DE L'ADJECTIF
^ C'est nu nom que l'on joint à nn substantif pour le qualifier ou le déterminer." Adoptons cette définition de M. littré. Donnez-moi des adjectifs, mesdames, et pour ne pas TOUS perdre dans le vague, attachez-les à Shakspeare.
Shakspeare est immortel. — Voilà un adjectif qualificatif. — Le monde moderne n'a pas deux poètes aussi grands que Shakspeare. — Deux est-il un adjectif qualificatif ?^ Non, monsieur ; c'est un adjectif numéral cardinal.
Shakspeare est le premier des poëtes tragiques, comme Homère est le premier des poëtes épiques. — Voilà l'adjectif numéral ordinal. — Mon professeur d'anglais admire Shakspeare autant que vous admirez les tragiques de la Grèce, et ceux de la France du XVII* siècle. — Mon^ votre et notre sont des adjectifs possessif. — Avez-vous lu Hamlet, monsieur ? — Beaucoup. -^ Aimez-vous cette tragédie ? — Ouï. Cette est un adjectif démonstratif. — Quelle tragédie de Shakspeare préférez-vous ? — ^ Hamlet. Quelle tragédie ? voilà l'adjectif interrogatif. — H y a un certain nombre de personnes qui mettent Macbeth au-dessus de Hamlet, et je connais plusieurs critiques qui ne parviennent pas à se décider entre ces deux chefs-d'œuvre. — Gertain et plusieurs sont des adjectifs indéfinis.
Continuez, mesdames.* — Nous ne connaissons que ces adjecti&-là. — Il y en a encore un autre, c'est l'adjectif ver-
bal ; en voici denx exemples : La poésie de Shakspeare est émouvante dans les grands drames ; elle est déchirante dans KiNG Lear.
Combien d'espèces d'adjectifs avez-vous trouvées ? — Sept : l'adjectif qualificatif, le possessif, le démonstratif, l'interrogatif, l'indéfini, le numéral, qui se subdivise en numéral cardinal et numéral ordinal, et enfin l'adjectif verbal.
Arrêtons-nous pour le moment à l'adjectif qualificatif.
Comme le terme l'indique, Vadjectif qualificatif est celui qui attache à un nom certaines qualités, soit pour les lui accorder, soit pour les lui refuser : Shakspeare est immortel. Lord Bacon n'est pas auteur du théâtre de Shakspeare. — Auteur n'est pas un adjectif, monsieur. — C'est un substantif, madame, mais les substantif deviennent de véritables adjectifs quand ils qualifient, comme ici, un autre substantif. Si nous disons: Napoléon fut à la fois général et législateur, nous employons comme adjectifs, les deux substantifs général et législateur^ Ce sont deux qualités que nous attribuons à l'empereur. — Mais quand je dis : Napoléon est le général que j'admire le plus ? — Dans ce cas général est un substantif, madame, car vous mettez Napoléon dans une classe, dans la classe des généraux, parmi lesquels vous le proclamez le plus admirable. — Ai-je aussi un substantif dans cette phrase : Napoléon est le plus grand des législateurs modernes, car il a fait le meilleur des codes civils ? — Evidemment, et pour la même raison. — Et ici: Chateaubriand est poëte dans sa prose encore plus que Fénelon? — Ne voyez-vous pas que poëte est adjectif, puisque vous affirmez que Chateaubriand a cette qualité, malgré l'absence de la forme versifiée de ses écrits ? — Si, monsieur ; je comprends la différence.
De même que les substantif sont souvent traités comme adjectif, ceux-ci peuvent devenir de véritables substantif. Ce ne sont plus alors de simples qualités : nous en faisons des êtres, je veux dire des êtres métaphysiques. 'Vous savez que
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nous rencontrons les êtres physiques dans la nature : rhomme, la rose, la pierre. C'est dans notre pensée que nous trouvons les êtres métaphysiques, la beauté, la grandeur, la justice, la générosité. — Ces êtres n'existent donc pas, monsieur ? — Ils sont réalisés en Dieu, mademoiselle, car il est la beauté, la grandeur, la justice. — Et où est donc la laideur, la bassesse, etc. ? — Ce sont des négations, elles n'existent pas hors de la pensée humaine. — U y a des choses laides et basses. — Sans doute, mais la laideur pleine, complète, étemelle en conséquence, n'existe pas. — Et Satan, monsieur ? — Madame, arrêtons-nous, et ne sortons pas de la grammaire. Du reste, ce n'est pas de la beauté, de la grandeur, etc., que nous avons à nous occuper, c'est des adjectifs-substantifs, le beau, etc.
y. Cousin a écrit un livre intitulé : Le Vrai, le Beau, et le Bien. Voilà deux adjectif pris substantivement Sublime est un adjectif; il devient substantif dans cette phrase de d'Alembert : ^ Le sublime doit être dans le sentiment ou la pensée ; et la simplicité dans l'expression."
Je demande à faire une question, monsieur. — Je l'attends, madame. — Ces substantifs-adjectifs, le vrai, le beau, le bon, le grand, le juste, sont-ils synonymes des substantif abstraits, la vérité, la beauté, la bonté, la grandeur, la justice ? — On les appelle synonymes. — Quelle est la nuance qui sépare ces termes, car vous nous avez dit dans vos Causeries qu'il n'y a pas de synonymes rigoureusement ? — C'est une grande question que vous posez, madame, et ce sujet ma occupé beaucoup. J'ai vainement étudié les Synonymes de La Faye pour en trouver la solution, et en vain aussi je l'ai cherchée dans les articles de M. Littré sur tous ces mots. L'un et l'autre me paraissent errer dans leur distinction. — Que disent-ils ? — lis mettent le beau, le bon, etc., au-dessus de la beauté, de la bonté, etc. Ils disent que le bon est l'idée abstraite de ce qui est bien, un type par conséquent, auquel nous comparons la bonté plus ou moins grande que nous trouvons dans les choses.
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— Cela me paridt juste, monsieur : le bea^ est de même ce type de beauté que les artistes poursuivent sans jamais parvenir à le réaliser entièrement. Ce fut le désespoir de Michel- Ange toute sa vie ; c'est parce qu'il n'avait pas réalisé tout entier le type du beau que Virgile ordonna en mourant qu'on détruisit son Enéide ; et c'est pour la même raison que Leonardo da Vinci se résolut si difiîcilement à entreprendre do peindre la tête du Christ dans sa dernière scène. — Con^ tinuez, madame. — Il y a dans les œuvres de Michel-Ange^ dans r Enéide, dans la tête du Christ de Leonardo, beaucoup de beauté, mais direz-vous que le beau y soit réalisé, que le type du beau soit là dans toute sa plénitude ? — Non. — Il y a dans ces créations des maîtres moins que le beau, il y a de la beauté seulement. — C'est vrai. — Donc la beauté est inférieure au beau. — Avez-vous fini, madame ? — Encore un mot, si vous le permettez. — J'aime à vous entendre. — Ne ^t-on pas, monsieur : E y a de la beauté dans cette poésie on «ians ce tableau ? — Si, on peut dire cela sans exagérer, quand l'œuvre mérite notre admiration. — Nous louons la bonté, la justice du président Lincoln, et nous célébrons sa grandeur. — Ce n'est que lui accorder ce qui lui est dû. — Mais c'est par une figure du langage qui exagère que nous disons devant une poésie, un tableau, ou devant un être humain : Le beau, le bon, le juste, le^ grand, sont incarnés là. — Vous avez raison^ madame, et je souscris à tout votre raisonnement sur la difi*érence entre ces substantifs-adjectifs et les aubstantifs abstraits. Je n'ajouterais rien, si les substantif abstraits étaients toujours des abstractions. Quand ils sont de simples abstractions, on fait bien de les mettre au-dessous des substantif- Adjectif, et jusque là Littré et La Paye ont raison. Mais la beauté, la bonté, la justice, la vérité, abstractions dans Tespril de l'homme, sont des réalités en Dieu. Il est la Bonté, la Justice, la Beauté, la Vérité. Nous n'avons plus ici des abstractions, mesdames, des conceptions de l'esprit humain,
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nous sommes en présence de la plus hante, de la plus com* plète des réalités, de la seule réalité qui soit pleine et entière, exempte de toute limite, qu'on appelle pour cette raison infinie. Cette réalité est purement affirmative; dans les réalités passagères il y a une portion négative, puisqu'il y a des limites. Ne voyez-vous pas, mesdames, que la Bonté et la Beauté, ainsi définies, ne sont pas au-dessous du beau et du bon ? — Elles sont au-dessus de tout. — Dans £sther, une Israélite chante :
" O douce paix ?
lumière éternelle I Beauté toujours nouvelle !
Heureux le cœur épris de tes attraits I ô douce paix !
lumière éternelle I Heureux le cœur qui ne te perd jamais ! **
RACOnS, ËSTHER, V. 802.
Cette Beauté, c'est Dieu lui-même. H est la Beauté même, la Vérité même, la Bonté même.
Il faut descendre de cette hauteur pour arriver aux seconds termes qui nous occupent le beau, le vrai, etc. Ces adjectifssubstantif ont cependant une grande signification. Nous ne les trouvons pas marchant parmi nous, si j'ose ainsi les animer. Ils sont inférieurs à l'être étemel, mais supérieurs aux existences contingentes» Vous savez que les philosophes nomment ainsi toutes les choses créées, pour les opposer à l'être nécessaire. Lui ne peut pas ne pas être; les autres êtres ne sont que contingents : ils auraient pu ne pas être.
Le beau, le bon, le vrai, sont donc supérieurs à ce que nous sommes et à tout ce que nous pouvons voir. — Qu'est-ce, monsieur? — Ce sont des types qui sont dans l'esprit de l'homme. — D'où viennent-ils là ? — Je crois que Dieu les y a mis. Cest comme une image de lui-même. L'existence de
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oeâ idëes dans notre esprit, le beau, le vrai, etc., suffiraient pour me convaincre de l'existence de Dieu. Car je ne croirai jamais que les opérations de notre esprit arrivent à former des types qui s'élèvent au-dessus de tout ce que notre expérience nous a montré. Oh Michel-Ange et tous les artistes ses frères ont-ils vu ce beau idéal qu'ils poursuivent sans jamais l'atteindre ? — Il est dans l'imagination, monsieur. — Oui, madame, parce que Dieu l'y a mis.
Ainsi, au haut, l'existence pleine et sans limite : la Vérité, la Beauté, la Justice, la Bonté, Dieu. Au second degré, les types, les êtres modèles, qui existent seulement dans notre esprit. Enfin au bas de l'échelle, ]a vérité, la beauté, la justice, dans les choses qu'on nomme contingentes. Ces choseslà ne réalisent pas pleinement les types du vrai, du beau, du juste, moins encore elles sont la Vérité, la Bonté, la Justice ; tout ce qui leur appartient, c'est une portion de beauté, de bonté, de vérité. ^ Nous n'avons ni vrai, ni bien, qu'en partie, dit Pascal, et mêlé de mal et de faux/' Vous pouvez dire la même chose de la bonté, de la beauté. Cette Eve de la voûte du Vatican, créée par Michel -Ange, laquelle vient de sortir du flanc d'Adam et qui joint ses mains devant le Créateur, c'est la plus belle des femmes, la portion de beauté qu'elle a est très-grande, mais ce n'est pas le beau, ce type qu'avait l'artiste dans son génie, et certes ce n'est pas la Beauté, car elle serait Dieu.
Avez-vous compris, mesdames ? — Oui, monsieur.
Faut-il vous parler de Vaccord des adjectifs^ — Nous savons qu'ils suivent la loi du substantif, qu'ils s'accordent avec lui en genre et en nombre. — Evidemment, n'est-ce pas ? car les adjectifs ne sont rien par eux-mêmes, et cela est vrai des sept espèces d'adjectifs que vous avez nommées.
L'adjectif doit donc prendre le genre et le nombre du substantif auquel il se rapporte : Adam était heureux dans l'Éden, et Eve n'y était pas moins heureuse. C'est un avantage que
ENTBETIEyS SUS LA GKAMMAIEE, ^
notre langue a sur la vôtre qac de pos«Aier mie f'.'rsit yjvT le féminin, et une pour le mascoliiiu dâi.% 1^ aLr>S^ «si jet adjectifs. Le féaiinin a dans notre lac^g*; iiî«e ô'.'a'j^rur c'*.«e TOUS ne pouvez lui donner en anglais. M r ljttx.e n:*!.'^:^, que vous dites à votre petite fille, madame, n'a pac le e'^^atraue de ma pefoVe amtV, et je ne sais même pa£. qTtàjjd je tc^u^ «i^ tends, si vous parlez à votre fils ou à tkat^ fLI«. Ce^ xue permet d'ajouter que nos formes diffénxiUA an ma%c:;âliii *a 2^9 féminin sont un élément de clarté qui ro-jf ma£»q;ïe. Quajui vous me dites : I expect mt fkievd, j1gi*are â e'*3St To*-»ie ami ou votre amie que vous attendez. !>» Gre?» et les Ladns avaient oonmie nous dans la langue le ciarme el la darté que je signale.
H Êiut £ûre remarquer, dans one grammaire française, les beautés de la langue française. Cest jour cela que je t'^us ai parlé avec admiration de notre emplc da pax»sé à^/^iA. p^/ur cela que j'exalterai notre subjonctif, comme je vien* de releirer nos articles et nos adjectifs. — Notre languie n*a d'^nc q^j'un avantage sur le français?— 'Lequel, madem^^iselie ? — £^Je possède le genre neutre. — Cest cou forme à la nl^jn, mais je préfère ce sentiment de vie que notre langue met dans les choses inanimées en leur donnant le genre du mâle ou celui de la femelle. — Vous n'accordez rien à Tajuglais, monsieur. — Si, madame, mais c'est la grammaire franf;aise que je vous enseigne. Cependant je vous dirai que j'admire ce qu*il j a de synthétique dans votre langue. Je me suis expliqué sur ce point quand j'ai traité de l'article. Bien ne me démontre mieux cet avantage de votre langue que la lecture d une traduction d'Homère, par exemple, en vers anglais. Vous rendez cette poésie grecque avec une précision, nn mot à mot presque, que notre langue entièrement analytique ne peut reproduire.
Continuons à étudier l'accord de Fadjectifl
Il y a des mbêtantifs tynonffmeSf n'est-ce pas?— -OoL— «
On pent appeler les autres suibstanttfs à signification diê» ttncte. Si Tadjectif se rapporte à plusieurs substantifs de signification distincte et du nombre singulier, il se met au pluriel : Corneille et Racine sont immortels. — A quel genre se met cet adjectif, monsieur? — Au genre des substantifs qu'il qualifie évidemment : Ce que j'admire dans le style de Voltaire, c'est une simplicité et une clarté merveilleuses. Homère et Shakspeare sont également grands. — Mais si les substantifs sont de genres différents ? ^ Alors l'adjectif prend la forme masculine, quand il a les deux formes : Racine écrit avec une élégance et un goût parfaits. — Peut- on dire : Il écrit avec un goût et une élégance parfaits ? — C'est rigoureusement bon ; cependant l'oreille proteste, et je dirais plutôt un goût et une élégance parfaite. — Mais le goût de Racine est parfait aussi, monsieur. — Oui ; dans cette phrase le mot par^ fait est sous-entendu après goût M. Littré donne cet exemple : H a le cœur et la bouche ouverte à vos louanges. N'hésitez pas à suivre cette règle, mesdames, avec son exception que M. Littré exprime ainsi : ** Pour que cet usage ait lieu il faut que l'adjectif ne soit séparé par aucun verbe ; car on doit dire : Un lieu, où le temps et la peine sont bien employés." Vous comprenez pourquoi il n'est pas permis de dire employée f — Non. — C'est parce que le verbe sonty qui est au pluriel, rendrait choquant ce singulier employée. Il faut donc que l'adjectif ou le participe soit au pluriel, et dès lors le masculiii pluriel est seul permis, parce qu'il y a un masculin parmi ces substantif. — Nous avons compris.
Quand les substantifs sont des synonymes au singulier, l'adjectif s'emploie au singulier et prend le genre du dernier substantif. C'est parce qu'il n'y a qu'une seulejdée à qualifier : La bonté, la débonnaireté de Dieu est infinie. La vie de l'homme est un combat, une lutte continuelle. N'employez pas la conjonction ety mesdames, pour joindre les synonymes ;
ce serait une faute puisqu'il n'y a pas à réunir différentes choses ; la chose que vous qualifiez est unique : c'est la honte de Dieu, dans la première phrase, c'est la lutte de la vie humaine dans la dernière.
Il y a un autre cas où l'adjectif qui accompagne plusieurs substantifs ne s'accorde qu'avec le dernier. Cest quand ce substantif semble effacer les autres pour dire mieux, pour dire plus, ou pour les résumer. Dans la tragédie d'Iphigénie de Racine, Arcas, qui a attendu jusqu'à la dernière heure avant d'accuser son roi Agamemnon, dit à la reine Clytemnestre et à Achille:
" Je le nomme et l'accuse à regret.
Autant que je l'ai pu, j'ai gardé son secret Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête.'*
Le danger est pressant ; si Achille doit sauver Iphigénîe il îaxLt que ce soit tout de suite, car le fer et le bandeau sont prêts ; que dis-je ? la flamme même est prête. Cette flamme marque l'imminence du danger plus fortement que les deux autres substantifs, et par conséquent les efface, et c'est avec la flamme seule que l'adjectif s'accorde, de même que le verbe: La flamme est toute prête.
Le talent, l'art, la puissance, l'action, le génie de Rachel tH le plus grand que j'aie vu se produire au théâtre. Vous voyez que le dernier substantif génie efface les autres en les résumant ; aussi c'est avec lui seul que je fais accorder l'adjectif et le verbe.
n reste une difficulté, mesdames, que voici, telle quelle est présentée et résolue par M. Littré. ^ Faut-il dire les cotes ... — Qu'est-ce que oote^ monsieur ? — C'est la part de contribution que chaque citoyen doit payer au gouvernement du pays. — Les contributions sont les taxes en anglais ? — Oui. Je reprends : " Faut-il dire hs cotes personnelle, mobiliaîie, et somptuaire, ou bien, la cote personnelle, la mobili-
aire, la somptuaîre? Les grammairiens se sont partagés. Evidemment rien dans la grammaire n'empêche que les deux ne soient bons. Mais Tusage a établi une certaine différence. Le premier appartient plus au langage technique et a par conséquent quelque chose de peu élégant. Les poésies anglaise, française, et italienne; ou la poésie anglaise, la française, et l'italienne ; les livres deuxième et quatrième do V Enéide; ou le deuxième et le quatrième livre, se diront suivant le style dans lequel pn écrira." Employez la seconde manière, mesdames, et soyez élégantes dans votre st^'le, comme vous Têtes en tout. Le danger dans ce temps-ci, le grand danger, c'est d'être trop négligé. Le beau langage s'en va, hélas ! grâce aux affaires qui ne nous laissent plus même le loisir de bien parler.
Occupons-nous un moment de la formation du féminin des adjectifs. Je vous interrogerai, mesdames, pour m'assurer de ce que vous savez sur cette question.
Comment forme-t-on le féminin des adjectifs terminés par e muet ? — Il n'y a pas à le former ; ces adjectifs-là ne changent pas au féminin : aimable etjldèle se disent de la femme aussi bien que de l'homme. — N'y a-t-il pas d'exceptions, mademoiselle ? — Je n'en connais pas. — Pensez-vous ? Donneznous le féminin de maître, diable, et traître. — Je n'y pensais pas : c'est maîtresse, diablesse, et traîtresse. Les deux derniers sont horribles. — Pas toujours ; le sens des mots est si varié ! Combien de significations différentes et contraires le mot diable ne prend-il pas, et même son féminin diablesse !
Diohle est synonyme de démon, monsieur ? — Oui, sans signifier précisément la même chose. — Quel est le plus méchant des deux termes ? — Si l'on consulte l'usage qui en est fait, il est difficile de résoudre votre question. L'étymologie donne évidemment au mot diable la signification la plus mauvaise. — D'oÉi vient ce mot ? — Les Latins avaient diabolus ; il vient du grec did^oXog, calomniateur. Vous voyez que
cfest très-mëcbaDt Quoi de plus horrible que le calomniateur par excellence, par essence, le did^oloç ?
!Et Démon f — Ce n'est pas nécessairement mauvais. Les Latins nous l'ont donné dans DiEHONiUM ; il vient de daifjuovy un esprit, un génie bon ou mauvais. En conséquence de cette étymologie, Corneille parle du démon de l'empire, du démon des combats, et du bon démon. Vous savez que Platou mettait sur son échelle les démons entre Dieu et les honmies. Moins que Dieu, ils sont plus que nous dans cette conception de Platon; et le démon de Socrate n'était certes pas un mauvais démon. Quand un homme a beaucoup d'esprit on dit : n a de l'esprit comme un démon, et c'est en souriant de bonheur que la mëre appelle son petit garçon petit démoUf parce qu'il est vif comme la poudre et très-malin.
Vous voyez que les mauvais mots deviennent bons souvent dans le langage des hommes. Les mères anglaises ne disentelles pas LiTTLE RASCAL, comme les françaises disent petit démon ? — Si ; mais dit-on aussi petit diable f — Sans doute ; en effet ce mot de diable est un des plus riches de notre langue. Il signifie vraiment tous les contraires. Le diable qui tenta Eve était le prince des anges déchus, le plus mauvais des mauvais esprits, le grand calomniateur. C'est de ce diable que parle le prédicateur dans sa chaire, pour en inspirer l'horreur et prévenir les fidèles contre ses perfides tentations. Mais il y a un autre diable, mesdames, qui a fourni à notre langue bien des expressions, un vrai diable de comédie, qui a fait beaucoupr rire nos pères dans le vieux temps. — Quand ? — Au moyen âge.
C'est l'origine de notre théâtre. On jouait alors les myS' tères, sorte de drame qui était tiré de la vie du Christ ou de celle des saints. Le théâtre avait souvent trois compartiments, un au rez-de-chaussée, un dans la cave, et un à l'étage. Le premier représentait la terre où vivaient les hommes, le second l'enfer qui renfermait les diables, et à l'étage régnaient
Dieu, le Christ, la Vierge Marie. Naturellement le séjour de rhomme était le terrain des conflits. Le Christ, les saints, les anges j descendaient, et les diahles j montaient, pour se le disputer. Ces diables qui tentaient Thomme étaient de drôles d3 diables dans leur costume fait de cornes, d'un habit noir, et d'une longue queue. Ils faisaient rire par leurs grimaces, se faisaient souvent applaudir pour leur esprit, et quand ils étaient battus par les anges ils inspiraient la pitié. Pauvres diables ! disait-on. Et toujours de la cave il sortait un bruit épouvantable que faisaient les diables. Le jour qui suivait une des ces représentations, une mère assise dans sa chambre, lisant ou causant avec une amie, entendait ses enfants se disputer et faire du bruit dans la chambre voisine, et elle disait: Quel bruit de diable, mes enfants !
De là un grand nombre de nos expressions. Quand un homme se donne beaucoup de mouvement, qu'il fait beaucoup de bruit pour une chose qu'il désire obtenir, nous disons : Il fait le diable à quatre. — Pourquoi quatre^ monsieur ? — M. Littré répond : " Dans les mystères, il y avait la grande et la petite diablerie ; pour jouer la grande, il fallait quatre personnages." Imaginez-vous ces quatre diables, unissant leurs efforts pour emporter l'homme <}ans leur chemin et l'enlever aux anges. Quel mouvement, quel bruit I Vous voyez que c'est beaucoup s'agiter pour une entreprise que de faire le diable à quatre aûn d'y réussir.
Vous comprenez que nous disions : un diable d'homme, un méchant diable, un bon diable, un pauvre diable, et aussi un drôle de diable. Dans tous ces cas, les Français emploient ce mot comme vous employez le terme fellow, a queeb fel-