Les on dit, les car, les pourquoi, les pcurce que, etc
5. Les mots éti^angers passés dans notre langue et qui ont gardé leur figure étrangère. Ainsi les alihi, les (xparté, les duo, les quatuor, les duplicata, les impromptu, les quiproqtto, les aUéluia, les amen, les avé, les bénédicité, les angélus, les arémus. Cette liste serait interminable ; en outre les exceptions sont nombreuses, et rinQertitude est extrême. Consultez Tusage, mesdames, et ouvrez un bon dictionnaire, celui de M. Littré de préférence, toutes les fois que vous serez embarrassées sur ce point. — Pouvez-vous nous recommander un autre dictionnaire que celui de M. Littré ? — Non, c'est le seul qui mérite confiance : les dictionnaires sont aussi mauvais que les grammaires.
Quant aux noms qui n'ont pas de singulier, je ne yoûs les donnerai pas. Les grammaires qui en présentent la liste ne font que jeter la confusion dans les mémoires, et de plus publient des erreurs sans nombre. M. Littré est sans cesse en désaccord avec elles. C'est à lui que je demande la solution de mes doutes ; je vous recommande de faire comme moi.
Le pluriel des substantifs composés nous paraît difficile à écrire, monsieur. — Je n'en doute pas, mademoiselle ; nous le formons difiicilement nous-mêmes. Encore une fois je vous renvoie au dictionnaire. Ces questions de mots, d'ortbographe des mots, sont peu du domaine de la grammaire. Cependant je vous conseille de raisonner les noms composés ; si vous le laites, vous vous tromperez rarement sur leur pluriel. Examinons quelques mots.
Nous avons une jolie fleur qui s'appelle belles-nuit ~^ VsiiQQ qu'elle est belle la nuit ? — Oui, madame : vous faites
SUnSETIENS SUB LA GBATVITVTATRTC, 69
le nûsonnement dësîrë. Yons savez donc comment former oe plariel. — J'écrirais bdles-de^udL — C'est bien, elles sont belles la nuit H en est de même des beUes-de-jourj qui sont ouvertes et belles le jom*.
Un abat-jour est nne fenêtre qui abat le jonr. — J'écris des abats-jour. — Ne mettez pas, je vous en prie, une « à abat; c'est nn verbe, et le verbe ne prend pas cette marque du pluriel. Écrivez des abatjour.
Un caq-à'Vânej un discours qm n'a pas de suite, où Ton va du coq à l'âne. — J'écrirai donc des coq-à-Tâne. — Cest bien.
Un ffaffne-patn. Le bûcheron gagne son pain avec sa cognée: elle est son gagne-pain.— Je dirais des gagne-pain. — OuL
Un ptzsêe-partoutf des passe-partout. Un pted-à-terrey des fied-àrterre. Un réveiGe-mcUiny des réveiUe-maiin. Un tSte^ à4ête des tête-àntête.
Quand les substantifs sont unis par une préposition, consultez encore le sens, mesdames. Ainsi vous écrirez : des fnarchands de sucre et des marchands de fruits^ puisque les premiers vendent du sucre et les seconds des fruits. Et de même: des marchande de musique^ de tnn, de beurre^ de paiUe^ et des marchands de pommes^ de poulets, de harengs^ de fleurs. Écrivez des ^gots de mouton, des crins de cheval^ du sirop de groseiUey mais dites au pluriel un troupeau de mouCons, une maison de briques, un plat de pommes de terre.
Ou va à pied ou en voiture, et on saute à pieds joints. Dites : la saison des pluies; un jour de pluie, un jour de soleil. B j a des femmes de cœur, des hommes de tête et des enfants d*esprit.
Je m'arrête, mesdames, pour passer à une question plus cligne de votre attention. — Vous revenez à votre théorie d'hier. — Oui, car elle s'applique aussi an nombre des noms,
60 ENTEETIENS SUR LA GRAMMAIRB.
en ^ sens que le siogulier est pins compréhensif que le pluriel, comme le masculin est plus compréhensif que le fôminin.
Quelle différence n'y a-t-il pas, mesdames, entre le plaisir, llionneur, la charité, Tamitié, l'amour, le délice, la volupté, entre ces singuliers-là et ces pluriels-ci : les plaisirs, les honneurs, les charités, les amitiés, les amours, les délices, les voluptés. Combien les pluriels sont peu de chose en comparaison des singuliers !
J'ouvre les auteurs, et je prends de préférence les poëtes, tout particulièrement Musset En vérité les poëtes parlent mieux que les autres hommes, ils sont mieux pénétrés des choses de la nature et des sentiments de l'âme humaine, et pour exprimer leur pensée, ils ont plus de richesse de langue, plus de force pittoresque que nous. La grammaire des poëtes, des vrais poëtes, des grands immortels, est la meilleure des grammaires, la plus instructive, et la plus complète. Et depuis que je cherche partout dans les maîtres pour y lire la grammaire, j'ai appris à admirer, encore plus que je ne le faisais, notre cher Musset. Aucun de nos critiques ne l'a assez loué. C'est pour moi le plus grand poëte de France : tous les jours j'hésite moins à faire cette affirmation. Écoutons donc les maîtres ; nous tirerons ensuite notre conclusion*
^ J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ; Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie : JjouUi seul désormais est ma félicité."
Lahastinb, lères Méditations, 161.
Ailleurs le poëte fait le tableau du monde tel qu'il le voit dans son désespoir :
*^ La vertu succombant sous l'audace impunie, U imposture en honneur, la vérité bannie, L'errante liberté^
Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ; Et hk force, partout, fondant de V injustice Le règne iUimîté ;
La valeur sans les dieux décidant des batailles ! Un Caton, libre encor, déchii-ant ses entrailles.
Sur la foi de Platon ; Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime. Doute au dernier moment de cette vertu même.
Et dit : Tu n'es qu'un nom I
Toi fortune toujours du parti des grands crimes; Les forÊdts couronnés devenas légitimes ;
La gloire au prix du sang ; Les en£uits héritant Viniquité des pères ; Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au siècle renaissant.
Eh quoi ! tant de tourments, de for£ûts, de supplices, N'ont-ils pas fait fiuner d'assez de sacrifices
Tes lugubres autels ?
Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre, Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire
Uangoisse des mortels.
Lakàbtihb, 1ères Méditations, 158.
Au lieu de ces singuliers, employez leurs pluriels, et vous sentirez déjà, avant toute explication, combien vous afiaiblis* sez le sentiment du poëte. Le sens même serait altéré.
Écoutez, mesdames, le début d'un des chefs-d'œuvre de Musset Ces noms au singulier que vous allez entendre ne font guère moins d'effet que le passé défini, que nous avons tant admiré dans une autre poésie du grand Ijriqne.
62 ENTRETIENS 8T7B LA GBAMMAIBE.
Le Poâtb.
^ Le fMd dont Jaî souffert s'est enfui comme un rêve ; Je n'en puis comparer le lointain souvenir Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève £t qu'avec la rosée on voit s'évanouir/
La Muse.
Qu'avez vous donc, ô mon poëte ?
Et quelle est la peine secrète Qui de moi vous a séparé ?
Hélas I je m'en ressens encore^ Quel est donc ce mal que j'ignore, £t dont j'ai si longtemps pleuré ?
Le Poste*
C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes, Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur. Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes^ Que personne avant nous n'a senti la douleur,
La Muse.
H n'est de vulgaire chagrin Que celui d'une âme vulgaire. Ami, que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de ton sein* Crois-moi, parle avec confiance ; Le sévère dieu du silence Est un des frères de la mort ; En se plaignant on se console^ Et quelquefois une parole Nous a délivrés d'un remord.
ENTBETnSNS SUB LA QB.AMMAIELE. 68
Le Pohte.
S'il fallait maîntenaut parler de ma souffrancB^ Je ne sais trop quel nom elle devrait porter, Si c'est amour^ folie, orgueily expérience.
Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veux bien toutefois t'en raconter Thistoire, Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s'éveiller.
A. DE Musset, Poésies itouvslles, 106.
Voici la difiërence des deux nombres : le singulier exprime le sentiment dans son unité, dans sa vie même, si je puis ainsi dire, tel qu'il est dans notre âme, où il règne et domine, où il est en permanence, et où, pour le moment du moins, il semble tout absorber. Telle est sa force, et telle sa puissance expressive. A. de Musset a écrit en 1837 les vers que je viens de vous lire. Depuis quatre ans il avait perdu V amour de sa bien-aimée. Son cœur était malgré lui possédé par ce crvLel souvenir : il parle de son mal, de son ennui, de son cha* grin ; il va dire à sa inuse sa souffrance, cette souffrance qui vit en lui depuis quatre ans. Auprès de cela, que sont les maux, les ennuis, les chagrins, les souffrances que nous sentons tous les jours, qui se manifestent un moment, et qui passent sans laisser de trace ?
Car le pluriel, mesdames, n'exprime que ces manifestations, ces expressions passagères des sentiments de l'âme.
Notre distinction explique la différence entre V amour et les amours, le délice et les délices, la charité et les charités, Vhor^ neur et les honneurs, l'amitié et les amitiés, etc. Ecoutez.
^ Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre."
Là Fontaine, iz. 2
64 ENTBETIENS SUB LA GRAMMATRB.
'^ Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse. Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ? "
Lamjlrtinb, lères Méditatioits, 8&
^ Est-ce toi dont la voix m'appelle, ô ma pauvre Muse ! est-ce toi Z ô ma fleur I ô mon immortelle I Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi I **
A. DB Musset, Poésies nouvelles, 48.
** A l'âge où l'on croît à Vamour^ J'étais seul dans ma chambre un jour, Pleurant ma première misère."
Id. 65.
^ Comme un plongeur dans une mer profonde.
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous côtés j'y retournais la sonde, £t je pleurais seul, loin des yeux du monde.
Mon pauvre amour enseveli."
Id. 69.
• ô mon unique amour ! que vous avais-je fait ? Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille Que vous étiez ma vie, et que Dieu le savait I "
Id. 77.
* Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière. Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, Mais non pas ton amour^ si ton amour t'est chère : Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir."
Id. 81
Voilà le sentiment, le sentiment qui vit dans l'âme, qui règne, ou bien, comme dans ravant-dernière citation, la personne qui rinspire : mon unique amour.
Au pluriel, ce mot perd sa force et n'exprime plus que des manifestations. • . • — Sincères, monsieur ? — Les manifestations ne décident pas ce point, madame. Telle est la faiblesse du pluriel. Il 7 a des amours qu'on appelle folles, extravagantes, mensongères; mais l'amour est toujours noble et sacré.
Et Vamitié, quelle n'est pas sa puissance I
"Que ne peut l'amitié conduite par l'amour?** dît Pylade à Oreste au moment où il s'expose à la mort pour son ami.
Mais les amitiés, c'est si peu de chose ! On en £dt à tout le monde, on les présente au premier venu, même à celui qu'on n'aime pas. C'est pour cela qu'Alceste, le misanthrope, entrait en colère contre Philinte et contre l'humanité tout entière.
Philinte.
^ Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre ; Et, quoique amis enfin, je suis tout des premiers • • •
Alceste.
Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.
J'{d Élit jusques ici profession de l'être ;
Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître.
Je vous déclare net que je ne le suis plus.
Et ne yeux nulle place en des cœurs corrompus.
Philinte.
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ?
66 KNTBSTIEKS SUB LA OBAMMAOUS.
Aloeste.
Ailes, YotiB devriez mourir de pure honte ;
Une telle action ne saurait s'excuser.
Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser*
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses ;
De protestations, d'offres, et de serments.
Vous chargez la fureur de vos embrassements ;
Et quand je vous demande après quel est cet homme,
A peine pouvez-yous dire comme il se nomme ;
Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant»
Et TOUS me le traitez à moi d'indiffërent.
Je veux qu'on soit sincère^ et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
MOLIÈBB, MlBÀHTHBOFB, T. 7.
Ze plaisir est moins que U bonheur sans doute, il est plus passager, ne dure qu'un moment, mais c'est un sentiment, il est senti dans l'âme, tandis que les plaisirs ne sont que des manifestations extérieures. *< Le plaisir le plus délicat," dit La Bruyère, '^ est de faire celui d'autrui." Sentez-vous cette force du singulier ? Ce plûsir est presque l'égal du bonheur. Mais Pascal dit au pluriel : ^ Tous nos plaisirs ne sont que vanités."
^Les paons ne sont pas plus vains que l'itîmadoulet de Médie, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues ont moins de paresse ; il ne respirait que la fausse gloire et les faux plaisirs. Zadig entreprit de le corriger." — Yoltairb, xxiiL87.
Dans le cœur tout est dncère, même le plaisir. Le pigeon
de la Fontaine dît à son amie qu'il loi racontera les ayentures de 8on voyage : —
" Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême."
Mais la muse dit à A. de Musset : —
^^ H ne te restera de tes plaisirs du monde Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive ; Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive, Je regarde en rêvant les murs de ton jardin, Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.**
A. DB Musset, Poésiss Noutbllbs, 88i
** Pour contenter ses frivoles désîn^ L'homme insensé vainement se consume :
Il trouve l'amertume Au milieu des plaisirs,**
Racinb, Esthsb, V. 794.
L'honneur est bien supérieur aux honneurs» Montesquieu a dit: ^Le principe de la monarchie se corrompt, lorsque thonneur a été mis en contradiction avec Us honneurs et que l'on peut être à la fois couvert d'infamie et de dignités."
Les poëtes connaissent bien, mesdames, cette force du singulier ; c'est pour cela qu'ils particularisent. Rien n'est général en poésie, rien n'est pluriel, voudrais-je dire; la poésie montre et dépeint, elle fait voir. C'est le contraire de la philosophie qui généralise, qui fait abstraction des accidents des êtres pour arriver à leur essence, qui étudie par exemple l'homme en général et le décompose en animalité et rationalité. Celle-ci parle à l'intelligence, la poésie s'adresse à l'imagination. Les substantifs du philosophe sont des collectif, ceux du poëte sont des individus, des singuliers : c'est Achille, ou Œdipe, ou Didon.
68 ENTBETIENS SUB LA GRAMMAfRB.
Laisses-moi finir cette ëtnde par la lecture de deux strophes de Musset, où la parUcularîsation, le singulier, me semble produire sur rimagination Teffet le plus merveilleux.
^ Quand j'ai passe dans la prairie, J'ai vu ce soir dans le sentier, Une fleur tremblante et flétrie, Une pâle fleur d'églantier.
Un bourgeon vert à côté d'elle Se balançait sur l'arbrisseau ; J'y vis poindre une fleur nouvelle ; La plus jeune était la plus belle :
L'homme est ainsi, toujours nouveau.
Quand j'ai traversé la vallée, Un oiseau chantsdt sur son nid. Ses petits, sa chère couvée.
Venaient de mourir dans la nuit Cependant il chantait l'aurore.
ô ma mu^ ne pleurez pas :
A qui perd tout Dieu reste encore^ Dieu là-haut, l'espoir ici-bas."
Musset, Poésies Nouvbllbs, 88.
Ne revivent-elles pas sous vos yeux les deux fleurs d'églan* tier, la vieille fleur flétrie et la fleur nouvelle qui sort du bourgeon vert ? Et cet oiseau qui chantait l'aurore sur son nid I Je crois entendre dans sa voix une note mélancolique, cette note que le poëte m'envoie en me disant : Dans la nuit ses petits, sa chère couvée, venaient de mourir.
Adieu, mesdames. ... — Vous ne nous avez pas dit, monsieur, comment on forme le pluriel des substantifs. — Ne le savez-vous pas ? je ne veux pas vous enseigner ce que vous avez découvert par votre pratique de la langue. Dites-moi
Yons-mêmes comment on forme le pluriel des Doms. — Nous Bavons que beaucoup de noms ne changent pas de forme an pluriel. — Lesquels ? — Ceux qui ont au singulier une <, une ar, on un z, comme: lis, croix, nez. — Et les autres noms? — Ils prennent une s: la loi, les lois ; le père, les pères. — Il y a des exceptions ; cherchons-les.
Comment formez-vous le pluriel des noms en eau^ au, comme chapeau, gluau? — Nous y ajoutons une x.
£t les noms en eu? — Ils prennent aussi une x : le feu, les feux ; le jeu, les jeux. — Bleu prend une s : Vénus avait les yeux bleus.
Les noms en ou prennent une s : les fous, les coucous, les clous, les sous, les trous, les matous. Les noms suivants font exception et s'écrivent avec une x: les choux, les bijoux, les cailloux, les hiboux, les genoux, les poux, les joujoux.
Comment formez-vous le pluriel des noms en cd, ail, comme cheval, travail ? — Us font aux au pluriel : chevaux, travaux. — C'est la règle : il y a de nombreuses exceptions. On dit : les bals, les détails, les carnavals, les éventails, les épouvantaîls, les gouvernails, les régals, les portails. H y en a beaucoup d'autres ; dans le doute consultez le dictionnaire.
Quel est le pluriel de del f — Cest deux. — C'est quelquefois ciels, car on dit : des ciels-de-lit, et le ciel des Etats-Unis est un des plus beaux ciels du monde ; on dit aussi : les ciels d'un tableau.
Œil fait yeux, mais il &ut dire : des œils-de-bœuf.
J'ai remarqué, monsieur, que la Revue des deux Mondes écrit au pluriel les savans, les ignorans, les méchans, les instrumens ; elle supprime le t que ces mots ont au singulier. — Un grand nombre d'écrivains écrivent ainsi sans t au pluriel les polysyllabes terminés au singulier par ant ou par enU Cela est permis ; cependant je préfère le système qui conserve le t, parce qu'il est conforme à l'étymologie des mots. Dans les enfants, les parents, les ignorants, les instruments, les
puissants, les événements, je reconnais le latin infarUem parentem, ignorarUem^ instrumentum, possentem et l'italien evenimento ; je ne retrouverai plus ces étymologies, si vous supprimez le t En tout cas, il n'est pas permis de retrancher le i dans les monosyllabes; il faut écrire: les dents et les vents*
Je saisis cette occasion pour vous signaler deux autres points que les auteurs traitent capricieusement. D'abord, les uns écrivent tris-bien, très-grand; les autres suppriment le trait d'union, et disent très bien.
Le second point est que certains auteurs accentuent les majuscules ; les autres ne le font pas.
L'usage vous laisse libres, mesdames, sur ces deux questions. Mais vous devez suivre un système et ne pas écrire tantôt d'une manière, tantôt de l'autre. Bien entendu, je vous recommande le système que j'ai moi-même adopté.
Adieu, mesdames.
SNTB£TX£NS SUR LA GBAMMAmE. 71
vn.
DE L'AKTICLE.
Monsieur LirrRi en donne cette définition : ^ Un petit mot qui précède ordinairement le substantif et qui a pour objet de le présenter comme défini ou indéfinL" Il ajoute : ** Il y m deux articles : Fartide défini, U^la^leê ; Fartide indéfini, am, une. Le latin n'a point Fartide défini. £n grammaire générale, Fartide défini est un adjectif déterminatif qui limite Fétendue des substantifs, c'est-àilire qui les applique positirement aux individus auxqueb ils oonTiennent dans la drconsrance actuelle."
Vous pouvez adopter cetie définition, mesdames. Cependant je préférerais considérer un comme adjectif indéfini, et le mettre avec ces termes : aulre^ certain^ ntdjphuieurêy chaque^ tel, quelque, quelconque, tout, maint et aueiuu De même qu'eux, un donne au substantif qu'il accompagne une signification générale nullement définie. Ce caractère de généralité me semble contraire à la nature de l'article qoi est de définir. Je préférerais aussi nommer l'article, le, la, les, adjectif déterminatif, comme on le fait en grammaire générale, mais vous pouvez suivre monsieur Littré.
Pourquoi les Latins n'avaient-ils pas l'article, monsieur ? •— Quiutilien dit qu'ils n'en avaient pas besoin : ^ noster sermo A KTicULOS NON D ESIDER AT." Mais je crois, avec M. Brachet, que c'était une imperfBction de la langue latine. Aussi, comme le Êtit remarquer ce savant linguiste, les Romains em*
ployèrent souvent le pronom démonstratif ille pour la clarté da discours dans les cas où nous employons le, la, les. Il donne les exemples suivants: ille alter (Gigéron). —
ILLA RERUU DOMINA FORTUNA (Id.). V^ AUTEM HOMINI
ILLI PER QUEM FILIUS HOMINIS TRADETCR (St. JÉRÔME).
Vous voyez, mesdames, que dans ces citations ille, illa, ILLI, jouent le rôle de notre article. Je croîs que les Latins faisaient le même usage de is, ea, id. En effet, n'est-ce pas notre article qui représente le eam de cette phrase que je lis à la fin du premier chapitre de la Guerre des Gaules de César : " Aquitania a Garumna flumine ad Pyren-œ:os
montes et eam PARTEM OcEANI QU^ est ad HiSPANIAMy
pertinet?" L'Aquitaine, commençant au fleuve Garonne, s'étend jusqu'aux monts Pyrénées et à la partie de l'océan qui baigne l'Espagne. Eam partem signifie précisément la partie.
Les Latins sentaient donc le besoin de l'article qui leur manquait. L'article en efiet est un grand élément de la clarté du discours, puisque son caractère est de définir le nom qu'il accompagne. — Comment traduisez-vous les exemples cités par M. Brachet ? Nous désirons y voir l'article français. — C'est l'article et non le pronom démonstratif que j'emploierai : Z'autre. — La fortune reine du monde, ou bien la fortune qui régit tout. — Malheur à /'homme qui livrera le fils de l'homme.
Est-ce le pronom démonstratif ille qui a donné l'article fe, la, les 1 — Oui, madame. Vous savez que le vieux français avait deux cas pour les substantifs. — Oui, il disait : Le murs est haut, j'ai construit le mur» — Murs au sujet, et mur au régime ; mais il ne disait pas également le murs et le mur, car comme le substantif, l'article avait les deux cas. Le nominatif de la vieille langue est li murs, et l'accusatif le mur. — On écrivait donc lî murs est. haut? — Oui, et de même li chevals est fort ; l'homme monte le chevaL
ENTBETIENS SUB LA GBAMMATRB, 73
Voici la dérivation.
An masculin singulier, le nominatif ille donna /t, et raocu* satif ILLTJM le.
Au féminin sioj^ier, le nominatif illa et Taccusatif illam devinrent l'un et Tautre la.
On employait donc la comme sujet et comme régime : La femme est la compagne de l'homme ; Dieu forma la femme d'une côte de l'homme ? — Oui, madame.
Lie masculin pluriel illi devint H, et l'accusatif illos les: Li cheval sont forts, j'aime les chevals.
Au féminin pluriel, illje et illas donnèrent également Uê pour le cas-sujet et le cas-régime.
Quand la déclinaison tomba, mesdames, on fit pour l'article ce qu'on fit pour le substantif: on conserva le cas-régime, et c'est ainsi que nous avons notre article /«, /a, les.
D'où viennent les formes de l'article rfw, des^ au, aux ? — D'une fusion de l'article avec les prépositions de et à. De le devint del ; de les, dels ; h Ze, al; à les, ah, A la grant fente Seint Michel DEL péril. — Chanson de Roland,!.; c'està-dire, Â la grande fête de St Michel du péril. Al temps Innocent III, signifie Au temps d'Innocent III.
Ces vieilles formes del, dels, al, als, ont été changées en du, des, nu^ aux,
Avez-vous compris, mesdames, l'origine rie notre article? — Oui, monsieur ; c'est très-intéressant. — 8i vous êtes désireuses de faire une étude des étjmologies de notre langue, je vous renvoie aux excellents ouvrages de M. Auguste Hmchet : Grammaire historique de la langue française. Dlc» tionnaire étymologique de la langue française. Je vous conseille d'avoir toujours sous votre main ce dernier volume. Curieuses comme vous êtes, vous l'ouvrirez souvent et y puiserez de précieuses connaissances. On comprend mieux les mots français, mesdames, quand on peut les rejoindre aux mots de la langue latine, et on cesse de coufondi*e des synonj*
mes qui doivent être distingués. Si vous suivez mon conseil, j*ai confiance que vous arriverez à faire usage du mot propre dans votre conversation, c'est-à-dire à parler avec cette précision, cette clarté, qui est la distinction des esprits cultivés. Je n'en dis pas davantage, mesdames, et je vous pose quelques questions sur la grammaire de l'article.
L'article détermine la signification du substantif, n'est-ce pas, mesdames ? — Oui, c'est sa fonction. — S'il j a dans la phrase deux substantifs à déterminer, emploierez-vous deux ibis l'article? — Evidemment. — Le faites-vous en anglais?
— Je pense que oui. — Je pense que non. Ne dites-vous pas THE MEN AND WOMEN I 8AW? — Si. — Vous faites une addition dans votre article, vous l'employez une fois en masse, si je peux ainsi dire, pour vos différents substantif déterminés. — Oui. — Cette addition n'est pas permise en français, il faut dire : Les hommes et les femmes que j'ai vus. Autant de substantifs déterminés, autant d'articles.
^ Les hommes et les affaires ont leur point de perspective : il y en a qu'il faut voir de près, poiir en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné."
— La Rochefoucauld, Maxime 104.
En anglais nous dirions men and things. — Oui, vous particularisez moins que nous. Vous fûtes bien de le remarquer, madame.
Faut-il répéter l'article devant les différents adjectifs qui accompagnent un nom déterminé ? — Non, mademoiselle, l'adjectif n'a rien à faire avec l'article. — Ne dites-vous pas les poëtes anciens et les modernes ? — Si. — Modernes est un adjectif. — Oui, mais l'article Ut ne s'accorde pas avec modernes ; c'est poëtes, mot sous-entendu, qu'il détermine. Vous voyez qu'il y a deux substantifs à déterminer, les poëtes anciens et lès poëtes modernes : chacun des deux substantif réclame son article. Donc disons que le substantif sous-en-
ENTEETIENS SUR LA QRAMMAIRB. 75
ivA^Q a droit à Tarticle aussi bien que le substantif exprimé. En anglais vous dites : The ancient and modern pokts.
— Oui. — Vous êtes moins exacts, moins précis que les Français. Je crois que vous avez tort On ne peut trop faire pour la clarté et la vérité de Texpression. La lumière dans la pensée et dans la parole est un des biens les plus précieux pour les relations entre les hommes.
Dites donc: Le premier et le second étage de ma maison ; car il ne faut pas les confondre dans l'article qui accompagne ces substantifs. Il est déraisonnable de dire the first and SECOND STORT, le premier et second étage ; je parle en effet du premier et du second étage séparément, et je dois les déterminer chacun par son article : le premier et le second étage. Grammaticalement votre phrase signifie que vous parlez d'un étage qui a pour qualité d'être premier et second.
— C'est vrai, monsieur. — Si les adjectifs qui sont dans la phrase qualifient le même substantif, il est évident qu'il ne faut pas répéter l'article : La profonde et émouvante tragédie de Hamlet est le chef-d'œuvre de Shakspeare. Je n'ai à détei-miner qu'un substantif: c'est la tragédie de Hamlet, qui est profonde et émouvante.
Je demande à poser une question, monsieur. — Posez-la, mademoiselle. — L'article doit-il toujours se répéter devant chacun des substantifs qu'on veut déterminer ? — Régulièrement oui. — N'est-il pas permis de dire : Les père et mère de cet enfant sont morts ? — Je ne le dirais pas ; cependant l'usage a consacré cette erreur grammaticale, et vous ne ferez pas de Êiute si vous dites : Les père et mère de cet enfant ; les préfet et maires de Paris, les arts et métiers, etc. L'habitude de réunir ces termes a consacré cette façon incorrecte de s'exprimer.
Je demande plus de lumière, monsieur, sur l'emploi de Faxticle. Comme le français en fait usage plus que l'anglaisi
76 ENTBETIENS SUB LA GBAM^IAIKE.
j'ai de la peine à distingaer dans bien des cas si le substantif doit être déterminé ou ne pas Têtre.
Pour trouver la lumière que vous cherchez, c'est en vain que TOUS ouvrirez les grammaires, madame. J'ai lu et relu sans rien apprendre les vingt-trob pages de la Grammaire des grammaires de Girault-Duvivier sur l'article et son emploi. — Pouvez-vous nous éclairer, monsieur, sur ce point ? — J'espère que oui. Si vous vous rappelez ce que je vous ai dit de la compréhension et de Vextension des substanti&y vous comprendrez ûuïilement quel est le rôle de l'article dans la langue. — Nous savons que la compréhension d'un substantif est l'ensemble des notes ou qualités qui le constituent ; homme a pour compréhension animalité, rationalité, langage, etc. — C'est bien ; et l'extension ? — C'est la totalité des individus . auxquels le substantif s'applique: homme a pour extension tous les hommes.
Eh bien ! voici la règle. On emploie l'article quand on considère l'extension du substantif; on ne l'emploie pas quand on ne considère pas cette extension. Vous allez comprendre, mesdames. Ouvrez votre La Fontaine et prenez la £ible Les animaux malades de la peste. ^^ Le Lion tint conseil. — Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi. — Z'Âne vint à son tour*" Conmient le poëte traite-t-il ces substandâ Lion, Renard, Ane? ne considère-t-il pas leur extension? Ne nous indîque-t-il pas quelle portion de cette extension il prend ? — Si, monsieur : il ne prend que l'individu. — Quand il dit : Le Lion tint conseil, votre esprit se porte-t-il principalement sur les qualités qui constituent l'être appelé lion, sur la compréhension de ce mot ?-^ Non; ce que je vois, c'est un individu de cette espèce d'animaux, celui-là dont les sujets étaient attaqués par la peste. — Il en est de même, n'est-ce pas, de ce renard qui était le flatteur du roi, et de cet âne qui s'avance si piteusement pour faire sa confession ? *-
Ouï. — Par conséquent le Lion, le Renard, et l'Ane doivent être déterminés par l'article.
Lisons la confession de TAne. '
" J'ai souvenance Qu'en un pré de moines passant, La faim, Toccasion, Therbe tendre, et je pense. Quelque diable aussi, me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.**
Voilà encore des substantifs dont nous considérons l'extension pour n'en prendre qu'un individu : Êiim, occasion, herbe. Donc je les déterminerai par l'article : la faim, l'occasion, l'herbe. — Ne sont-ils pas plutôt des termes pris en général, monsieur, dans toute leur extension ? — Non, madame, ce ne sont que des individus. L'Ane parle de la faim qui le presse, de l'occasion qu'il a, de l'herbe tendre qui semble l'inviter à manger. — Nous comprenons : mais pourquoi ne pas déterminer par l'article le diable, le pré, et la langue ? Nous voyons aussi l'extension de ces termes dans les vers de La Fontaine ; elle est réduite à un diable, à un pré, à une langue. — C'est vrai, mais ces mots sont déterminés autrement : diable est déterminé par quelque^ pré par ce, et langue par ma : quelque diable, ce pré, et ma langue, c'est-à-dire la langue de l'Ane. L'article ne doit être employé, mesdames, que dans les cas où la détermination n'est pas faite autrement. — C'est clair, monsieur. — N'oubliez donc pas que l'adjectif possessif mon, ton, son, ma, ta, sa, notre, votre, leur, et les pluriels, mes, tes, ses, nos, vos, leurs ; l'adjectif démonstratif ce, cet, cette, ces ; l'adjectif interrogatif quel, quelle, quels, quelles ; les adjectifs indéfinis certain, chaque, nul, maint, plusieurs, quelconque, quelque, tel, tout, aucun ; les noms de nombre un, deux, trois, etc. ; n'oubliez pas, dis-je, que tous ces termes sont des équivalents de l'article. En effet ne dé- % terminent-ils pas comme l'article la portion d'extension que
78 ENTBETIENS SUB LA GBAMMATRB.
VOUS oousidërez dans un substantif? — Si. — Voulez-vous Toîr Tarticle, déterminant une plus large extension, ne la rétiuîsant plus à un individu, mais l'étendant à tout un genre, ou bien à toute une espèce ? Elle est dans ces vers :
^' La Peste fusait atix animaux la guerre
Les tourterelles se fuyaient :
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux iiîmples mâtins.
Au dire de chacun étaient de petits saints."
Yoilà, dans toute l'étendue de leur extension, les termes animavxy tourterelles^ gens querelleurs, et simples mâtins* L'article est employé pour marquer cette extension.
Je généi*alise ce que nous venons de constater, mesdames. Il faut employer l'article toutes les fois que l'on veut déterminer quelle portion de l'extension d'un substantif on a en vue. Veut-on réduire l'extension à un individu, on emploie l'article; veut-on l'étendre à une espèce ou embrasser tout un genre, on l'emploie encore. N'importe quelle partie de l'extension j'ai en vue, si je veux la marquer, je ferai usage de l'article. — A défaut d'un autre terme qui détermine: — Évidemment, mademoiselle.
Vous employez si souvent l'article en français que je ne vois guère, monsieur, dans quel cas vous n'en faites pas usage. — Voici la réponse, madame. Nous n'en Élisons pas usage quand le substantif n'est nullement envisagé dans son extension, quand nous ne marquons pas du tout cette extension, quand le substantif n'a que sa valeur compréhensive. Ex. Homme, être doué de raison, de vie, de mouvement, et ayant le don de la parole. Voilà tout ce que ce substantif me représente ; je ne pense pas à l'extension du terme, je n'ai paâ en vue les hommes, ni des hommes, ni les hommes à imagination, ni les hommes vertueux, ni un homme en particulier, ni deux hommes, ni trois hommes. Je dis à cet honmie qui oublie sa raison, qui agit comme une brute : conduisez- "^
ENTBETIENS SUR LA GBAM&CAIBE. 79
VOUS en homme. Je dis à cet autre qui se laisse trop abattre par l'infortune, qui s'abandonne au désespoir, et qui n'a plus même l'énergie de l'animal : relevez donc la tête et soyei homme. Ne voyez-vous pas que je ne fais aucune attention à l'extension du terme homme quand je parle ainsi ? — Nous
le voyons.
^ A vîûncre sans péril on triomphe sans gloire,"
a dît Corneille. Jï n'est question là ni d'un péril, ni d'une gloire particulière. Péril et gloire n'ont dans ce vers que la valeur que leur donne leur compréhension. Je n'ai pas à employer l'article, puisque je n'ai pas à déterminer l'étendue ou l'extension que j'attribue à ces termes.
^ Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au travers de ces voiles." — La Rochefoucauld, Maximb
IHété et honneur sont deux vertus que le moraliste nomme comme telles, considérant seulement leur compréhension. Il n'y a donc pas à les déterminer. Je vais déterminer la piété et l'honneur ; je dis : La piété de Saint Louis, roi de France, est célébrée par les historiens. Frédéric le Grand mettait V honneur d'avoir fût la tragédie d'Athalie au-dessuâ de celui d'avoir fait la guerre de sept ans. Ce n'est pas en général et sans particularisation que je parle de piété et d'honneur dans ces exemples, je parle de cette piété qui fut celle de Saint Louis, et de cet honneur litténûre qui appartient à Racine, et que le roi de Fausse mettait au-dessus d'un autre honneur, de l'honneur militaire.
Si je vous dis, madame : J'ai envie de vous voir ; je rends hommage à vos qualités ; je prends conseil do votre sagesse ; j'ai peur de votre sévérité, je porte ma vue sur la significatioa ou la compréhension de ces mots, envie, hommage, cou-
seîl, peur ; je ne parle pas d'un conseil, d'un hommage, d'une peur, ni d'une envie particulière, je n'ai pas à les déterminer. — Mais, monsieur, vous avez une envie particulière quand vous avez l'envie de me voir. — C'est vrai, madame, mais elle est a.<8ez particularisée par ces mots de vous voir. Le terme envie ici n'appelle l'attention que sur la signification générale de ce substantifl Mais j'emploierai l'article ou un équivalent, par exemple, l'article indéfini, pour vous dire : j'ai une envie extrême de vous voir ; j'ai une envie de vous voir qui ne me laisse aucun repos ; et de même : je rends à vos qualités l'hommage qu'elles méritent ; je vous demande les conseils dont j'ai besoin.
N'est-il pas vrai, mesdames, que cette envie, cet hommage et ces conseils doivent être déterminés, parce qu'ils deviennent pour ainsi dire des individus ? L'extension de ces termes est réduite à une particulière envie, à un hommage particulier, et à des conseils qui ne sont pas des conseils quelconques, mais ceux dont j'ai besoin en ce moment^ et que je demande à madame.
N'emploie-t-on pas l'artide, monsieur, avec les substantife pris dans un sens partitif? — Si, car alors l'extension du substantif est marquée: La vie a des plaisirs et des peines. — Quelle est l'extension des substantifs pris dans un sens partitif? — D'après la Grammaire des grammaires elle serait entière. Le substantif est pris dans toute son étendue, dit Girault-Duvîvier. C'est une erreur; vous voyez bien que dans l'exemple cité, je ne veux pas dire que la vie a tous les plaisirs et tontes les peines, mais une portion de plaisirs et de peines. — Cette portion n'est pas déterminée, monsieur. — Non, certes, et voilà pourquoi je voudrais ne pas considérer ce mot des comme un article. Vous savez, mesdames, que des a deux significations fort différentes. C'est d'abord un article pluriel contracté pour de les r Les pensées des hommes sont changeantes. Des hommes, c'est-à-dire de tous les
ENTBEriENS SUR LA GRAMMAIBE. 81
hommes. Nous avons là Tarticle défini, l'article proprement dit, qui marque l'extension du terme homme d*une manière précise.
Mais des est aussi pris partitivement, et est alors synonyme de quelques. Pas plus que quelques, il ne détermine précisément Textension d'un substantif: La vie a des plaisirs. Rien de plus indéterminé. Ce des partitif n'est donc pas un article défini. Si c'est un article, c'est un article indéfini, comme un. .H en est de même de son singulier du, de la: J'ai de la peine, j'ai du plaisir, c'est-à-dire quelque peine, quelque plaisir. Des partitif me semble être aussi quelquefois le pluriel de un : Avez-vous un livre ? J'ai des livres. C'est comme votre anglais a, an, au singulier, some au pluriel : I haye a book,