DE L'ADJECTIF (SUITE
Les adjectifs vont encore nous occuper, mesdames. — J'ai In dans la Grammaire historique de M. Brachet que les adjectifs avaient deux cas dans le vieux français, aussi bien que l'article et le substantif. — Oui, mademoiselle. — On disait donc : 1% bons chêvals au sujet, et le bon cheval au régime ? — Oui. — Et au pluriel on avait pour cas-sujet lï bon cheval^ et pour cas-régime les bons chevals f — Oui. Vous voyez, mesdames, que c'est le cas-régime qui a été conservé dans notre langue pour l'adjectif comme pour le substantif, puisque nous disons au singulier le bon cheval^ et au pluriel les bons chevaux ; dis de chevals est devenu aiix, comme vous savez.
Est-ce tout ce que vous a appris M. Brachet, mademoiselle ? — Non, monsieur : il m'a expliqué cette bizarrerie qui vous fait écrire grand^mere au lieu de grande mère. — Oui, et de même granoCroute^ grand! faim^ grand' chère, grand^messe, grand* chambre j grand* chose, grande hâte, grand* honte, grand'' peine, grand' peur, grand! pitié, grand* rue, c'est-à-dire la rue principale d'une ville, grand! saRe, qui est la salle du Palais de justice à Paris. Voilà presque tous les termes qui présentent cette forme étrange; En voici Texplication.
Vous savez qu'il y a des adjectifs latins qui ont une terminaison différente au masculin et au féminin comme bonus, BONA, et d'autres qui ont la même tenninaison aux deux genres comme fortis, mortalis, grandis. — Nous le sa-
100 BNTEETIENS SUR LA GRAIVIMAIEB.
vons. — Eh bien ! jusqu'au quatorziëme siècle, notre langue a été fîdële à Tétymologie sur ce point. On disait donc un bon homme et une bonne femme, puisque les Latins avaient BONUS HOMO et BONA MULiER ; et uu homme mortel et une femme mortel, sans avoir pour le féminin de terminaison particulière, puisque le latin n'en avait pas et disait également HOMO MORTALis et MULIER MOBTALis. On disait douc aussi une grand femme, car grandis en latin était des deux genres.
Au quatorzième siècle, on a cessé de distinguer les adjectifs d'après leur origine latine, on leur a donné à tous les deux terminaisons, on a traité grand, fort, mortel, cruel, etc., comme bon, et nous avons eu les féminins mortelle, cruelle, forte, grande, etc. Cependant le vieil usage de n'employer qu'une terminaison pour les adjectifs qui en latin n'en ont qu'une est resté dans grande mère, et dans ces autres termes que je vous ai donnés. Le quatorzième siècle, très-ignorant des étjmologies et ne comprenant pas cette distinction, supposa qu'il y avait dans grand mère, grand faim, etc., un e supprimé pour l'euphonie, et il marqua son absence par un apostrophe ; c'est ainsi que nous avons grand^mere, etc., forme absurde qui est aujourd'hui consacrée.
Avez-vous compris, mesdames ? — Parfaitement. Mais, monsieur, &ut-il dire : On faisait une grand'chère à la table de Napoléon III ? — Non, madame, on dit : faire grand'chère et faire une grande chère. Et de même : c'est grand'chose, c'est une grande chose ; j'ai grand'faim, j'ai une grande faim, une grande soif; c'est grand'honte, c'est une gi-ande honte ; il eut grand'peur, il eut une grande peur ; c'est grand'pitié, il m'inspire une grande pitié. Ne dites pas grand'salle, mais grande salle, si vous parlez d'une autre salle que celle du Palais de justice de Paris.
En voilà trop sur ce point, mesdames. Je passe à une autre question.' Je n'ai rien à vous dire du nombre des adjectifs,
de la formation de leur pluriel ; il me suffit de vous renvoyer au chapitre du nombre des substantifs, car les adjectifs forment leur pluriel comme les substantifs. J'aborde donc la question des degrés de signification dans les adjectifs. 11 y a trois de ces degrés : le positif, le comparatif, et le superlatif.
Le positif est le premier degré de signification dans les adjectifs et dans les adverbes. Je ne sépare pas les adverbes des adjectifs en traitant cette question. Le positif pose, exprime simplement la qualité de Tadjectif. Aucune comparaison n'est faite dans l'adjectif, à ce premier degré. J'affirme simplement une qualité que je trouve au substantif, ou je nie simplement une qualité que mon jugement lui refuse : L'Iliade d'Homère est pleine de grandeur et de poésie. Le quatrième chant de l'Enéide est beau» Hamlet pense profondément et agit follement.
^ Les helles actions cachées sont les plus estimables." — • Pascal, 92.
*' Le moi est haïssable*' — Id. 93.
" Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds."
. Lamartine, 115.
" Le soleil ni la mort ne se peuvent Tegaxàer fixement.'' — La Kochefoucauld, Maxime 26.
Remarquez tous ces adjectifs et ces adverbes employés au premier degré.
Le comparatif est le second degré de signification. II exprime un raj!)port de supériorité, d'égalité, ou d'infériorité. Il y a ici une comparaison entre deux choses. Je mets l'une au-dessus de l'autre: Homère est plus grand que Virgile. Je les mets sur une même ligne : Shakspeare est aussi grand qu'Homère. Je mets l'une au-dessous de l'autre : Racine est tnoins grand que Corneille.
102 ESTEETIENa SUB LA GEAMMAIRB,
Vous voyez dans ces exemples les trois sortes de comparais : le comparatif de Biipériorité, lo comparatif d'égiklité, et le comparatif d'infériorité.
Ce sont des jugements affirmatifs que j'ai esprîmés; si "TOUS ii'èteB pas d'accord aîeo moi, madame, vous formerez des jugements négatifs en disant: Homère n'est pas plus grand que Virgile, etc. Que la forme de la plirase soit afBrmative ou négative, cela oe change rien aux degrés de qualiHcation.
Les adverbes se traitent an comparatif comme les adjeo* tifs : Homère chante plut tineirement que Virgile qui n'est qu'un imitateur ; la grandeur de Shakspeare m'étonne ou/onf que celle d'Homère ; les tragédies de Bacine m'émeuvent moiiti que celles de Corneille.
Void quelques exemples des maîtres.
" L'amour propre est plus habile que le plus habile homme du monde." — La Rochepoitcacld, Maxime 4.
"Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise." — Id. Maxime 2d.
" Il est plus honteux de se délier de ses amis que d'en être trompé." — Td. Maxime 84.
"Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui nous arrivent qu'à prévoir celles qui nous peuvent arriver." — Id. Maxime 174.
"Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast h l'ange des ténèbres Porté par Roméo.
J'ai vu ma seule amie, k jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi.
Une tombe vivante, où flottait la poussière De notre mort chéri,
ENTBETŒXS SUB I^ GBAMMAIRE. 103
I>b notre pauTre amour qae, dans la naît profonde^
I^OQS avions sur nos cœurs si doucement beroé !
C'était plus qu'une vie, hélas ! c^était on monde
Qui s'était efl&cé."
A. DB MrssET, 197.
^ Ma fenmie était plus Hanche que œs fromages à la crème qui commencèrent mon malheur; et Téclat de la poarpro de Tyr n'était pas plus hnUani que llncaniat qui animait cette blancheur." — Voltaire, xyîîL 139.
^'On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine." — La Rochefoucaui.d, Maxtiik 49.
Bemarquez, mesdames, que si est dans ce dernier exemple un adverbe de comparaison d'égalité employé pour atusL Nous ne pouvons pas remplacer aussi par sij excepté dans les phrases négatives ou interrogatives : H est aussi heureux qu^il s'imagine. Il n'est pas permis de dire autrement, mais on peut dire : Est-il si heureux qu'il slmagîne? il n'est pas W heureux qu'il s'imagine.
*^ Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d'en Êiîre valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis." — La Bbutàre, i. 114é
Vous voyez que notre comparatif s'exprime par plus que^ moins que^ aussi que, autant que, et si que dans les cas que j'ai signalés. Le que cependant n'est pas toujours exprimé après les comparatif, il peut être sous-entendu. Cest par erreur que les grammaires disent le contraire.
^ Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau f
Où le vieil univers fendit avec Lazare
De son front rajeuni la pierre du tombeau ? "
A. na MussBT, 2.
Il y a mille exemples semblables.
Nos locutions comparatives, pltis que, etc., ont remplacé les formes comparatives des Latins. Vous savez que le latin a une forme particulière pour le comparatif. H a doctus au positif et DOCTiOR au comparatif; il dit fortis fortior,
PRUDENS PRUDENTIOR, BONUS MELIOR. NouS aVOns, DOUS
Anglais, des comparatifs aussi bien que les Latins, monsieur, nous avons stronger, wiser, betteb, etc. — Oui, madame, votre langue est en partie synthétique ; vous avez des comparatif et des superlatifs, et sans avoir de déclinaison régulière, vous avez un génitif John's bock. La nôtre est entièrement analytique. Nous n'avons ni comparatif, ni superlatif, nous employons pour en tenir lieu nos locutions comparatives et superlatives. — Meilleur n'est-il pas un comparatif? — Si, c'est une exception. Nous avons quelques comparatifs que nous avons dérivés du latin. Ainsi l'accusatif MELiOREDf nous a donné meilleur, les nominatifs pejor et MINOR nous ont donné pire et moindre» De même, nous avons pris les adverbeS; comparatifs moins, pis, mieux, aux formes neutres des Latins minus, pejus, melius. Pour le reste, nous n'avons pas de comparatif proprement dits.
C'est le cas-accusatif du vieux français qui a passé dans le français moderne. — Je remarque, monsieur, que par exception pire et moindre sont des cas-nominati&. — ^ Oui, mademoiselle. — Le vieux français n'avait-il pas d'accusatif pour pire et moindre. — Si, il avait pefeur de pejorem: il n'existe plus; et mineur de minorem. Ce mot est resté dans la langue, comme majeur qui vient de majorem accusatif de MAJOR.— JI/a/cMr et mineur sont donc des comparatife? — Oui, mais nous ne les employons plus, si ce n'est dans quelques cas spéciaux. Ainsi on dit: La majeure partie d'une chose ; l'excommunication majeure et l'excommunication mineure. Celui qui est frappé de l'excommunication majeure est entièrement retranché de l'église catholique ; l'excommunication mineure prive de la participation aux sacrements*
Vous voyez que majeure et mineure sont là des comparatif, car des deux excoinmunicatîons, Tune est plus grande, l'autre plus petite. Les deux mots ont ce même sens dans les termes de logique la majeure, la mineure d'un syllogisme, car la proposition majeure est plus grande que l'autre, plus étendue. . •
— Nous ne comprenons pas, monsieur. — Voici un exemple : Lia vertu est digne de nos louanges ; or le pardon des offenses est un vertu ; donc le pardon des offenses est louable.
Vous voyez bien que la majeure est plus étendue que la mineure. — Oui, car elle exprime une affirmation sur la vertu en général, sur toutes les vertus. — Oui.
Vous connaissez les mots majeur et mineur en musique : la tierce majeure, la tierce mineure, etc. Majeur Qi mineur sont aussi des termes de jurisprudence. En France on est majeur à vingt et un ans ; à cet âge on peut disposer de sa personne et de ses biens. — Ne dit-on pas, monsieur : Cette affaire a une importance majeure ? — Si, madame. — Majeure est ici une comparaison dans l'esprit de celui qui parle, il veut dire : cette affaire a une importance plus grande qu'une affaire ordinaire. — C'est vraL
Veuillez m'interroger, mesdames.
Meilleur est le comparatif de bon. — Oui. — N'est-il pas permis de dire plus honf — Jamais. — On dit: il n'est plus bon à rien. — Certes, maïs y a-t-il là un comparatif? N'estce pas l'anglais, Hb is no longer good for ant thing ?
— C'est clair, monsieur. Ne dit-on pas plus petit, et plus mauvais ou plus méchant, aussi bien que moindre et pire f — Si.
Quelle différence y a-t-il entre pire et pis ? — Vous savez bien que pire est un adjectif, et pis un adverbe :
^ Aristote a bien raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon." — Mol. m:êd. malgré lui, i. 1.
Cest-à-dire qu'une femme est plus méchante qu'un démoiu
106 ENTRETIENS SUK LA GEAlVIlVIAirwE.
Pis est le comparatif de l'adverbe mal, c'est l'opposé de mieux : Tant ^15, tant mieux. Mon frère se portait mieux hier; aujoui'd'hui il est pis que jamais.
Pis n'est-il pas quelquefois adjectif? — Si, mademoiselle, et dans ce cas il est difficile de savoir où employer les deux mo\& pire et pis. Il n'est pas étonnant que pis soit souvent adjectif, car il vient de l'adjectif latin pejus qui est le neutre de PEJOR. " Ce qu'il y a de pis pour la sagesse est d'être savant à demi," a dit J. J. Rousseau. Voilà l'adjectif pis : il signifie plus mauvais.
Remarquez que cet adjectif pis ne se joint jamais à un substantif. C'est pire que vous devez employer pour qualifier un substantif: Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. *^ Les pires des ennemis ce sont les âatteurs," dit Bossuet.
IHs adjectif se joint seulement à un sujet vague, à une sorte de neutre, comme cela, quelque chose, rien, etc. Ces termes ne sont vraiment ni du masculin, ni du féminin. On dit donc : Il n'y a rien de pis que cela ; ce qu'il y a de pis, c'est qu'il s'obstine daus son idée. — Pis n'est-il pas aussi un substantif? — Il s'emploie souvent comme substantif:
" Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle, Vit notre malheureux. . . ."
La Eontaine, les i>£ux pioecxs.
Quand nous disons : Le pis qui puisse arriver ; prendre les choses au pis, nous traitons pis comme un substantif.
Dans les comparatifs d'égalité, soyez attentives, mesdames, à bien placer les deux adjectifs, les deux qualités que vous joignez à un substantif. Faites porter votre jugement, affirmatif ou négatif, sur le point en question, sur le point que vous voulez établir. Je m'explique : tout le monde sait que Napoléon fut grand général, que Platon est un philosophe, et
ENTRETIENS SUR LA GRAMÎklAIBE. 107
Eschyle un poëte. Yons n'avez pas à m'apprendre cela, mais vous voulez me dire que Napoléon fut aussi un grand législateur, Platon un poëte, et Eschyle un brave ; affirmez-le dans votre phrase comparative et dites: Napoléon ne fut pas moins législateur que général ; Platon est autant poëte que philosophe ; Eschyle fat brave citoyen, aussi bien que poëte inspirée Yous vous exprimeriez mal si vous disiez : Platon est autant philosophe que poète, etc.
Nous passons au superlatif.
Son caractère est de marquer un haut degré, quelquefois le plus haut degré. — Toujours le plus haut degré, n'est-ce pas, monsieur ? — Non, madame, pas toujours, car entre les superlatifs eux-mêmes il y a des degrés. Très, fort, bien, extrêmement, infiniment, extraordinairement, excellemment, parfaitement, divinement, etc., disent plus l'un que l'autre. Notre imagination nous portant à exagérer dans nos pensées et dans nos discours, il n'est pas étonnant que les langues soient riches tu locutions superlatives. Il est de bon goût cependant de ne point exagérer dans la conversation ni dans les écrits : je vous recommande de ne pas abuser des superlatif dans vos blâmes, ni même dans vos éloges.
Ne peut-on pas dire d'une grande actrice qu'elle joue divinement bien ? — On le dit, madame, et M. Littré ne condamne pas cette expression. — La condamnez-vous ? — Si j'avais l'autorité de ce savant, je la condamnerais ; je voudrais voir dimnement réservé pour des phrases comme celle-ci, qui est de Yoltaire: "Esther est divinement écrite." En effet Racine semble avoir été inspiré de Dieu, quand il a écrit cette admirable tragédie religieuse.
L'usage exagéré des superlatifs est contraire à la simplicité du style et à la vérité. Le Bruyère disait :
^ Ck>mbîen de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des
anciens et reprendre enfin le simple et le naturel." — La Bruyère, î. 117.
Ce simple, ce naturel, forme la grande beauté de tous les maîtres, en Grèce et chez les Latins, comme en France. Lisez Homère, Démosthène, Sophocle ou Platon, Virgile, Horace, César, Tacite ou Salluste, Molière, Montaigne, Pascal, Bossuet, Mme de Sévigné, La Brochefoucauld, La' Bruyère ou Voltaire, partout vous serez charmées, mesdames, par la vérité de l'expression, par ce style qui dit simplement, naturellement, et précisément la pensée sans vaines hyperboles et sans superlatifs exagéré?. Ce style est rare aujourd'hui. — George Sand et A. de Musset le possèdent, monsieur. — Oui, mademoiselle : elle et lui ont leur place à côté des grands immortels ; mais ils sont presque les seuls de ce temps-ci qui écrivent bien. — Et Prosper Mérinîée ? — C'est un de nos maîtres ; les critiques ont loué beaucoup la sobriété de son style. Aussi en étudiant cette question des superlatifs, suisje étonné de le voir en abuser, comme il le fait, et sans hésiter je le condamne sur ce point. Je vais vous citer des exemples que je prends dans le second volume des Lettres à une inconnue de cet auteur. Vous y verrez combien les locutions superlatives sont nombreuses, et sans que je les siguale, vous pourrez distinguer vous-mêmes les expressions qui sont mauvaises.
"Le monde est par trop hête. Ce qui est phis tnoui que touty c'est l'ignorance générale dans ce siècle de lumières, comme il s'appelle modestement lui-même." — Lettres 1
UNE INCONNUE, ii. 89.
" Ici on est extrêmemerU préoccupé de l'expédition de Garîbaldi." — Id. 96.
" La pauvre duchesse de Malakof est une excellente personne, pas bien forte^ surtout en français. £lle me parait
entièrement dominée par son affreux montire de mari, qui est grossier d'habitude et peut-être de calcul." — LL 148.
^ Chère amie, j'arrive de mon excursion de la semaine sainte, hien fatigué, après une nuit trtt-Hanehe et horriblement froider — Id. 154.
'^ Le roi temporel de Siam a envoyé son portnût à Fempereur et celui de sa fenuone, qui est harriUement laide.** — Id. 164.
^'11 faut être extrêmement maladrmt en Angleterre poor être pendu." — Id. 169.
^ Je suis allé l'autre soir à la Chambre des commmies. H est impossible d^êire plus verheux^plus gcèe^mauehe^ et plus Uagueur que la plupart des oratears, et notamment Lord John Russell." — Id. 169.
" Je suis allé chez Lord Palmerston. . • • J'ai va de trèsbelles femmes et de très-ahominablesJ' — Id. 189.
^ Quand j'aurai Êdt mon devoir, je retournerai an soleil, car je crèverais infailliblement à passer à Paris les glaces, les vents et les boues de février." — Id. 211.
^ Quant à Rome, je suis très hors d*êtat de vous donner des conseils, car il y a très-longtemps que je n'y suia allé." — Id.
" Hier nous avons été faire manœuvrer deux ré^ments de cavalerie et nous avons été horriblement cuits" — Id.
^ Les jours sont magnifiques^ mais les soirées frcAches en diable." — Id. 250.
^ Ce que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs qui sont horriblement laids" — Id. 259.
** Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi ? " — Id. 259.
" M. de Bismark avait amené une femme qui a les plus grands pieds d^OtUre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère." — Id. 275.
^Les romans anglais commencent à m'enniijer mortelle' ment." — Id. 288.
" Il fera terriblement chaud.'' — Id. 306.
^ Les romaDs anglais deviennent si horriblement ennuyeux que je n'y puis mordre," — Id. 330. *
Critiquez-vous tous ces superlatifs, monsieur? — H s'en faut, mademoiselle ; je les trouve bien employés pour la plupart. Mérimée est un des maîtres de notre langue, mais c'est un maître de ce siècle. Les écrivains de son talent au 17* ou au 18* siècle sont plus simples, et font moins usage du superlatif. En outre leurs superlatif sont plus mesurés. N'auraient-ils pas dît, ces maîtres du goût, avec plus de simplicité et plus de force en même temps : Le monde est bête et l'ignorance générale est grande dans notre siècle. — Ici on est fort préoccupé de l'expédition de Garibaldi. — La duchesse de Malakof est dominée par son mari. Le mot dominée est assez fort et n'a pas besoin de entièrement^ et un monstre de mari m'en dit assez sans que vous ajoutiez aucune épithète. " Il faut être jnaladroit pour être pendu," parle mieux à mon esprit que la phrase de Mérimée, et le bon goût proteste contre " Je crèverais infailliblement," surtout quand on songe que c'est à une dame que parle l'illustre académicien.
Je m'arrête, mesdames. Si j'ai tant insisté, c'est parce que le mal que je signale est presque général. Ecoutez parler tout autour de vous, en anglais ou en français, et vous serez frappées de l'exagération du langage qui se manifeste par l'emploi de termes trop forts, de superlatifs et d'épithètes inutiles. Supeilatifs, épithètes, exagération dans le choix du mot, tout cela fausse l'expression de la pensée et l'affaiblit au lieu de la fortifier. "Amas d'épithètes, mauvaises louanges," a dit La Bruyère. Et dans une lettre à d'Alembert, Voltaire, c'est-à-dire le plus simple, le plus naturel des écrivains, celui qui a plus que personne le droit de donner des leçons d»
ENTEBTIENS SUR LA G11A:MMAIRB. 111
style, s'exprime ainsi : " Vous avez bien raison dans ce que vous dites du style des avocats ; ils n'ont jamais su combien la déclamation est l'opposé de l'éloquence, et combien les adjeC' tîfi affaiblissent les substantifs, quoiqu'ils s'accordent en genre eu nombre et hn csls:^ Dans Corinne Mme de Staël dit aux Italiens : ^' La plupart de vos écrivains en prose aujourd'hui ont un langage si déclamatoire, si diâus, si abondant en super^ latifs ! "
Oi^ est presque tous en ce temps-ci plus ou moins comme ces avocats de Voltaire et comme ces Italiens de Mme de Staël. Ne les imitez pas, mesdames, et contentez-vous de dire d'un orateur qu'il est éloquent ou qu'il est froid, d'un livre qu'il est bon ou qu'il est pauvre, d'un sentiment qu'il est vrai ou faux, d'une chose que vous l'aimez ou ne l'aimez pas, et gardez vos superlatif pour parler du divin Platon, de l'héroïne sublime de la patrie, Jeanne d'Arc, des bardes inspirés qui chantèrent V Iliade ou le Paradis perdu, de ceux qui étonnèrent le monde payen ou le monde chrétien par la hauteur de leur pensée ou la grandeur de leur charité, Socrate, Marc-Aurèle, Vincent de Paul, nos soeurs de charité ; gardezles pour célébrer l'immensité de Tunivers, ou les joies inénarrables de nos premiers parents dans TEden, ou les communications ineffables des saints avec Dieu; pour adorer notre Créateur et pour maudire Satan. Dans notre langue de tous les jours, pour caractériser les choses et les hommes qui sont autour de nous, et qui ne s'élèvent pas au-dessus de la terre, soyons avares de superlatifs, afin que nos paroles expriment notre pensée justement, précisément et sang excès.
N'est-ce pas aussi exagérer, monsieur, que de mettre au superlatif des termes superlatifs, comme excellent, divin, parfait^ immense, infini, extrême f Ces termes acceptent-ils des degrés de comparaison? — Ils expriment eux-mêmes le plus haut degré d'éminence, et raisonnablement il ne ^udrai^
les employer qa'au positif, puisque ce positif est un superlatif; mais l'usage a décidé contrairement. Vous connaissez les vers de Boileau:
" Sans la langue en un mot l'auteur le pluMivîn Est toujours quoi qu'il fasse un méchant écrivain.
Et Molière dans sa Préface des Précieuses Ridicules dît que ^^ Les plus excellentes choses sont sujettes à être cppiées par de mauvais singes." Mme de Sévigné, s'adressant à sa fille, s'exprime ainsi : " La très-parfaite tendresse que j'ai pour vous, qui passe au-delà de tout ce que je pourrais vous en dire." Et La Bruyère a écrit cette pensée : " 11 y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme." *' Cest une erreur de croire qu'il y ait dans le monde une autorité humaine à tous égards despotique ; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais : le pouvoir le plus immense est toujours borné par quelque coin." C'est Montesquieu qui dit cela. ^^ En faisant mes lettres un peu moiîis injtnies,*' écrit Mme de Sévigné. On dit la joie la plus extrême, les maux les plus extrêmes. Le dictionnaire de l'Académie con« sacre cette expression.
On distingue deux espèces de superlatif, mesdames, le superlatif relatif et le superlatif absolu.
"Le superlatif absolu, dit M. Littré, est celui qui exprime la qualité portée à un très-haut degré, sans rapport à une autre chose ou à une autre personne."
Le superlatif relatif exprime aussi la qualité portée à un très-haut degré, mais avec rapport à une autre chose ou à une autre personne.
Le superlatif relatif est de supériorité ou d'infériorité.
Shakspeare est très-grand, fort grand, bien grand, extrêmement grand, etc., voilà le superlatif absolu. Et encore :
" Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touchés de très-belles choses." — La Bbuyàbb, 119.
Pour exprimer le superlatif relatif on place l'article le, la^ les, ou Tadjectî^possessif mon, ton^ son, notre, votre, leur, avant les mai&plus et moins, ou avant les comparatifs pire^ meilleur^ moindre: Shakspeare est le plusjgrand des tragiques; il est Totre meilleur poëte ; Hamlet est sa plus grande création ; je ne sais quelle est la moindre de ses tragédies, etc.
^ L'homme n'est qu'un roseau lé plus Mble de la nature, mais c'est un roseau pensant." — Pascal, 22.
^^ 11 Êtut demeurer d'accord à l'honneur de la vertu que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes." — La Rochefoucauld, Maxime 183.
^ 11 fkat, dans ce bas monde, sdmer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux, • • • De ces biens passagers que l'on goûte à demi. Le meilleur qui nous reste est un ancien ami, On se brouille, on se fuit. — Qu'un hasard nous rassemble^ On s'approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l'âme est immortelle, et qu'hier c'est demain.**
A. DE Musset, 226.
Voici une page de Voltaire, où le superlatif d'abord et puis le comparatif sont éloquemment employés. Ne manquez pas d'apprécier, mesdames, le style du grand écrivain, modèle de précision et de clarté :
^ Le grand mage proposa d'abord cette question : Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui
114 KNTRBTIBKS SUR LA GBATVTMATKB.
rien ne se peut fidre, qui dévore tout ce qui est petit, et qui yivifie tout ce qui est grand ?
" C'était à Itobad à parler. H répondit qu'un homme comme lui n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'auU'es la lumière. Zadig dit que c'était le temps : Rien n'est plus long, ajout£i-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité ; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien de plus lent pour qui attend, rien de plus rapide pour qui jouit ; il s'étend jusqu'à l'infini en grand ; il se divise jusque dans l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte ; rien ne se fait sans lui ; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison." — VoLTAiEE, xviii. 170.
Les trois degrés de qualification des adjectifs sont bien marqués dans la pensée suivante:
" H est dangereux de trop feire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Maïs il est très-avantageux de lui représenter l'un et l'autre." — Pascal, 23.
Remarque?, mesdames, que l'article ou l'adjectif possessif placés devant plus, moins, n'expriment pas toujours un superlatif. Si vous parlez de deux choses seulement, votre phrase sera comparative malgré la forme superlative : Je garde pour la dernière la meilleure de mes deux pommes.
Avons-nous fini, mesdames ? — Non, monsieur : nous ne savons pas quand le plus, le moins, doivent s'accorder avec le substantif^ et quand ils sont invariables. Cette question
ENTEETIENS SXJB LA GRAMMAIRB. 115
ii'est-elle pas difficile et importante ? — Si, mademoiselle : je vais la traiter.
Suivez la règle que voici. Le superlatif indîque-t-il une comparaison, faites l'accord ; indique-t-il excès, haut degré, sans comparaison, h reste invariable, parce qu'il forme avec pltts, moinsy une sorte d'adverbe. Dans le premier cas au contraire le est l'article, et c'est pour cela qu'il varie. Vous le reconnaîtrez en le remplaçant, avec le substantif qu'il définit, par le pronom démonstratif celui, celle, ceux. Quand le plus, le moins, est adverbe, vous ne pourrez pas îaÀre ce remplacement. — Pourquoi, monsieur ? — Par la raison bien simple, madame, que le pronom démonstratif remplace un nom, et non pas un adverbe.
J'ai dit que le plus est invariable, quand il marque seulement excès, haut degré, sans établir de comparaison entre la personne ou la chose en question et d'autres personnes ou d'autres choses. Je crois que vous ne manquerez pas de reconnaître que le plus est adverbe si vous introduisez dans votre phrase les mots : au superlatif*
Les exemples vont vous éclairer.
Quoique cette femme montre plus de fermeté que les autres, elle n'est pas la moins affligée : ce superlatif indique une comparaison, n'est-ce pas ? — Oui. — Vous pouvez remplacer la par celle : elle n'est pas celle qui est moins affligée que les autres.
La lune n'est pas aussi éloignée de la terre que le soleil, lors même qu'elle en est le plus éloignée : ici le superlatif n'est pas de comparaison ; il marque seulement un haut degré. Yous ne pourriez pas dire : lors même que la lune est celle qui est la plus éloignée. Vous indiquez seulement son plus grand éloignement à un certain temps. Elle est éloignée au superlatif, elle est à son superlatif d'éloignement. Le plus est donc un adverbe dans cette phrase.
£n parlant des rebelles, Racine a dit: ^< Leurs grandes
116 ENTRETIENS SUB liA GRAMMAIBB.
actions sont les phis criminelles." Voyez-vous la comparaison? — Oui, monsieur; car toutes les actions de la rébellion sont criminelles, mais les grandes actions des révoltés sont criminelles entre toutes, plus criminelles que leurs autres actions. — C'est bien, madame.
La scène où Hamlet est en tête-à-tête avec sa mère est une de celles qui Siont toujours le plus applaudies au théâtre : je ne dis pas que cette scène est plus applaudie que Its autres ; j'ai eu vue certaines scènes qui sont applaudies beaucoup, au superlatif, et j'affirme que cette scène est du nombre.
La scène de la tempête dans King Lear est une de celles qui sont le plus émouvantes : c'est-à-dire, elle est émouvante au superlatif, comme quelques autres le sont. Mais je dirais: Cette scène de Hamlet est la plus applaudie de la tragédie, et cette autre scène de King Lear est la plus émouvante qu'ait écrite Shakspeare. Car ici je &îs évidemment une comparaison. La scène de Hamlet et de sa mère est ceUe4à qui est applaudie plus que les autres. — N'est-elle pas applaudie au superlatif? — Peut-être, mais ma phrase ne le dit pas ; ce qu'elle établit, c'est une comparaison entre cette scène et les autres, et elle affirme qu'elle reçoit plus d'applaudissements que les autres scènes. — C'est clair, monsieur. — Raisonnez de même au sujet de la scène de King Lear.
Dans une fête, à un spectacle, votre sœur était touj>>urs la plus belle : elle était plus belle que les autres ; il y a comparaison. C'est chez elle, dans son négligé qu'elle était le p/us belle : elle était belle alors au plus haut degré ; elle était à son superlatif de beauté : point de comparaison.
Ne tenez pas compte de la sotte observation de la Crrammaire des grammaires qui dit que cette dernière phrase répugne à l'oreille, parce que le a une fbrme masculine et que belle est un féminin, et ne prenez pas cette tournure qu'elle recommande pour satisfaire l'oreille : C'est dans son négligé
qu'elle avait le plus de beauté. Ne nous arrêtons pas à des niaiseries, mesdames, dans la hante étude des lois d'une langue.
Je cite M. Lîttré : '^ Dira-t-on : les opinions les pltts ou le plus généralement suivies ? La réponse dépend de l'intention de celui qui parle, ou de ce qu'il veut faire entendre. Des opinions peuvent être plus ou moins généralement suivies ; si c'est là ce que vous entendez, le^ relatif à l'adverbe, sera invariable comme lui, et le plus signifiera le plus qu'il est possible. Si vous avez en vue d'autres opinions moins suivies que celles-là, et que vous vouliez indiquer cette comparaison, c'est au nom que doit se rapporter l'article, et vous direz : les plus suivies."
Vous comprenez, mesdames, que dans le premier sens il n'y a pas comparaison et que le plus est adverbe ; il y a comparaison dans le dernier sens de la phrase, le est article, s'accorde par conséquent, et devient les plus.
Pouvez-vous appliquer ici notre règle? — Je pense que oui. Dans un cas je dirai : les opinions le plus généralement suivies, c'est-à-dire très-généralement suivies ; je qualifie superlativement la vogue que reçoivent ces opinions. Et dans l'autre cas, je dis les opinions les plus généralement suivies, car je parle de celles-là qui sont suivies plus que les autres opinions. — Vous comprenez, madame.
Vous vous expliquerez facilement les phrases suivantes :
Les arbres les plus hauts sont les plus exposés à la tempête. Nous avons abattu les arbres le plus exposés à la tempête. ^ Les grands esprits sont les pltts susceptibles de l'illusion des systèmes." — La Harpe.
Hélie ne put condamner ses enfants, qui étaient les plus coupables des Hébreux. Hélie ne put reprendre ses enfants, lors même qu'ils étaient le phis coupables. La lune n'est pas la planète la plus éloignée de la terre. Le sanglier est uq
118 ENTBETIENS SUR LA GEAMMAIRE.
des animaux qui ont la peau la plus dure. C'est sur le dos que le sanglier a la peau le plus dure.
Ètes-vous éclairées sur la question, mesdames ? — Entièrement, monsieur. — U me reste à vous parler de la place de V adjectif. Doit-il précéder, doit-il suivre le substantif? J*hésite un peu à traiter ce sujet, tant les solutions qu'on peut présenter sont peu sûres. L'étude des maîtres de la langue feit voir qu'ils disposent de l'adjectif, avec une liberté extrême, et qu'ils refuseraient de se soumettre aux règles que donnent les grammairiens. — Quelles règles donnentils, monsieur? — Je les énonce le plus brièvement que je puis.
Placé avant le substantif, l'adjectif a plus de valeur que quand il est placé après.
Mais Pascal dit : ^^ Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est là mort. (423.) L'expérience nous fait voir une différence énorme entre la dévotion et la bonté. (449.) La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle." (226.)
Dans ces trois pensées, le grand écrivain a voulu donner à ses adjectif la plus grande valeur possible, et pour cela il les a mis après leur substantif. — C'est donc le contraire de cette règle qu'il faut pratiquer. — Non, mademoiselle, car le même Pascal a dit, non moins bien : ^ Que l'homme contemple la nature dans sa haute et pleine majesté, (1.) L* extrême esprit est accusé de folie, comme V extrême défaut. Rien n'est bon que la médiocrité." (88.)
Conclusion : effacez cette règle, et mettez l'adjectif là oti il exprime le mieux votre pensée, que ce soit avant ou après le substantif.
Autre règle : il faut éviter de mettre avant les substantif monosyllabes des adjectifs de plusieurs syllabes. C'est une règle faite pour l'oreille qu'il est bon de suivre. Ne dites
pas les admirables airSy les extraordinaires lois, son invulné" raUe coeur»
Une troisième règle : l'article le, la, les, et le» adjectifs pro* DomiDaux ce, cet, quelque, tout, mon, son, etc., se placent ton* jours avant le substantif: rhomme, cet homme, tout homme^ etc.
Une quatrième règle dît que dans les exclamations Tadjectif se place volontiers avant le substantif: charmant auteur^ etc. Ne tenez aucun compte de cette règle et dites, si vous voalez : auteur charmant, lumière céleste^ etc., et ne trouves pas mauvais que le poëte ait dit :
" ô lac ! rochers muets I grottes ! foret obscure I
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Làmartivb, 139.
Yoid une cinquième règle qu'il est bon de suivre généralement, pas toujours : les adjectifs qui sont quelquefois employés substantivement, comme bossu, boiteux, aveugle, se placent après le substantif. Vous n'ignorez pas qu'on dit : le bossu, le boiteux, le borgne, l'aveugle, le fou, le malade, les heureux, les malheureux, etc.
" D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boiteux nous irrite ? à cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère." — Pascal, 76.
Dites donc un homme heureux ou malheureux, un homme aveugle, boiteux, etc., plutôt que un heureux homme, un aveugle homme. Mais n'attachez que peu de valeur à cette règle, et dites sans hésiter malheureux enfant/ Y aveugle for" tune, aussi bien que !& fortune aveugle.
120 ESTEETIEN3 SUR LA GRAMMAIEE.
Aa-des8UB de ces rëgle^. mK^dames, il y a la liberté de IV'crivain, qni est grande. TanWt il place l'adjectif en ayant poar donner plus de force à sa peusiîe, tantôt il obtient la même eilet en le plaçant après. Il est aussi guidii par les lois de l'Iiarmonie ; mais n'oublions pas que ces lois ne peuvent jamais être suivies an détriment de l'idée. Voici des exemples que je Ure des grands m^trea seulement : ce sera le meilletu* eiiseignement .qne je puisse tous donner sur la place des adjeetift.
" Noos ne ponvons rieafaxUet orateun pour la gloire des âmet extraordinaire» ; le sage a raison de dire que leurs setdet action» les peuvent louer ; toute autre louange languit auprès des grandi nom»." — Bossubt, 274.
" Il est bon d'être lassé et fatigué par VimUile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras an libérateur." — Pascal,
" S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui et non les cré' aturea pasiagère»." — Id. 291.
" Entre dire de mauvaises chose», ou en dire de bonnes que tout le monde sait, et les donner pour nouvelles, je n'ai pas & choisir." — La BKuriRE, 239.
" C'est la profonde ignorance qiii Inspire le ton dogmatique."— Id. 243. \
** Si l'on ne le voyut de ses yeux, pourrait-on s'imaginer V étrange diiproportion que le plus ou le pioins de pièces de monnaie met entre les hommes ?" — Id. 247.
" Il y a dans le cœur humûn une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre." — La Rochefoocadld, Maxime 10.
" L'aversion du mensonge est souvent une imperceplièle ambition de rendre nos témoignages considérables et d'attirer k nos paroles un respect de religion." — Id. Maxuuc 63.
ISNTKETIENS SUR LA GBAMMAIRB. 121
** Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille diff'érentes copies^ — Id. Maxime 74.
" Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie,
Partout où vous mena votre inconstante envie^
Jetant et ramassant,
Pareil au laboureur qui récolte et qui sème^
Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même
Quelque chose en passant" •
y. Huoo, 222.
" Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,
Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !
Tant son calme était frais, tant son soufiSe était doux I
Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées I
Tant elle répandait à' amoureuses rosées
Sur les âeurs et siir nous." • ♦ Id. 440.
•• temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices^
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours I "
Lamabtine, 188.
^ Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et Tarrache aux vallons ; Et n;oi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi connue elle, orageux aquilons ! "
Id. 117.
^ Comme il fait noir dans la vallée I J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ; Son pied rasait l'herbe fleurie ; C'est une étrange rêverie ; Elle s'efface et disparsut."
A. DE MUSBUT, 47.
** Comment vivez-vous donc, étranges créatures ? Vous riez, vous chantez, voas marchez à grands pas ; Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures
Ne vous déi-angent pas ; Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène Vers quelque monument d'un amour oublié, Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine
Qu'il vous heurte le pié ;
Et vous criez alors que la vie est un songe ; Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant. Et vous trouvez fâcheux qu'un û joyeux mensonge Ne dure qu'un instant.
Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas, Qq fugitif instant fut toute votre vie; Ne le regrettez pas I
Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,
Vos agitations dans la fange et le sang,
Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :
C'est là qu'est le néant"
Id. 192.
On pourrait déplacer ces adjectifs, mesdames, sans offenser la grammaire, mais n'admirez-vous pas comme ils expriment bien la pensée de l'écrivain dans la place qu'ils occupent ? —
Si, monsieur. — Que ces vers de Musset sont beaux ! et qu'en ferions-nous, si nous y touchions pour mettre avant le substantif l'adjectif qui le suit, et après lui celui qui le précède.
L'écrivain est-il toujours libre, monsieur, de placer ainsi l'adjectif comme il l'entend ? N'y a-t-il pas une place imposée à l'adjectif par l'usage dans certains cas? — Si, madame ; à un tel point que la signification change suivant la disposition des mots. Ainsi un bon homme et un homme bon, un brave homme et un homme brave, un grand homm^ et un homme ^anrf, ne sont nullement synonymes. — N'avez-vous aucune doctrine à nous présenter sur ce point, monsieur ? — Peutêtre que si, mais promettez-moi de ne pas y attacher trop d'importance, et de vous souvenir qu'en grammaire les théories ne peuvent êtres absolues. — Nous le promettons.
Un homme bon est un homme qui a de la bonté, beaucoup de bonté, assez de bonté pour être appeler bon. JJhomme bon a donc de la bonté. Vous voyez, mesdames, que bon est employé ici dans sa signification première et principale ; car je le définis en disant simplement qui a de la bonté» De même un homme brave a de la bravoure, un homme cruel a de la cniauté, un homme godant a de la galanterie, un homme grand a de la grandeur, une haute taille, un homme honnête a de l'honnêteté, un homme pauvre est dans la pauvreté.
Ne puis-je pas généraliser, mesdames, et dire que l'adjectif placé après le substantif garde sa signification première et principale : bon, qui a de la bonté ; brave, qui a de la bravoure, etc. ? — Tous vos exemples prouvent cette règle.
Au contraire l'adjectif perd sa signification ordinaire (juand il précède le substantif. Le bon homme n'est pas celui qui a de la bonté, mais celui qui a de la simplicité, de la crédulité, de la naïveté. Remarquez-vous quel sens nouveau et exceptionnel bon prend dans cette expression ? — Oui. — Ce n'est pas de la bravoure qu'a le brave homme, c'est de la probité ; et le cruel homme peut être sans cruauté; maîâ il nous ennuie.
il est importun, insupportable. Un galant homme a reçu une bonne éducation, il a de l'urbanité, c'est un homme de bonne compagnie. Ce terme rend peut-être mieux qu'aucun autre l'anglais gentleman, seulement il dit plus: il y a de la distinction dans le galant homme, ce qui n'est pas essentiel dans le gentleman. Encore une fois galant a ici abandonné sa signification première qui est : un homme empressé auprès des femmes et qui cherche à leur plaire.
Le grand homme a de la grandeur, mais c'est une grandeur morale, il est grand par son esprit, par son génie. Le mot grand a ici abandonné sa signification propre pour prendre une signiQcation figurée.
Jj honnête homme observe les lois de la morale, il a des mœurs et jouit de l'estime publique. C'est un homme d'honneur et de probité. Nous voilà loin de Vhomme honnête qui a simplement de l'honnêteté, qui observe les bienséances. Celui-ci est peut-être un très-malhonnête homme, sans probité, sans aucun sentiment d'honneur.
Remarquez, mesdames, que le terme honnête homme avait au XVII* siècle un sens tout autre ; il était syuon^fme de galant homme, La Rochefoucauld a écrit: ^'Un honnête homme peut être amoureux comme un fou mais non pas comme un sot." Cet honnête homnie dont il parle est un homme bien élevé, de bonne compagnie. — Quelle différence y a-t-il, monsieur, entre un sot et un^M ? — Elle est grande ; M. Littré fait cette remarque : ^' On peut dire à quelqu'un sans l'offenser: vous êtes un fou. Mais on ne peut pas lui dire sans l'outrager : vous êtes un sot." Le sot est sans jugement, le fou a perdu la raison. Nous la perdons tous si souvent, parce que la passion nous égare ou que notre imagination nous emporte I Mais la passion et l'imagination sont bonnes en elles-mêmes ; il n'y a que leur excès qui nous nuise*
^ On parla des passions. Oh qu'elles sont funestes I disait
Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau, repartit l'ermite : elles le submergent quelquefois, mais sauA elles il ne pourrait voguer." — Voltaire, xviii. 16i.
Aussi souffrons-nous qu^on nous dise que nous sommes fous: Taccusation est légère. Au contraire qui permettrait qu'on l'appelle sot ? Personne ne reconnaît qu'il est prive de jugement, mais souvent on se dit à soi-même : je suis fou. Celui qui aime comme un fou est heureux d'aimer ainsi ; celui qui aime comme un sot est ridicule, et serait honteux, s'il pouvait se voir tel qu'il est.
Enfin \q pauvre homme est autre phose que Yhomme pauvre. Celui-ci est dans la pauvreté, mais l'autre est sans valeur. Un écrivain pauvre est privé des biens de ce monde ; le pauvre écrivain ne sait pas écrire.
Voulez-vous d'autres applications du principe, mesdames ? — Oui, monsieur, ces applications ne prouvent pas seulement le principe, elles nous instruisent en même temps.
Des nouvelles certaines hnt de la certitude, elles sont hors de doute, mais certain chan ^e de sens dans certaines nouvelles et signifie quelques : Il y a ceHaines nouvelles dans le journal qui vous intéressent.
Commun signifie ordinaire, qui n'a rien de remarquable ; vous avez cette signification dans une voix commune, mais une commune voix signifie la voix de tous, une voix unanime :. L'assemblée a prononcé d'une commune voix que ce chanteur n'avait qu'une voix commune.
N'est-il pas étrange que petit homme et homme petit contredisent notre théorie ? homme petit devrait signifier un homme qui n'est pas grand ; mais c'est petit homme qui a cette signification, tandis que Vhomme petit est celui qui n'a ni noblesse, ni dignité, qui est méprisable. Je vous l'ai dit, rien n'est absolument général dans le code d'une langue.
Je continue ; un lion furieux est en furie ; un furieux lion,
aoe furieuse hHe est très-graniJe, elle est énorme. C'est aïosî qu'on dit familièrement: J'ai une furieuse soif, ua furieux appétit, une furieuse euvie de dormir.
Un homme plaisant pUît ; il a des manières agréables, maîa le plaiaanl homme est ridicule, bizarre, il dépUit.
Je pourrais ne paa m'arrêter, Daesdamea, m!iia en yoilà assez jHiur vous aider à retenir le sens si différent des ailjecdfa, suivant qu'ils précèdent ou suivent le substantif. Il ne faut pas tout enseigner dans une grammaire; cela est impossible. Le point essentiel est de voua habituer à réfléchir, à raisonner, et à observer attentive ment la pratique de la langue dans li*8 grands livres. Nous traiterous demain du proaom. Adieu.
XNISSTIENS 8UB LA GHAlfMATRK, 127