‹ Entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 39 sur 45 · C.K.gle · texte numérisé non relu

C.K.gle

matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je pusse vivre sans la voir, et cependant j'étois, en ce tenip»-là, dans de grandes ferveurs; mais c'étoit manque d'inetnietion, car si j'avois bu qu'il ne fout pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne i'aurois pas fait ; mais j'y allois bien simplement et bien franchement, puisque je m'adressois à Dieu, et que ce n'étoit pas par aigreur ni par amertume de cœur que je faiaoïs cette prière. Je crois que, voyant mon innocence , il ne m'en a pas su mauvais gré. te priois pour elle tous les jours, et, étant ensuite entrée dans le monde, et même dans le grand monde, je ne l'ai jamais oubliée ; je lui écrivois régulièrement deux fois la semaine, je ne le pouvois faire davantage, la poste pour le Poitou ne partant pas plus souvent ; mais, quelque afhire pressée que j'eusse, je ne manquois point de lui écrire le mercredi et ie dimanche. Tout le monde me louoit de ma reconnois* sance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus étabhe ' , je demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour voir mes parents, mais c'étoit en effet pour voir ma chère mère Céleste, car c'étoit son nom; je fis cinquante lieues exprès, mais sous un autre prétexte*. n J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin de moi : la mère de Delisle, mon maître d'hôtel, étoit ma gouvernante, et la femme de chambre de ma

' A la cour.

' On retrouTc ces détails dans' les MivuHra des l

INSTRUCTION AL1& DENOISELLeS DB BAINT-CVR (l7i4). 3l5

tante ', chez laquelle je demeurois ; je l'aimois avec une tendresse surprenante, je li|i moatrois à lir» et à écrire, et, quand j'avoia fait quelque faute, elle me disoit : H Vous avez fait quelque chose mal à propos, vous ne me montrerez point à lire aujourd'hui par punition. » J'étois aiQigée et pleurois amèrement. Je la peignois aussi ; et elle me disoit, quand j'avois fait quelque faute : « Vous ne me peignerez point demain. » Je me désolois, j'étois inconsolable, et j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette femme-là, jusqu'à la faire venir trente ans après auprès de moi à la cour. Pour Delisle, qui est son fds, je l'aime tout à fait, non-seulement parce que c'est un très-bon homme, mais encore parce qu'il est le Qls de cette femme qui étoit ma gouvernante. Voilà de ces amitiés fortes, et qui cependant ne sont point blâmables, et je vous louerai toujours du goût que vous montrez pour vos maîtresses, et de la reconnoissance que vous leur témoignez ; il faut seulement que les marques extérieures que vous en donnez soient égales envers toutes, quoique, rx)mme je vous le dis, il vous soit fort permis d'avoir plus d'inclination pour l'une que pour l'autre; mais, encore une fois, toutes les marques de préférence font de trèsmauvais effets dans les communautés.

« Quant à vos compagnes, je vous répète qu'il faut tâcher de ne point montrer ici, du moins d'une manière trop marquée, plus d'amitié pour les unes que pour les autres, à moins que ce ne soit pour les plus

< Mme de Villetle. ( Voir la Dote de la page Z2% )

316 EHTBETrENS SUR L'ÉDUCATION.

raisonnables, les plus vertueuses et les plus pieuses, et qu'un chacun en voie le motif; ce goût-là estla marque d'un bon esprit et d'un cœur incliné au bien, m

ENTRETIEN LXXIli'.

[Sur Im nrapnlcide dhotion.)

JuiTitr 171$.

« ie veux, mes chers enfants, parler aujourd'hui pour celles d'entre vous qui sont scrupuleuses; vous ne saunez mieux faire pour vous corriger de ce défaut , qui est plus grand et plus dangereux que vous ne croyez peut-être, que de vous soumettre aveiiglément aux décisions de messieurs vos confesseurs, qui, outre qu'ils sont gens habiles, savants, éclairés, sont encore sages , très-prudents et expérimentés ; et je ne vois pas comment vous pourriez ne leur pas obéir en tout ce qu'ils vous disent pour le bien de vôtre âme. Je vous assure que vous pouvez avoir en eux toute la confiance possible, et que vous ne guérirez jamais de vos scrupules que par une docilité et une obéissance entière. Je comprends bien que vous ayez à votre âge une petite pointe de scrupule, et cela est même très-bon et très-louable, ne pouvant venir que d'une source qui est la crainte d'offenser Dieu; mais l'entêtement, l'opiniâtreté. Vindocilité et les raisonnements sans fm , qui soîit les

■ Leltra éditante!, t. V|, p. e3l.

,„ ,.C()0^^le

AVEC LES DEMOISELLES DG LA CLASSE BLetE(fTlS). 317

défauts ordinaires des caractères scrupuleux , sont insupportables, très-nuisibles à ces personnes-là , et très-sûrement ne sont point de l'esprit de Dieu. Je sais qu'il fait quelquefois passer certaines âmes par ces sortes de peines intérieures , mais je sais aussi que quand ces peines viennent de lui , elles sont accompagnées d'humilité, de docilité et d'obéissance. Je vois que quand elles viennent du caractère d'esprit, elles sont ordinairement accompagnées de tous les défauts dont je viens de parler, et que si l'on n'est assez courageux , assez pieux et assez docile pour surmonter, par une obéissance aveugle, tous les faux raisonnements de son esprit, on s'égare bien dangereusement, on se donne bien de la peine à soi-même et souvent encore plus aux autres. Encore une fois, la docilité est le seul moyen de revenir de ces sortes de peines, même si elles viennent de Dieu, et de redresser son caractère, si ellesviennent de la tournure de l'esprit, et d'empêcher qu'elles n'aient des suites fâcheuses. Ne croyez pas qu'il n'y ail que les jeunes personnes qui aient besoin de cette docilité pour leurs confesseurs ; toutes les personnes pieuses et raisonnables s'en font un devoir, un mérite et une espèce d'honneur. Devenez donc bien dociles, mes enfants, à messieurs vos cottfesseurs ; portez-leur un profond respect et ne les faites pas revenir sans cesse au confessionnal pour des riens ; ne croyez pas qu'ils soient gagés pour vous "fentendre depuis le matin jusqu'au soir. Pour moi, je ne voudrois pas même faire venir plusieurs fois mon domestique pour lui dire des bagatelles; à

318 ENTRETIEHS SUR l'eDUCATION.

plus forte raison , faut-il avoir cette considéraliOD pour des ministres de Jésus-Christ, qui dÔub tiennent sa place. Si vous étiez dans vos paroisses, vos curés n'auroient pas le temps de vous écouter, ils ■ ne quitteroient pas l'autel pour cela. Au nom de Dieu, mes chers enfuits, faites-vous des conficiences droites, simples, ouvertes et dociles. »

ENTRETIEN LXXIV

(Sirl'HMadd priant tt fhDcrua <UuU iiui»D.) ITIS.

Les religieuses de Saint-Louis voulant savoir le sentiment de M"* de Maîntenon sur l'article de leur cérémonial qui traite de Ventrée des rois et des princes, elles le lurent devant elle au commencement d'une de leurs récréations, et sur ce qu'il y est marqué qu'on prendroit la précaution d'éloigner les demoiselles qu'il pourroit être dangereux de laisser voir, elle s'écria : « Ah ! votre maison est perdue si vous en êtes là ; et si jamais les entrées de séculiers chez vous devjeiment assez fréquentes et assez familières pour faire des connolssances avec vos demoiselles, comptez que c'en est fait de toute votre régularité; mais j'espère que la cour s' éloignant de Versailles, comme 11 y a toute apparence', vous serez

' lettres édifiantes, t. VI, p. GC6.

1 Ume (te Hiintf nos n'slina:! jiBt Verullles, et croj'ait que (es successeurs àe Louis XIV i^renctnieDt leur TétUeiwe à Paris.

3, Cookie

AVEC LES RBUGIEUeeS PB SAINT-LOUIS (1715). 319

moins exposées à ces visites, qui ne pouvent être que d'une reine pieuse q^ui vîendroit pour prier Dieu et s'éloigner du inonde. Il e^ à croire qu'en ce cas elle ne voudroit pas causer de désordre dans votre maison, et qu'ainsi elle n'amèneroit pas une grande suite, ou bien des pmnces ou princesses que des particuliers prieroîeut de leur faire ces plaisirs. Quaad cela n'arrivera que rarement, vous ne pouvet p^ vous y opposer ; s'il étoit trop fréquent , il faudroit vous adresser aux personnes de piété et en crédit que vous connoltriez dans vos intérêts , comme le confesseur du Roi, la reine même, si elle vous honoroit de ses bontés, et les prier de remontrer au Roi que vous auriez tout à craindre pour votre régularité de l'entrée des séculiers chez vous ; mais faire cela avec beaucoup de prudence et de précautions, car après tout ils sont vos maîtres, et ce geroit assez pour les porter à ouvrir toutes vos portes que de prétendre avoir des droits contre eux , comme firent les Carmélites, qui se prévalurent d'un bref apostolique pour régler le nombre des personnes qui entroient à la suite de la reine, qui alloit chez elles fort souvent ; le Rûi en fut si choqué que peu s'en fallut qu'il n'y fit entrer Paris. Avec ses maîtres, ajouta-t-elle, on n'a d'autres droits que la prière et les très -humbles remontrances. Toute votre sûreté, comme je vous ïai dit bien des fois , sera d'être un peu sauvages et farouches avec les gens du monde quand ils entreront dans votre maison, de répondre simplementàce qu'ils vous demanderont d'une manière respectueuse, sans chercher i

s'insinuer et à faire aucune liiûson et eonnoissance particulière ni avec les grands ni avec ceux de leur suite, vous contentant de les édifier ; et en cas qu'ils voulussent voir toute la communauté , il faudroit qu'elle parût dans le même respect et avec toute la gravité religieuse. »

M"" de Glapion lui demanda ce qu'il y auroit i faire si une princesse vouloit passer la récréation avec la communauté, quoiqu'on lui représentât ce qui est marqué là-dessus dans les règles. « Il faudroit, répondit M°" de Malntenon, y paroitre timides et embarrassées, y parler peu , et vous contenter de répondre à ce qu'elle vous feroit l'honneur de vous demander ; ne vous pas beaucoup mettre en peine de la diVertir, car c'est le vrai moyen d'éloigner ces personnes-là , qui ne cherchent ordinairement que leur plaisir. — Pourroit-on , dit une autre, les faire amuser par les demoiselles en faisant jouer des tragédies, des conversations, etc. ? — Gardez-vous bien dele leur proposer, reprit-elle, c'est tout ce que vous pourriez faire si elles l'exigeoient : cachez vos demoiselles encore plus que vous, et si vous êtes obligées de les montrer , que ce soit toujours en votre présence; faites voir les classes bien rangées et en bon ordre, mais ne cherchez pas à donner du plaisir aux séculiers ; tâchez , au contraire, de les dégoûter de venir chez vous , et bien loin de vous mettre en frais pour des collations, si on en demande, il faut répondre que vous ne les saveï pas apprêter, et leur présenter simplement quelques fruits ou semblables cliôses. — Si une reine pieuse

AVC LES DEHOISBLLES DE LA CLASSE BLBUË (1715). 321

venoit ici de temps en temps par dévotion pour se retirer, la devrions-nous recevoir? dit M"" de Vandam. — A la bonne heure, dit M"' de Maintenon, ce vous serait une.protection : il faudroit lui tenir un oratoire (lien propre, l'y laisser prier Dieu tant qu'elle voudroit , et ne point faire de connoissance avec les daines de sa suite '. — Faudroit-il aussi l'ennuyer ? — Oui, répondit M"" de Maintenon en nuit, je suis fort du goût qu'on ennuie les séculiers \ du moins ne faudroit-il point chercher à devenir la favorite de cette reine, ni de ses dames, mais chercher de bonne foi et avec désintéressement le vrai bien général de la maison , évitant que cette reine, toute pieuse qu'elle pût être, entrât dans les secrets de votre maison, en voulant se mêler du gouvernement et des charges; rien ne vous seroit plus ^ dangereux. »

ENTRETIEN LXXV»

(PoBrl»^4caHtionBarc<«inl«aaDT(uUigd autiln dtnligion.)

La maîtresse des demoiselles de la classe bleue pria M"" de Maintenon de précautionner ses filles

1 C'est ce qui anira mus le règite suivant. La reine Harie Lecilnska avait un appartement et un oratoire i Saint-Cfr, et y venait souvent pauer des Journées dans la retralle, ou dans la conversation des Dames. (Voir VBistotre de la Motion royale de Saint-Ci/r. )

* Lettres idiAantti,i.'Vl,p. lOT. Nous avons Inséré celle in-

.Coglc

3SS EMHBIIENB SUR L'ËDUCATIOK.

contre les nouveautés qui sont en cègne d^os m eiècle ; M°" de Maintenoa répondit : « Elles sont trop heureuses de n'Atre pas obligées de savoir toutes œê différentes opinions, puisque ce n'est pas à elles s en juger-, c'est ce qui ui'a fait souvent bénir Dieu d"ètre femme, parce qu'il est de notre condition de n'en point parler, et même de les ignorer, et que c'est pour nous un péril de moins. Le meilleur moyen que je puisse vous donner, mes chères filles, ajouta-t-elle en s'adrassant aux demoiselles, pour éviter de tomber dans l'erreur, c'est de fuir toutes nouveautés et de n'avoir aucune liaison avec ceux qui sont infectés de ces fausses maximes^ quelque mérite qu'ils aient d'ailleurs j mais de vous en tenir toujours à une croyance simple de notre religion, sans embrasser aucun des partis opposés à la foi catholique et à l'obéissance que tout bon chrétien doit à l'Église romaine. Si on vous demande du quel vous êtes, répondez que vous n'êtes d'aucun parti sur les opinions non décidées par l'Église, que vous croyez tout ce qu'elle croit et que vous condamnez ce qu'elle condamne ; que vous suspendez votre jugement sur les propositions sur lesquelles elle n'a pas encore prononcé, et que vous ne voulez point entrer dans le détail de ces disputes qui sont si en vogue présentement, ni raffiner dans votre croyance. C'est le parti que je pris dans ma jeunesse, que j'ai

«tructiOD pour donner une Idée de l'importance et de l'snlmogltédes discussion» relatives au Jansénisme, puiiique H>»b de HaintenoD crojait nécessaire d'en enlreteolr les demoiselles de Salnt-Cjr.

u...,.C(JOglc

AVEC LES DEMOISHLLES M LA CLASBE BLEUE (1715). 323

passée avec de grands esprits qui disputoient continuellemenl sur ces sortes de matières ; je n'y suis jamais entrée, et quand je voyois l'aigreur et l'animosité qui se mêloient dans ces disputes, je disois en moi-même : Si je suis jamais dévote, je ne serai ni de ceux-ci, ni de ceux-là; ce n'est pas la peine, disois-je, d'embrasser Is vie dévote pour se damner par la haine et l'orgueil que cet esprit de cabale inspire ; car la présomption est tellement le caractère de ces dévotions de parti, que communément, pour parler d'une personne qui est de la cabale, on dit : C'est une femme élevée au-dessus du commun, comme s'il vous étoit marqué dans TÉvangile qu'il faut avoir une dévotion élevée et singulière. Ne nous est-il pas recommandé, au contraire, d'en avoir une qui soit humble et simple? notre religion ne nous apprend-elle point à choisir toujours la dernière place? sunt Paul ne dit-il pas à tous les chrétient que chacun pu* humilité considère tous les autres comme élevé au-dessus de lui? Cependant le propre de ces dévotions de parti est d'inspirer un profond mépris pour ceux qui ne sont pas du sien. Deux sortes de personnes donnent plus facilement dans le jansénisme : les unes par orgueil, à cause des grands esprits qui ont été d'abord les soutiens de cette ca< baie , aûn de passer elles-mêmes pour femmes d'esprit et de bon goût ; elles se font un honneur de se décliu'sr de leur parti, croyant y servir Dieu plus parfaitement,, éblouies par l'austérité dont les jansénistes (ont gloire dans leurs maximes ; mais Dieu ne permet guère que ces dernières personnes aillent

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