‹ Entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 38 sur 45 · AVEC MADAME DE GLAPION · texte numérisé non relu

AVEC MADAME DE GLAPION

aillent à la supérieure et qu'on fasse faire au dehors ce qui embarrasse; pourquoi se piquer de faire faire tout dans la maison ? Vos demoiselles n'ont-elles pas assez de temps à travailler dans leur règlement, sana les faire lever plus matin, poui* qu'elles le fassent enCoFC davantage? Sont-«lle9 des ouvrières? le Roi vous les a-t-il données pour cela? et croyee-vous leur avoir rendu un bon service quand vous leur avez montré à bien faire des manteaux? Il leur est bien meilleur qu'elles sachent faire un peu de tout. Vous les pressée, voua les poussez vous-mêmes, et qu'en arrivera - 1 - il ? c'est qu'au milieu de cela vous ne pouvez les bien élever. Comment voulezvous qu'elles Voils écoutent et leur parier vous^ mêmes, comme il faut, quand vous n'avez, comme elles, dans la l«te, que l'envie d'avoir fini votre tftche? Cet empressement-lA tie vaut rien, 11 faut un peu de tranquillité.

« Revenons à l'épargne; pfenez-la pour vous, qui êtes religieuses;ménagez une chemise, bne guimpe; portez des pièces à vos habits, cela convient fott à votre vœu de pauvreté ; mais je ne crains point que vous poussiez cela trop loin pour la communauté. Je crois bien que vous ne manquez de rien en santé et en maladie, et si on retranchoit quelque chose, on verrolt peut-être bien à tort des représentations ; mais, parce que les demoiselles ne disent mot, l'erat-on des ménages pitoyables pour elles sur le linge, sur des draps? les lalssera-t-on pourrir aux lits dé certes enfants qui ont des incommodités, ce qui fait après cela qu'on ne les peut blanchir? On re-

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300 ENTRETIENS SUH L'ÉDUCATION.

tranche leurs rubans, leurs gants ; et ce qui m'inquiète, c'est qu'on sera toujours tenté d'y revenir, car, pour peu qu'on leur ôte, cela ne laisse pas d'être considérable à cause du grand nombre, et encore une fois, voilà.ce que je crains pour l'avenir. Cependant, il faudroit s'en tenir à ce qui a été réglé, qui ne peut être plus simple ; je vous assure que rien n'auroit si mauvaise grâce que de vous voir, vous autres, bien étoffées, bien vêtues et bien en linge blanc, pendant qu'elles seroient dans la saleté et la négligence. Quand il viendra des temps bien misérables et bien fâcheux, où il faudra faire faire quelques retranchements, qu'on les fasse d'abord sur la communauté \ qu'on vous voie un peu ^uenillées ; qa'on dimini^e vos portions ; et pub, quand vous aurez fait cela du temps, je vous permettrai de voir s'il faudroit de là passer à faire de même aux demoiselles. Mais que vous soyez bien traitées en tout, et qu'on ne prenne que sur elles, c'est une injustice que les supérieures ne doivent jamais souffrir. Souvenezvous donc de tout ceci dans la suite, et veillez, vous qui êtes m^tresse générale, à tous les besoins de vos fîUes : il faut qu'elles soient traitées selon vos règlements ; ii n'y a rien en vérité à retrancher; parlez pour elles, regardez si elles n'ont pas ce qui leur faut, représentez -le à la supérieure; mtds que je vous plains, quand dans la suite du temps, il faudra peut-être que vous ayez sur cela recours à un visiteur, à un évêque, parce que vous ne serez pas toutes d'accord , et qu'une supérieure, par exemple, et la maltresse générale seront

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AVEC LES DBMOI^LLES DE LA CLASSE lAUNE (1711). 301

d'avis différents; que l'une voudra trop d'épargne et fera taire ceQe qui voudra soutenir l'intérêt des demoiselles '. Dès que vous en serez là, tout ira bien mal, et vos filles seront bien à plaindre, car une particulière ne peut faire autre chose que d'avertir de ce qu'elle voit, de représenter â la supérieure : si on ne l'écoute pas, il faut bien qu'elle se taise, et que pour tout remède elle attende la visite. Mais quel secours peut donner le visiteur qui ne voit pas les choses par lui-même, et qui souvent est bien embarrassé à démêler la vérité et nécessité des divers avis qu'il reçoit. Au nom de Dieu, ma chère fille, inspirez à vos jeunes sœurs ce soin et ce zèle, pour que les demoiselles soient toujours aussi bien traitées que vos fondateurs l'ont prétendu, et que le bon esprit de les regarder en tout comme le premier objet de la fondation et de l'Institut se perpétue à jamais dans votre maison. »

ENTRETIEN LXIX'

( Qa'il j * BD T^tabla coDianItaMot ) Hrrir Uai. ) 14 aoAtlTtl.

M°" de Haintenoii, ayant fpit lire la vie de saint Augustin, fit remarquer aux demoiselles le trouble dont il étoit agité avant qu'il fût déterminé à être

' Les Tecommandatioiu de W^ de HainleDon turent fidèlement obsenéea, et Jugqo'i sa desttuctloD.lamaiBODdeSaint-Cïr n'eut besoin ni d'élre visitée, ni d'être rëronnëe. ■ » Lettres édifiantet, t. VI. p. soc.

302 e;rmi!TiRi!S sun L'fiDUGATron.

entièrement à Dieu, et en prit occasion de !es assurer qu'il ti'y ft de |)aîiL et de joie tjue dans la piété, que c'est Une erreur de se persuader qu'en se rendant dévote on rf Uonce k la joie et aux plaisirs pour mener une vie triste, qu'au contraire il n'y a personne de si content que ceux qui sont à Ditiu, pafce que la joie de la bontiti conscience, t'oBsurance d'Stre dans la voie du salut, le plaisir de sentir qu'on plaît à Dieu, est mille foie plus doux que le plaisir qu'on trouve à contenter ses passions, qui rat toujours «livi de remords. Elle leur prouva cela par une compara^n familière : u N'est-il pas vrai, Martitivitle, dit-elle en adressant la parole à cette demoiselle, que si je vous disois ! Mon enfant, jeûnez aujourd'hui pour l'amour de moi, vous me ferez plaisir, je vous en tiendrai compte ; vous vous feriez une joie de vous rendre ce témoignage à vous-même : Je donne à M"" de Maintenon une marque de mon amitié, je lui plaîs, je lui fais plaisir; cette pensée vous donneroit sans doute plus de joie que vous n'en auriez de satisfaire votre appétit, car je suppose qUe vous avez le cœur assez bien fait pour cela. Si vous êtes ainsi disposée pour une créature, auret-vous peine à croire ce que dit saint Augustin, qu'il y a un plaisir véritable à se priver de tous plaisirs défendus, et même permis, pour l'amour de Dieu? — Mais, répliqua M'" de Verdille, n'y auroit-U pas de l'orgueil à se persuadél* qu'on fait quelque chose qui plaît à Dieu? — Non, dit M™ de Malntenon, puisqu'il nous assure lui-même que les œuvres vertueuses lui sont agréables, et qu'il nous en tiendra compte. — Mais, dit M"" de SaînUPoI,

AVEC LES DElHMBHLliS» DE U CLAS8E JAUNE (t 71 1). 3(3

je pourrois donc penser que je suisune petite sainte? — Non, dit M"* de Maîntenon, quelques bonnes œuvres que vous fassiez, il s'en faut bien que vous approchiez de ce qu'ont fait les saints, et si IMeu vous fait la grâce de le devenir, comme je l'espère, il vous en coûtera bien davantage -, mais vous pouvez du moins vous réjouir dans la pensée que vous êtes dans le chemin qui conduit à la sainteté, et que vous y arriverez si vous êtes fidèle à le suivre. Il vous est Permis de penser avec plaisir que si voijs ne vous en détournez point su dedans par des péchés intérieurs, car je suppose que vous n'en pouvez faire d'autres bien considérables, vous mènerez une vie innocente, et qu'on peut même appeler une vie fj'ange. Tous vos exercices sont pieux, vous ne Usez que de saints livres, tout vous porte à Dieu , on vous en parle, vous en parlez ; si vous accompagnez ces exercices extérieurs d'un cœur fidèle et qui aime Dieu, qui ail intention d'agif pour lui, vous pouvez vous assurer que vous lui êtes agréable, et dans la voie du salut. Est-il un plaisir plus doux que d« pouvoir, avec fondement, se rendre ce témoignage : Je puis espérer que je plais à Dieu, et que je suis dans la bonne voie? Non, mes enfants, i] n'y a point d'orgueil dans cette espérance, pourvu qu'on reconnoisse que cette bonne disposition vient de lui. L'orgueil seroit de se l'attribuer à soi-même, de compter sur ses propres forces, et de se persuader qu'an aura assez de courage et de force d'esprit pour soutenir la vie dévote quand on l'aura une fois entreprise. »

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ENTRETIEN LXX'

(Aa w}«l J'ma tettn la nint Franfoit 3» Siles, dont on leur ttiiùt

M"" de Maintenon interrompit cette lecture et demanda à M"' du Mesnil ce qu'elle entendoit par l'humilité gaie et généreuse dont parloit saint François de Sales. « Je crois, dit la demoiselle, qu'en cette occasion la gaieté consisteroit à ne se point décourager des défauts dont l'humilité nous a fait convenir avec un bas sentiment de nous-mêmes ; et la générosité à nous donner de bon cœur et bien courageusement toute la peine nécessaire pour venir à bout de nous en corriger, » M™ de Maintenon fut très-contente de cette réponse, et fit ensuite remarquer aux demoiselles la bonté et la solidité de l'esprit de saint François de Sales, sa droiture, sa dou- ,ceur, et la manière raisonnable et insinuante avec laquelle il conduit les âmes à Dieu, et même à la plus haute perfection, quasi sans qu'elles s'en aperçoivent. i( Que le vieux langage de ses ouvrages, , ajouta-t-elle, ne vous rebute pas, je trouve qu'iln'en ôte point la beauté; mais quand cela seroit, il n'en ôteroit jamds la vérité etl'utihté. Le connoissezvous, mes enfants, ce saint, et goûtez-vous ses maximes? — Oui, Madame, répondirent toutes les demoiselles, nous l'aimons et le goûtons beaucoup.

1 Letlrti édifianlet, t. VI, p. 403.

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AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLAS^B BLEUE (l712). 305

— Ne pourriez-vous citer quelques-unes de ses ' maximes?

« Madame , dit M'" de Conflans, il dit, dans un chapitre de son Introduction à la vie dévole, qui traite de la manière de conserver la pauvreté au milieu des richesses, que les jardiniers des princes sontplus curieux et plus diligents à cultiver et à embellir les jardins dont ils sont chargés que s'ils leur f^partenoient en propre, parce qu'ils les considèrent comme étant aux rois et aux princes auxquels ils désirent de se rendre agréables par leurs services, et que de même nous ne devons pas regarder les biens que nous avons comme étant à nous, mais à Dieu qui nous en a donné le maniement pour les employer à sa gloire, à notre salut, et à l'utilité du prochain, et qu'avec ces bonnes vues-là, nous lui sommes agréables d'en prendre soin.

K Oui , dit M"* de Maintenon , cela me fait souvenir d'un mot d'unede ses lettres qui me charme toujours, où il dit qu'il faut avoir autant de soin que d'attachement. Remarquez qu'il ne veut pas qu'on soit sans soin, mais qu'on ait autant de l'un comme de l'autre, c'est-à-dire qu'il veut un juste-milieu ea tout. — Dites-moi, Mademoiselle, en parlant à la même, si vous étiez mariée et que vous ayez quinzeou vingt mille livres de rentes, et que vous fussiez bien à votre aise, ce que vous feriez de votre bien? — Je nourrirois et habillerois bien mes enfants, dit la demoiselle, je payerois mes dettes, j'assisterois mes proches qui seroientdausle besoin, j'auroissoin des pauvres honteux, de tous ceux que je verrois dans la

308 ' eNTRETIRHS SUR l'ëducatumi. '

misère, j'irois porter mes charités dans les hâpitaus. — Tout cela estexcellent,ditM'°° de MaiiiteniHi,iniùs, entre toutes ces Bortos de charités, vous devriez d'abord préférer vos pftuvres parehU, et les pauvnto de voB terres. Hais si vob% revenu veooit 6 manquer par quelque malheur imprévu, oe pournez-vous pas emprunter pour pouvoir aoutenir voe-charités, daoi le dessein de rendre la somme dans sa. mois oU un an ? cela œroi^il injuste ? » M'" de Gbftunac répondit que non. k Si vous croyez véritablsment, ma ûlle, que cela fût bien fait, répondit M™ de Maintenon, vous vous trompez ; il ne faut pas emprunter pour Ëûrs des charités i et si vous mettiez votre bien ea charité, de quoi vivroient vos enfants? qui payeroit vos domestiques ? Il y a peu de personnes à.qui il soil perfliia de mettre tout son bien en aumùnee, comme à moi, par exemple, qui n'ai point d'enfants, et qui aï la terre de Miùntenon en propre ', ne l'ayant pas reçue en héritage de mes parents, ce qui fait que je puis en disposer sans faire tort a personne. Il faut penser à conserver son bien pour' ses héritiers, et même l'augmenter s'il n'est pas suffisant, surtout vous autres qui en avez peu : il faut tâcher d'augmeoter votre fonds par vos économies. »

> Elle l'avait autivlée en 167 4 iveo un doo de étnt mille iJFres qiie lui fil le roi pour le rëeoDipe|is«r de la manière dont elle avait élevé ees eiifaolg naturels.

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AVEC LES DBIU)lSfiI.(.p» BE LA GLAtSB JAUNE ((714). 307 ENTRETIEN LXXI'.

M°" de Mftintenon, après avoir entendu la lecture de la vie de saint Simon Salus, qui, par humilité , contrefit le fou pendant quelque temps, prît la parole et dit aux demoiselles : « II y a deux sortes de gens qui prennent mal la vie des saints i les uns sont de mauvais esprits, qui se moquent de tout ce qui est au-dessus de leur GOmpréhensioii ou de leur goût ■dépravé, et les autres de bonnes consciences , mus trop peu éclairées pour faire un Juste discernement de ce qu'il ffuit imit^ ou seulement admirer dans les saints ; car Dieu a une conduite différente sur les uns ou sur les autres selon ses desseins, qui sont toU~ Jours respectables et adorables ; mais comme il est rare qu'il nous attire à une sorte de vie singulière et extraordinaire, et que communément il nous donne pour moyen infwilible de notre salut la pratique fidèle des commandements de Dieu et de l'Eglise, et du devoir de l'état où il nous a appelés, il ne faut rien fidrs de singulier, et qui surprenne le monde et nous donne un renom extraordinaire, sans l'avis d'un saint et savant directeur ; car, outré que sans cela on s'égareroit très-certainement soi-même, on Mndroit souvent, par une telle conduite, la piété méprisable et rebutante pour le reste du monde; car,

. > Uttre* Mifianlit, t. VI, p. ùia.

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généralement ftarlant, il faut tâcher d'attirer à la vertu pour la faire voir aux hommes avec toute sa beauté, sa raison, sa douceur et sa droiture. Les saints qui ont contrefmt les fous, comme celui dont on vient de lire la vie, sont plus admirables qu'imitables, et, adorant avec respect la conduite de Dieu sur eux, il n'en faut tirer d'autre profit que celui de louer en eux la force de la grâce, et de nous exciter nous-mêmes à nous vaincre courageusement en tant de petites choses, qui paroissent, pour ainsi dire, des monstres à notre lâcheté dans la vie commune que Dieu demande de nous. Les bonnes âmes sont frappées de ce qu'elles voient ainsi de merveilleux dans les siûnts ; ces affreuses austérités qu'ils ont pratiquées, cette solitude, cet éloignement de toute société pour vaquer jour et nuit à la prière, Les touchent, et elles voudroient de tout leur cceur en faire autant : cela vient d'un fonds excellent, mais il faut le régler par la prudence et la droiture chrétienne. Cest ce que je dis sans cesse aux Dames de Saint-Louis qui, après avoir entendu la lecture au réfectoire, ea reviennent souvent a la récréation toutes pénétrées. « Eh ! mon Dieu, disent-elles, nous ne souffrons rien en comparaison de ce que nous venons d'entendre ! Comment serons-nous sauvées? » Elles voudroient 3e tout leur cœur se déchirer le corps de disciplines, coucher sur la,dure, porter la haire, jeûner comme les filles de l'Ave-Maria. Mais ne savez-vous pas, leur dis~je, que chacun doit se sauver selon la voca- Uon où Dieu l'a appelé, et qu'on ne serajugéquesur les devoirs du christianisme et sur ceqx de son état

AVEC LES DEMOISELLES DB LA CLAlSSB JAV^E (1714). 309

et profession ? On ne vous demandera pas, au jour da jugement, si vous avez macéré votre corps de mortifications, mais âvous avez bien instruite! bien élevé vos demoiselles, si vous avez veillé sans cesse sur leur conduite, et si vous en avez pris tout le soin marqué par vos règles. C'est en pratiquant cela avec zèle que vous vous sauverez, comme les filles de l' Ave- Haria se sauvent par les austérités. Elles me répondent: nMais tout le monde n'est-i) pas obligé de faire pénitence ? » Oui, leur dis-je, et vous la ferez bonne en remplissant tous vos devoirs, et en prenant, en échange des austérités que vous voudriez faire, toutes les contraintes et sujétions de votre état; et je vous assure que vous ne deviendrez jamais saintes en étant singulières contre l'intention de vos règles et de vos instituteurs.

« Il seroit assez plaisant, ajouta-l-elle en adressant la parole aux demoiselles, qu'après avoir entendu la vie de saint Pbilippe de Néri, je dise : A Voilà un saint qui a fait le fou par humilité, nous devons imiter les saints, donc je m'en vais faire la folle pour m'humilierp) elqueje vinsse faire des folies devant vous le matin et puis une instruction bien grave l'après-midi. Avouez que je n'aurois pas grand poids sur vos esprits, et qu'il me siéroit bien mal de vous reprendre de vos enfances et de vos légèretés. Les personnes qui gouvernent doivent s'attirer le . respect et la créance de ceux avec qui elles sont, non point pour leur propre gloire, mais pour celle de Dieu, qui nous oblige par sa loi à ne rien faire qui puisse ahéner notre prochain de nous. Il sertût assu-

810 BNTHETIBNS SUR l'bBITCATIOM.

rément bien coDvenable et bien à propos, ajmitB-telle en riant, que je m'babiUasse de p{q>ier et qun je miBse un bonnet vert, parce que j'ai lu qu'un saint l'avoit fait, et que je m'en retournasse comme cela à la cour, je me rendrois certainement incapable d'y faire le moindre bien, et on m'y tourneroit avec raison en ridicule. Je dois, par exemple, dans la place ou je suis, désirbr que voua m'estimiez et que vous m'aimiez, et même rechercher que vous ayez ces gentiments-là pour ntoi sans pécher contre l'humilité, car, en ni£me temps que je désire votre estime, je suis très-persuadée que je n'en mérite au^ cune, qu'au contraire je ne mérite que du mépris. Retenu!! bien, mes enfants, que nous dovons avoir de bas sentiments de nous-mêmes, et bien recevoir de k main de Dieu les humiliations qui nous arrivant, mais que nous ne devons rien faire pour nous avilir quuid cela peut £tre préjudiciable au bien que nous sommes obligées de faire par notre vocation. Encore un coup, respectez tout ce qui se trouve de singulier et d'extraordinaire dans la vie des saints, ne révoquez point en doute les miracles et les autres merveilles que Dieu a opérés en eux, mais affectionnezvous à une sorte de vie, la plus pieuse et ta plus chrétienne qu'il vous sera pos«ble, et en mâme temps la plus commune à l'extérieur. Si Dieu exigeoit de vous dans la suite quelque chose de singulier et au-dessus des voies ordinaires par lesquelles il a coutume de nous sauver, il sauroit bien vpus-le faire connollre ou par lui-même ou par c«ux qui seroieot alors chargés de votre conduite. Soyez fidèles aux

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INSTRUCTION AITX DBNOISKLLBS DB 8«INT-«VR (1714). 311

grâces présentes que Dieu vous fait, mes enfants, c'est tout ce que vous avez à faire, et ce qui voua en assurera la continuation et mAme l'augmentaUon pour l'avenir.

ENTRETIEN LXXir.

M"' deMûinlenonleurdlt : «J'ai dessein, aujourd'hui, mes enfants, de vous parler sur l'amitté. Il y en a de deux sortes, une bonne et une mauvaise : la bonne fait qu'on se porte mutuellement au bien, et la mauvaise, au contraire', en détourne. Vous ne pouvez être trop unies ensemble, mes enfants, et avoir trop d'amitié les unes pour les autres ; mais il faut, pendant que vous êtes Ici, que cette amitié soit générale et qu'elle n'exclue aucune de vos compagnes; car les amitiés particulières, qui sont très-per- - mises dans le monde, où il est fort libre et même convenable de se faire une société de gens choisis et. de personnes de mérite, ne le sont pas dans les communautés, où elles font toujours des partages qui blessent le cœur de celles qui se sentent moins aimées, et comme abandonnées. Votre régie est tournée de façon que vous ne sauriez vous associer ainsi plusieurs ensemble ; il faut vous accommoder avec celles avec qui vous vous trouvez, et les traiter

■ Uttret iOifimlu, t, VI, p. &S4.

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312 ENTKSTIEMS SUR L'ÊDUCÀTIM.

aussi hoDDèlement les unes que les autres, quoiqu'il vous soit fort {tennis de vous sentir plus de goût, d'estime et d'amitié pour quelques^aes que pour les autres; mais je vous exhorte fort à prendre la bonne habitude de ne pas laisser paroitre ces inclinations particulières, pour ne point troubler la charité et l'union parfaite qui doit être égale entre vous toutes. Cette leçon est celle que l'on donne à toutes les personnes de communauté, et l'on dit ordinairement que toutes les amitiés particulières sont la peste des religions '. L'amitié, qui est une vertu si aimable et si douce, n'est donc point une vertu religieuse'^, mais bien une vertu propre aux personnes séculières, et, quoique vous soyez séculières, elle ne vous convient pas encore, parce que vous êtes en communauté ; mais quand vous serez hors d'ici, il vous sera fort libre d'avoir des amitiés particulières ; 11 faudra seulement user d'une grande prudence et de discré-

' tien pour faire un bon choix, car vous hasarderiez de perdre votre réputation par la seule liaison que vous auriez avec certaines femmes ou filles qui ne seraient pas elle»-mèmes d'un bon renom.

H On dit que vous aimez fort vos maltresses ; je

■ vous en loue, cela marque un bon cœur; je vous exhorte seulement à leur témoigner votre amitié beaucoup plus par votre docilité et votre application à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent, que pardes caresses et des empressements, qu'il con-

' C'est-à-dire de» wnvents.

* C'«$l-i-ilire une leilu de couTCnt, une vertu monacate.

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INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SAINJ-CYR (l 714). 313

vient cependant que vous ayez pour elles jusqu'à un certain point. Je me souviens que j'ai aimé une de mes maîtresses étant pensionnaire dans un couvent', Â un point que je ne puis dire; je n'avois pas de plus grand plaisir que de me sacrifier pour son service; j'élois fort avancée dans les exercices, de sorte que, dès qu'elle étoît sortie, je faisois lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute la classe, et je me faisois un plaisir de faire tout son ouvrage sans qu'il me fallût d'autre récompense que celle de lui faire plaisir, le passois les nuils entières à empeser le linge fin des pensionnaires, afin qu'elles fussent toujours propres et qu'elles fissent honneur à la maltresse sans qu'elle en eût la peine; j'étois charmée de voir son étonnement de trouver tout son ouvrage fait sans elle. Je faisois coucher promptement mes compagnes, je les pressois tant qu'elles n'avoient pas le temps de se reconnoltre ; elles se couchoient pourtant diligemment et de bonne grâce par complaisance pour moi, car j'étois fort aimée. J'amossois beaucoup de bouts de chandelle, et je faisois en sorte qu'on ne brûlât pas antre chose dans toute la classe pendant une semaine, pour que j'eusse le plaisir de donner de temps en temps une chandelle entière à ma maltresse pour des lectures et autres exercices qu'elle faisoit pendant la nuit. Je pensai mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent, et j'eus l'innocence, pendant plus de deux ou trois mois, de demander à Dieu tous les jours, soir et

* Aux Uraullnes de Niort. Elle n'avait ahn que dix à oote ana.

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