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SUR LA CONSTRUCTION DES BATIMENTS

Maçonnerie (Suite).

Des moyens d'exdcutiou. — De l'emplui siuiullaaé de la pierre^ de la brique et du fer.

De l'économie dans les dépenses.

Il n'est pas de contrées en Europe qui présente une quantité aussi variée de matériaux propres à bâtir que la France. Depuis le granit jusqu'au tufau, on (rouve à peu près toutes les matières naturelles pouvant êlre employées dans la maçonnerie. Il semblerait dès lors que chaque zone géologique devrait posséder un mode de bâlir approprié aux matériaux fournis par le sol; par conséquent, des formes d'architecture différentes; il n'en esl rien cependant, et les édifices que l'on élève à Limoges, pays granitique, ressemblent de tous points à ceux que Ton construit à Tours, pays du tufau« Les projets centralisés à Paris, au Conseil des Bâtiments civils> sont renvoyés aux préfectures sans qu'il soit fait d'observations sur l'emploi plus ou moins judicieux des matériaux propres au pays. Ce sont des détails auxquels on ne s'arrête pas. Il y a trente ans, à Paris> on n'employait que de la pierre de la plaine de Montrouge et du bassin de l'Oise^ Aujourd'hui le Jura, la Bourgogne, nous envoient des matériaux calcaires d'une résistance considérable, en gros blocs, pou*" vant êlte posés impunément en délit ; des calcaires du Poitou d'une qualité supérieure, sans délits et tenaces^ des grès des Vosges, en même temps ih 8

que des vergelés de TOise. A-t-on profilé de ces apports nouveaux pour donner à rarchiteeture des formes en rapports avec les qualités de ces matériaux? Point. On s'est contenté de substituer les pierres dures de Bourgogne à la roche de Bagneux en conservant les mêmes formes, les mêmes procédés de structure. Les prix se sont élevés, et voilà tout. Si, par aventure, quelques monolithes ont remplacé des assises empilées^ on a considéré cela comme une décoration, un objet de luxe, sans chercher a tirer parti de ces éléments nouveaux, soit pour réaliser des économies, soit pour obtenir des effets neufs, ou des résultats utiles.

L'antiquité, le moyen âge, nous ont laissé cependant quantité d'édifices dans lesquels la qualité des matériaux employés a fourni aux architectes des éléments décoratifs autant qu'utiles. Il ne s'agirait, pour obtenir les niêmes résultats, que de combattre quelques routines maintenues par les entrepreneurs de maçonnerie qui en profitent et les opposent facilement aux architectes peu préparés^ par leur instruction, à ces luttes de

chantiers.

Le perfectionnement des engins, les procédés rapides, auraient dû également modifier le système de construction , apporter des économies au lieu d'accroître les dépenses; jamais, cependant, les constructions n'ont été aussi chères, relativement, qu'elles le sont aujourd'hui.

Les rapports entre la matière et la main-d'œuvre ont notablement changés depuis le commencement du siècle, il serait sensé de tenir compte de ces changements; des moyens d'extraction plus étendus et plus puissants,, les transports plus faciles, sont ciuses que les matériaux nous arrivent en plus grande abondance, et dans de meilleures conditions ; d'autre part, la main-d'œuvre n'a cessé d'augmenter ses prix-, c'est donc sur lu main-d'œuvre qu'il faut d'abord faire porter les économies. Dès lors il semble convenable d'employer les matériaux, autant que faire se peut, tels qu'ils sont livrés, en ne leur faisant subir que des transformations peu importantes. Si l'on peut envoyer sur un chantier des blocs de pierre dure cubant deux mètres, sans que le prix du mètre cube en soit augmenté, diviser ce bloc en quatre morceaux, au moyen de la scie au grès, c'est ajouter une somme considérable à la valeur du cube. En admettant que les séries des prix, par voie de compensation, ne mentionnent pas celte plus-value, il n'en est pas moins certain qu'elles ont dû en tenir compte en réalité, dans une certaine proportion, et que, dans l'état actuel, Tarchitecte, qu'il soit ou non soucieux d'économiser sur la main-d'œuvre, paye la pierre le même prix. Ainsi ce sont des méthodes vicieuses qui provoquent l'indifférence des architectes. Ne trouvant nul avantage à les repousser, chacun s'y soumet et les ouvrages de maçonnerie atteignent, quoique

fasse le constructeur, des prix exorbitants. Le fait est que les architectes ne dressent pas les séries des prix en raison d^un travail à faire^ mais sont obligés d'accepter ces séries des prix dressées par des personnes qui ne sont pas familières avec la pratique ; ainsi leurs désirs de réformes, admettant qu'ils en manifestent, s'arrêtent devant des formules auxquelles ils doivent céder. Il y a là, pour parler vrai, un cercle vicieux. Si les architectes étaient généralement des constructeurs habiles et savants, ils devraient rédiger des séries des prix raisonnées et permettant de réaliser des économies notables , car ils conformeraient les prix aux méthodes qu'ils auraient adoptées ; si les séries des prix étaient mieux en rapport avec les diverses méthodes de bâtir, les architectes trouveraient l'occasion de faire des économies, irréalisables dans l'état actuel. Mais les architectes, préoccupés de maintenir des formes d'art qui ne s'accordent, ni avec nos matériaux, ni avec les moyens actuels de les mettre en œuvre, n'ont pas su acquérir cette autorité, cette expérience qui, seules, pourraient leur permettre dMnfluer sur les estimations. Il semble même que chaque jour l'opinion du maître de l'œuvre en ces matières est de moins en moins écoutée, et si les choses continuent ainsi, l'architecte ne sera plus qu'un dessinateur, qu'un arrangeur de formes extérieures, n'ayant sur les moyens d'exécution aucune action directe. Ce ne serait que demimal si l'art de l'architecture ne perdait pas à ce compromis ; mais il ne faut point se faire illusion, l'architecture n'est plus un art du jour où la conception et les moyens d'exécution sont divisés.

Constatons que, dans le public, il existe à cet égard les plus étranges préjugés. On s'imagine généralement qu'il sutTit, pour avoir un bel et bon édifice , d'en faire faire les desseins par un artiste estimé, quitte à réaliser cette œuvre graphique à l'aide du premier maçon venu. Quelques administrations ont même prétendu ériger ce procédé en système ; les résultats en sont déplorables, non-seulement au point de vue de l'arl, mais au point de vue de l'économie.

Si donc les artistes de notre temps ne veulent pas assister à l'affaissement de la carrière d'architecte, et, bien plus, à l'anéantissement de leur art, ils doivent réagir contre ces tendances. Comment peuventils le faire? C'est en devenant des constructeurs habiles, prêls à profiter de toutes les ressources que fournit notre état social, en cherchant les méthodes vraies, sages, économiques, et en oubliant un peu les errements fâcheux qui dominent dans tous nos chantiers, pour en introduire de nouveaux, soumis à la raison. C'est aussi en conservant celte indépendance de caractère sans laquelle l'artiste n'est qu'un valet plus ou moins adroit, payé pour se conformer aux caprices du maître.

56 EfiTRETIENS SUR L* ARCHITECTURE.

Avant nous bien des systèmes de construction ont été adoptés ; notre temps seul possède des chemins de fer, des engins à vapeur, des moyens d'une énergie et d'une puissance supérieures. Pourquoi donc alors construire comme on le faisait pendant le dernier siècle, particulièrement lorsqu'il s'agit de la maçonnerie? L'antiquité, le moyen âge qui, certes, ne possédaient point nos ressources matérielles, ont été plus hardis que nous , plus inventifs. Pourquoi ne partirions-nous pas des degrés que nos prédécesseurs avaient déjà franchis I Pourquoi sommes-nous moins subtils, moins ingénieux ? Pourquoi repousser des méthodes, qui, développées à l'aide de ces moyens énergiques que nous possédons, pourraient produire et de nouvelles formes, et des économies considérables dans la manière de bâtir? Ne serait-il pas bientôt temps délaisser aux esprits retardataires ces discussions puériles sur la valeur relative des procédés employés par les architectes de l'antiquité et du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes, de profiter de toutes ces découvertes, de mettre en application ces principes divers, sans exclusion , sans parti pris, mais à 1 aide d'une étude attentive et critique? Quand nous aurons mis le Parthénon au-dessus de la cathédrale de Reims, ou la cathédrale de Reims au-dessus du Parthénon , la belle avance, pour nous, architectes chargés de construire pour notre siècle, si nous ne savons pas discerner dans ces deux conceptions les éléments applicables de nos jours; ou si, imbus de préférences exclusives, nous repoussons les principes admis dans l'un ou l'autre de ces édifices en vue de plaire à telle ou telle coterie , dont le public ne se soucie guère et dont personne ne se rappellera l'influence passé vingt-cinq ans.

Étudier les systèmes admis par les constructeurs antérieurs à notre .temps c'est à coup sûr le vrai moyen d'apprendre à construire nousmêmes , mais il faut tirer de cette étude autre chose que des copies plates. Ainsi, par exemple* nous reconnaissons qu'il y a dans le principe de structure des voûtes du moyen âge des éléments excellents en ce qu'ils permettent une grande liberté d'exécution, une grande légèreté en même temps que de l'élasticité. Est-ce à dire que si nous voulons nous servir des matières nouvelles que nous fournit l'industrie, telles que la fonte de fer ou la tôle , il faille se contenter de substituer à des arcs en pierre, des arcs de fonte ou de tôle? Non, nous pouvons adopter le principe, et Tadoptant , puisque nous changeons la matière , la forme doit changer. Dans Ventretien précédent, nous avons fait voir comment, par l'emploi restreint de la fonte, on pouvait voûter en maçonnerie une salle trèslarge sans avoir recours aux contreforts. Il nous faut développer les applications de ces matières nouvelles et montrer comment, en conservant

des principes excellents, admis par des conslrucfeurs anciens, on doit être entraîné à modifier les formes de la structure. Il n'est pas nécessaire de répéter ici ce que nous avons dit déjà bien des fois sur les conditions de structure en maçonnerie ; nous admettons que nos lecteurs ont reconnu qu'il n'y a, en principes généraux, que deux structures; la structure passive, inerte, et la structure équilibrée. Plus que jamais nous sommes entraînés à n'admettre que cette dernière, tant à cause de la nature des matières mises en œuvre que par des motifs d'économie qui, chaque jour deviennent plus impérieux. Les maîtres du moyen âge nous ont ouverts la voie, c'est évidemment un progrès, quoiqu'on dise ; nous devons le poursuivre.

Voici, pour premier exemple, une disposition, figure 1, fréquemment adoptée dans les constructions civiles du moyen âge, et qui présente des avantages. Alors, on élevait rarement des bâtiments doubles ; chaque corps de logis était simple en épaisseur, mais souvent on établissait des galeries de service, à mi-étage, qui donnaient une circulation facile, sans qu'il fut besoin de passer dans les pièces d'enfilade du corps de logis principal. Ces galeries étaient disposées en entresol, de manière â ne point obstruer les jours et à desservir en même temps, au moyen de quelques degrés , soit les salles du rez-de-chaussée, soit celles du premier étage. Alors, comme le montre la figure 1 , ces galeries étaient portées par des voûtes posées sur des encorbellements (voir la coupe A.) Par ce moyen les fondations n'avaient que l'épaisseur a, 6. Des contreforts c, portaient les encorbellements rf, sur lesquels s'appuyaient les arcs e, recevant une clôture légère en pierre, f. En élévation extérieure cette construction donnait le tracé B. Les voûtes portées sur celte suite d'encorbellements donnaient un couvert D, à rez-de-chaussée, extérieurement, fort commode dans une cour de palais. C'était la, on ne saurait le nier, une construction offrant des avantages, facile à exécuter, et qui ne demandait qu'un peu de soin dans le choix des grandes pierres composant les encorbellements rf. Les arcs de tête s'appuyaient sur des sommiers détaillés en G, qui recevaient également les voûtains E, moins épais que ces arcs de tête puisqu'ils n'avaient à porter qu'un carrelage. La galerie était plafonnée par des solives et couverte par un dallage g isolé, servant de terrasse pour la salle du premier étage. Le poids du mur A, maintenait la bascule des assises en encorbellements rf.

Supposons que ce même programme nous soit donné, que nous prétendions conserver entièrement le principe de cette structure ; devonsnous nous contenter de reproduire exactement la figure 1. Non, certes, l'emploi de la fonte de fer va nous permettre de supprimer ces encorbel-

lements par

ENTRETIENS SUK L ARCHITLCTURE.

de pierres dures, dispendieux el d'un aspect triste.

Nous réaliserons des économies, nous obtiendrons une b&tisse qui offnra

DOrZIÉHE ENTRETIEN. 59

plus de sécurilc, qui sera plus légère, qui laissera mieux circuler l'air et la lumière autour du rez-de-chaussée. Ainsi, figure 2 (voir la coupe A),

le nouveau système adoptjé nous permettra de diminuer la saillie des contreforts c , par conséquent , de faire une économie sur les fonda-

tiens. A la place des quatre assises de pierre dure, ea encorbellement, nous aurons une colonne en fonte d^ inclinée à 65 degrés ; colonne dont le chapiteau muni d'un goujon comme la base B, portera le coussinet en pierre D, détaillé en D'. La bascule de la colonne et de son coussinet sera maintenue par la double chaîne de tirage T, qui sera ancrée, soit en e, soit dans Tépaisseur de la pile. Le sommier L, sera posé sur le coussinet et sur la pile munie d'un corbeau G ; sa rupture sera évitée par les deux chaînes T, faisant l'office de linteaux. A partir de ce sommier on pourra procéder comme dans la figure 1. Cependant, beaucoup de perfectionnemenis pourront être apportés à la première structure. Au lieu de jeter les eaux de la terrasse par des gargouilles , celles-ci seront amenées par des conduites dans les déversoirs H (fig. 2), ménagés à l'extrémité des sommiers L, et détaillés en H'. Ces eaux tombant ainsi plus près du sol ne seront pas sujettes à fouetter les façades. Le plafond de la galerie pourra être fait au moyen de fers à doubles cornières sur les ailes desquelles on poserait des plaques en terre cuite émaillée avec enduit préservatif au-dessus, etc. Cet exemple fait voir déjà le parti que l'on peut tirer de nos jours des principes admis par les constructeurs du moyen àgc, tout en tenant compte des ressources de notre temps. Si l'on étudie avec quelque attention et sans préventions les principes admis dans les ouvrages de maçonnerie du xui* et du xiv* siècle, on reconnaît bientôt que la structure ne se compose que de membres indépendants, remplissant chacun une fonction déterminée. Ce ne sont plus, comme dans l'architecture romaine, des masses concrètes, homogènes, mais bien une sorte d'organisme dont toutes les parties ont, non-seulement une aiTectation, mais encore une action directe, quelquefois même agissante, comme par exemple, les arcs-boutants, les arcs des voûtes. Ceux-ci (nous l'avons dit déjà) ne sont que des cintres permanents, pourvus d'une certaine élasliticilé, comme le seraient des courbes de fer. Il est clair cependant que si les constructeurs du moyen âge avaient possédé de grandes pièces en fer étiré ou fondu, ils n'auraient pas employé ces matières comme ils ont employé la pierre» Cela eût exigé des assemblages trop compliqués, une main-d'œuvre inutile, mais ils auraient cherché des dispositions mieux en rapport avec la nature du métal. 11 est aussi évident^ toutefois, qu'ils n'auraient pas négligé de profiter des principes d'élasticité qu'ils avaient su appliquer déjà dans les bâtisses de pierre, qu'ils auraient rendu encore plus indépendants les différents membres de leiir structure.

Jusqu'à présent on n'a guère employé dans les grandes constructions que la pierre seule et le fer étiré ou la fonte accessoirement. Si l'on a élevé des édifices dans lesquels le métal remplit le rôle principal , comme

les Halles centrales de Paris, dans ces édifices, k maçonnerie n'est plus qu'une exception, ne remplissant d'autres fonctions que celles de cloisons. Ce qu'on n'a tenté nulle part , avec intelligence, c'est l'emploi simultané du métal et de la maçonnerie. Cependant c'est vers ce but que, dans bien des circonstances, les architectes devraient diriger leurs efforts. On ne peut toujours faire ou des gares de chemin de fer, des marchés, ou des énormes bâtisses tout en maçonnerie, très-lourdes, très-dispendieuses et ne pouvant offrir des espaces intérieurs très-vastes. La structure en maçonnnerie, prise comme enveloppe préservatrice du froid ou de la chaleur, offre des avantages que rien ne saurait remplacer. Le problème ù résoudre pour de grands édifices devant contenir la foule, serait donc celui-ci. Obtenir une enveloppe entièrement en maçonnerie, murs et voûtes, en évitant le cube de matériaux, les points d'appuis gênants, par l'emploi du fer. Perfectionner le système d'équilibre admis par les maîtres du moyen âge, à l'aide du fer, mais en tenant compte des qualités de celte matière, et en évitant la réunion trop intime de la maçonnerie et du métal ; celui-ci devenant , non-seulement ime cause de ruine pour la pierre, mais s' altérant très-promptement lorsqu'il n'est pas laissé libre. Quelques tentatives ont été faites dans cette voie, mais timidement et en se contentant de remplacer par exemple, des piliers en pierre par des colonnes de fonte. Or, le fer est appelé à jouer un rôle plus important dans nos bâtisses; il doit certainement fournir des points d'appuis grêles et trèsrésistants, mais il doit encore permettre, soit des dispositions de voûtes nouvelles et légères, solides et élastiques, soit des hardiesses interdites aux maçons, tels que bascules, encorbellements, porte à faux, etc. N'est-il pas évident, par exemple, qu'en conservant le système des voûtes admis pendant le moyen âge, la poussée de ces voûtes pourrait être neutralisée par le moyen présenté figure 3. L'emploi des tiges rigides ou colonnes de fonte , obliquement , est une ressource à laquelle nos constructeurs n'ont pas encore songé, je ne sais trop pourquoi, c^r ce système est fertile en déductions. Cela contrarie quelque peu les données grecques et même romaines, mais il faut bien, si nous voulons trouver celte archilecture de notre époque tant réclamée, que nous la cherchions non plus en mêlant tous les styles passés, mais en nous appuyant sur des principes de structure nouveaux. On ne fait une architecture qu'à la œndition de se soumettre à des nécessités nouvelles avec une rigueur inflexible, en se servant des progrès déjà obtenus ou tout au moins en ne les dédaignant pas.

Voici donc un moyen de conirebuter des voûtes en maçonnerie bâties suivant la donnée du moven âge. On sait que ces voûtes ont Tavantagc

62 ENTBGTIEIfS SUR l'aBCHITBCTDKE.

{sans parler de leur légèrelc) de reporter louies les charges el poussées sur des points connus et suivant des inclinaisons faciles à calculer. Il est clair que si la résullanle des pressions agit suivant la ligne a. 6, figure 3 , la colonne en fonte c, posée sur le protongement de celle ligne, contrclnitera la voùle. Posant une seconde colonne d, suivant une inclinaison semblable à celle de la colonne c, et bridant le sommet e du triangle, au moyen d'un liran, les poussées maintenues par la colonne c, vont se résoudre en f. Ainsi sur des contreforts et des murs n'ayant pas

plus de l",*)© d'épaisseur à la base de l'édifice, vous porterez et contrebuterez des voûtes en maçonnerie dont les clefs d'arcs seront à 15 mèircs du sol, et dont l'ouverture sera de IS^jSO, Rien n'est plus facile qued'ulitiliser les tirans pour établir un sol, que d'élever de petits murs en maronnerie sur les sabots de jonction e, de poser un comble en appentis g snr CCS murs et d'obtenir ainsi une galerie de circulation h, ou petite tribune continue à mi-étage. Des constructions de ce genre exigent nécessairement une certaine perfection d'exécution. Ainsi les murs doivent être bien fondés et bien faits, leur pesanteur doit être calculée pour assurer la rigidité de la bâtisse de ï en k. Les sommiers des arcs doivent être

taillés au-dessus de la bulée de la colonne c, ainsi qu'il est indiqué en /, afin de bien épauler les voûtes. Les sabots de jonction e, en fonte, devraient être combinés ainsi que le fait voir le tracé A. La surface m, élant destinée à recevoir la base de la colonne c, et la surface n, le chapiteau de la colonne d. Deux fers à double T, ou des tôles avec cornières rivées, viendraient, celles de tête j\ s'assembler en o, celles postérieures dans les rainures ménagées sur les parois du sabot. La plaque de jonction des fers de tête p serait percée pour recevoir le bout des tirans; les tirans, pour plus de sécurité (car la solidité de l'œuvre dépendrait de leur prise certaine) seraient doubles, ainsi qu'on le voit en B et en B', et armés do lalons s à leur extrémité , qui entreraient dans une mâchoire indiquée en t. Une cale traversée par le boulon œ forcerait ces tirans à rester dans leur embrèvement. Le boulon passerait à travers la plaque p, et serait terminé par un écrou. Sur les fers à T doubles ou les plaques de lôle avec cornières rivées, on pourrait élever le petit mur de clôture en maçonnerie y, La poussée de Tappentis serait neutralisée par les tirages r. Des tirans posés au-dessus des voûtes en t/, à la base du comble, rendraient solidaires les trapèzes opposés a, e, q, z^ lesquels reposeraient en pleine maçonnerie sur leur angle q.

Cet organisme est à coup sûr moins simple que n'était celui qui consistait dans une suite d'épais contreforts en pierre destinés à buter des voûtes , mais cependant il est moins dispendieux ; ces combinaisons d'étais en fer ne pouvant coûter ce que coûteraient ces contreforts avec leurs fondations. De plus, la place est ménagée.

Dans l'ordre des choses de ce monde tout va se compliquant de plus en plus, l'organisme d'un homme est plus compliqué que celui d'un batracien. Notre état social est beaucoup moins simple que n'était celui des Grecs du temps de Pisistrate ou des Romains du temps d'Auguste. Nos vêtements se composent de vingt ou trente parties au lieu de se composer, comme ceux des anciens, de trois ou de quatre ; et le bagage scientifique d'un savant grec ne remplirait pas le quart du cerveau d'un bachelier è^ sciences de notre temps. Il y a donc quelque naïveté à venir nous dire aujourd'hui que nous devons bâtir comme bâiissaient les Grecs. Tout se tient dans une civilisation, et si l'architecture est arrivée à un état de crise fort pénible et dangereux, c'est qu'on n'a pas assez songé à lui faire suivre le mouvement intellectuel et matériel de notre temps. Tout en cherchant, si l'on veut, à perpétuer ou modifier des formes admises avant nous, et à les plier tant bien que mal aux nécessités du moment,, il serait utile de penser à tirer le meilleur parti possible et le plus rationnel, de ce que notre temps et nos connaissances nous fournissent.

L'étude du passé est nécessaire, indispensable, mais à la condition d*en déduire des principes plutôt que des formes.

Substituer à une colonne de granit^ de marbre ou de pierre, une tige de fonte de fer, cela n'est point mauvais, mais il faut convenir que cela ne saurait passer pour une innovation, pour Tintroduction d'un principe nouveau. Remplacer un linteau en pierre ou en bois par un poitrail en fer, c'est très-bien, cela n'est pas non plus le résultat d'un grand effort de l'esprit. Mais substituer à des résistances verticales, des résistances obliques, c'est un principe qui peut^ s'il n'est complètement neuf, puisque les maîtres du moyen âge l'avaient déjà admis, prendre une importance majeure et amener des combinaisons neuves. Or, l'introduction du fer dans les bâtisses nous permet de tenter des entreprises que les époques antérieures n'ont fait que pressentir. Depuis vingt ans nous avons vu les ingénieurs tirer un parti tout nouveau du fer employé comme moyen de structure. Du pont des Arts, aux ponts tubulaires, il y a un pas immense de fait, mais ni les ingénieurs, ni les architectes n'ont encore su associer d'une façon réellement satisfaisante la maçonnerie et la structure en fer ; cependant il est bien des cas où le système de bâtisse en maçonnerie ne saurait être remplacé. Il n'est guère possible d'obtenir un local sain, chaud en hiver, frais en été, soustrait aux variations de la température à l'aide du fer seulement. r.es murs, les voûtes en maçonnerie présenteront toujours des avantages supérieurs à tout autre mode. Il faut donc se résoudre à continuer, dans bien des circonstances, à employer la maçonnerie. Peut-on l'associer à la structure en fer? ce n'est pas douteux, mais à la condition que ces deux modes de bâtir conserveront chacun leurs propriétés, qu'ils ne s'associeront pas pour s'enire-détruire. Le fer de fonte ou de forge est soumis d'ailleurs à des variations avec lesquelles il faut toujours compter; on doit donc lui laisser une certaine liberté, ne pas Tenglober dans la maçonnerie, lui conserver son rôle indépendant.

De plust comme point d'appuis, si la fonte de fer présente une rigidité bien supérieure â tous les matériaux qu'emploie la maçonnerie, elle n'en a pas l'assiette. On ne peut donc maintenir ces points d'appuis verticalement qu'à l'aide d'équerres d'une grande puissance. Cela complique singulièrement le travail, le poids, et par conséquent, la dépense. Si l'on combinait les points d'appuis rigides en fonte de manière à ce qu'ils pussent se contrebuter réciproquement, on éviterait ainsi tout un attirail énorme de pièces secondaires.

Supposons qu'on ait à élever, ainsi que cela se pratique souvent dans les villes de province, une grande salle de réunion au-dessus d'un marché couvert, d'une halle. Si nous montons cette salle en maçonnerie sur

un quillage de colonnes en fonte afin d'éviter les pleins, de donner plus (Vair et de lumière au reznie-chaussée, il nous faudra passablement multiplier ces points d'appuis, les réunir à leurs poilraux par des équerres puissantes , afin d'éviter le roulement, et nous aurons le long de la voie publique une rangée de colonnes assez gênante. Si, au conlraire, nous adoptons un parti analogue à celui indiqué dans la coupe, figure 4, il est évident que l'hexagone dont la moitié est tracée en a, ft, c, présente une

figure stable, que même le triangle 6, rf, c, ajouté, n'enlève rien à celle stabilité si la ligne c, e, n'est pas rompue.

Partant de cette figure génératrice, nous pouvons combiner la halle sous la grande salle du premier étage ainsi que l'indique le tracé A. Sur des dés en pierre /'bien fondés, séparés suivant la largeur à doyncr à chaque travée, nous posons des colonnes en fonte inclinées à 60 degrés. Les chapiteaux de ces colonnes sont réunis par les poutres en tôle transversales recevant (les solives en fers à T, sur lesquels on bande des voûtains en briques. Aux sabots j, peuvent être suspendus des élriers avec boîte en fonte inférieure pour recevoir les sommiers des arcs en maçonnerie A, sur lesquels on élèverait les murs, également en maçonnerie^ de la salle. Des équerres

66 ENTRETIENS SUR l'aRCUITECTURE.

en fonte i, en deux parties, reliées par les liransj, et dont la poussée au pied serait neutralisée par les triangles opq, osq, recevraient à leur tour des voûfains longitudinaux &, sur lesquels on banderait la voiilc supérieure. Une condition essentielle serait de fonder les dés f, non sur des massifs isolés, mais sur do bons murs transversaux; car il est important que les pieds des coloimes fg, ab^ ne puissent, sous la pression, se rapprocher et faire ainsi relever les colonnes du triangle intérieur.

Comme il faudrait nécessairement des escaliers, des salles accessoires, des moyens de chauffage pour cette salle supérieure, Tensemble du plan présenterait la figure 5, et ces deux bâtiments extrêmes maintiendraient le roulement des travées du rez-de-chaussée dans le sens longitudinal. Les espaces ?n, sur la voie publique (voyez'Ja ligure ù), abrités par les arcs supérieurs seraient fort commodes pour les acheteurs et rétablissement

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des éventaires. D'ailleurs, rien ne sopposerail à ce que des marquises fussent suspendues en n.

On voudra bien croire que je n'ai point ici la prétention de fournir des exemples d'architecture. Il nest point en ce moment question décela, mais seulement do fournir des moyens propres à aider nos jeunes confrères dans la recherche des élémenls de structure nouveaux. Je serais heureux de recueillir des exemples des monuments existants, construits sur des données réellement neuves ; à leur défaut et voulant faire saisir

le sens dans lequel les recherches peuvent cire dirigées, force m'est, bien à regret, de donner le résultat de nos propres méditations. Je sais que les formes auxquelles conduisent l'application raisonnée des moyens de structure fournis par notre temps , ne sont pas absolument classiques, qu'elles s'écartent un peu de certaines traditions précieuses ; mais si nous voulons de bonne foi inaugurer l'ère d'une structure nouvelle, en rapport avec les matériaux, les moyens d'exécution, les besoins et les tendances modernes vers l'économie raisonnable, il faut bien se résoudre à laisser (|uelque peu de côté les traditions grecques , romaines , ou celles du grand siècle pendant lequel on contruisait mal.

Les ingénieurs qui ont fait des locomotives, n'ont pas songé à copier un attelage de dihgence. D'ailleurs, il semblerait que l'art n'est pas rivé à certaines formes et qu'il peut, comme la pensée humaine, en revêtir sans cesse de nouvelles. Puis, les monuments ne sont pas faits pour être vus en géométral ; peut être l'effet de celui dont nous venons de présenter une coupe et un plan , ne serait-il pas absolument dépourvu de caractère. La planche xxi permettra d'en juger. Ce n'est, au total, qu'une salle sur un parapluie, le programme ne demande pas autre chose.

Soyons bien persuadés, encore une fois, que rarchilecture ne peut revêtir des formes neuves que si elle va les chercher dans une a[)plication rigoureuse d'une structure nouvelle; que revôtir des colonnes de fonte (le cylindres de brique, ou d'enduits de stucs, ou englober des supports en fer dans de la maçonnerie, par cxeniple, ce n'est pas là le résultat d'un effort de calcul, ni d'imagination, mais seulement l'emploi dissimulé d'un moyen; or, tout emploi dissimulé d'un moyen ne saurait conduire fi dés formes neuves. Quand les maîtres laïques du xui" siècle ont trouvé un système de structure étranger à tous ceux employés jusqu'alors, ils n'ont pas donné à leur architecture les formes admises par les architectes romains ou romans, ils ont naïvement exprimé cette structure et ont ainsi su appliquer de nouvelles formes, qui ont leur physionomie caractérisée. Essayons de procéder avec cette logique, emparons-nous naïvement des moyens fournis par notre temps, appliquons-les sans faire intervenir des traditions qui ne sont pas viables aujourd'hui, et alors seulement nous pourrons inaugurer une nouvelle architecture. Si le fer est destiné à prendre une place importante dans nos constructions, étudions ses propriétés, et utilisons-les franchement, avec cette rigueur de jugement que les maîtres de tous les temps ont mis dans leurs œuvres.

H est assez étrange que, dans nos cdillces, nous ayons presque complètement renonce aux voûtes en maçonnerie ayant une grande portée. On fait des voûtes de rez-de-chaussée, d*arêtes ou en coupoles, par petites

68 ENTRETIENS SUR LARCHITECTURE.

(ravées et sur des [)iles rapprochées, en pierre appareillée, ce qui est Irès-dispendieux, ou en brique; nfiais s'il s'agit de fermer de grands vaisseaux, on ne trouve rien de plus ingénieux généralement, que de monter une armature en fer avec courbes, entre-toises, carillons, cotes de vaches, puis on hourde le tout en poteries ou en briques creuses. Outre que ce genre de consiruclion est cher, on enferme ainsi le fer (matière oxydable et sujette à des variations) dans une maçonnerie concrète que le moindre mouvement doit faire craquer, et qui a la propriété dç hâler Toxydation du métal. Impossible de reconnaître Télat des assemblages et boulonnages ainsi engagés dans le hourdis, et de prévenir par conséquent un accident. One pour des maisons particulières on fasse ainsi des planchers hourdés, il n'y a pas grand inconvénient, caries habitations, dans une grande ville, ne sont pas destinées à durer plusieurs siècles, mais pour des monuments qui doivent vivre autant qu'une cité, ces procédés de structure mi-partie en fer et hourdis, amèneront des catastrophes. L'habileté du constructeur consiste non-seulement à s'assurer de la bonté des matériaux et des moyens qu'il emploie, mais aussi de faire que toujours les diverses parties de sa structure puissent être examinées, surveillées et au besoin réparées. Le fer et la charpente en bois doivent autant que possible demeurer apparents, car ces matières sont altérables et soumises à des changements dans leurs propriétés. Or, nous voyons construire des édifices dont les murs en pleine pierre de taille occasionnent d'énormes dépenses, défieront l'action du temps et ces murs renferment des voûtes, des planchers dont la durée -est très-problématique , si bien que nos arrière- neveux, occupés probablement à refaire plusieurs fois ou à réparer ces dernières parties de structure, ne comprendront guère ce luxe inouï à côté de celte imprévoyance. Par le fait, nos architectes semblent honteux d'employer le fer; ils le cachent autant que cela est possible sous des plâtres, des hourdis qui lui donnent l'apparence d'une structure en maçonnerie. Quelquesuns (il faut leur rendre cette justice) ont osé montrer des poutres en fer sous leurs planchers, les décorer, s'en faire honneur, mais s'il s'agit de voûtes, le fer n'est plus qu'une armature masquée, une carcasse revêtue. Les voûtes en maçonnerie ayant nécessairement des poussées, le fer est intervenu comme un moyen de les neutraliser, non par des procédés francs, apparents, mais à l'aide de ressources soigneusement dissimulées et qui, comme toutes ressources de ce genre, n'ont qu'une efficacité médiocre.

On sait comme les architectes du moyen âge, en France, contrebutaient leurs voûtes par des moyens simples, naturels, par des contreforts, ou même des arcs-boulants. Ce sont des résistances extérieures passives

OU agissant obliquement. En Italie, les architectes adoptaient un parti plus simple, ils posaient des tirans en fer horizontalement au-dessus des naissances des arcs et au droit des poussées. C'est qu'en effet, pour résister à la poussée des voûtes, il faut établir ou des culées, ou des tirages empêchant l'éc^rtement. Pourquoi nos yeux qui ne souffriraient pas la présence de tirans intérieurs sous nos voûtes maçonnées en France, ne sont-ils pas choqués par la présence de ceux que les monuments de l'Italie étalent de tous côtés? Je ne chercherai pas à expliquer cette bizarrerie, je constaterai seulement que les artistes qui dessinent les monuments de l'Italie du moyen âge ou de la renaissance, suppriment ces tirans en fer dans leurs copies, ce qui me fait supposer que pour leurs yeux ils ne comptent pas au delà des monts; pourquoi choqueraient-ils en deçà ? J 'ajouterai que les tirans attachés à la naissance des voûtes italiennes, n'affectei:t aucune prétention décorative, ce sont des barres de fer. 11 est heureux toutefois, que les curés italiens n'aient pas eu la fantaisie de faire scier toutes ces barres dans leurs églises, comme nos curés fronçais ont fait scier les entraits de toutes les charpentes lambrissées, car ils* auraient fait tomber un grand nombre d'édifices qui font l'admiration des voya* geurs.

Cependant, la fonction du fer, dans les voûtes en maçonnerie, est bien celle de tirans, du moment que l'on ne veut pas recourir aux moyens dispendieux des contreiorts et culées. Ce parti adopté résolument, il faut profiter de toutes les ressources qu'il offre, avec un peu plus d'intelligence que ne l'ont fait les architectes italiens de la renaissance qui, en continuant la structure romaine ou eu prenant celle des voûtes françaises du moyen âge, se sont contentés de brider les poussées au moyen de barres de fer ; car ce n'est là qu'un palliatif, ce n'est pas une structure nouvelle.

Le fer permet des hardiesses devant lesquelles nous semblons reculer. Il panûtrait que l'on ne se fie qu'à moitié aux propriétés de cette matière; on ne l'emploie que comme moyen surabondant, od avec des réserves; si bien qu'au lieu de produire des économies, elle n'est souvent qu'une occasion de dépenses. Construire des voûtes suivant le système du moyen âge en remplaçant les arcs en pierre par des arcs en fer, ce n'est ni raisonné, ni bon, ni même économique, cela ne peut passer pour une application raisonnée du fer en tenant cotnpte de ses propriétés. On réduit peut-être ainsi quelque peu les poussées, mais on ne profite guère des avantages que peut fournir la structure en fer mêlée à la maçonnerie. Élever une carcasse en fer en forme de voûte en berceau ou d'arêtes, comme nous le disions tout à l'heure, et hourder cette structure en plaire et en îl. 10

briques creuses , c'est mentir ù In véritable structure, c'est mettre en coptact immédiat deux matières de propriétés opposées, et enfermer le loup dans la bergerie. Il faut tenir compte du retrait du fer, de ses variations, et ne le mettre en œuvre qu'à la condition de lui laisser développer à Taise ses propriétés. Si donc on veut voûter en maçonnerie sur du fer, il faut que celui-ci reste libre, qu'il puisse se dilater sans déchirer l'enveloppe concrète qu'il supporte. 11 faut que ses assemblages restent visibles, apparents, afin que s'il survient un accident, on puisse y remédier immédiatement. Si nous prétendons appliquer le fer conjointement avec la maçonnerie, il est nécessaire de laisser de côté les traditions de la structure romaine. H ne s'agit plus alors d'élever des bâtisses assises sur des masses inertes et inébranlables, mais de tenir compte de l'élasticité, de l'équilibre. 11 faut substituer le calcul à une agglomération de forces passives. Pour atteindre ces résultats, l'étude de la structure des monuments français du moyen âge peut être d'une grande utilité, car déjà les maîtres de cette époque ont substitué des lois d'équilibre et d'élasticité aux lois de la structure romaine, mais il n'y a pas à imiter les formes qu'ils ont adoptées; formes excellentes avec l'emploi de la maçonnerie seule, mais sans raisons d'être avec l'emploi simullané du fer et de la maçonnerie. Ces maîtres du moyen âge, possesseurs des produits de nos usines métallurgiques, eussent certainement, grâce à leur esprit logique et subtil, adopté d'autres formes. Us auraient essayé, par exemple, de réduire la hauteur considérable de leurs voûtes, hauteur qui était la conséquence du mode de structure adopté, bien plus qu'une affaire de goût; hauteur qui souvent les embarrassait, et qui était une occasion de dépenses.

Il est possible, à l'aide du fer, employé comme nerfs et cordes, de bander des voûtes très-plates et d'une grande largeur. La figure 6, donne un moyen permettant d'obtenir ce résultat. Soit un vaisseau de 14 mètres de largeur. Si nous le divisons en travées de i mètres à 4", 50, et que pour chaque travée nous établissions des arcs en tôle avec cornières a, 6, c, s'embrévant en a, dans des supports en fonte ; qu'au jarret 6, nous boulonnions des plaques d'assemblages s'appuyanl sur des liens en fonte d; que les pieds de ces liens viennent s'assembler à talons dans les boîtes e , que ces boîtes soient solidement suspendues aux jonctions g renforcées ; que les têtes h des supports en fonte soient maintenues par des tirans /i, t , nous aurons obtenu une ossature très -résistante, solide, sur laquelle nous pourrons bander des berceaux annulaires en brique, dont les charges se reporteront sur les fermes. Les supports en foule étant simplement posés sur les têtes des murs en /", la dilatation sera libre, et celte dilatation, grâce à la forme donnée aux berceaux, ne pourra causer de ruptures qu'en k.

I>Oi;ZlèHE ENTRETEEPr. 71

Mais si en *, d'une ferme à l'aulrc, nous avons établi un arc en (ôleavec cornières, incliné suivant la pénélration des deux segmenis de berceaux, la rupture causée par la dilatation des fers se fera sur ce point de jonction, et ne pourra avoir d'inconvénient puisque celte jonction sera supportée par les doubles cornières de l'entretoise en fêle. Sur les chapiteaux A des

supports en fonte on pourra élever les arcs, tympans et corniclies en maçonnerie m.

Quelques détails, figure 7, nous seront nécessaires pour expliquer l'armature en fer soutenant ces berceaux annulaires en maçonnerie. En A est tracée l'élévation latérale et en fi la section sur a b des supports en fonte. En C, letisuré perspectif de ces supports. Les courbes en tôle D, viennentfs'embréver dans les rainures e de ces supports, les courbes, k leur extrados, sont armées de cornières /", qui reçoivent les moellons g^ sur les lits desquels s'appuient tes briques h, composant les berceaux annulaires. En E, est tracée l'embrasse en deux parties des tirans, passant en t. En G, les plaques d'assemblages marquées h sur la Hgure 6,

72 ENTRETIENS SUB l'abCHITECTUHB.

avec l'extrémité k d'un des liens en fonte. En H, les plaques d'assemblages marquées g sur la figure 0. En o, seraient posés les châsEis des fenèEres. Sur les supports en fonles'appuieraientlessommiersp en pierre, recevant les arcs faisant formerels et feuillure cintrée des chflssis vitrés. Une vue perspective, figure 8, complétera l'intelligence de cette structure.

Est-il possible de donner à ces armatures en fer un aspect monumenal , décoratif? je le crois ; mais ce ne peut être en tes soumettant aux formes admises pour la maçonnerie. Obtenir un effet décoratif aujourd'hui avec les moyens dont nous disposons pour les constructions en fer, cela occasionne des frais assez considérables, car nos usines ne nous fournissent pas les éléments de ces moyens décoratifs. Mais nos usines ne nous les fournissent pas parce que jusqu'à présent nous n'avons donné au

DOUZiiHE KNTRETEEIT. 73

fer qu'une fonction accessaire ou cachée dans nos grands monuments, que nous ne fious sommes pas mis sérieusement en tête de tirer parti de

cette matière au point de vue de la forme appropriée à ses qualités'. Plus

' La rouline est une déesse encore puissante en France. Nos usines mélallurgiques lui rendaient un vérilable culte ; et la loi sur le libre échange n'aurail-elle pour résultat que de supprimer peu k peu ce culte, qu'elle aurait rendu un grand service. Nous avons n'As grandes usines reruser de Tabriquer des pièces de fer étiré sur un nouveau proSI, parce qu'il aurait fallu faire faire des cylindres ; bieo que l'on demandât k ces usines des fournitures s'élefaot à plus de 400 000 kilogranimes. Si l'une de ces usines consentait k fabriquer sur ces noufeaut modèles, comme elle n'ignorait pas les tentatives fwiea auprès de ses sœurs, elle tenait ses prii élevés et rendait impossibles les économies que I» nouvelle fabrication eût produites.

tard, et lorsque nous traiterons plus spécialement de remploi du fer, nous essaierons de démontrer comment celte matière peut cire décorée, ou plutôt quelles sont les formes décoratives qui lui conviennent. Quand on

voit aujourd'hui la grande ferronnerie employée il y a vingt ans dans rarchilecture, et que Ton compare ces armatures compliquées*, peu résistantes, lourdes et dispendieuses par conséquent, à celles adoptées depuis quelques années à peine, il est impossible de ne pas signaler un progrès notable. Sont-ce les architectes en renom qui ont été les promoteurs de ce progrès? malheureusement non, ce sont nos ingénieurs ; mais ceux-ci soumis, en fait d'architecture, a un enseignement très-borné, n'ont su employer le fer qu'en vue de Tulilité pratique, sans se préoccuper des formes d'art; et nous, architectes, qui aurions pu leur venir en aide, lorsqu'il s'agit de la forme, nous avons repoussé au contraire tant que nous avons pu ces nouveaux éléments, ou si nous les avons adoptés, ce n'a été qu'en reproduisant ces moyens purement pratiques trouvés par les ingénieurs constructeurs et en les dissimulant, je le répète, sous certaines formes consacrées par la tradition. De là on a conclu, non sans quelque raison , que les architectes n'étaient pas suffisamment savants et que les ingénieurs n'étaient point artistes. Or, il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui, et en présence des besoins ou des éléments nouveaux, ces deux qualités de l'artiste et du savant doivent plus que jamais se trouver réunies chez le constructeur si l'on veut obtenir des formes d'art nouvelles , ou pour parler plus vrai des formes d'art en harmonie avec ce que réclame notre époque. Si nous voyons les choses d'un peu haut et sans préventions, nous devons reconnaître que les carrières de l'architecte et de l'ingénieur civil tendent à se confondre, comme cela était jadis. Si c'est un instinct de conservation qui a fait que les architectes, en ces derniers temps, ont prétendu réagir contre ce qu'ils regardaient comme les empiétements de l'ingénieur sur leur domaine, ou repousser les moyens adoptés par ceux-ci, cet instinct les a bien mal servi, et ne tendrait à rien moins, s'il devait prédominer, qu'à amoindrir chaque jour le rôle de l'architecle, à le réduire aux fonctions de dessinateur-décorateur. En raisonnant un peu, on reconnaîtrait bien vite que les intérêts des deux corps seraient servis par leur réunion, car au fond le nom importe peu, c'est la chose qui est essentielle, et la chose c'est l'art. Que lés ingénieurs prennent un peu de nos connaissances et de notre amour de la forme entant que cet amour soit raisonné et ne se pare pas seulement du vain nom de sentiment, ou que les architectes pénètrent dans les études scientifiques, dans les méthodes pratiques des ingénieurs, que les uns et les autres arrivent ainsi à réunir leurs facultés, leur savoir, leurs moyens, et à compo-

ser ainsi réellement Tart de noire temps, je n'y vois qu'un avantage pour le public, un honneur pour notre époque. Quelques tentatives faites en ce sens n'ont pas donné d'ailleurs de si mauvais résultats, et la ville de Paris n'a eu qu'à se féliciter d'avoir engagé un de ses architectes les plus renommés à adopter, pour la construction des Halles centrales, les idées • et les projets d'ensemble d'un ingénieur. Parmi tant d'édifices construits de nos jours, si celui-là remplit mieux qu'aucun autre les conditions du programme, s'il a réuni les suffrages du public et des hommes de Fart, n'est-ce pas à ce concours simultané de deux intelligences qu'on doit ce résultat? Quel danger, quel inconvénient pour l'art y aurait-il donc à ce (|ue l'architecte, ou l'ingénieur, possédassent en eux-mêmes ces deux éléments séparés aujourd'hui? Et que pourraient sérieusement espérer les architectes en maintenant certaines doctrines absolues sur Part en dépit de ce que réclame notre époque? Quel avantage pourraient retirer les ingénieurs en se tenant en dehors des études libérales de Part et en s'enfonçant de plus en plus dans des formules? Que dans une cinquantaine d'années d'ici, les ingénieurs s'a|)pellent architectes ou les architectes ingénieurs, les deux carrières devant inévilablement s'absorber, m'est avis qu on trouvera un peu puérile cette rivalité ou celle distinction que l'on cherche à perpétuer entre ces deux branches de Tari, destinées par la force des choses à n'en faire qu'une seule. Je ne sais lequel de nos confrères, il y a quelques années, croyait fermement avoir porté un coup funeste au corps des ingénieurs en ayant découvert que leur nom venait d'engineor (faiseur d'engins). A cette origine roturière, les ingénieurs auraient, il est vrai, pu opposer la nôtre qui n'est guère plus noble.

Mais laissons, pour le moment, ces craintes, ces rivalités, vues par le public d'un œil assez indifférent, et remplissons notre tache, en empruntant au besoin quelques-unes des méthodes admises par les ingénieurs, et en cherchant à les concilier avec l'art du constructeur architecte, en poursuivant le cours des a[)plications que l'on peut faire des moyens nouveaux aux anciennes traditions de la maçonnerie. Car, je ne saurais trop le répéter, pour nous, architectes du xix* siècle, le nouveau ne peut consister que dans l'emploi de moyens, inusités avant nous, à des formes déjà trouvées, mais sans mentir à ces moyens. On ne s'est pas montré trop difficile d'ailleurs jusqu'à présent, puisque nous avons vu qualifier de nouveautés, des substitutions de matières sans changer les apparences. Il ne nous appartient pas de jeter un blâme sur ces tentatives, bien qu'elles dussent rester stériles dans les résultats, parce qu'elles ont, au total, attiré l'attention du public et des architectes sur l'étude des propriétés de ces

nouvelles matières, et qu'elles ont engagé les artistes qui n'étaient pas trop enfoncés dans la routine, à chercher quelque chose en dehors de Tornière. Mais ces recherches ont été jusqu'à ce jour un peu superticielies, on ne s'est pas d'une part assez attaché aux principes rigoureux de Tem- •plôi des matériaux, de l'autre , on n'a point osé se brouiller avec les formes consacrées et posées à l'état de dogme. On parlait bien du progrès, mais à l'application on le considérait volontiers comme le renversement de tout ce qu'on avait pris l'habitude de respecter. Les architectes classiques continuait à faire du faux romain en le bardant de fer, se considéraient dès lors comme suffisamment hardis et assez progressites [)Our se mettre sur le pied d'accuser les architectes gothiques de vouloir faire rétrograder l'art. D'un autre côté, les architectes gothiques considéraient leurs adversaires comme un peu plus rétrogrades qu'eux-mêmes; accusation qui pouvait passer pour vraie puisque l'art gothique est venu après l'art romain.

Mais ces derniers (je parle des architectes dits gothiques) s'ils faisaient intervenir le progrès dans leurs conceptions, ne trouvaient, au total, rien de mieux, que de substituer, comme je le disais tout à l'heure, des supports ou des arcs en fer aux piles et aux arcs en pierfedu moyen âge. Or, cela n'est pas plus un progrès que ce n'est un progrès d'enfiler des architraves d'entablements quasi- romains dans des barres de fer. Les Romains, gens sensés, pourvus de nos grandes pièces de fer, auraient laissé de côté les formes empruntées aux Grecs pour en adopter de nouvelles. Les Romains avaient le sens pratique poussé trop loin, pour n'avoir pas su profiter de ces éléments. Les maîtres du moyen âge, en pareil cas» se seraient empressés, eux qui savaient si bien soumettre leurs conceptions aux matériaux dont ils disposaient, de donner à leur architecture des formes soumises à ces nouveaux éléments. Pour nous, architectes du XIX* siècle, les conditions sont différentes, nous avons, avant nous, deux ou trois formes d'art distinctes, sans compter les dérivés; nous ne sommes pas les maîtres de les ignorer, car elles sont là, présentes; et, s'il est une idée singulière , passablement ridicule même, de nos jours, c'est de prétendre effacer l'une de ces formes de l'art de l'architecture, de la déclarer non avenue. Cette façon de procéder ressemble un peu trop à celle allribuée au père Loriquet qui faisait succéder Louis XVlll à Louis XVII dans son histoire du siècle. Oa est, certes, en droit de préféférer l'architecture des Romains et des Grecs à celle du moyen âge, mais si Ton veut marcher suivant l'ordre logique du progrès, il faut tenir compte des efforls successifs tentés par les hommes qui ont élevé des monuments. Le progrès n'est autre chose qu'une superposition d'efforts,

avec des ëiémcnls iieuts qui se produisent en cerlains temps. La nature (|ui sait assez bien (aire les choses, n*a pas elie-mênic procédé autrement. Kilo n'oublie ou n'omet rien de son passé, mais elle ajoule et améliore. Du polype à l'homme, elle suit une marche non interrompue. Que diraiton du naturaliste qui prétendrait supprimer tout un ordre d'êlres organisés et rattacher le singe aux oiseaux, sous le prétexte que les mammifères d'un ordre inférieur ne méritent pas l'attention; qui soutiendrait (|uc le reptile est un être plus parfait que le chat, parce qu'on peut faire une lésion grave au premier sans le tuer tandis que le second en mourra?

De ce que vous pourrez enlever un pilier à une construction concrète des Romains sans faire tomber l'édifice, et de ce que vous ne sauriez enlever un claveau à Tare -boutant d'un vaisseau gothique sans le ruiner, il ne s'ensuit pas que, dans Tordre de la structure, le monument gothique ne soit pas en progrès sur le monument romain. Gela prouverait plutôt que, dans ce dernier édifice, tous les organes sont nécessaires, indispensables, partant que la structure est plus parfaite. L'homme qui passe pour être le plus parfait des êtres organisés est bien autrement sensible à toute lésion que ne le sont la plupart des mammifères, et les bras ne lui repoussent pas comme les pâlies aux écrevisses quand on les coupe. La plus grande sensibilité et fragilité de l'organisme sont donc une des conditions du progrès dans l'ordre de la création ; il en est de même pour cette création de seconde main due à l'homme et qu'on appelle la construction. Plus l'hoinnic soumet la matière inerte,, plus il sait la plier à ses besoins, plus les organes (qu'on me passe le mot) de ses créations doivent être essentiels, délicats, par conséquent fragiles. Le calcul, des lois nouvelles d'équilibre, de pondération, d'actions inverses, de résistances opposées, remplacent la masse immobile, stable par elle-même.

A la stabilité passive des constructions grecques, à la construction concrète des Romains , les maîtres du moyen âge ont substitué l'équilibre, loi plus délicate, permettant des résultats plus étendus, plus variés, plus libres, ces maîtres sont en progrès sur la structure grecque et romaine. Grâce à nos matériaux, à l'emploi du métal en grandes pièces dans les constructions, nous pouvons aller au delà des maîtres du moyen âge, mais ce ne peut être en ignorant ce qu'ils ont fait ; ce ne peut être en les imitant pas à pas, mais en parlant de l'échelon qu'ils ont franchi pour monter plus haut sur l'échelle du progrès. Qu'on veuille présenter renoncé de ces principes comme des doctrines exclusives, ces accusations retomberont sur ceux qui les ont formulées, j'en ai la ferme conviction, car elles ne peuvent retarder la marche du véritable progrès; et Ton finira par le reconnaître.

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