‹ Entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 14 sur 45 · INSTRUCTION AUX DAHRS DE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

INSTRUCTION AUX DAHRS DE SAINT-LOUIS

mière. — Ces péchés, repartit Madame, seroient par exemple de négliger l'éducation des demoiselles, de se contenter d'un certain arrangement extérieur de la classe, faire lever les filles à l'heure marquée, les mener à l'église, les y tenir dans une posture composée qui charme ceux qui les voient, leur faire faire leurs exercices dans la classe ; mais du reste ne se pas mettre beaucoup en peine de les rendre raisonnables, de leur apprendre tout ce qu'elles doivent savoir, de leur donner de bons principes qui leur restent toute leur vie ; leur laisser prendre des méchantes habitudes, ne pas prendre tout le soin possible pour déraciner leurs mauvaises inclinations et leurs vices, ne pas rompre leur humeur, crainte de se commettre, ne pas relever leurs fautes ou le faire trop mollement, crainte d'en être moins aimées, et les livrer trop à elles-mêmes pour s'éviter la peine de s'en occuper au point qu'on le doit; voilà ce que je crois de plus dangereux dans une première maitresse; s'attacher trop à un ordre extérieur, qui fait croire qu'une classe va à merveille pendant que dans le fond les filles ne sont formées sur rien, qu'on tolère des défauts très-considérables, crainte qu'en ies approfondissant on ne fût obligée de faire de fortes punitions et un éclat qui parût à toute la maison. Je sais bien qu'avant d'en venir là il faut avoir essayé vingt fois de la douceur, et c'est à quoi je vous exhorterai toujours. »

« Et les subalternes, dit une autre, quels sont leurs péchés? — Il n'y en a point pour elles, répondit Madameagréablementjilfautlabser aux premières ceux

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114 EKTftBTlBKS SDR L'ËDDCATION.

que je viens de dire. » Puis, purlant plus sérieusement : « Les péchés des maîtresses subalternes ^r rapport aux demoiselles seroient de ne pas assez veiller, de ne pas remarquer leurs fautes, de ne les pai reprendre, de ne pas avertir fidèlement la première de celles qui le méritent, par négligence ou par mollesse, de se contenter de demeurer à une bande sans s'occuperdebonnefoJdelesformeret de les instruire, enfin de ne pas se donner tout entière àTéducation id demoiselles. »

« Pour nous autres, dit une Dame qui était rapôthicairesse, qui ne sommes point aux classes, nous avons encore moins de péchés à faire par rapport i notre quatrième vœu que les maltresses subalternes. — Qui est-ce, répondit Madame, qui soit ici dans une charge qui n'ait point de rapport nu\ demoisellesPN'en avez-vous pas quelquefois dans vos offices, et pour lors n'êtes vous point aussi chargées d'elles que les maîtresses? — Je comprends bien, dit une offlcière, que je suis obligée de veiller sur elles pendant que je les ai, et de les reprendre de certaines fautes qui ont rapport â l'ouvrage que je leur fais faire^ mais je ne me tiens point chargée de leur éducation comme leurs maîtresses. — Je sais bien , repartît Madame, qu'une oflicière qui a des demoiselles en passant dans sa charge, n'ira pas entrer dans leur conduite, ni les menacer de leur faire donner pénitence comme ferait leur maltresse: mais ne peut-^lle pas dire à ces filles : Ce 1|ue vous dites là est une sottise; vous parlez trop; gardez le silence;' vous pwdez votre temps ; vous n'avez pas fait en tm jour

INSTRrcriON AUX DAMES DE SAINT-LOtlS (1702). 115

ce qiie vous auriez dâ faire en une heure ; tous venez de faire une telie grossièreté, n

La maîtresse générale ajouta : « Et paf rapport aux noires, les officiéres, sous qui elles sont, ne Se doivent-elles pas compter particulièrement chargées de leur éducafion? Pour moi, je les vois ià peu que je ne puis seule en répondre. — Il est vrai, dit Madame, qu'on ne sauroit presque appeler lé win que la maltresse générale prend des noires, une éducation, car elle ne les voit guère, puist|u' elles sont dispersées dans les offices ; mais ce qui doit la rassurer, c'est que la maîtresse des bleues ne devant donner pour noires que des filles excellentes, il faut supposer qu'elles sont bien élevées, €t qu'ainsi il ne reste plus qu'à leur montrer tout ce qu^elies peuvent apprendre dans les charges, et d'empêcher qu'elles ne perdent ces bonnes habitudes qu'elles ont dû prendre aux bleues. C'est lé soin des ofBcières sous qui elles sont, et pour cela il faut qu'elles soient fidèles à veiller sur leur conduite, à les reprCTidre de leurs défauts, et avertir la maîtresse générale quand elles ne se corrigent pas ou qu'elles font des fautes considérables. — Si l'on avait remarqué, dît une autre, qu'une noire qu'on a dans sa charge a de ta hauteur, de la mauvaise hunfieur, un air affecté, seroient-«e des défauts à dire à la maîtresse générale, car ils ne regardent pas l'emploi? — En pouvez-vous douter? répondit Madame ; comment l'en corrigera-t-elle si vous ne l'en avertissez, puisqu'elle ne la voit presque point ? — Mais, dit une trmsièinie, si après qu'une noire est sortie de notre

116 ENTRETIENS SUR l'ÉDUCATIOH.

office, nous apprenons des fautes qu'elle y auroit faites et que nous aurions ignorées tout ce temps qu'elle auroit été avec nous, faudroît-il après cela en avertir la maltresse générale ? — Oui , dit Madame, car en ayant paru contente en la quittant, elle la mettra dans quelque charge où elle fera les mêmes fautes sans peut-être qu'on s'en aperçoive, iiaree qu'on ne se méfiera pas d'elle, et qu'on la croira une bonne fille. — Les devons-nous reprendre de leur grossièreté par rapport à nous? dit une de nos sœurs, et ne faut-il pas ou contraire leur donner l'exemple de l'humilité religieuse, en n'exigeant point d'elles les marques de respect qu'elles nous doivent comme à leurs maltresses? — Comment, répondit Madame, les accoutumerez-vous au respect et à la déférence qu'elles doivent à leur père et à leur mère dont vous leur tenez lieu, si vous souffrez qu'elles soient grossières à votre égard? Vous ne devez jamais perdre l'idée de la conduite d'une mère à l'égard de sa fille ; se fait-elle un devoir de politesse de ne pas lui dire: Vous devez me respecter et m' obéir; vous avez manqué au respect que vous me devez en telle occasion ; vous auriez dû avoir tel égard pour moi en cette autre ? Enfin il faut oser prononcer : Respectezmoi; et ne croyez pas que cette autorité que vous prendrez sur elles, et qui est nécessaire pour les ao coutumer à avoir des égards pour les personnes à qui elles en doivent, les mal édifient, si cela est uniforme dans les maîtresses. Elles verront bien que c'est par respect à votre charge et non à votre personne que vous exigez ce respect, surtout si elles

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INSTRUCTION AUX DAKES DE SAINT-LODIS (1703). 117

voient que vous avez autant de soin de faire rendre ces devoirs aux autres maltresses qu'à vous-même, et que vous ne vous épargnez pas dans les fonctions les plus pénibles et les plus basses qu'il faut faire auprès d'elles ou ailleurs. »

On lui demanda si, étant assises, nous devions nous lever pour une demoiselle qui viendroit nous parler dans notre office. « Une mère se lève-t-elle pour répondre à sa fille? dit Madame ; j'en reviendrai toujours là. Je ne voudrois pas affecter de demeurer sur mon siège d'un droit qui marqueroit que je craindrois d'avoir pour elle -la moindre considération ; il me semble qu'il est naturel de cesser un moment ce qu'on fait et de faire une inclination à une personne qui vient vous parler, mais je voudrois fort accoutumer vos demoiselles à avoir beaucoup d'égards pour vous, et que vous n'eussiez pour elles que ceux qu'une mère tendre et raisonnable a pour sa fdle aînée, car elles seront obligées liors d'ici à en avoir pour tout le monde et souvent pour des personnes au-dessous d'elles. Quand M"" la duchesse de Bourgogne vint en France ', elle étoit déjà fort polie ; M"* de Savoie l'avoit élevée à avoir de l'honnêteté et de la civilité pour tout le monde. Le Roi se divertit quelquefois à la faire souvenir de quelle manière elle se comporta la première fois qu'elle mangea avec lui; elle ne recevoit pas un service du moindre officier sans l'en remercier. Quand la reine d'Angleterre ^ est à Fontainebleau, comme

■ Ktle n'avait que dit ans.

■ Veuve de Jacques II.

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118 BimiETIENS SUR l'éwcatio».

«Ile est ohligée de partir de grand matin pour retourner & Sainl-Gérmain, nos princesses, si délicates et si attachées à leurs aises, ne se tèvent-ettes pas, quelque temps qu'il fasse et quoiqu'elles se soient couchées bien tard, pour assister en habit de cérémonie à la toilette de la Reine '? on les voit là, les yeux i naoitié fermés par l'envie de dormir, sans qu'aucune ose se dispenser de cette bienséance. Si ces personnes-là sont obligées de se contraindre ainsi, ï plus forte raison devez-vous accoutumer vos demoiselles à faire céder leur plaisir et leur commodité à ce qui convient aut autres. Ne vous souvenez-vous point de M" de Loubert'? elle étoit merveilleuse sur cet article : elle faisoit fort bien garder le Silence i toute la classe pendant la récréation, quand elle avoit la migraine. Je voudrois que vous prissiez assez d'autorité pour dire simplement à vos demoiselles : Cessez le chant, gardez le silence, parce que votre bruit me fait mal à la tète, et les faire même coucher de mcilleure'heure, quand une maîtresse auroit besoin de se reposer, afin qu'elle put le lendemain se lever à l'heure ordinaire et éviter de Faire perdre matines à une suppléante, pour venir garder le dortoir. Non-seulement je voudrois qu'elles eussent cette attention pour une maîtresse qui seroit incommodée', mais je l'exigerois mCme pour une de leurs compagnes : si je voyois l'une d'elles par exemple, qui eût une migraine considérable, un accès

t Celait réllquette de la cour.

* Voir, sur cette Dame qu) n'était plus t SalnlrCiT, U net« da la page 54 des lettra lUT l'éduealUm.

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INSTBUaiON AtX DAHES DE SAINT-I.OOffi (t703). 119

de fièvre, je la ferois Tort bien mettre dans un fauteuil, etjedirois à tout le reste de In classe de se taire pendant une récréation pour ne point incommoder leur compagne. N'a-t-on pas des égards dans le monde pour ses domestiques mêmes? Il faut aussi qu'elles les aient ici pour leurs sœurs converses, qu'elles incommodent fort. »

Une de nos sœurs dit qu'elle avoit vu une demoiselle passer et repasser plusieurs fois entre deux sceurs converses, plutôt que de se détourner un pas pour prendre un autre tour. « Il faut, répondit Madame , les aviser de ces attentions - là , puisqu'elles ne le font pas d'elles-mêmes. Vous auriez dû, ajouta-t-elle, appeler cette lîlle et lui dire : Ne voyez-vous pas que vous incommodez ces sœurs, «t que vous pouviez aisément prendre un autre chemin? voilà des manquements d'égards et d'attentions qui ne sont pas pardonnables. Ou si vous aviez une noire proche de vous, lui faire remarquer le manque d'attention de sa compagne. Je suppose, dit Madame, que vous ne fussiez pas en communauté, car il ne faudroit pas qu'une particulière quittât son r«ng pour aller faire une réprimande à une demobelle dont elle n'est pas chargée; mus si vous étiez dans la tribune ou dans l'avant-cliœur, et que vous vissiez par occasion de ces sortes de fautes, je ne voudrois pas que vous les laissassiez passer suis les faire apercevoir, »

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ENTRET!ENS SUR l'ËDUCATION.

ENTRETIEN XXXTlIi.

Quand la lecture du chapitre ^ fut finie, M"" de Maintenon dit : « Je suis persuadée, mes chères enfants, qu'il n'y en a pas une parmi vous qui ne veuille avoir une bonne réputation , car il faudroit être insensée pour ne s'en pas soucier, et je suis sûre que quand vous entendez parler de certaines femmes dont tout le monde dit du bien, vous dites aussitôt en vous-mêmes : Ah ! que je voudrois être comme cela ! Cela est juste et naturel, mab ce n'est pas pourtant le vouloir de la bonne manière, si avec cela on ne travaille pas à faire tout ce qu'il faut pour établir cette réputation que saint François de Sales appelle bonne renommée. « Puis elle demanda à M"° de Maulne ce que c'étoit que la réputation. » Elle répondit que c'est la bonne opinion que le public a d'une personne. M"' de Maintenon ajouta : « Qu'est-ce qu'il faut faire pour mériter une bonne réputation ?» La demoiselle dit qu'il falloit se bien conduire en toutes choses, et M"° de Saint- Laurent , à qui M"* de Maintenon St la même question, ajouta : Et devant tout le monde. « Su£Qroit-il, reprit M"' de Maintenon,

' Leltra édifiantes, t. IV, p. 861.

* Le chapitre du livre qu'on llealt quand elle entra dans la elaue.

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AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (iTOS). 121

d'être estimée d'un certain nombre de personnes choisies, sans s'embarrasser du reste? — Je crois, répondit la demoiselle, que ce ne seroit pas assez, et qu'il faut que toutes les personnes qui nous connoissent disent la même chose. — Vous avez raison, dit M™ de Maintenon, c'est en effet ce qui fait la réputation, et pour commencer par les personnes importantes, il faudroit que monsieur votre père dit : Ah! que je suis heureux d'avoir une fille comme la mienne ! madame votre mère : Mon Dieu, que ma fille est raisonnable ! vos autres parents , chez qui vous pouvez être : Qu'il y a du plaisir à avoir mademoiselle une telle chez soi 1 votre femme de chambre : Que mademoiselle est aisée à servir ! tout de même d'un cordonnier, d'un tailleur, d'une blanchisseuse, d'un domestique, car les domestiques n'ont point d'autre conversation, dès qu'ils sont seuls, que de leurs maîtres et maltresses, et pour peu qu'il y ait du mal à dire d'eux, il est bientôt divulgué , ainsi que ce qu'ib remarquent en eux. Souvent la réputation dépend plus de ces gens-là, que des personnes au-dessus qui ne nous voient pas de si près.

« Je me souviens toujours de ce que me dit un cordonnier qui me chaussoit étant jeune. Quand ces gens-là viennent chez vous, ils ont de grands mannequins pleins de souliers à toutes sortes de personnes, et parmi tous ces souliers, il y eut une petite paire qui me plut fort. Je lui demandai à qui elle étoit. Il me répondit : C'est à mademoiselle une telle ; je lui demandai : Comment! vous chaussez une telle?

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1S2 ENTRETINS SBR L ÉMICATIUH.

qu'elle est douce et aimable I II me répondit : C'est UD vrai petit diable; quand je la vas chausser, et qu'elle ne se trouve pas à sa fantaisie, elle se met ea colère et me jette ses souliers à la tête. Ce cordou" ni^ fit peut-être la même histoire à cent personnes en cette même matinée. Voyez par l que rotre réputation dépend souvent des gens dont on m défie le moms, et c'est pour cela qu'il faut être toujours sur ses gardes avec tout le monde. »

Elle demanda ensuite à M"* de Boulainvilliers ' si cela étoit bien dilficile. La demoiselle répondît qu« oui, parce que toutes nos inclinations ne nous portent pas toujours au bien également, surtout à une aussi continuelle contrainte que celle qu'il faut s^ faire pour ne jamais rien montrer que de boo. « Cela est vrai, reprit H"" de Maintenon, mais on est bien dédommagé de cette contrainte par Tes- Ume que Ton s'acquiert, et pw te goût que les gens vertueux ont communément pour nous; car quant aux libertins, il ne se fiut pas mettre en peine de leurs critiques, mais marcher malgré leurs moqueries d'un pas égal, et avec toutes sortes de précautions, dans le chemin de l'honneur et de la vertu. Comptez que vous ne sauriez commencer trop tôt à travailler à vous établir une bonne réputation, et que vous ne devez pas négliger, même dès à présent, l'estime de vos compagnes, parce que les premières impressions sont fortes, et ne s'effacent guère, et il est tout simple que si elles remarquent

' Cette demoiulle fit prufeEiion au CarméUtef.

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AVEC LES DElrOISELLes DE LA CLASSE JAUNE (1703). 1S$

en T0U9 un mauvais naturet, une méchante conduite, ou quelque défaut considérable, duquel vous négligerez de vous corriger, l'impression leur en reste toute leur vie. Celles d'entre vous, par exemple, qui sont accommodantes, qui ne parlent guère, qui écoutent volontiers les autres, qui s'incommodent pour leur faire plaisir, qui montrent de la modération, de la sagesse et de la piété en tout, sont déjà estimées parmi nous; à quoi tient-il que vous ne soyez toutes comme cela! Je sais, encore une fois, que cela n'est pas également aisé à tout le monde, et qu'il y en a à qui il faut qu'il en coûte plus qu'aux autres; mais comptez qu'il n'y en a pas une qui n'y puisse parvenir, car, heureusement pour nous, tout notre mérite dépend de notre travail, aidé de la grÂce de Dieu, t^mme nous le dit trèft-bien «ae bleue l'autre jour, et celte grice de Dieu ne nous manque jamais quand nous sommes gdçlef a la lui demander avec instance et humilité. Faites vofl réflexions sur ce que je viens de vous dire, mes chères enfants, et prenez dès à présent vos mesures pour acquérir une bonne réputation ^ mais, selon l'excellent avis de saint François de Sales, afin d'en feire une vertu chrétienne qui soit agréable à Dieu et méritoire pour vous , n'oubliez pas de l'accompagner de l'humilité. Gomment eeU se peut-il faire, d'Ardenne, qui mo regardez avec tant d'attention? ' — C'est, dit la demoiselle, en ayant de bas sentiments pour nous-mêmes, en ne désirant point d'avoir cette bonne réputation, uniquement par rapport à nous, mais dans le même

124 ENTRETIENS SUR L'EDCCATION.

esprit que Notre-Seigneur nous a dit, de faire nos bonnes œuvres devant les hommes, non pas pour être loués, mais pour que Dieu en soit glorifié. — Voilà qui est parfaitement bien répondu, reprit H°" de Maintenon-, pratiquez, mes enfants, tout ce que vous savez de bon , et ni vous ni nous n'aurons pas perdu notre temps. Priez pour moi. »

ENTRETIEN XXXIV

Madame nous dit un jour, à l'occasion d'une maxime un peu forte qu'on avoit avancée aux demoiselles sur l'obligation du silence : it II faut leur dire la vérité et ne la point exagérer; il n'est pas vrai qu'ellespèchenttoutesfoisqu'ellesrompent le silence; ce qui est certain et qu'on doit leur expliquer, c'est qu'elles pourroient cependant pécher en ne l'observant pas , parce qu'il est presque impossible d'avoir de longues conversations sans dire quelque chose de mauvais, et que, comme dit le Saint-Esprit : n Dans la multitude des paroles il y a toujours du péché ; » non que c'en soit un de dire des inutilités, mais parce que les paroles inutiles donnent occasion, ou de perdre le temps, ou de blesser la charité, la vérité

■ Recueil des Réponiei, p. bit. — Lettres édifiantes, U VU p. 18T.

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AVEC LES DAMES DE SAINT-U>i;iS (1703). 125

OU la prudence. Vous ne pouvez trop leur répéter, ajouta Madame, qu'il n'y a rien de si mauvais à une fille que de parler beaucoup ; que cela leur fera faire mille sottises au sortir d'ici; que, ne sachant rien, elles doivent prendre la résolution de se taire et d'écouter les autres, se contentant de répondre modestement à ce qu'on leur demande -, que ce silence est le parti que prennent toutes les personnes de notre sexe qui sont sages ou raisonnables, même selon le monde et sans rapport à la piété, car il est bon de prendre les jeunes personnes du côté de l'honneur. »

M*" de Glapion demanda si c'étoit une maxime générale: qu'on ne peut beaucoup parler sans pécher. (I Je ne crois pas, répondit Madame, que ce soit précisément la multitude des paroles qui fasse le péché ; ceux qui ont beaucoup de choses à dire seroient bien à plaindre; je le serois moi-même plus qu'une autre, car tant que je suis ici la bouche ne me ferme pas. Croyez-vous donc que Dieu m'impute à péché ce grand nombre de paroles? Je crois, au contraire, mériter en parlant ainsi depuis le matin jusqu'au soir, et qu'il m'en tiendra compte, non-seulement des choses sérieuses que je vous dis dans les instructions, mais même des utiles de la récréation ; et je ne pense pas avoir perdu mon temps quand je vous ai fait passer agréablement celui-là, disant des nouvelles d'Espagne et de la guerre. »

« Je crois bien, dit M"" de Saint-Pars, que Dieu vous en tiendra compte à cause du motif qui TOUS le fait faire, mais nos demoiselles n'ont pas

ISS KEiTRFnBNs son L'emuATiofl.

cette pureté d'intention dans ce qu'elles dîMnt. — Quoi! reprit vivement Madame, vous voulex eiigtf la pureté d'intention de filles qui, luen élevées d'avoir cette délicatesse dans la piété, ont à peînA l'essentiel du chrisEianisine? vous les; voulet men^r trop loin ! Notre-Seigneur n'en usMt pas ainsi avec ses apôtres ; ne leur disoil-il pas : « J'ai encwe beaueoup de choses à vous dire, mais vous n'êtes paa maintenant capables de les porter ? n Vous n'aveâ pas cette modération avec vos demoiselles : vous leur dites tout ce que vous savez, et dès que vous aves entendu quelques ma\imes, quelque pratique à une conférence, vous venez leur en faire part, de quelque sublimité qu'elle soit. 11 y a pourtant bMrtde la différence d'elles à vous. 11 ne faut pas pré* tendre les mener si loin que vous ; car, si en effet vous les conduisiez à cette haute perfection, «lies seraient trop heureuses; mais ce qui arrive, c'eit qu'en leur demandant des choses qui sont au-dessu» de leur portée, vous leur 6tez le courage d'entreprendre même le nécessaire. — Peut - on les mener trop loin, ajouta M" de La Haye, quand on do leur propose que l'exemple de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des saints? — Vous ne pouvez lc# mener plus loin, ajouta Madame; il n'y a rien aO delà de l'exemple de Jésus-Christ; et quoiqu'il doive être le modèle de tous tes chrétiens, tous n'ont pas le bonheur de parvenir à l'imiter dans le mémo degré de perfection; beaucoup se rd)utent des difficultés, et Vous devez j porter \m enfants le plM sagement et sûrement qu'il vous est possible; 4t

AVEC LES VKUlî fiB SAINT'LOIHS (1703). 1S7

pour cela exiger d'elles, avant toutes choses, la pratique des vertus solides et nécessaires du christianisme. C'est le principal, et qui amènera tout \t reste. -H-Pour en revenir au silence, dit M** de Grue), nrt seroitr^e pas assez, pour obliger les demoiselles i le garder, de leur dire que c'est leur règle?» — «Que gagnerez-vous, répondit Madame, en leur alléguaitt uR motif qui ne sera presque d'aucun poids daiM leur esprit? 11 ne faut pas que vous croyiez que celui de la règle soit aussi fort pour les séculières qu'il le doit être pour des religieuses. Vos filles savent bien que les vôtres n'obligent ni à péché mortel, ni à péché véniel, à plus forte raison coocluroDt-elles que la leur ne les oblige pas sous peine dépêché; ainsi elles n'auront pas grand scrupule d'y manquer. Vous réussirez mieux si vous leur proposez des vues qui regardent leur avantage particulier, et si vous leur faites voir, par exemple, qu'elles ne seront jamais estimées si elles ne savent se taire et se posséder elles-mêmes. Elles sont quelquefois lasses d'entendre parler de piété; si vous avez l'adresse de commencer par des motifs d'hon^ neur, de sagesse et d'un intérêt raisonnable, cela réveillera leur attention, et vous pourrez après leur insinuer ceux de la religion en y rapportant les premiers, que vous pouvez bien employer, mais non pas vous en tenir à eux^ car il faut tout reporter à IHeu, et ne se servir du reste que comme un moyen pour arriver à lai et pour y conduire les autres. »

d Vous ne voulez pas, Hadame, lui dit H"' de Fau^ ^uembei^he, qu'on attende des demoisellesdesmotifs

bien épurés dans ce qu'elles font ; mais toléreriezvous l'amour-propre déguisé d'une fille qui, en avei^ tissant sa maîtresse en particulier de la faute d'une de ses compagnesavec toutes les marques de modération, cacheroit sous cette apparente tîdélité un secret désir de se venger, accusant celle qui lui auroit fait de la peine comme si elle ravoitfaità une tierce personne? — Jeneserois pas surprise de trouver ce défaut dedroiture dans une Bile, réponditMadame,jene lui en ferois point des reproches, et encore moins de confusion publique; je réserverois cela pour le placer dans un entretien particulier, et je lui dirois sans la gropder : Prenez garde à vous ; j'ai lieu de penser que vous n'èles pas tout à fait droite et sincère dans les avis que vous donnez; il par^t que vous dites adroitement ce qu'on a fait contre vous, cela n'est pas bien, il faut être de meilleure foi ; mais je n'exigerois point de la tille un aveu de sou détour, et je ne fouille rois pas plus avant dans son intention, n

Dans la même conversation, Madame nous dit :

«Vous devez inspirer àvos demoiselles l'amour de leur réputation, il faut qu'elles y soient délicates; comptez que les meilleures de vos filles sont celles qui paroissent les plus glorieuses, je ne dis pas d'une sotte gloire qui aille à disputer le pas à quelqu'un, et à se vanter de sa qualité, mais d'une certaine gloire qui rend jaloux de sa réputation, qui fait craindre d'être trouvée enfant, qui rend sensible à une confusion publique. Ce serait un défaut dans une religieuse ; il faudra mourir à cette délicatesse, quand on sera avancé dans la piété; mais avant que d'y mourir, il

faut y avoir vécu. Rien n'est si mauvais que de certains naturels sans honneur et sans gloire ; on ne sait par où les prendre; ainsi il seroit très-dangereux d'étouffer ces sentiments dans les jeunes personnes qui ne sont pas encore capables d'une haute piété.» B Vous n'attaqueriez donc pas , lui dit M"" de Bouju, la sensibilité d'une fille qui ne pourroit recevoir la moindre niarque de mécontentement de ses maltresses sans en être consternée ? — Je m'en garderois bien, dit Madame; c'est une des plus sûres marques d'un bon naturel, que cette crainte de déplaire aux personnes de qui l'on dépend, que l'envie de les contenter ; il ne faut pas demander a vos filles le courage qu'on exige des novices pour porter les humiliations et les répréhensions-, il est bon, au contraire, qu'elles craignent les confusions, qu'elles soient sensibles aux punitions. — Vous ne regarderiez donc pas, lui dit-on, comme un effet de force d'esprit dans une demoiselle de porter une réprimande, une forte punition sans faire paroltre aucun sentiment de tristesse, et avec une égalité qui ne lui feroit pas rabattre la moindre démonstration de joie à la récréation? — Bien loin de là, répondit Madame, j'aurois très-mauvaise opinion de ces caractères insensibles et indifférents ; mais je ne voudrois pas leur en faire un procès, ni aller creuser et approfondir si les filles se soucient de la réprimande qu'on leur a faite, si elles affectent de se mettre au-dessus; il n'y a nulle utilité dans ces recherches; il suffit de les contenir dans leur devoir. On ne trouve point de ressource, ajouta-t-elle, dans ces naturels inseosi-

ISO SNtRBTIKKS SUR l'EDDCATIOH.

U«s, qumi d'ûlteurs ib sont peu susceptibles âM motifsde piété, comme vous n'en trouverez que trq[k pftrmi vos demoiselles, qui, bien loin d'en être touchées, auront à peine les sentiments et les dispositions essentielles à tous les chrétiens. Cest pourquoi, de peur que quelques-unes étant assez malheureuses pour ne pas eraindre beaucoup les péchés, même considérables, ne se laissent aller quelque jour m désordre, cultivez soigneusement en elles les senti* ments d'honneur, qui sont comme naturels aux personnes de notre sexe, principalement aux nobles; et n'allez pas exiger d'elles des pratiques qui pourroient affaiblir cette bonne gloire et les rendre hardies : par exemple, leur faire déclarer des fautes humiliantes publiquement en croyant que ce sermt rappeler la coutume des confessions publiques que r%lfse a cru devoir supprimer. — Vous ne loueriez donc pas, dit W^ de Gruel, une fille qui, dans une instruction qu'on feroit sur le mensonge ou la gourmandise, diroit de sang-froid qu'elle a quelqu'un de ces défauts? — Non, répondit Madame , cela seroit très-mauvais et marqueroit un fond àt hardiesse et d'insensibilité bien dangereux; je né la gronderois pas cependant de cet aveu, je le lai^erois passer; mais je me garderois bien de rien dire qui donnât aux autres le courage d'en faire autant Si j'étois première (maltresse), j'en ferms une note, et quand je parlerois à cette Bile , je lui dirofs bonnement : « Pourquoi un tel jour avou&tes-TOué (1 un tel vice? quel fut votre motif? est-ce qu'en « effet vous y «tes sujette? Vous pourriez me le

AVEC LES DA«S BE MIKT-LOUK ^703}. ISl

■ coa&er en particulier, parce qiN je puis VOUS don- K n«r des moyens pour vous corriger; mus il ne K convient pas de le dire devant toutes vos compa- « gnes, il faut avoir plus d'iitmneur et être hcmteuse « d'un défaut comme celui-là. » Et je leur ferois làdessus des instructions générides. »

«Convient-il, ditH*"' deBouju, de reprendre àla récréation même des fautes qu'elles y font, ou s'il est mieux d'attendre? < — Qui vous a appris, répondit Madame, d'avoir pour ellesces ménagements, de n'oser les reprendre à la récréation? Cela vient encore de ce que je tous reproche quelquefois, que vous voulez en tout en user avec elles comme votre supérieure en use avec vous, et parce que vous voyez qu'elle évite de v(his reprendre à la récréation, vous voulez avoir les mêmes égards pour vos filles ; mais il y a une différence : elles font tant de fautes et disent tuit de choses mal à propos, sans même lesaperoevoir, qu'à moins que vous ne leur fassiez renuu^ quer sur-le-champ eu quoi elles manquent, ^es ne s'en souviendront plus dans un autre temps, et cda TOUS écbapperoit à vous-mêmes d'un autre côté. Il ne faut pas aussi vouloir tout relever comme on fait au noviciat. Ëtes>vous encore, ajouta-t-elle, dans la persuasion qu'il ne faille jamais rien passer sans le reprendre? Au moins, aurez-vous fait un grand progrès, si vous en demeuriez à ta réprimande, car j'ai vu que vous vous faisiez un devmr de tout punir-, â n'en est pourtant pas ainsi, il faut passer bien des choses sans montrer qu'on les voit, et beaucoup patienter, mais sans nonchalance. C'est pourquoi je

voudrois mettre sur toutes vos portes patience et vigilance, car ces deux choses seront toujours les plus nécessaires et d'un usage continuel : c'est ce que je ne cesserai de vous prêcher tant que je vivrai. »

« Mous sommes bien éloignées de tout punir, dit une maltresse ; présentement on ne voit plus de pénitence, et peut-être trouveriez-vous que nous n'en donnons pas assez. — Cela pourroit bien être, reprit Madame en riant, car on passe msément d'une extrémité à l'autre; cependant je vous prêcherai toujours la patience. — Vous avez pourtant dit quelquefois, ajoutaM^deBlosset, que vous ne vouliez point qu'on eût de patience. — C'est pour vous autres, dit-elle agréablement, que je n'en veux point; je me souviens que c'est sur la régulmté que je dis qu'on n'en doit point avoir, mais il en faut beaucoup sur tout le reste. »

« Approuveriez-vous, par exemple, continua une maltresse, que pour patienter on laissât abolir dans une classe la coutume de se taire au son de la cloche, qu'on ne soutint pas que les demoiselles gardassent le silence dans les lieux publics? — Non, répondit Madame, cette exactitude dépend tellement d'elles, que je ne voudrois pas qu'elles y manqu^sent, d'autant plus qu'en se relâchant là-dessus elles iroient insensiblement plus loin; elles en viendroient à ne plus garder le silence. Je tiendrois la main à leur &ire observer celui qui est prescrit par le règlement. H

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AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLBtlE (l 703}. 133 ENTRETIEN XXXV.

M™ de Maintenon s'étant rendue à la classe bleue, après la cérémonie de la profession de M"' de la Noue', leur demanda si elles en avoient été touchées. Elles dirent toutes que oui ; mais comme en ce temps-là p^u de ces demoiselles pensoient à être religieuses, elle leur dit : « Je suis surprise, mes enfants, que voyant des professions aussi souvent que vous faites ici, elles ne fassent pas un plus grand effet sur vous. Autrefois, les mères n'osoient mener leurs filles à aucune de ces cérémonies, de crainte qu'elles n'eussent envie d'entrer au couvent , tant cela étoit ordinaire. De dix ûlles qui alloîent à une profession, il y en avoit neuf qui demandoîent à entier en religion. Ce n'est point, mes chères enfants, que je veuille vous forcer à être religieuses. Je vous fe db assez souvent pour que vous soyez convaincues, que je serois bien fâchée de vous contraindre; je sais trop qu'il faut être appelé de Dieu d'une manière particulière. Madame de Fontaines, en montant à votre classe, me disoit que lorsqu'elle étoit jeun^i et qu'elle alloit à quelque prise d'habit ou profession, elle fondoit en larmes, et qu'elle avoit envie d'en faire autant. Je lui ai répondu que j'étois de

■ Ltttrei édifiâmes, t. III, p. 303.

* Françoise-JaiMiueline Vasconcelles de la Nooe-Pié- Fontaines, Dame de Samt-LouU.

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134 BNTRETWNS SUR l'ÉDUCATK»!.

même à cet âge. — Ce n'est pas tant, madame, dit M'" de Merbouton, que nous manquions de vocation , mais nous entendons dire si souvent que lorsqu'on n'est pas dans l'état oi Dieu appelle, on est presque assuré de n'être pas sauvé, parce qu'en ce cas Dieu relire ordinairement les grâces qu'il nous destinoît pour l'état ofi il nous vouloit, que cela nous tient dans la crainte. — Est-ce que vous comptez, dit H"" de MaintenOD, que Dieu vous déclarera visiblement sur cela sa volonté? Ce n'est plus sa conduite; il ne s'explique point directement par lui-même ; il ne descendra pas du ciel, ni n'en fera pas descendre quelqu'un de ses anges, pour vous dire qu'il vous veut religieuse ou non. On ne voit plus de nos jours, du moins celaest rare, de ces grâces extraordinaires qui viennent, comme oo dit, frapper si fort un cœur, qu'aussitôt on va se jeter dans un couvent; il se sert de moyens moins sensibles, mab qui n'en sont pas moins efGcaces quand on est fidèle à y correspondre. Vous craignez, dites-vous, d'être poussées au choix de la vie religieuse par la considération de votre mauvaise fortune. Cette vue ne vous parolt pas un bon motif; il se pourroit faire, qu'en effet, il ne le seroit pas; mais il se peut aussi fort bien que ce motif soit bon, et que Dieu ait résolu de toute éternité de s'en servir pour vous appeler d'une manière particulière à son service, et pour vous sauver. Voyons si je pourrai vous aider à discerner si ce motif, en chacune de vous, est bon ou mauvais. Mettez toutes la main sur la conscience, et examinez de bonne foi votre vraie disposition à mesure que je vais vous

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