INCONNUE, I
'^ Notre instinct nous fait sentir qu'il j^ut chercher notre bonheur dans nous." — Pascal, 149.
^' Je sens que je peux n'avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurait point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé." — Id. 25.
Dans ces deux derniers exemples, il y a autre chose que la sensation, ou la perception dont vous avez parlé, monsieur ; Pascal emploie sentir comme synonyme de comprendre, — Cest vrai, madame; mais n'importe comment ce verbe est employé, il garde quelque chose de son sens primitif et régit l'indicatif. — Faut-il dire : Je sens que je suis triste, malheureuse, ou que je sois triste ? — C'est l'indicatif que vous devez employer. Il s'agit ici d'une simple perception, la perception du sens intime. Les sens extérieurs nous font percevoir les choses du dehors, le sens intime nous fait sentir de même ce qui se passe en nous. Toutes ces perceptions s'expriment sans subjonctif:
" J'ai vu et j'ai senti par moi-même avec tous les êtres civilisés, que la vie primitive était le rêve, l'idéal de tous les hommes et de tous les temps." — G. Sand, François le Champi, 15.
Nous pouvons faire un pas de plus, mesdames, sans arriver encore au subjonctif. Après la perception vient le jugement. M. Littré dit que la perception est un acte par lequel l'esprit aperçoit l'objet qui fait impression sur les sens. Je vous ai dit que si l'objet est intérieur, c'est le sens intime qui le per
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çoit C'est lui qui perçoit notre douleur, notre tristesse, notre désespoir, notre joie, notre contentement, notre bonheur, tous les phénomènes qui se passent en nous. Le jugement va plus loin que la perception, il décide qu'il j a accord ou désaccord entre deux choses. Remarquez, mesdames, que ce phénomène du jugement se passe uniquement dans Pesprit; il ne met nullement rame enjeu. C'est un acte purement intdlectueL Eh bien ! tout ce gui exprime ces actes gui tC appartiennent qu'à Veiprit ne peut pas commander le subjonctif, Jjes exemples Tont l'établir.
'^Zadig avait appris dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour propre est un ballon gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre." — Voltaire, xviii. 61.
^ Zadig ét^t fermement persuadé que l'année était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de son temps ; et que le soleil était au centre du monde ; et quand les principaux mages lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil tournait sur lui-même et que l'année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain." — Id. 62.
^ Zadig savait que des vers impromptu ne sont jamais bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits." — Id.
^ Les mages blancs soutenaient que c'était une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver ; les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna qu'on se tournât comme on voudrait" — Id. 90.
Zadig avait appris, il éts&t persuadé, les mages disaient^ Zadig savait, les mages blancs soutenaient, les noirs assuraient :
ENTBETIENS SUB LA GBAMMAIBE. 265
ces Terbes ne régissent pas le sabjonctif, parce qu'ils expriment des phénomènes de la pensée. — Ces jugements peuvent affirmer ce qui est faux, monsieur. — Oui, mais cette &ussetë n'est nullement exprimée par le premier verbe; aucun élément négatif ou incertain n'est marqué dans la phrase. Elle est tout affirmative.
^ Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez." — Molière, 145.
^Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'Us ne les soutenaient que par la force de leur ambition, et non par celle de leur âme, et qu'à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes." — La Rochefoucauld, Maxime 24.
" Quand on s^est attendu que je brillerais dans une conversation, je ne l'ai jamais fait : j'aimais mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer que des sots pour m'approuver." — Montesquieu, 211.
^^ Remarquez bien que la plupart des choses qui nous font plaisir, sont déraisonnables." — Id. 232.
" Je crois que la secte d'Épicure, qui s'introduisit à Rome sur la fin de la république, contribua beaucoup à gâter le cœur et l'esprit des Romains." — Id. 67.
** Cicéron dit que Fabius étant augure, tenait pour règle que ce qui était avantageux à la république se faisait toujours sous de bons auspices. Il pense comme Marcellus, que, quoique la crédulité populaire eût établi au commencement les augures, on eu avait retenu l'usage pour l'utilité de la république, et il nut cette différence entre les Romains et les étrangers, que ceux-ci s'en servent indifféremment dans toutes les occasions, et ceux-là seulement dans les affaires qui regardaient l'intérêt public." — Id. 182.
** Je n'avais pas fedm, j'avais trop de peine ! et je vous jun
26l) ENTRETIENS SUR LA GRAMMAIEB.
qu'à présent encore je ne sens aucune envie de manger.*' — G. Sand, Mare au diable, 60.
*' On objecta au petit Pierre qu'il fallait passer les grands bois, qu'il y avait là beaucoup de méchantes bêtes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne voulait pas porter trois personnes, qu'elle l'avait déclaré en partant, et que dans le pays oîi l'on se .rendait, il n'y avait ni lit ni souper pour les nuirmots." — Id. 54.
** y oublie que vous n'avez pas été pastour." — Id. 74.
^ Germain, ayant donné d'avance le signalement de la Grise, et s'étant convaificu qu'il s'agissait bien d'elle, se mit en route pour aller rechercher son bât." — Id. 103.
^ Tu es bien pressée que je me marie avec une autre, afin d'être sâre que je ne t'ennuierai plus." — Id. 103.
*^ Revenez tous les dimanches, faites-la danser, donnez à connaître que vous vous mettez sur les rangs, et si on vous trouve plus aimable et mieux appris que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute." — Id. 115.
Il était constant qu'après avoir causé avec le fermier la jeune fille était partie sans rien dire, enmienant l'enfant qui pleurait — Id. 119.
^^ Il faut espérer que Vous ne vous tromperez pas, Germain." — Id. 52.
En voilà assez, mesdames, pour démontrer q^e h subjonctif ne s'emploie pas, aîissi longtemps que nous ne sortons pas des simples jugements, des actes de V esprit. C'est bien juste, puisque dans ces phénomènes aucune incertitude n'est produite au sujet de l'action exprimée par le second verbe. Cette action est établie comme une réalité, même avec des verbes tels que soupçonner, supposer, s'imaginer, présumer. Je soupçonne, je suppose, je m'imagine qu'il viendra. Mon esprit juge, il se prononce sur cette action de venir et exprime la pensée comme il la conçoit, avec peu de force peut-être, mais positivement.
ENTRETIENS SXJB LA GRAMMAIEB. 267
'^ Je soupçonne que vous ne regrettez pas à Paris Taîr des montagnes ni les gigots de chamois/' — P. Mérimée, Lettres
" Je mHmagine qne le soleil vous a brunie et engraissée." — Id. 64.
" n est dans vos habitudes de faire le contraire de ce que fait le commun des mortels et, comme la campagne va bientôt être très-agréable, je présume que vous allez revenir à Paris." — Id. 287.
"Je suppose que la guerre sera assez chaude d'abord, mais pas longue." — Id. 42.
Ne peut-on pas dire : Je suppose que la guerre soit chaude d'abord, pensez-vous qu'elle durerait longtemps ? — Si, mais dans ce cas, votre esprit ne produit aucune affirmation, il ne se prononce pas ; vous ne supposez pas qu'elle sera chaude, vous posez un problème : si elle est chaude, sera-t-elle longue ?
Dans les exemples que vous nous avez donnés, monsieur, je trouve le verbe espérer : " Il faut espérer que vous ne vous tromperez pas." Ce verbe n'est pas de ceux qui n'expriment qu'une pensée, il exprime un sentiment. Il n'est pas dans la tête, il est dans l'âme. — Cela est douteux ; il est plutôt dans la tête et dans l'âme à la fois. Cela explique pourquoi les Latins le construisaient avec l'infinitif. Ainsi Cicéron dit: AMICITIiE NOSTRiE memoriam spero sempi- TERNAM FORE. Bien sûr je' désire, je souhaite, sont l'expression d'un sentiment, mais il en est autrement du verbe espérer. Il y a du raisonnement dans l'espérance. Si vous dites : Je souhaite que mon ami vienne me voir, je ne puis pas vous demander pourquoi vous le souhaitez, vous me répondriez simplement: Parce que je le souhaite. Mais je puis vous demander les raisons de votre espérance, et vous pourriez me les donner. Voyez :
**J'espire qu'avec la grâce de Dieu, il ne vous arrivera
aacun accident Cest ane maladie (la petite vérole) dont peu de personnes sont exemptes ; et il vaut mîeaz en être attaqué à votre âge qu'à un âge plus avancé." — Racine, Letthe du 81 MAI 1792.
Vous voyez que Badne raisonne son espérance dans cette lettre à son fils.
Le verbe douter n'appardent-il pas à la pensée, monsieur ?
— Oui ; mademoiselle. — Ne dit-on pas : Je doute qu'il vienne ?
— Oui. — Pourquoi? — Il n'y a pas de pensée affirmée dans douter, même le plus £ûblement, comme cela a lieu dans soupçonner. Au contraire il y a l'expression d'un élément négatif: viendra-t-il, ne viendra-t-il pas ? je ne le sais. — C'est dair, monsieur. Mais je trouve dans La Bruyère nn autre verbe de la pensée, employé avec le subjonctif. — Lisez, madame. — '' Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable ; mais il est InégaL Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût aller si loin; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut." ~- Le verbe s'étonner est comme douter, il n'affirme rien, au contraire il met le îàlt en doute, ou du moins il voudrait l'y mettre : on ne peut croire presque que Corneille ait pu tomber de si haut. — Et nier, monsieur ? — Il appartient à la pensée, mais ne doit pas nous occuper en ce moment ; c'est une négation.
Le verbe s'étonner régit le subjonctif ; cependant M. littré donne cet exemple de Balzac : ^ H s'est étonné que je n'ai rien vu de tout cela.'* Ce n'est pas à imiter.
Il est étrange se construit assurément comme il est étonnant ou s'étonner ; cependant Pascal dit : ^ C'est une chose étrange que les hommes ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu'à connaître tout par une présomption aussi infinie que leur objet"
Cette tournure me paraît justifier l'indicatif; le second
BNTKBTIBNS SUB LA GBAMMAIRB. 269
membre de la phrase est presque détaché du premier : il serait absolument sus jugo et nous userions du subjonctif, si nous disions: Il est étrange qu'ils aient voulu comprendre les prlucipes des choses. — Nous comprenons la différence. — Expliquez de la même manière cette phrase dont la tournure légitime l'indicatif:
.'' C^est une chose ctdmirahle que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu." — Pascal, 189.
Enfin, mesdames, nous entrerons dans le subjonctif en faisant un pas de plus. La simple perception^ la pensée même ne régissent pas ce mode, mais le sentiment commande le sub' jonctif* En effet, il ne s'agit plus ici d'une pure affirmation qui ne met nullement sus juao le fait affirmé. L'âme entre en jeu cette fois pour opérer un mouvement : Je veux que vous m'écoutiez. Mais le mouvement s'opérera-t-il ? M'écouterez-vous ? Je n'en suis pas certain : voilà l'élément négatif présent, et dès lors le subjonctif. Ne voyez-vous pas que le second verbe est sus Juao du premier ; je ne puis pas l'en détacher. Je veux que vous m'écoutiez : si je détache, et que je dise vous m*écoitterez, j'altère entièrement l'idée exprimée. — Nous comprenons, monsieur, et sommes désireuses d'entendre les subjonctif produits par les verbes de sentiment. •— Écoutez donc les maîtres.
^^ Oui, je voudrais qu'aucun ^e vous trouvât aimable, Que vous fussiez réduite en un sort misérable ; Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien. Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien ; Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice ; Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour De vous voir tenir tout des mains de mon amour."
MoLiÈRB, MiBÀNTHBOFE, acte Iv. scène 3.
C'est à Célimène que parle le misanthrope, à une dame qui avait rang, naissance et bien, à laquelle le ciel avait beaucoup donné, dont le sort était digne d'envie, et que tout le monde trouvait aimable. Et son amant voudrait que rien de tout cela ne fïït. Ce verbe tient toute la phrase sous sa dépendance, SUB JU60 ; supprimez-le et exprimez-vous à l'indicatif, votre phrase mentira entièrement, car elle effacera Yélément négatif qui est toujours présent avec les verbes de sentiment.
Je continue h citer, mesdames : vous saurez raisonner ces sabjonctifs sans mon secours avec la théorie que nous avons.
" Zadig était au désespoir d'être condamné comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fût" — Voltaire, xviii. 79.
'^ Irax souffrait rarement qu*on lui parlât et jamais qu'on l'osât contredire." — Id. 87.
" Vous savez que le roi mon mari trouva mauvais que voua fussiez le plus aimable de tous les hommes." — Id. 145.
Permettez-moi de vous arrêter, monsieur. Le verbe trou-' ver appartient à la pensée. — Oui, madame, et nous dirions : Le roi trouva que Zadig était le plus aimable des hommes ; mais le roi fait autre chose que de trouver cela dans son esprit ; son âme s'en émeut, il trouve mauvais que cela soit. Ne reconnaissez-vous pas que trouver mauvais exprime un sentiment ? — Si, monsieur. — Je continue donc à citer.
" Candide, n'en pouvant plus, demanda en grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête." — Voltaire, xviii. 217.
*' Elle disait : J'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nus- Banab, et j* attendrai qu'il daigne m'aimer." — Id. 129.
" Le savant, qui me parut être un original fort agréable, avait escigé que le montagnard fît de sa maison une auberge
d'ëtë pour les amants de la nature qui pénétreraient dans cette région peu connue, et même qu'il servît avec déyouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de la montagne." — 6. SanDj yALYia>BEy 14.
Exiger est un acte de la volonté, c'est plus qu'une pensée.
"^ n aimait qu'on s'occupât de lui, même pour le rudoyer ou leraaier." — Id. 63.
" Je vais tâcher de lui plaire et qu'elle me plaise." — G. Sand, Mare au diable, 37.
Tâcher exprim&>t-il un intiment, monsieur? — C'est un acte de la volonté ; de pareils actes vont au delà de la pensée et régissent le subjonctif comme les sentiments, et pour la même raison.
^ Germain ftit mortifié qu'on le supposât déjà amoureux, et l'air maniéré de la veuve, qui baissa les yeux en souriant, comme une personne sûre de son fait, lui donna l'envie de protester contre sa prétendue défaite; mais il craignit de paraître incivil, sourit et prit patience." — G. Sand, Mark