, et ce que n'avaient pas les Romains , disposons de moyens de transport prompts et faciles, leur sommes-nous inférieurs sur ce point important de l'art de la construction ? Encore une fois, qu'on ne nous objecte pas la dépense, car, je le répète, nous perdons des sommes énormes sans aucune utilité, dans nos grandes bâtisses, par celle accumulation ridicule u. 5

Zli ENTRETIENS SUR L ARCHITECTURE.

de pierres, comme si nous n'avions pas aussi bien que les Romains, des chaux excellentes, des cailloux, du moellon inaltérable et de la brique !

11 faut en convenir, tout est à faire dans Tari de la maçonnerie; il faut oublier toutes les méthodes employées depuis trois siècles, et en inaugurer de nouvelles, en nous appuyant sur Texpérience acquise par les anciens, par les constructeurs du moyen âge, et en tenant compte des ressources immenses fournies par notre temps. Mais pour obtenir ce résultat, il est certaines conditions à remplir : on pourrait demander aux architectes de se préoccuper de la structure autant, pour le moins, que de la forme, et de ne pas se mettre à la remorque des routines si chères à la plupart des entrepreneurs ; d'être assez pénétrés de la bonté et de la raison des méthodes qu'ils adopteraient, pour pouvoir les imposer et les expliquer aux exécutants, car, heureusement, chez nous, toute méthode clairement exprimée est tout de suite admise par nos gens de bâtiment; de tracer eux-mêmes leur appareil, ainsi que le faisaient ces maîtres du moyen âge, le plus souvent dénigrés par ceux-là mêmes qui seraient incapables de les imiter; de connaître les matériaux et de s'en enquérir ; de consulter la raison plutôt que leur portefeuille, et de penser qu'une sage économie est, en architecture, une marque de savoir et de goût. Absorber inutilement des ressources qui pourraient être employées pour des objets nécessaires, n'est certes pas la marque d'un bon esprit ni d'un goût parfait.

Toute œuvre de maçonnerie doit pouvoir se décomposer de telle façon que chaque morceau pris séparément, si c'est de l'appareil, ou chaque partie, si c'est de la limousinerie, indiquent clairement leur fonction. On doit pouvoir analyser un édifice comme on décompose un jeu de patience^ afin qu'il ne soit pas possible de se méprendre sur la place et la fonction de chacune des parties. Les anciens nous ont donné cet exemple, et lorsqu'on rencontre les ruines d'un de leurs édifices, c'est grâce à l'observation de ce principe qu'on peut le reconstituer à coup sûr. Les maîtres du moyen âge ont été plus rigoureux, sinon que les Grecs, au moins que les Romains, dans l'application de cette méthode de bâtir. Pour eux, chaque pierre d'appareil est un membre indispensable, complet en lui-même, une sorte d'organe qui, soumis à l'analyse, trouve exactement sa [»lace et sa fonction dans l'ensemble. On conçoit l'attrait qui s'attache à des œuvres de maçonnerie ainsi conçues, non-seulement pour celui qui les compose, mais pour celui qui les exécute et celui qui les regarde. Chaque pierre ayant une fonction distincte, il y a dans la combinaison qui préside à leur assemblage un travail d'esprit qui laisse une trace indélébile sur le monument, et qui impose une forme bien nette et

OriZIËME ENTRËTIEV. 35

caraclérisée ; pour Touvrier, il y a la conscience cVun labeur dont il com« prend Tulilité, une émulation et une salisfaclion ; pour le passant qui considère Tœuvre achevée, le sentiment d'une chose conçue sous une seule inspiration, en vue de produire un certain effet; il y a unité dans Tensemblc, parce qu'il y a corrélation exacle et nécessaire entre toutes les parties. Personne n'admeltra que l'unité soit l'œuvre du hasard. L'unité est le produit combiné des parties. Tout corps organique est un, parce que ses différents organes sont combinés en vue d'une même fm; il doit en être ainsi dans l'ensemble d'une composition architectonique. Si de l'œuvre d'un temple grec nous enlevons un membre, nous provoquons sa chute; si d'un édifice du moyen âge nous ôlons une pierre, nous compromettons sa durée. On n'en saurait dire autant des bâtisses élevées de nos jours. Est-ce j dire qu'il faille nous en tenir aux principes de construction admis chez les Grecs ou chez les maîtres du moyen âge? Certes non, mais nous pouvons procéder comme eux, et profiter de ce qu'ils ont su faire.

Croyant assez volontiers que le bagage de l'architecte n'est guère lourd et que l'exercice de cet art est chose aisée, certains connaisseurs ont franche de l'architecte depuis l'époque de la renaissance, se sont mis bravement à parler des ordres^ des proportions, de la symétrie ;ont formulé des opinions, citant un passage de Vitruve, de Palladio, allant voir les monuments comme on regarde les images d'un albuni et prétendant après cela diriger le goût en matière d'art. De nos jours, grâce à Tinsuflisance de renseignement, ces connaisseurs se sont presque érigés en maîtres; ils ont manifesté des tendances critiques sur des principes, des traditions, des moyens pratiques, et ont bientôt pris leurs fantaisies pour une expression du progros. Celui-ci décide qu'il faut dissimuler les combles; cet autre ne voit dans un édifice qu'un point de vue, et tient essentiellement aux dispositions symétriques; un troisième déclare que les contre-forts usités pendant le moyen âge et sous l'époque romaine pour eontre-bufer les voûtes, ne sont qu'un aveu d'impuissance ; que l'industrie moderne doit suppléer à ces masses inertes en apparence , par des combinaisons nouvelles. Pressez-vous ces connaisseurs émérites sur les moyens qu'ils proposent, ils vous répondent invariablement qu'un ouvrier maçon ou quelque jardinier anglais aidant, ils se sont fait bâtir un château ou un hôtel, solide, commode, où tout est entendu à merveille, un vrai palais de fées. Six mois après vous êtes appelé, vous architecte, dans cette résidence parfaite, |)0ur consolider des planchers, chaîner des. murs qui craquent, refaire des tuyaux de cheminées, reprendre en sous-œuvre des fondations , remplacer des combles

pourris et des toitures en lambeaux. La leçon a-l-elle profité? Point

Quinze jours plus tard le connaisseur dont vous avez eu à réparer les bévues, homme considérable, vous fera sur un projet qui lui est soumis cent observations : là il veut une voûte où vous avez mis un plafond en charpente; ici ce sont vos murs qui sont trop épais, là des renforts qui ne lui plaisent guère; ailleurs des vides ou des pleins sont nécessaires, etc.

Nous a-t-on fourni par un enseignement sérieux, étendu et critique, les moyens de résister à ces caprices du connaisseur en architecture, qui souvent tient entre les mains notre existence d'artiste? Nullement. A ces attaques saugrenues nous n'avons d'autre arme à opposer le plus souvent que celles de la routine. Si le mal n'a fait qu'empirer, il ne date pas d'hier, puisque de son temps Philibert Delorme en signalait énergique ment l'existence, et que depuis lors quelques esf^rils sages se sont élevés contre le despotisme du faux en matière de construction. 11 est instructif de lire ce que disait, en 1702, un homme qui avait la passion des bâtiments et qui les étudiait avec un esprit de critique impartiale fort rare à cette époque. Dans ses Mémoires critiques d'architecture^ Frémin, trésorier de France \ à propos de la construction de plusieurs églises de Paris, s'exprime ainsi : « Vous verrez dans la conduite de l'église de Notre- » Dame et de la Sainte-Chapelle deux édifices faits selon l'objet, selon » le sujet et selon le lieu, et vous verrez dans la conduite de Saint- » Eustache et de Saint-Sulpice deux édifices où il n'y a eu ny raison, ny » jugement, ny prudence.

» Dans le bâtiment de Notre-Dame, l'architecte qui en imagina le » dessein, prit d'abord sa veuë générale, puis entrant dans chacune des » parties qui éloient nécessaires pour se conformer à Tobjet, il lit sur » elles ses réflexions; il songea que celle église, qui, selon la conjonc- » ture du temps où il vivoil, ne devoit pas être bien spacieuse, parce que » Paris éloit alors fort resserré et très-petit, devoit cependant l'être un » jour, selon les espérances de l'avenir; qu'ainsi il falloit la faire p élendûe : il considéra que devant être une métropole, elle devoit avoir » des espaces et des distributions toutes singulières, parce qu'il en est » autrement d'une église de cette espèce qu'il n'en est d'une paroisse. Il » songea que s'il réduisoit ses idées sur la simple étendue de son ter- » rain, il ne donneroit pas autant d'espace qu'il étoit à propos d'en » mettre, pour contenir un plus grand nombre d'hommes; il conçut

1 Mém, crit. d'archit. contenons l'idée de la vraye et de la fausse architectwe, Paris, 4702, lellre VI.

» qu'une église où il y a un chant presque continu, doit avoir une con*

• struciion qui le renferme, et qui en empêche la dissipation; il sçavoit » que loul le Sacrifice n'est fait que pour êlre veu, qu'ainsi bien loin de A le souslraire ou de l'embarrasser par des colomnes, il fi\ut en aider le » speclacle et le favoriser. Que fait cet architecle ? Par rapport à l'idée » sur l'avenir, il fait un grand vaisseau, il en double le contenant par » des galeries; par rapport à l'armonie du chant qui devient plus plein » et plus mélodieux quand il est reconceniré, il abaisse les voûtes des » bas cotez ; par rapport au besoin de lumière, en baissant les voûtes, il » agrandit les vastes croisées, et par là il multiplie les jours ; par rapport » au spectacle du Sacrifice, il réduit des piliers à une grosseur mé- » diocre, il les fait ronds afm de ne pas arrêter la veuë par des angles » comme elle s'arrête quand les piliers sont quarrez. Cet architecte sça- » chant que jamais une voûte qui est arboutée par des contretenants, ne » porte à plomb son fiirdeau sur des pilliers, parce qu'il n'y a jamais » une action égale dans le poids de la voûte, et dans l'action que ce poids » fait quand il tire au vuide; il fait petits ceux qui portent la double » voûte des bas cotez, et un peu plus gros ceux qui portent les grandes » voûtes ; il fait cependant les uns et les autres de façon qu'ils n'ont que » leur grosseur convenable : voilà traiter sçavamment son objet, son i> sujet, et bien manier son terrain ; cela s'appelle la bonne architecture. » Cet homme bâtis deux tours, il comprend que leur élévation dans la » figure qu'il leur donne n'a besoin pour être soutenue que de bons » angles, il fait sous elles des pilliers qui, en formant des doubles portes » aux bas cotez de l'église, semblent n'avoir que leur épaisseur nécesx* saire ; si bien que sans s'apercevoir de leur grosseur dans la mesure de » l'intervalle qui les sépare, il y met une proportion qui fait plaisir à » regarder; ainsi en tout, l'on voit de la tête et du sens... » Après avoir critiqué, non sans raison, la construction de l'église Saint-Eustache, et jugé que son architecte ne fut autre « qu'un très-mauvais maçon», Frémin passe à Saint-Sulpice : << C'est, dit-il , un autre genre de fausse » architecture; mais qui, joint au précédent, justifie que l'amas ou Tas-

• semblage des pierres ne fait pas le bastiment; car il est surprenant de » \o\vjusques où va la défiance de nos architectes sur ce qu'ils sont au-

9Jourd'hui; si comme à l'église des Petits-Pères ils ne ramassent

» des carrières entières pour porter un petit pied-d'eslail, ils Irem- » blent que leur ouvrage ne tombe en sortant de leurs mains; ce

• préjugé est si grand et si général, que dès que vous proposez de » faire quelque ouvrage délicat, aussi-tôt vous vous trouvez affublé d'un » grouppe de maçons qui crient haro sur vous. Je dis donc que Saint-

» Sulpice est un autre genre de fausse construction ; premièrement dans A le gros du dessin ; secondement dans Texéculion de ce dessein : dans le » gros du dessein, Ton ne sçait ce que c'est; si l'on en avoit supprimé les » plates-bandes que Ton a fiché contre les voûtes, il n'y auroit presque » plus d'agrément ; les corniches qui couronnent les pilastres des basses

*> voûtes sont des ouvrages dont on ne sçauroit définir la raison ; les

» pilastres qui sont aux corps quarrez pour porter les arcades, sont un » hors-d'œuvre, un pillier quarré de neuf pieds de large est ridicule, x> dans une église, soit à raison de sa figure, qui par les angles empêche » la veuë de filer, soit à raison de sa grosseur qui prend trop d'espace » et de terrain, et qui par conséquent dérobe des places qu'il falloit mé-

» nager pour les paroissiens En considérant ces pilastres contre ces

» pilliers, je m'imagine voir un homme bien fort, et bien droit sur les » jambes à qui l'on plaqueroit une potence le long du corps pour aider à » porter son menton. Je ne me donnerny pas la peine de parcourir toutes » les impérities de cet édifice, je suis indigné toutes les fois que j'y

» enire » En préférant la construction de l'église de Notre-Dame à

celle de Saint-Sulpice, Frémin n'en était pas moins un amateur du progrès, et dans toutes ses lettres il ne cesse de s'élever contre la routine, qui, de son temps déjà, tendait à s*emparcr des méthodes de butir. Mais il faut serrer de plus près notre sujet et en venir aux applications. J'admets qu'il faille dans cerlains cas essayer de se passer de ces piliers butants, quelle que soit leur forme, qu'ils s'accusent naïvement ou se masquent sous des ordres engagés. Mais si nous élevons des voûtes en maçonnerie sur une salle, il n'en faut pas moins maintenir, leur poussée, sous peine de voir les parois verticales s'écarter et laisser tomber la voûte dans œuvre. Cherchons donc par quels moyens nous pourrons voûter en maçonnerie un vaisseau de 20 mètres dans œuvre, sur des murs de 1 mètre ftO centimètres d'épaisseur aux points les plus épais et sans qu'à l'extérieur on aperçoive ces contre-forts, marque d'impuissance aux yeux de quelques personnes. Soit(fig. IS) la coupe en travers de celte salle; nous élèverons en pierre dure le soubassement AB, divisé par travées de 6 mètres de largeur d'axe en axe. Il nous sera facile même de réduire entre les points d'appui l'épaisseur des murs à 70 centimètres. Sur des consoles C, nous poserons des potences en fonte de fer D, bridées par des tirants et des ancres E à l'extérieur. Sur ces potences, nous poserons, engagés dans le mur, les filets de pierre F, puis les sommiers portant les arcs G présentés de face en H. Sur ces arcs nous établirons une galerie K. Posant des colonnes de fonte en I, un peu en saillie sur le nu des tympans des arcs G et des chapiteaux évasés, de ces colonnes à la pile L nous

ONZIÈME ENTBETIBN. 39

poserons deux linteaux de pierre M, le second formant sommier des

grands arcs-doubleaux N. Nous pourrons évider la jouée au-dessus de ces linleaux, ainsi qu'on le voit en 0. Sur ces arcs-doubleaux nous ban-

40 ENTRETIENS SUR l'aRCUITECTURE.

(lerons les berceaux P, puis les voûlains annulaires Q. Pour fermer la salle, un mur de 70 cenlimèlres à 50 centimclres, percé de larges baies au-dessus de la galerie, nous suffira. Si nous con)binons un comble compose de fermes de tôle R reportant leur pesanteur un peu au dehors de l'aplomb des colonnes de fonle, cette pesanleur neulralisera en partie la résullanlc des pressions des arcs-doubleaux. Supposons que les berceaux P soient bandés en brique, les voûlains annulaires Q en poteries, nous aurons une résultante de pressions qui sera presque enlièrement reporlée sur la colonne de fonle, et tenant compte de Timperfection de la main-d'œuvre, des effets qui peuvent se produire, cette résultante ne pourra toutefois dépasser le point A. On réunira donc ici les conditions de stabilité et d'espace par la combinaison de la construction ; on évitera les contre-forts, un cube inutile de matériaux, et par conséquent Texcès dans les dépenses.

On voudra bien croire que je n'ai point ici la prétention de donner un modèle d'édifice, mais de fournir une méthode de procéder pour satisfaire à un programme en rentrant dans les principes exprimés ci-dessus, en tenant compte de rexpérience acquise par nos devanciers et des ressources que notre époque nous fournit. Si, par exemple, nous élevons le soubassement en pierre très-lourde et irésistante; si pour les linteaux M seulement nous choisissons des matériaux très-fermes, tout le reste de la bâtisse pourra être élevé en vergelé, en brique pleine et creuse. Les berceaux P et les voûtains annulaires Q pourront être construits, les premiers avec des cintres très-légers appuyés dans les jouées, les seconds avec des courbes que Ton fait avancer sur les arcs-doubleaux. Pour les grands arcs-doubleaux seuls, on aurait besoin de cintres de charpente, et en réservant des corbeaux en S pour poser les extrémités des entraits de ces cintres, on pourrait se contenter d'un pointai, afin de soulager leur milieu. La gravure planche XIX donne une perspective intérieure des travées de cette salle et en fait saisir l'aspect. Il est clair que ce genre de structure se prêterait à la peinture, soit partielle, en laissant visibles des parties d'appareil, soit totale. H semblerait que ce ne peut être qu'en aiguisant l'esprit des architectes qu'on pourrait amener l'art à produire des œuvres appropriées au temps, nouvelles d'aspect par conséquent, et d'une structure économique. Pour ce faire, la construction raisonnée, bien entendue, savante même, devrait servir de point de départ, et les anciens ne seraient consultés que pour ne pas nous tenir au-dessous de ce qu'ils ont produit et pour profiter de leurs efforts.

L'art du briquetier s'est beaucoup perfectionné depuis quelques

années: pourquoi, dans nos édifices publics^ ne pas profiter des res* sources qu'il fournit? pourquoi employer de la pierre, quand nous pourrions avec plus d'économie mettre en œuvre celte matière qui présente tant d'avantages : facilité de transport et de montage^ légèreté, solidité, adhérence parfaite avec les enduits, les stucs, sécheresse, durée illimitée? Pourquoi, dans nos palais, nos châteaux, nous priver de l'emploi des terres cuites émaillées, et nous en tenir toujours à l'extérieur, à ces parements de pierre d'un aspect triste et froid, surtout dans notre climat. En employant judicieusement les faïences et même les enduits peints dans des parties abritées, on pourrait faire une économie suffisante sur la pierre pour compenser la plus-value occasionnée par ces revêtements. Les architectes de la renaissance, en Italie et même en France, ne se sont pas fait faute d'employer, dans leurs maçonneries, ces moyens à la fois décoratifs et économiques, et ils resi)ectaient assez la pierre pour ne pas la prodiguer inutilement. Je sais bien qu'il est plus aisé de composer sur le papier une façade, sans tenir compte de ces moyens variés, et de laisser le soin à un apparcilleur habile de reproduire celte image au moyen de la matière qu'il a sous la main, la pierre de taille. Mais n'est-il pas dans les attributions de rarchitecle de désigner lui-même l'emploi des divers matériaux, de les choisir, d'éviter la profusion, les déchets inutiles? Même en ne conslmsant qu'en pierre de taille, la disposition raisonnée des lits et des joints peut apporter une économie notable dans le cube de la matière employée et dans la main-d'œuvre. Tout le monde sait que les pierres de taille calcaires, celles qu'on emploie le plus dans les bâtisses, sont extraites de la carrière, portant des hauteurs d'assises variables; les uhcs ont jusqu'à un mètre et plus de hauteur entre lits, d'autres n'ont que AO ou 50 centimètres et même moins. Or comment procède-t-on aujourd'hui dans l'atelier de l'architecte ? On compose une forme, une apparence, avant de s'enquérir des hauteurs de bancs des pierres que l'on mettra en œuvre. Cette forme trouvée, cette image tracée, on cherche quelles sont les natures de pierres que Ton emploiera pour élever l'édifice; alors on coupe honzontalement celle image, d^its d'assises, à peu près arbitrairement, de façon à ne pas trop contrarier les formes de rarchiteclure adoptée (ce sont les architectes les plus scrupuleux qui procèdent ainsi). Mais lorsqu'on en vient à l'exécution, comme très-peu de pierres portent exactement les hauteurs d'assises tracées sur l'image, il faut faire des levées sur les bancs trop hauts ou rebuter les bancs trop bas. Tout cela, bien entendu, se paye. 11 semblerait bien plus raisonnable de procéder ainsi que le faisaient les anciens, qu'on nous donne comme modèles, et les constructeurs du 11. G

42 ENTRETIENS SUR l'aRCHITECTWIE.

moyen âge, dont on repousse les méthodes, avant de tracer l'image, de savoir avec quels matériaux on pourra la traduire : tout le monde y trouverait son compte et rarcliilcclure n'y perdrait rien ; au contraire, elle y gagnerait , la variété des hauteurs et qualités des matériaux devant produire une variété d'aspect. Nous possédons aujourd'hui des pierres calcaires, comme les pierres du Jura et certains bancs de Bourgogne, par exemple, qu'on peut impunément poser en délit : pourquoi ne |>as nous en servir dans celte condition ? pourquoi élever par assises sciées à grand*peine des membres d'arclïilecture qu'on pourrait poser d'un seul morceau ?

11 serait donc ulile, avant de procéder à Téreclion d'un édifice, que l'architecle s'enquît des natures et hauteurs de pierre que les carrières lui fourniront, et encore ne faudrait-il pas en cela qu'il s'en rapportât aux entrepreneurs, assez enclins à suivre les méthodes routinières et à faire aujourd'hui ce qu'ils ont fait hier, mais qu'il prît la peine de visiter les carrières et de se former une idée de leurs divers gisements. Cela fait, en composant son monument sur le papier, il serait bon qu'il subordonnât les divers membres de sa composition aux hauteurs de pierre qu'on lui amènera sur son chantier. Ce sont là de ces principes élémentaires qui devront être enseignés dans une école, quand on aura en France une véritable école d'architecture.

Appuyons ces dernières observations sur un exemple, en faisant bon marché, bien entendu, de la forme que nous adopterons, car il n'est pas question ici d'une forme d'architecture, mais de procédés de structure. Nous avons, planche XX, une façade de palais à construire en maçonnerie, composée d'un sous-sol, d'un rez-de-chaussée vtfûté et d'un premier étage avec mansardes. Nous voulons avoir une galerie ou large balcon au premier étage. Nous montons le soubassement au moyen d'un épais revêlement de grandes pierres dures, le plein de la maçonnerie étant en moellon. Sur la partie antérieure de ce soubassement nous élevons des piliers monoslyles ; la bâtisse postérieure étant, sauf la première assise, élevée en moellon et brique. Sur ces piliers, nous posons des linteaux de pierre dure soulagés du côté du massif par des corbeaux. Sur ces linteaux nous élevons des arcs en banc royal. Comme cette nature de pierre fournit de grands morceaux, nous en profitons pour avoir des sommiers très-hauts, puis des claveaux extradossés assez peu épais, puisqu'ils ne portent pas charge, mais très-larges entre-lits. Nous remplissons les tympans entre les arcs en maçonnerie et en retraite, de manière à faciliter la pose de plaques de faïence. Sur la construction arasée au niveau de l'extrados des arcs, nous posons l'assise de cor-

ONZIÈME ENTRETIEN. /iS

niche en pierre dîire, formant balcon. Le premier étage portera enlièrement sur la partie inférieure élevée en limousinerie. Les trumeaux des baies se composeront d*une première assise en pierre dure pour résister au rejaillissement de Icau de pluie sur le balcon, puis d'assises en vergelé ou banc royal, suivant la hauteur des bancs. Sur ces trumeaux, nous poserons des sommiers égaux, seulement au droit des tableaux, et des arcs de même ne faisant que l'épaisseur des tableaux et des feuillures. Le reste sera élevé en maçonnerie de moellon ou de brique. Des moulures en terre cuite émaillée entoureront les sommiers et les arcs extradossés, et recevront des placages en faïence masquant la limousinerie ; nous araserons par une assise de même, en terre cuite émaillée, sur laquelle viendront se poser les corbeaux de pierre (]ui portent la corniche recevant le chcneau de plomb. Les intervalles entre les corbeaux seront garnis de maçonnerie masquée par des plaques de faïence. Puis viendra le bahut portant le comble et les lucarnes, dont l'appareil est tracé dans notre planche. Les arc4ides du rez-de-chaussée faisant butée nous permettront de voûter cet étage en béton ou en brique creuse. Les maçonneries posées derrière ces arcades pourront être enduites de stucs peints, puisqu'elles sont parfaitement abritées. Ainsi, à Tintérieur, nous n'aurons de pierre qu'au droit des trumeaux du premier; c'est-à-dire dans la partie qui doit être lambrissée. Tout le reste, étant en maçonnerie, permettra l'application d'enduits de stucs ou de plâtre, et facilitera la pose des peintures, qui ne tiennent jamais bien sur la pierre. Supposons cette construction entièrement élevée en pierre, nous n'y trouverions, dirai-je, d'autre avantage que de dépenser plus et de ne pouvoir nous servir de ces moyens de décoration colorée que nous venons d'indiquer. Nous aurions des intérieurs moins sains et moins propres à recevoir des peintures.

Nous avons sous la main une matière précieuse lorsqu'il s'agit de construction, et notamment de maçonnerie, le fer, soit coulé, soit forgé. Les anciens n'ont guère employé le fer dans leurs maçonneries que comme crampons ou goujons, c'est-à-dire en très-petites parties. Les maîtres du moyen âge eux-mêmes, bien qu'ils aient déjà pressenti les ressources que présente l'emploi du fer, et qu'ils l'aient mis en œuvre avec intelligence, n'avaient pas à leur disposition celle matière en grands morceaux. Ayant cependant adopté le système de maçonnerie élastique, le fer leur était d'un puissant secours dans bien des cas. Aujourd'hui il n'est plus possible de ne pas tenir compte de cet élément énergique que l'industrie nous fournit à bon marché et dans des dimensions inconnues jusqu'ici. 11 est donc sage de penser à mettre nos moyens de con-

struction en harmonie avec ces nouveaux matériaux. Mais si le fer est d'un emploi excellent dans certaines circonstances, il ne faut pas oublier qu'il est aussi, dans la maçonnerie, un agent de destruction très-aclîf. Par Toxy dation, non-seulement le fer augmente de volume et fait éclater les matériaux les plus résistants et les plus compactes, mais aussi il perd ses qualités ; de tenace qu'il était, il devient cassant, et passe de l'étal métallique à Tétat de minerai. 11 est donc nécessaire de placer le fer dans des conditions telles que son oxydation ne dépasse pa^sa surface, sous peine de voir d'ici à un siècle, et peut-être moins, ce métal détruire les maçonneries auxquelles il sert de nerf, et perdre toutes ses qualités. Ces inconvénients ne sont guère à redouter dans des constructions particulières, dans des maisons, dont la durée est, en moyenne, assez limitée ; mais ils acquièrent une importance majeure dans des édifices publics élevés pour durer des siècles. Je l'ai déjà dit plus haut, le fer forgé ou laminé, placé dans Tinlérieur de maçonneries où la chaux et le plâtre jouent un rôle important, arrive très-promptement à une décomposition complète, et, par son gonflement irrésistible, fait éclater les pierres les plus dures. Si ce fer est laissé isolé, s'il n'est en contact qu'avec des pierres d'une faible porosité, il prend une patine et ne s'oxyde que sur la surface. Son gonflenicnt est alors inappréciable. On peut constater ce phénomène sur de vieilles grilles dont les scellements sont entièrement rongés par la rouille, tandis que les parties laissées à Tair ont conservé leur aspect primitif. Nous avons vu dans l'intérieur de maçonneries, à un mètre des parements, des crampons de fer entièrement détruits et réduits à l'état de carbonate de fer; tandis que dans le même monument, des goujons de colonnettes de 15 centimètres de diamètre avaient conservé leur qualité métallique. Donc, plus le fer est profondément incruste dans les maçonneries, plus il tend à se décomposer. Quand on n'avait d'autre moyen de chaîner que de sceller des crampons sur une assise, on ne pouvait parer aux dangers signalés ici ; mais lorsqu'on peut chaîner au moyen de barres de fer de 5 à 6 mètres de longueur et même plus, il est bien aisé de les loger librement dans des entailles où alors elles ne sont plus en contact immédiat avec les mnçonneries. Un isolement de quelques millimètres suffit alors pour éviter les effets causés par une oxydation complète. Dans toute construction faite pour durer, le fer employé en chaînages ne devrait être considéré que comme des brides dont les extrémités seules seraient agrafées fortement. Et alors pour ces agrafes ou ancres, la peinture ne doit être appliquée que comme un palliatif très-insuffisant : il faut avoir recours au galvanisme par le zinc ou le cuivre, avec scellements en mastics gras. Mais il est toujours pré-

férable de placer les ancres en dehors, à Tair libre, et Ton ne voit pas comment ce moyen serait repoussé, car au besoin il peut devenir un motif de décoration. Ce qu'il est difficile d'expliquer, c*est pourquoi on place aujourd'hui des chaînages longitudinaux et transversaux dans des constructions bâties d'après la donnée romaine ; c'est-à-dire possédant des massifs d'une épaisseur sufllisanie pour prévenir toute dislocation. La propriété du fer employé comme nerf dans la maçonnerie, c'est de permettre une structure Irès-légère, équilibrée par des tirages : nous en avons la preuve dans nos maisons, dont les murs, qui n'ont pas plus de 50 centimètres d'épaisseur, s'élèvent jusqu'à 20 mèlres de hauteur, portent des combles et des planchers, et présentent cependant une parfaite stabilité, lorsqu'ils sont bien faits. Pourquoi serions-nous moins adroits et moins ingénieux dans nos constructions publiques que dans nos constructions privées, et pourquoi, en augmentant la puissance des moyens, en prenant d'ailleurs toutes les prccaulions nécessaires pour assurer leur durée, ne construirions-nous pas nos édifices publics en nous servant largement et utilement des ressources de l'industrie? Toujours entraînés par le mode majentueux admis à la fin du xvii* siècle, nous ne pouvons nous résoudre à faire des monuments qui répondent à ce que nous commanderaient la raison, l'économie, les ressources matérielles de notre temps, et nous sacrifions tout cela à des questions d'or-donnance qui, à vrai dire, n'ont plus cours qu'à l'Académie des Beaux-Arts, ne touchent nullement le public, qui paye et s'étonne de voir accumuler chaque jour des masses énormes de pierres pour ne produire souvent qu'un résultat insuffisant, soit au point de vue de l'observation des programmes, soit au point de vue de l'effet. En fait de construction, nous vivons à cheval sur deux civilisations, Tune qui marche en avant, l'autre qui se tient religieusement en arrière; et pendant que les particuliers s'efforcent de trouver des moyens chaque jour plus pratiques, plus économiques et plus vrais, l'art monumental semble n'en tenir compte et vouloir conserver des méthodes qui ne sont plus d'accord ni avec nos besoins, ni avec notre esprit.

Si le fer laminé est d'un grand secours dans la maçonnerie, lorsqu'on sait l'employer à propos, la fonte de fer peut rendre d'innombrables services. La fonte de fer possède des propriétés de rigidité considérables , comme chacun sait; elle a une durée illimitée, car elle se décompose moins facilement que le fer laminé; et placée à lair libre, comme points d'appui, en évitant les assemblages compliqués et les causes de rupture, on peut la considérer comme défiant l'action du temps. Mais il est clair qu'en employant cette matière, il convient de lui donner les formes

quVUe compoiie, et qu'il serait ridicule de figurer en fonte de fer des colonnes, par exemple, d'un diamètre convenable pour des points d'appui en pierre. Nous n'avpns pas vu, jusqu'à ce jour, sauf dans de trèspetits édifices, poser de la maçonnerie de pierre sur des points d'appui de fonte ^ Il y aurait là cependant de beaux programmes à remplir; ce serait à la condition d'adopter la structure écjuilibrée admise avec succès par les architectes du moyen âge dans notre pays. Si, en effet, le fer n'a guère de rôle à remplir dans les maçonneries monumentales telles qu'on les conçoit aujourd'hui, et qui dérivent du principe de la structure stable et concrète, il trouverait sa fonction logique et ulile dans des maçonneries équilibrées, soit par l'emploi de la fonle comme points d^appui rigides, soit par l'emploi du fer laminé comme tirants. On pourrait, à l'aide de ces ressources, élever des voûtes en maçonnerie sur des points d'appui très-grcles, chose qu'on ne fait guère. On façonne des voûtes en hourdages sur des carcasses de fer ; mais ce moyen mixte assez barbare est dispendieux et ne parait pas présenter une bien longue durée : car si le fer doit être employé simultanément avec la maçonnerie, ce ne peut être qu'à la condition de laisser aux deux matières leur indépendance. D'ailleurs le fer est sujet à des variations, suivant le degré de la température : s'il fait chaud, il s'allonge; s'il fait.froid, il se resserre; le noyant dans des hourdis, il fait subir à ceux-ci, qui sont concrets, des mouvements continuels, et cause des déchirements. Si, au contraire, avec le fer employé à l'état libre, on adoptait un système de voûte en maçpnnerie ayant un certain degré d'élasticité, on n'aurait pas à redouter les dislocations. Les voûtes portées sur des arcs extradossés, indépendants des remplissages, telles, par exemple, que celles adoptées pendant une partie du moyen âge, ont cet avantage de se prêter à des mouvements assez prononcés sans se disloquer et sans perdre rien de leur force. Ce système de voûte permet toutes les combinaisons, et peut couvrir les plus vastes espaces : pourquoi donc ne point l'appliquer? et quelles ressources ne nous offrirait-il pas, en nous servant du fer comme points d'appui ou comme moyen de brider les actions obliques ?

Observons que nous n'élevons que des édifices tout en fer, comme les halles centrales de Paris, comme certaines grandes gares de chemins de fer, et qu'à côté de ces édifices, d'ailleurs bien conçus, mais qui ne sont que des hangars, nous construisons des citadelles de pierre ; quant au moyen mixte qui consisterait à se servir simultanément de la maçon-

' On peut citer toutefois des constructions ainsi conçues, dues u quelques-uns de nos jeunes architectes, sur de petites dimensions.

nerie el du fer dans un même édifice, il n'a encore élé lenlé que timidement, et, il faut le dire, sans avoir obtenu des résultais heureux^ Cependant il faut reconnaître qu'un édifice entièrement élevé en maçonnerie, c'est-à-dire possédant des voûles de pierre légères ou de brique, des murs suflisamment épais pour fiu'rc obstacle à l'humidité ou à la grande chaleur, présente, dans nombre de cas, des avantages que rien ne peut compenser. N'y a-t-il aucun intermédiaire à trouver enti^e un bloc de pierre voûté, comme la Madeleine, el une gare de chemin de fer? Sommes-nous condamnés à n'avoir, en fait de monuments publics, que des hypogées ou des hangars? Et pour nos palais, entre les casinos en ferrailles, lattis et carton, et Versailles ou le Louvre, n'y a-t-il pas un moyen terme à chercher? Remarquons encoro que dans un temps où les réunions deviennent si nombreuses qu'aucune salle n'est jamais assez grande pour les contenir, nous n'avons pas su élever un seul vaisseau dans nos édifices publics et palais qui soit largement conçu, dans lequel la foule puisse se tenir à l'aise, respirer, entrer et sortir librement, si bien qu'il nous faut encore avoir recours à ces grands édifices du moyen âge quand nous voulons mettre à couvert une multitude. Nos salles de fêles sont étroites et écrasées, sont encombrées de membres d'architecture fort gênants. Le jour y entre mal et la lumière factice y est étouffante. Avec nos moyens innombrables et puissants, nous arrivons à des résultais mesquins, comme si nous n'étions plus de taille à couvrir de vastes surfaces autrement que par des constructions légères en fer et sapin. La maçonnerie s'est faite timide à ce point, qu'elle n'ose plus franchir des espaces de 20 à 80 mètres au moyen de véritables voûtes. Elle ne sait plus que mettre des pierres les unes sur les autres, et si elle ne les empile pas avec excès, l'œuvre menace de crouler ; même avant son achèvement, il faut l'étayer. C'est qu'en vérilé l'enseignement de la construction n'existe pas chez nous; non-seulement il n'est pas à la hauteur de nos ressources et de nos besoins, mais il n'est pas... L'architecte est jeté au milieu des chantiers avant d'avoir pris la moindre teinture de la pratique du métier ; s'il acquiert de l'expérience, c'est à ses dépens ou aux dépens de ses clienls, et chaque architecte est obligé de faire un cours de construction in anima vili. Dans les constructions privées, des entrepreneurs très-habiles et expérimentés suppléent généralement à ce défaut de connaissances pratiques; puis ces constructions étant uniformes, pour peu que l'architecte ait du tact, du savoir-faire et de Tintelligence, il se met vite au courant des méthodes usitées. Mais pour les monuments publics, il n'en est pas de même. La il est nécessaire que l'architecte ait une initiative, sache bien ce qu'il veut faire et comment il le veut

faire; à chaque pas il rencontre une difficulté. Sous le poids d'une grande responsabilité, il penche toujours vers les moyens employés la veille; dans le doule, il préfère pécher par excès de force : n'osant se permettre des hardiesses qui pour lui seraient des témérités, il cache son inexpérience derrière ce qu'il croit être les règles de Fart, règles qui ne sont souvent que celles de la routine. Il faut reconnaître d'ailleurs que la hardiesse en toute chose n'est permise qu'à ceux qui ont acquis une profonde connaissance de la matière à traiter : le dédain que les architectes, depuis le xYu'' siècle, ont professé pour les connaissances pratiques des maîtres antérieurs à cette époque, leur façon toute superficielle d'étudier les œuvres de Tantiquité, ont peu à peu réduit le domaine dans lequel ils peuvent se mouvoir. Sans méthodes arrêtées, ignorant volontairement les principes souples et féconds de Tart de bâtir pendant le moyen âge, imbus de préventions, ils ont cessé d'être les véritables maîtres de l'œuvre; ils ne se sont plus attachés qu'à des reproductions de formes qui s'abâtardissent chaque jour, parce qu'elles ne se retrempent pas dans les principes vrais de la construction ; et les choses marchant ainsi encore quelque temps, les architectes en seront réduits au rôle de dessinateurs décorateurs.

C'est principalement dans l'art de la maçonnerie que Tarchitecte doit retrouver cette initiative qui lui manque et les habitudes pratiques fécondes en résultats. La manière dont l'architecte combine l'appareil de la maçonnerie produit, ou des économies notables, ou des dépenses inutiles. Il semblerait que l'architecte devrait lui-même faire les calpins de l'entrepreneur de maçonnerie, tandis qu'il laisse habituellement ce soin aux appareilleurs. Or ceux-ci n'ont aucun intérêt à obtenir des économies, soit dans le cube, soit dans la main-d'œuvre. II est même fort peu d'entrepreneurs qui se préoccupent de ces questions. D'après le mode de métrage admis généralement en France, et plus particulièrement à Paris, la pierre est payée, non pas en raison du cube réel, mais en raison du cube avant l'évidement; de plus, l'évidement, c'est-à-dire la pierre enlevée, est payée avec une plus-value de main-d'œuvre. Les entrepreneurs de maçonnerie ont intérêt à faire faire des évidements. C'est à l'architecte à les éviter, pour peu qu'il soit attentif à bâtir avec économie, c'est donc à lui à tracer l'appareil et à donner les calpins aux appareilleurs. Mais faut-il que, l'architecture adoptée, la forme se prête à ces économies? U y a là déjà les éléments d'une réforme dans l'art de construire en maçonnerie. Nous aurons l'occasion de revenir sur ces questions d'économie et de bonne direction des chantiers.

L'écoulement prompt et facile des eaux pluviales est un de ces pro-

ONZIÈME KNTRentN. 49

blêmes posés dans toute construction et que Ton ne résout généralement que d'une façon très-încomplète. Le mode majeaiueuœ ne tient pas compte de ces nécessités, et cependant il pleut en France, et il serait toujours prudent de penser aux moyens les plus simples qui permettraient de débarrasser les constructions des eaux du ciel. Les Grecs, qui n'élevaient guère que des monuments de petite dimension et couverts par des combles à deux égouts, se débarrassaient des eaux par des gargouilles percées dans le chéneau couronnant le larmier de la corniche ; le peu de hauteur de leurs édifices n'exigeait pas l'emploi de conduites; les eaux tombaient à gueule bée du chéneau sur le sol. Les Romains, qui élevaient des édifices très- vastes et couverts souvent par des combles assez compliqués, avaient adopté les conduites verticales percées à travers les massifs et tombant dans deségouts. Leur mode d'architecture se prêtait à remploi de ce système en ce qu'il n'admettait que des maçonneries concrètes, très-épaisses sur certains points et composées de blocages excellents, n'étant nullement perméables. S'ils adoptaient un mode de construction analogue à celui des Grecs, comme dans leurs temples et leurs basiliques, ils rejetaient les eaux pluviales des chéneaux sur le sol, par des gai^ouilles. Les maîtres du moyen âge ne pouvaient songer u perforer les massifs, très-réduits, de leurs bâtisses par des conduites verticales, ils adoptèrent donc un système opposé : ils rejetèrent les eaux pluviales des chéneaux, par des caniveaux à l'air libre, jusqu^aux points les plus rapprochés du sol. Là ils admettaient la gargouille, non plus courte comme celle des anciens, mais saillante, afin d'éloigner le plus possible les chutes des parements. Souvent même ils adoptaient la conduite de métal (plomb), afin d'éviter le fouet de l'eau pluviale sur les œuvres inférieures. Mais toujours ils songeaient aux moyens d'écoulement et combinaient leurs bâtisses en vue de cette nécessité. Loin d'enfermer les eaux, ils les conduisaient en dehors, et, suivant leur habitude, savaient faire de cette nécessité un motif de décoration. Dans les édifices gothiques, l'écoulement des eaux pluviales détermine certaines dispositions qui commandent la forme apparente de la structure. Sauf de bien rares exceptions, ces moyens d'écoulement d'eaux sont apparents, faciles à surveiller, à entretenir et même à remplacer; ils prennent le plus court chemin, et passant sur les surfaces, ils ne peuvent compromettre la durée de l'œuvre vive. Les règlements de voirie s'opposent aujourd'hui, dans nos villes, à ce que l'on jette les eaux des combles sur la voie publique par des gargouilles. Il faut les conduire sur le sol, et même sous le sol, dans des égouts. Cela est certes bien vu, mais il faudrait que la bâtisse de nos édifices publics fût entendue de telle façon u. 7

que cet écoulement des eaux de pluie ne se fit pas pour ainsi dire clandestinement. Faire passer, après coup» des tuyaux de fonte devant les façades, à travers des bandeaux et des corniches, est un moyen barbare et qui dénote une complète imprévision de la part du constructeur; les conduire dans l'épaisseur des maçonneries est fort dangereux, et cause tôt ou lard des dégradations dont on ne se rend compte que quand elles ont fait tout le mal qu'elles pouvaient faire. Gomment, en effet, reconnaître la rupture d'un tuyau causée par la gelée ou un tassement, si ce tuyau est complètement enveloppé de maçonnerie ? Ce n'est que quand le mur est pénétré d'humidité que la cause du mal peut être constatée, et alors quel est le moyen d'y parer ? Si les constructions sont assez épaisses pour que l'on y puisse réserver des trémies verticales, spacieuses, propres à recevoir des tuyaux de descente qu'il est facile de surveiller et de remplacer au besoin, cela écarte toute difRculté et permet de débarrasser les façades des conduites apparentes; mais ces cas sont rares, et il est peu d'édifices, même publics, où Ton puisse ainsi prodiguer la place. Il faut donc, dans le plus grand nombre de cas, poser les conduites d'eaux pluviales à Texlérieur. Alors pourquoi ne pas préparer franchement leur place? Pourquoi couper après coup, des corniches, des bandeaux, des socles, pour loger ces tuyaux qui semblent ainsi avoir été omis et rompent toutes les lignes d'une architecture qui n'avait pas été disposée pour les recevoir ?

On ne peut croire, si on ne l'a vu, jusqu'où s'étend aujourd'hui cette imprévision de l'architecte. Il est tel édifice public, bâti depuis peu, dont les chéneaux, par exemple, passent à l'intérieur des pièces mansardées des combles, et forment dans chaque chambre, au droit des mansardes, un petit canal recouvert d'une planchette, et où l'on peut aller puiser de l'eau les jours de pluie ; dont les conduites, logées dans l'épaisseur des murs, déversent des torrents d'eau dans les appartements les jours de dégel, et tout cela pour ne pas conirarier .les formes d'une certaine architecture classique! Quand on sonde presque toutes ces façades monumentales qui semblent n'être que des images propres à amuser la multitude, on découvre bien des misères sous leur luxe inutile de pierres. Ceux qui habitent derrière leurs riches parois s'en aperçoivent bien vite. Là ce sont des chéneaux qui passent sous vos pieds, ici des conduites qui vous inondent périodiquement ou vous assourdissent de leur gargouillement les jours de pluie. Ailleurs ce sont des fenêtres auxquelles on ne peut arriver que par une échelle ; des pièces sombres ou prenant le jour par le bas; des couloirs qui ne sont jamais ventilés et où il faut allumer des lampes en plein midi ; des baies énormes pour de petites chambres.

des ébrasemenls qui enlèvent toute lumière directe ; des services étroits et insuffisants à côté de surfaces considérables perdues ; des dispositions hors d'échelle qui semblent prises pour répondre à des besoins d'une autre race que la nôtre; des sacrifices perpétuels à l'apparence extérieure, à une nécessité monumentale aussi dispendieuse qu'inutile. C'est en présence de ces étranges obus d'un art dévoyé, qu il est bon de s'en tenir aux principes vrais de la structure et qu'il est sage de chercher à les mettre en pratique avec plus de rigueur que jamais.

Il est encore, dans nos constructions monumentales, une cause de dépense dont les architectes ne paraissent pas se préoccuper autrement : ce sont les échaFauds. En examinant avec quelque soin les plus vastes édifices élevés par les Romains, il est facile de reconnaître combien les eonsiructeurs antiques cherchaient les moyens d'échafaudage les moins coûteux. Qu'ils employassent les massifs de béton revêtus de brique ou de moellon smillé, ou la pierre d'appareil, ils réservaient toujours, dans les parements, des trous de boulins et ménageaient des saillies propres à recevoir les pièces de l'échafaudage. Ces trous étaient masqués au ravalement par les stucs et les placages, et ces saillies étaient coupées. Ainsi réchafaud nécessaire au service des maçons et au bardage des matétériaux s'élevait en même temps que la bâtisse et était maintenu par elle. Nos plus vastes édifices du moyen âge n'ont pas été bâtis autrement ; et l'on peut voire ncore sur la façade de la cathédrale de Paris, par exemple, tous les trous de boulins qui ont servi à maintenir des échafauds trèslégers, quelle (]ue fût leur hauteur. Outre ces trous qu'il est si aisé de boucher au ravalement, on peut ménager des saillies propres à recevoir des contre-fiches ou des sablières; ce surcroît de pierre n'est rien comparativement aux dépenses qu'occasionne l'établissement d'un échafaud montant de fond, indépendant, sorte d'édifice provisoire de bois que l'on élève devant l'édifice définitif de pierre. Il n'est pas de façade, si haute et large qu'on la suppose, qu'on ne puisse élever avec quelques équipes et des échafauds légers tenant à la bâtisse même et montant avec elle. En admettant même l'emploi des chemins de fer pour le bardage des matériaux , ceux-ci pourraient facilement être établis sur des ponts réunissant les équipes par des moyens très-économiques , tels que cordes de fer sous-tendues, sans qu'il fut besoin d'avoir recours à ces véritables monuments de bois profitables aux seuls entrepreneurs de charpente. Ce que nous disons ici à propos des échafauds serait d'autant mieux applicable aux cintres. Les Romains, pour faire leurs plus grandes voûtes, n'employaient guère que les cintres retroussés, c'est-à-dire portés sur des saillies réservées dans les sommiers. Encore ces cintres ne servaient- ils

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que pour les arcs, les remplissages étant bandés sur des couchis trèssimplement combinés.

Les voûtes du moyen âge sont de même bandées par des moyens trèséconomiques et en employant peu de bois. Nous aurons l'occasion d'entretenir nos lecteurs de ces méthodes d'échafaudages et cintrages, quand nous traiterons de la charpente. Mais nous tenons à constater seulement ici que l'architecte peut, en étant le maître réel de l'œuvre et en possédant les connaissances pratiques de tous les corps d'états qu'il emploie, éviter des dépenses considérables, obtenir beaucoup plus qu'il n'obtient aujourd'hui. Les dépenses énormes qu'occasionnent nos édifices publics, dépenses hors de proportion avec le résultat obtenu, prouvent surtout ceci : c'est que les architectes ne se préoccupent pas assez des moyens pratiques, et qu'ils se mettent habituellement à la merci des entrepreneurs, lesquels, bien entendu, n'ont aucun intérêt à économiser la matière et la main-d'œuvre. Mais, à vrai dire, où donc Iqs architectes auraient-ils appris ces moyens pratiques , puisqu'on ne les leur a pas enseignés jusqu'à présent dans la seule école qui existe en France? Et à qui faut-il s'en prendre, s'ils arrivent sur les chantiers qu'ils sont appelés à diriger, ayant pour tout bagage, beaucoup de préjugés, une dose très-insufRsante de connaissances, et des études faites au hasard, sans critique et sans choix ?

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