‹ Entretiens sur la grammaireChapitre 38 sur 52 · LE VERBE · texte numérisé non relu

LE VERBE

Nous Yoîcî arrivés à la grande partie du discours, au mot par excellence, au yerbum des Latins, qui signifie la parole. ^ D'après l'étymologie, dit Condillac, verbe est la même chose que mot ou parole ; et il paraît que le verbe ne s'est approprié cette dénomination, que parce qu'on l'a regardé comme le mot par excellence." N'est-ce pas plutôt parce que le verbe est Taffirmation créatrice de l'existence, et que la première parole prononcée à l'origine des choses fut le fiât lux qui appela la lumière à la vie, et chassa les ténèbres avec le chaos. Et puis tous ces fiât créateurs, qui éclatent divinement au premier chapitre de la Genèse, cette affirmation toute puissante de l'existence qui fit sortir le monde de rien, ce souvenir de la parole de Dieu, ne devait-il pas, dis-je, faire donner le nom de verbe, yerbubi,' à la partie principale du discours ?

En effet, mesdames, tout est inerte et comme mort dans les éléments qui constituent le langage, jusqu'au moment où vient le verbe qui les met en mouvement, et leur donne en quelque sorte la vie. — Oui, monsieur ; c'est ainsi qu'avant l'heure oïl Dieu parla, le chaos était immobile, et Dif»^* aussi. — Pardon, madame. Dieu ne connaît point l'immobilité ; son verbe, ou ce qui est la même chose, son affirmation, ou, si vous le préférez, sa création est éternelle. *' Dieu engendre éternellement son Verbe," dit Bossuet. "An commencement était le Verbe," dit St. Jean, " et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était

204 ErTTBETIENS SUB LA 6BAMMAIBE.

Dieu." Vous voyez bien que Dieu n'a jamais été inactif, puis-* qull a éternellement affirmé son Verbe.

Je n'ai pas fait de digression, mesdames, j'ai hautement marqué le caractère de la partie du discours qui ya nous occuper.

M. Lîttré la définît ainsi : ^ Mot qui affirme l'existence d'une personne ou d'une chose, ce qu'elle fait ou ce qu'elle éprouve, ou plus abstraitement, mot qui indique l'existence d'un attribut dans un sujet."

Prenons pour nous la fin de cette définition, et disons que le verbe est le mot qui indique l'existence d'un attribut dans un sujet, ou plus simplement encore disons : Le verbe est Vaffir' mation du discours. Je vous l'ai dit, c'est comme sa vie. Depuis que Dieu les a affirmés et créés, les êtres sont là, indépendants de notre affirmation, établis dans l'existence et doués de leur nature propre. Mais, dans le discours, ils n'existent que par le verbe. Avant que le verbe affirme, ce sont ce que les philosophes appellent des notions ou des concepts, des idées. Le premier chapitre de la logique s'en occupe, étudiant leur compréhension et leur extension. C'est Dieu, homme, verta, vice, grandeur, beauté, louable, blâmable, etc. Mais, encore une fois, tout cela est immobile et inerte pour la langue, jusqu'à ce que l'homme forme un jugement, c'est-à-dire fasse une affirmation, au moyen du verbe.

'* Le jugement, dit M. Littré, est l'acte de l'entendement par lequel on décide qu'il y a convenance ou disconvenance entre deux idées." Or le jugement n'existe que par le verbe qui affirme cette convenance ou cette disconvenance entre deux idées. J'avais dans mon esprit les idées Dieu, éternité, homtne, mortalité, vertu, éloge, éparses et immobiles. Je les remue, je les anime, je les unis au moyen du verbe ; je forme des juge-^ ments et je dis : Dieu est étemel, l'homme est mortel, la vertu est digue d'éloge. ^

Tous les jugements n'affirment pas, monsieur. — Si, madame.

(SHTBiLr:i&NS 8X7B LA 6BAKMAISB. 205

et même oeax qu'on nomme nëgadfi. Es aflirment une disoonvenance entre deux idées. La négation n*est qu'apparente, dans la forme seulement L'homme n'est pas étemel : j'affirme que l'éternité ne convient pas, ou n'appartient pas à l'homme. — Cependant il y a des verbes négatiâ. — Dans la forme seulement ; en réalité tout verbe est une affirmation. Je nie que l'âme soit mortelle : n'est-ce pas que j'affirme qu'il j a disoonvenance entre les deux idées âme et mortalité? — Vous l'affirmez.

Apres cette vue générale du verbe, il nous &ut entrer dans quelque examen des voix, des modes, des temps et des personnes. La langue française s'est conduite trës-originalement à r^ard du verbe et s'est fi>rt éloignée d a latine, sa mère.

Et d'abord pour les voix. — Qu'est-ce j'une roîx, monsieur? — Cest, dit M. Littré, ^un nom oonné à différentes formes du verbe, employées pour marquer si le sujet &it l'action du verbe ou la reçoit." Vous savez que nous avons deux voix, la voix active : J'adore Dieu, et la voix passive : Dieu est adoré. Les Latins avaient une troisième voix, la voix moyenne. — Définissez-la, monsieur. — C'est celle qui participe de l'actif et du passif. Sa forme est celle du passif sa signification est celle de l'actif: hirârt, admirer; miror, j'admire. — Il n'est pas étonnant que cette forme ait disparu ; n'était-elle pas inutile ? — Si, mademoiselle ; aussi le peuple de Rome lui-même, dans sa langue de tous les jours, ne l'employait guère. H disait nascunt, arbitrant, plutôt que KAs<:;uNTUR, ARBiTRANTUR, ils naîsscut, ils pensent.

J'ai dit que nous avions la voix passive ; c'est vrai, maïs BOUS n'avons pas de forme particulière pour le passif, pas plus que vous. Comment exprimez-vous le passif? — Nous pi'enons le participe passé de la voix active, et nous y joignons le verbe to be : I am loyed. — Comme nous faisons je suis mrné. Les Latins avaient un véritable passif, une forme particcdiëre ; ils disaient^ en un mot^ amoR| je suis aiméb

206 ENTBETIEKS SUR LA GBAMMATKE.

comme ils disaient par un autre mot à l'actif amo^ j'aîmeb Une seule lettre ùàt la différence.

Quant aux modes, les Latins avaient le supin et le gérondif que nous n'avons pas. Nous appelons cependant gérondif le participe présent joint à la préposition en: U dormait en marchant, ambulando. — Est-ce que les Latins avaient le coidltionnel, monsieur? — Non, c'est un mode nouveau dans le français. — Comment le latin exprimait-il l'idée du conditionnel ? — Par l'imparfait du subjonctif II n'avait pas le moyen de distinguer entre je pourrais si je voulais, et je voudrais que je pusse, il disait fossem dans les deux cas. Le conditionnel est une précieuse création des langues modernes.

Les langues synthétiques, mesdames, je vous l'ai déjà montré dans un entretien précédent, sont puissantes par les terminaisons des mots. Elles marquent par ce moyen les cas des substantif, des pronoms, des adjectifs, etc. Vous avez vu comme elles mettent le verbe au passif: amo, amob. De même elles expriment différents temps. — Vous avez aussi des terminaisons pour les temps. — Pour quelques temps: j'aime, j'aimais, j'aimai, etc. Mais nous n'avons pas, comme le latin, de formes pour les temps passés. Nous sommes réduits à employer le verbe avoir et à. l'unir au participe passé du verbe que nous employons : J'ai aimé, j'avais aimé, j'aurai aimé, etc. Les Romains disaient en un mot : amavi,

AMAVERAM, AMAVERO.

Cet usage qui est îaît du verbe avoir a conduit nos pères à créer une forme de temps curieuse, celle du futur. — Oui, monsieur, ils ont enfermé, n'est-ce pas, le verbe avoir dans le fuiur ? — Oui, très-étrangement. Au lieu de l'employer avant le verbe qu'il accompagne, comme dans nos temps composés, fai aimé, ils l'ont jeté à la fin, ils ont fait une inversion : faimer-au — Oui, ils avaient dit d'abord avec idée d'exprimer le futur fai à aimer, — Renversez, madame, et vous aurez notre futur. — Oui, je à aimer ai ; et supprimant la pré-

position â, f aimerai, M. Max Miiller, dans ses Conférences d'Oxford, dit qne nous avons créé de la même manière, par one inversion aussi notre passé défini. De I did loye, on en vint à dire I love did, et enfin en contractant I loved. — Yoilà une seule lettre finale, madame, qui marque on triste changement dans le cœur de l'homme.

Arrêtons-nous un moment aux personnes du verbe. H est regrettable que nous n'ayons pas conservé la finale caractéristique des personnes latines. Il n'y avait aucune raison de les dénaturer comme on l'a fait Voyez combien la distinction est facile en latin. La première personne n'a pas de s: AMO, VIDEO, LE60, YENio. Il fallait douc dire en français, f aime, je voi,je li,Je vien. C'est ce que fit le vieux français ; le quatorzième siècle conserva à la première conjugaison seule le caractère de son origine, et dénatura les autres par l'addition irrationnelle de s : j'aime, je vois, je lis, je viens.

La seconde personne est caractérisée par s en latin : amas, YiDES, LEGis, YENis. Le français est régulier ici : tu aimes, tu vois, tu lis, tu viens.

La troisième personne latine a toujours le t, et de même notre vieille langue : amat, yidet, legit, yenit, il aimety il voity il lity il vient. C'est la première conjugaison que la langue moderne a maltraitée ici, en lui enlevant le t ; nous disons il aime. Je recommande à celles d'entre vous, mes« dames, qui ont étudié le latin, de lire l'étymologie des verbes être et avoir, à leurs différents temps, dans la Grammaire historique de M. Auguste Brachet, p. 191 à 198.

Vous savez que nous nommons ces deux verbes auxiliaires ; et vous savez que nous avions besoin d'auxiliaires pour former notre passif et nos temps passés. Nous venons de le constater.

Je vous renvoie aussi à M. Brachet pour l'étymologie des quatre conjugaisons. Cet auteur dit : '' Les verbes français au nombre de 4060 sont répartis en quatre conjugaisons, sui-

Tant Li terminaison de llnfinîtif. La première, terminée en «r, comprend 3620 Terbes. La seconde comprend 350 yerbes, terminés en tr. La troisième» terminée en otr, ne compte que 30 verbes seulement. 60 verbes, terminés en 910, forment la quatrième conjugaison. On voit que la première conjugaison comprend, à elle seule, les neuf dixièmes des verbes français."

Vous trouvères aussi dans la Grammaire hUtortque de curieuses remarques sur nos verbes irréguliers. Je ne vous les communique pas id, parce qu'elles seraient inintelligibles pour celles d'entre vous qui ignorent le latin.

Quant à vous donner la liste et la conjugaison des verbes irréguliers, mesdames, ce serait vous demander un travail de mémoire impossible et inutile. Je l'ai essayé moi-même pour plus d'une langue vivante, et j'ai toujours regretté le temps que j'ai consacré et perdu à cette étude. Elle ne m'a rien appris. Cest la pratique de la langue seule qui peut nous faire connaître les formes des verbes. Et pour les cas où nous ignorons une forme, nous avons le dictionnaire. Celui* ci est le livre à consulter pour les irrégularités des verbes.

Nous donnerez-vous la conjugaison des verbes réguliers, monsieur? — Ne la connaissez-vous pas, madame? — Si, certes ; comment parlerais-je sans cela ? — Eh bien ? — Vous ne voulez pas nous enseigner ce que nous savons : vous avez raison, monsieur. — C'est pour cela aussi que je ne vous décrirai pas le£( modes, l'indicatif, le conditionnel, l'impératif, le subjonctif et l'infinitif — Ils sont en français ce qu'ils sont en anglais, sauf le subjonctif — Aussi ferons-nous une étude de ce mode.

Quant aux temps, nous en avons traité dans nos premiers entretiens. Nous nous occuperons des participes, parce qu'ils se comportent en français autrement qu'en anglais. Le participe présent sera le sujet de notre prochaine étude.

Peut-être ferai-je bien de vous dire un mot de la division

ENTBETIENS SUB LA GBAMMAIEB. 209

du verbe en acti^ Dentre, passif, pronominal et nnipersonnel.

— Nous avons la même divisioa dans notre langue. — Je vous doDne donc la parole, madame. Veuillez défiDÎr ces espèces de verbes.

Le verbe actif exprime une action et peut avoir un régime direct — Oui, vous pouvez toujours le Êdre suivre de quelqu^un ou de quelque chose : je lis, je loue. Quoi ? Qui ? je lis quelque chose, je loue quelqu'un.

Le verbe actif peut se mettre au passif. Dans le verbe actif le sujet fait l'action, dans le verbe passif il souffre Faction : Dieu créa le monde ; le monde fut créé par Dieu. Excepté avoir, tout verbe actif a son passif: vous trouverez là un moyen de reconnaître si un verbe est actif ou neutre.

Le verbe neutre n'est-il pas celui qui n'est ni l'un ni l'autre, monsieur, ni actif ni passif? — Si ; caractérisez-le, madame.

— Cest un verbe qui exprime une action renfermée en luimême, sans aucun régime direct par conséquent: marcher, courir, vivre, dormir. — Cest cela. D vaudrait peut-être mieux nommer ce verbe intransitif, c'est-à-dire dont l'action ne passe pas hors du sujet. Dans le verbe transitif ou actif, l'action passe directement du sujet au complément. C'est le sens de l'étymologie latine transire passer, — N'y a-t-il pas des verbes neutres qui sont transitifs, qui ont un régime au moins indirect ? — Si, mademoiselle ; ainsi nuire ; de pareils verbes doivent êtres complétés par un régime indirect ; il nuit ne dît rien, il faut ajouter quelque chose, par exemple, il nuit à ma réputation. Vous pouvez, si vous voulez, nommer ces verbes neutres transitifs. Vivre, rire, dormir, ont toute leur action en eux-mêmes, ne sortent pas du tout d'eux-mêmes : ils sont absolument intransitifs.

Le verbe pronominal ou plutôt réfléchi est celui qui se conjugue avec un pronom personnel de la même personne que le sujet. — n a donc deux pronoms? — Oui, madame ; le premier est sujet, et le second régime direct. — S'arrogef ûdt

210 ENTBBTIENS StJB LA 6BAMMAIBE.

exception. — Vous avez raison ; dans ce verbe, le second pronom n'est pas régîn^e direct, il est régime indirect : il s'arroge un bien qui ne lui appartient pas. Il est sujet, un lien est complément direct, et se est complément indirect.

Cest des verbes pronominatix esseivtieU que nous parlons. — Y en a-t-il d'autres ? — Oui, il y a des verbes actifs ou neutres qui s'emploient quelquefois avec deux pronoms de la même personne. Ils sont pronominaux accidentellement, non essentiellement. On les nomme pronominaux accidentels : il se flatte, il se plaint, il se loue. — Comment reconnaître les pronominaux essentiels, et la distinction est-elle utile ? — Elle est nécessaire pour l'accord des participes passés. Vous les reconnaîtrez en ceci qu'ils ne peuvent jamais s'employer sans deux pronoms. Ainsi s^ahstenir^ se défier^ se repentir, se souvenir,

Eemarquez, mesdames, qu'il y a beaucoup de pronominaux qui sont essentiels, et qui cependant ont un verbe actif ou neutre de la même forme. Dans un bon dictionnaire vous les trouverez désignés sous leur forme pronominale, séparément du verbe actif qui leur ressemble. Il y a alors deux verbes tout différents, un verbe actif ou neutre, et un verbe pronominal essentiel. Ainsi attacher et s*attacker sont deux verbes, et de même apercevoir, et s^apercevoir, disputer et se disputer, douter et se douter, plaindre et se plaindre, taire et se taire, promener et se promener. Us sont nombreux. La Grammaire des grammaires dit qu'il y en a douze. C'est une erreur ; il est difficile d'en déterminer le nombre. Ouvrez au besoin votre dictionnaire.

Les verbes unipersonneh sont ceux qui n'ont qu'une personne, la troisième du singulier: Il faut, il importe, il pleut, il neige.

Notez que beaucoup de verbes personnels peuvent s'employer unipersonnellement : H convient que^ il en résulte que^ il arrive que.

Ce qui caractérise cette forme unîpersonnelle, c'est le pronom il, employé dans un sens particulier. Car ce n'est pas ici le il pronom masculin, c'est un véritable neutre. Ainsi dans il impwie qucy il n'est ni Pierre ni Paul, c'est ceci ou cela ; ceci importe.

Arrêtons-nous ici, mesdames. Je vous présenterai demain le participe présent.

212 SNXBBTIENS SUB LA GBAMMAIKE.

Page 1