‹ Entretiens sur la grammaireChapitre 47 sur 52 · AU DIABLE · texte numérisé non relu

AU DIABLE

^ H est malheureux que ça ne se soit pas mieux arrangé ; mais enfin Dieu ne le voulait pas, à ce qu'il paraît." — Id. 137.

^'Le chef de famille se leva en disant: Allons! que la volonté de Dieu soit faite I l'amitié ne se commande pas."— - Id. 137.

Pourquoi le subjonctif, monsieur? N'est-ce pas un impératif? — n en tient lieu, madame: à la première personne on dirait : faisons la volonté de Dieu. Mais c'est aussi un subjonctif, commandé par un verbe de sentiment sous-entendu : souhaitons ou permettons que la volonté de Dieu soit faite.

En voilà peut-être assez, mesdames, pour vous décider à employer le subjonctif quand vous exprimez im sentiment. —

272 ENTBETIENS SXJB LA aBAMMAIRE.

Oui. — Vous comprenez maîntenant pourquoi les grammaires disent que les verbes qui expriment la volonté, le souhait, le consentement, la défense, la crainte, l'appréhension, le commandement, régissent le subjonctif. — Cest évident, car ils expriment un sentiment Cependant, monsieur, j'ai rencon-i tré le verbe ordonner avec rindicati£ — Citez, mademoisellei -^ C'est une phrase de Montesquieu :

*' Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l'ancienne, Constantin voulut qu'on distribuât aussi du blé, et ordonna que celui d'Egypte serait envoyé à Constantinople, et celui de l'Afrique à Rome." — Montesquieu, 125.

 mon tour, je cite Voltaire :

^ L'Hébreu déconcerté fut bientôt obligé de tout avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq cents onces, qui furent bientôt payées." — Voltaibe, xviii. 109.

Les mots ne sont rien, les idées sont tout, mesdames, dans l'attention que nous devons donner à l'étude du subjonctifl Dans ces phrases il n'y a aucun élément négatif, et dès lors le subjonctif ne peut pas s'employer, pas plus avec le verbe ordonner qu'avec un autre. Cet ordre d'un roi, et cet autrô ordre d'un juge, seront positivement exécutés, aussi sûrement que l'est la marche d'une procession dans les rues telle qu'elle a été ordonnée, prescrite, par le maire de la ville.

On peut être étonné, un moment, de rencontrer dans la phrase suivante le subjonctif régi par le verbe faire publiery msiis encore une fois, les mots ne sont rien, et quand on a réfléchi, on trouve que le subjonctif doit être là. Des maîtres comme Voltaire se trompent-ils jamais ?

^^Zaàig^ publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers do sa gra-

ISNTBETIENS 8X7B LA 6RAMMAIBE. 273

ciense majesté Nabassan, fils de Nnssanab, eussent à se rendre, en habit de soie légère, le premier de la lune du Crocodile, dans rantichambre du roL" — Voltaire, xviii. 125.

Veuillez examiner cette phrase, madame. — Les prétendants à l'emploi de haut receveur se rendront ou ne se rendront pas dans Tantichambre du roi. Ils restent libres malgré la publication faite par Zadig. La liberté qu'ils ont de ne pas se présenter pour la charge de haut receveur de sa gracieuse majesté ne constitue-t-elle pas cet élément négatif qui commande toujours le subjonctif? — Si, madame; je n'ajoute rien à votre explication.

J'ai rencontré la verbe se plaindre avec l'indicatif, monsieur. — Oui. — C'est cependant un verbe de sentiment. — Oui. — La raison de cet indicatif ne serait-elle pas la même que celle qui a été donnée pour ordonner. — Nous allons le savoir ; je vous prie de dter. — Dans le Savetier et le Financier, La Fontaine ûàt suivre se plaindre du subjonctif:

^' Et le Financier se plaignait Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir. Comme le manger et le boire."

La Fontaine, vlii. 2.

C'est bien juste, le verbe a ici toute sa signification comme sentiment ; le Financier ne constate pas un fait, mais il se plaint que ce fait existe. Dans la fiible La Mort et le Mou« rant, le poëte fait usage de l'indicatif.

^ Un Mourant<qui comptait plus de cent ans de vie, Se plaignait à la Mort que précipitamment Elle le contraignait de partir tout à l'heure, Sans qu'il eût fait son testament, Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure

Au pîed levé ? dit-îl ; attendez quelque peu ;

Ma femme ue veut pas que je parte sans elle ;

Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;

Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.

Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !

• Id. Tîiî. 1.

Entendez-vous comme il raisonne, monsieur? — Oui, il établit vraiment ce fait que la Mort le contraint de partir sur le champ ; le sentiment qui est dans se plaindre est oublié, et ce verbe devient presque synonyme de démontrer: le centenaire démontrait à sa manière à la cruelle déesse qu'elle était trop pressante.

La mouche qui s'attribue l'honneur de faire avancer un coche tiré par six forts chevaux, qui suaient et soufflaient^ tant ils faisaient d'efforts pour le faire avancer, cette mouche, disje, qui bourdonne autour de l'attelage et pique un cheval, puis un autre, se plaint comme le mourant, ou plutôt démontre comme lui. En conséquence elle parlera à l'indicatif. Elle

" Se plaint qu'elle agit seule et qu'elle a tout le soin ; Qu'aucun n'aide aux chevaux, à se tirer d'affaire.

Le moine disait son bréviaire :

H prenait bien son temps ! Une femme chantait : C'était bien de chansons alors qu'il s'agissait ! "

La Fontaine, vîL d.

Avez-vous compris, mesdames ? — Très-bien, monsieur. — Je crois que nous pouvons nous arrêter ici. Notre entretien de demain roulera sur la négation et me permettra de rencontrer les doutes qui peuvent vous rester. — Il y a tant de verbes qui expriment le sentiment ; nous souhaiterions plus d'exemples, monsieur, si vous en aviez sous la main. — J'en ai, mesdames.

" Nous déplorerons éternellement qu'elle (l'union de Louis

XlV et de Charles II) ait perdu son agrément le plus doux, et qu'une princesse si chérie de tout l*uniyers ait été précipitée dans le tombeau, pendant que la confiance de deux si grands rois relevait au comble de la grandeur et de la gloire." — BossuET, Oraison de Henriette d'Angleterre, 73. " (Test le bonheur de nos jours que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince qu'on en révère la puissance et la majesté." — Id. 80.

Bossuet fiatte Louis XIV, monsieur. — Un peu, peut-être. Excepté La Fontaine et Fénelon, qui ne flattait paa^dans ce temps-là ?

^' Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un hotnme d'esprit s'avisât de me railler deux fois de suite." — Montesquieu, 209.

*^ Quand on veut abaisser un général, on dit qu'il est heureux; mais il est beau que sa fortune fasse la fortune publique." — Id. 236.

Est-ce un sentiment? — Oui, mademoiselle; il n'établit pas simplement un fait, il exprime son sentiment sur ce fût — Cest vraL

^^ Ce qui me parait insupportable chez les enfants, c'est qu'il* faille attendre si longtemps pour savoir ce qu'ils ont dans la tête, et pour les entendre raisonner. Il est bien ' fâcheux que le travail qui se fait dans l'intelligence des moutards ne s'explique pas par eux-mêmes, et que les idées leur viennent sans qu'ils s'en rendent compte." — P. Méri- KiE, Lettres 1 une inconnue, 184.

** Quel dommage que ce garçon (M. V. Hugo), qui a de si belles images à sa disposition, n'ait pas l'ombre de bon sens, ni la pudeur de se retenir de dire des platitudes indignes d'un honnête homme." — Id. 201.

276 ENTRETIENS SITB LA GBAMKAIBE.

N'est-ce pas le courtisan de Napoléon III qui parle ainsi de Tauteur de Napoléon le Petit? — Assurément, mais c'est aussi rhomme de bon sens et de goût.

*< Vous ne me dites pas ce que devient cette charmante enfant qui vous intéresse tant Faites en sorte, je vous prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce temps-ci." — F. Mérimée, Lettres 1 une inconnue, 235.

'' Chëre amie, je suis charmé que vous vous soyez amusée." — Id. 307.

''Adieu, chëre amie; je regrette pour vons que vous ne retoumi^ pas à Rome cette année." — Id. 343.

" Je suis désolé que vous n'ayez pas attendu deux minutes. Vous n'avez pas voulu qu'on me prévînt, vous vous êtes bornée à remettre mon livre, et vous appelez cela une visite à un malade." — Id. 345.

" Quel malheur que l'esprit moderne soit si plat ! Croyezvous qu'on l'ait jamais été autant ?" — Id. 350.

P. Mérimée est misanthrope, monsieur. — C'est un malade, madame, qui dit durement la vérité.

" Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît un Dieu de son amour-propre, pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie." — La Rochefoucauld, Maxime 509.

Vous n'avez pas d'observation grammaticale à &îre, mesdames, sur ces exemples ? — Non, monsieur, mais j'ai lu dans ^ Pascal une pensée qui m'embarrasse. — Je suis curieux de la connaître. — La voici :

^< L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête." — Pascal, 125.

Le verbe vouloir est certainement un verbe de sentiment

SNTBETIENS SUB LA GBAMMATKlfi. 277

on de volonté. — Oui, mais je vous dis encore que les mots ne sont rien ; la pensée signifie : Le malheur est que ... la mauvaise fortune a établi comme un fait que celui |ui veut faire Tange i^it la bête. Le subjonctif sermt ici un contresens. — Merci, monsieur, je comprends ; mais je n'ai pas fini de vous tourmenter avec le verbe vouloir. — Eh bien ! madame. — Vous savez que j*ai tout noté dans mon exemplaire de l'admirable roman de La Petite Fadette. J'y lis cette phrase, qui ne vous permettra plus de dire que les mots ne sont rien :

^ Comme Landry marchait la tête basse et les yeux fichés en terre, il sentit quelqu'un qui lui tapidt l'épaule, et se retournant il vit la petite fille de la mère Fadet, qu'on appelait dans le pays la petite Fadette, autant pour ce que c'était son nom de famille que pour ce qu'on voulait qu'elle fut un peu sorcière." — 6. Samd, Fadette, 65.

Certes George Sand n'a ici vu que le mot voulait et a perdu de vue son idée qui est celle de prétendre. Ne devait-elle pas écrire : On prétendait, on soutenait, on disait, on voulait, que Padette était sorcière ? — C'est très-embarrassant, madame, et comme vous, je suis étonné que George Sand, si hardie et si sûre dans sa langue, n'ait pas cette fois méprisé le mot suivant son habitude, pour exprimer tout juste son idée. Cependant il y a peut-être ici une nuance de signification qui explique le subjonctif, outre le mot lui-même. Ces bonnes gens du village n'avaient dans l'esprit aucun raisonnement qui établit que Fadette fût sorcière ; c'est le sentiment, la peur qui avait produit cette opinion qu'ils avaient de la noble fdle.

£n voilà assez^ mesdames. Adieu*

278 £}!rrBfiTi£Ks sub^la gbammaieï:.

LE SUBJONCTIF (SUITE)

LA NEGATION ET l'iNTBRRO CATION.

PouRRiEZ-vous résumer, madame, ce qne nous avons ait du subjonctif? — Je pense que oui, monsieur. Vous avez d'abord établi qu'il j a toujours un élément négatif dans le subjonctif, que la conception de la réalité n'y est jamais présente. Il serait aussi exact de dire, n'est-ce pas, Caffirmation de la réalité f — Oui ; c'est peut-être plus simple. — Nous avons ensuite examiné les conjonctions, les étudiant à la lumière de ce principe. — C'est vrai. — Après, nous avons recherché quels sont les verbes qui gouvernent le subjonctif. Vous avez produit pour cette question une théorie qui distingue les verbes exprimant une simple perception, ceux qui expriment une pensée ou affirment purement un fait, et enfin ceux qui expriment un sentiment ou un acte de la volonté. Nous avons trouvé que les verbes de sentiment seuls régissent le subjonctif. — Merci, madame.

Eh bien ! ces verbes de sentiment gouvernent le subjonctif, parce qu'ils apportent toujours dans la phrase un élément néga» tify ou une incertitude, ce qui revient au même. Car ne nous trompons pas sur cet élément négatif. Ce n'est pas une négation formelle ; ce n'est qu'un élément de négation ; il rend douteux ce qui est exprimé dans le second membre de la phrase ; et c'est justement ce doute que le subjonctif exprime. Cette

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explication est indispensable pour l'entretien qne nous allons avoir. Une pure négation est aussi affirmative qu'une affirmation ; elle ne tient rien en suspens, elle ne met pas suhjugo : Je ne dis pas que l'âme est matière, car j'ai la persuasion contraire. Je ne crois pas que Dieu est cruel. Ne sont-ce pas là des affirmations ? — Évidemment, monsieur. — Dès lors quand je nierai aussi affirmativement, je ne ferai pas usage du subjonctif; car, par exemple, je blaspbémerais contre l'infinie Bonté, si je m'exprimais de la sorte: Je ne crois pas que Dieu soit cruel. N'admirez-vous pas, mesdames, cette fine nuance du

subjonctif ? — Nous 1 admirons.

Nous voilà entrés dans le sujet de cet entretien, qui est de la plus haute importance. C'est la négation et l'interrogation qui apportent dans le discours le plus de subjonctifs. On peut même dire que la négation seule commande tous les subjonctifs, sans une seule exception. Il est bien entendu que je parle de cet élément négatifs tel que je l'ai expliqué. Je suis convaincu, mesdames, qu'aucun homme n'emploiera jamais le subjonctif partout où il le faut, avant qu'il soit arrivé à sentir cet élément négatif partout où il est. C'est là que réside précisément la difficulté et en même temps le charme, et c'est pour cela que nous ne pouvons matérialiser dans une règle grossière l'insaisissable raison de l'emploi de ce mode, dans les cas où il exprime les plus fines nuances de la pensée. — Que faire donc, monsieur? — Il faut le cultiver beaucoup, mesdames, et si vous me permettez de l'animer, je dirai que vous devez le fréquenter, vivre beaucoup avec lui, le toucher, le sentir dans les grands maîtres de la langue. Eux seuls ont la pensée assez précise, le sentiment assez sûr pour nous guider. En conséquence, mesdames, je vais vous mettre en présence de nombreux exemples, que nous nous effi^rcerons de comprendre. Je produirai indifféremment la phrase négative et la phrase interrogative, car elles fournissent le même élément au subjonctif.

<< Vous êtes des ignorants, tous tant que vous êtes I s^'écria le Grec : est-ce que vous ne savez pas que le chaos est père de tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est ? " — Voltaire, xviii. 116.

Voilà nne interrogation, mesdames, qui fait bien mentir la règle qui dit qu'on emploie le subjonctif après une interrogation. Four vous, vous n'êtes pas étonnées de voir cet indicatif; vous savez bien que le subjonctif serait une faute ici. — Certes, monsieur, il n'y a pas dans la phrase de Voltaire l'ombre d'un élément négatif. — Non, madame, c'est la plus forte des affirmations. Celui qui parle est tellement sûr que la forme et la matière ont fait le monde, qu'il est étonné et révolté qu'il puisse j avoir des hommes qui ignorent cette origine des choses. Si vous lisez Voltaire, vous verrez que le Grec, un Egyptien, un Indien, un Celte et d'autres étrangers étaient réunis, et affirmaient tous la supériorité de la religion de leur pays respectii^ avec une violence qui les mit presque aux mains. Le subjonctif ne pouvait pénétrer dans cette assemblée de gens qui ne savaient pas douter.

J'ai lu le Zadig de Voltaire, monsieur, et j'ai précisément noté un subjonctif dans la scène dont vous parlez. Je vous prierai de nous l'expliquer. — Donnez-le-nous, mademoiselle. — Un Egyptien, présent dans cette réunion, avait vu mourir sa tante en chemin et en avait fait une belle momie. Comme il allait manger d'une poule bouillie qui était sur la table :

*^ Qu'allez-vous faire, s'écria avec douleur un Indien, en le prenant par la main? Manger de cette poule! Gardezvous en bien ; il se pourrait faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature." — • Voltaire, xviiL

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Madame expliquera ce subjonctif. — L'ëlëment négatif est apparent ici, monsieur. Cet Indien est bien sûr que la tante de l'Egyptien a passé dans le corps d'un animal. Il dirait cela à l'indicatif, mais il ne peut pas affirmer qu'elle est précisément dans la poule servie sur la table. Elle est peut-être dans une autre poule. Voilà l'élément négatif. — Cest trèsjuste, madame. Je continue à citer.

** On ne saurait croire jusqu'où a été dans ce siècle la décadence de l'admiration." — Montesquieu, 230.

Yoilà, malgré sa forme négative, une phraie aussi affirmative que celle du Grec de Voltaire. Montesquieu affirme que la décadence de l'admiration est très-grande, si grande qu'on ne saurait croire jusqu'où elle va. N'êtes-vous pas persuadées, mesdames, qu'il faut regarder plus loin que les mots pour trouver la raison du subjonctif, et que la forme n'est rien ? — Entièrement, monsieur, après ces exemples. — Vous comprendrez donc tout ce qui va suivre.

'' Vous ai-Je dît que mon ami Au^er vetU faire un grand mélodrame avec le Faux DémétriuSy et que je dois j travailler aussi ?" — P. MiRiMÉE) Lettres, 37.

Cette interrogation empèche-t-elle que ces Êiîts soient positif ? — Non. — Donc pas de subjonctif.

*' Je serai le 11 à Madrid ; je ne sais pas encore combien de temps j'y resterai,** — Id. 250.

Cette négation n'a rien à Êiire avec le fait de rester à Madrid. F. Mérimée y restera, c'est positif. La négation porte seulement sur combien de temps. Prenez garde, mesdames, que je touche un point important et qui est la clef de nombreuses solutions. — Lequel ? — C'est que dans notre phrase

282 SNTBBTIENS SUB LA GBAMTVTATKK

la négation ne sort pas du premier membre, elle ne va pas au delà da que^ qui nnit les deux membres, et ne peut en conséquence affecter le mode du second membre. Appliquez cette observation à tous les cas semblables.

*^ Je ne te dirai pas à présent ce que je veux de toi, je ne le sais peut-être pas encore : mais souviens-toi bien de ce que tu me promets à cette beure, et si tu j manques, je ferai savoir à tout le monde qu'il n'y a pas de fiance à avoir dans la parole du besson Landry." — G. Sand, Fadette, 75.

^ Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette trèsdurement, et n^importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que je te la jetterai au nez." — Id. 112.

Voilà encore deux négations suivies de l'indicatifl Les grammaires n'expliquent pas cet indicatif. Voici ce qu'elles disent de la négation et de l'interrogation. Je cite la Grammaire des grammaires, " On met le verbe de la proposition subordonnée au subjonctif, si la proposition principale est négative ou interrogative, parce que cette sorte de proposition exprime le doute, rincertitude." H y a longtemps que dans mon exemplaire de cette grammaire j'ai écrit à la marge, à côté de cette règle le mot faux^ comme j'ai dû l'écrire sur presque toutes les pages du livre. Comment ne pas le faire en présence de phrases comme celles que nous venons de voir ? La proposition principale des deux phrases de G. Sand n'est-elle pas négative ? — Si. — Et cependant y trouvons-nous le subjonctif? — Non, monsieur. Mais la Grammaire des grammaires a fait la remarque suivante : '^ Quelquefois on n'emploie l'interrogation que pour affirmer ou nier avec plus d'énergie ; on n'interroge alors que pour le seul fait oratoire, pour communiquer aux autres le sentiment qu'on éprouve." C'est une simple formule, c'est rînterrogation des rhéteurs. Dans ce cas le verbe de la proposition subordonnée se met à l'indicatif, puisqu'il n'exprime point de doute :

^ Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu il est votre époux ?" — Racine, Phèdre, ii, 6.

Eh bî^ ! mademoiselle, cette remarque est bonne, et explique l'exemple que nous avons cité de Voltaire, où le Grec affirme, par une interrogation, que la forme et la matière ont créé le monde. — Oui. — C'est ce qui explique des phrases comme celles-ci : Croyez-vous que notre âme est immortelle ? c'est-a-dire êtes-vous assez sot pour croire une pareille absurdité ? Ne croyez-vous pas que notre âme est immortelle ? c'està-dire, êtes-vous assez incrédule pour ne pas croire cet article fondamental de la foi chrétienne, ou bien êtes-vous assez aveugle pour ne pas voir que l'âme est un esprit, et que l'esprit ne peut périr? N'importe le raisonnement; moi qui parle, je suis sûr dans le premier cas que l'âme n'est pas immortelle, et dans le second je suis certain de son immortalité. Si je disais : Croyez-vous que l'âme soit immortelle ? je vous exprimerais mon doute sur ce point, je vous marquerais l'élément négatif qui est dans mon esprit. Mais, mesdames, la remarque lue par mademoiselle n'explique nullement les deux phrases citées de G. Sand. Il n'y a là aucune interrogation des rhéteurs. — C'est vrai. — Ce qui les explique, c'est cette remarque que la négation ne sort pas du premier membre de la phrase, et par conséquent, n'affecte pas le second membre. Fadette ne dira pas à Landry ce qu'elle veut de lui. Elle veut quelque chose, c'est positif, donc veut est à l'indicatif L'élément négatif repose sur le point de savoir ce qu'elle veut, mais ce est dans le premier membre, donc pas de subjonctif Nous l'aurions si elle disait: Je ne te dirai pas que je veuille quelque chose de toi. — Oui, monsieur, parce que la négation porterait sur le second membre. — C'est juste. De même : N'importe quelle chose tu m'apporteras. Landry lui apportera quelque chose, mais il n'importe quelle chose il apporte, Fadette la lui jettera à la tête. Ce qui est douteux, c'est quelle chose, or

qt^Ue chose ne sort pas du premier membre ; donc pas de subjonctif.

Mesdames, je vous ai arrêtées longtemps sur ces exemples, parce que je veux que vous sentiez le subjonctif, et que quelques phrases bien discutées font comprendre cent autres. Je reprends mes citations.

Avant que vous citiez, monsieur, laissez-moi vous lire encore une règle de la Grammaire des grammaires, — Faites-le, mademoiselle, mais gardez-vous de trop vous arrêter à ces règles fbrmelles, qui ne sont pas expliquées. Sans explication elles sont Êiusses ; pour les expliquer, H faut recourir à notre théorie. N'est-il donc pas inutile pour vous de les connaître? — Peut-être que si, monsieur, mais j'ai pensé à la règle de grammaire devant le n'importe que de G. Sand. Il n'importe que est un verbe unipersonnel, n'est-ce pas ? — Oui. — La Grammaire dit : " On met le verbe de la proposition subordonnée au subjonctif après les verbes unipersonnels,*ou après ceux qui sont employés unipersonnellement. Il faut en excepter: il s'ensuit, il résulte," etc. — Cette règle est inutile et très-sotte, mademoiselle. La qualité d'impersonnalité ne fait rien à la phrase. Quand vous avez le subjonctif après un unipersonnel, ce n'est pas parce que le verbe est impersonnel, c'est pour une autre raison, puisqu'il y a autant d'impersonnels qui ^ont suivis de l'indicatif que d'autres qui régissent le subjonctif. Ne voyez-vous pas que de pareilles règles vous réduiraient à tirer à la courte paille pour savoir si vous devez feire usage du subjonctif ou non ? — C'est trèsvrai, monsieur. Pardonnez-moi de vous avoir distrait de nos études sérieuses. — Je vous pardonne, mademoiselle, et je cite.

^ Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même." — Pascal, 160.

La négation repose sur quiy monsieur, et ne sort pas du premier membre ? — C'est juste.

Yoicî un exemple plus difficile à expliquer :

^ Quand on dit il n'y a point de qualités absolues, cela ne veut pas dire qu'il n'y en a point réellement, mais que notre esprit ne peut pas les déterminer." — Montesquieu, 219.

Où porte la négation ici? — Ne porte-t-elle pas sur cela ? — Si, madame. Expliquez-vous. — Dire qu'il n'y a point de qualités absolues ne veut pas dire cela: il n'y a point de qualités absolues ; mais veut dire que notre esprit ue peut pas les déterminer. Donc la négation n'affecte pas le second membre de la phrase. — Vous comprenez parfaitement, madame, et je puis continuer.

" Il n'y a pltis personne qui sache un mot d'histoire." — P. Mériuée, 79.

Voilà la négation qui porte sur le second membre et régit le subjonctif. Cette négation est très-simple ici et très-apparente. Elle est quelquefois indirecte, ou plus latente, mais n'importe, dès qu'elle est là, le subjonctif apparaît. Arrêtezmoi, mesdames, sur les exemples que vous ne comprendriez pas.

** L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n^ ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé." — Montesquieu, 207.

^ n n^y a pas de poëte qui n'ait tiré toute sa philosophie des anciens." — Id. 217.

Dites le contraire, madame. — H y a des poètes qui n'ont pas tiré toute leur philosophie des anciens. — Vous avez fait disparaître la négation qui commandait la phrase, et en conséquence chassé le subjonctif.

^ // n'y a guère d'occasion où l'on fît un méchant marché

de renoncer au bien qu'on dit de nous à condition de n'en dire point de mal." — La Rochefoucauld, Maxime 454

'^ Danse toute ta vie avec les bessons de la Bessonniëre, et ne crois pas, G^elet, que tu me fasses le moindre tort, ni la moindre envie." — G. Sand, Fadette, 165.

Ces négations sont apparentes, monsieur. — Oui. La négation n'est pas moins apparente dans ces formes interrogatives.

^ Orois-tu que ce soit à propos, à seize ans, de ne point ressembler à une fille ?" — Id. 137.

'^ Je suis fâché de la mort de la pauvre ladj M . . • Est-il vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman ?" —

P. MÉRIMJÊE, 136.

<< Connaissez-vous quelque chose qui puisse tenir compagnie à un pauvre diable qui n'ose mettre le nez dehors après le soleil couché ? " — Id. 288.

^Est-il vrai que je n'aie que vingt-trois ans à vivre à moins que je ne vole la part de mes camarades ?" — Voltaire, xviii. 414.

La phrase suivante est curieuse à examiner :

^Œst-il vrai que tous les pêcheurs de harengs de Boulogne soient des voleurs qui vont acheter des harengs pris par les Anglais et qui prétendent les avoir pris eux-mêmes ? Est-il vrai aussi que les harengs ont été séduits par les Anglais et qu'ils ne passent plus le long de nos côtes ?" — F. MiBiMÉE,

Voilà est-il vrai suivi d'un subjonctif, et puis employé avec l'indicatif. Si vous comprenez le pourquoi, mesdames, vous admirerez cette nuance de la pensée de l'écrivain. — Je crois comprendre le subjonctif. En effet, P. Mérimée se demande si les pêcheurs de Boulogne sont des voleurs, et il désire savoir l'opinion de son amie sur ce point. H y a dans son esprit un élément négatif. — Et l'indicatif? l'auteur est-il convaincu

que les harengs ont été séduits par les Anglais ? — Comment pourrions-nous croire, monsieur, qu'un pareil esprit eût une aussi sotte conviction, et même qu'il eût un doute à ce sujet ? — Donc ? — Donc il est convaincu, au contraire, que cette histoire de harengs séduits est un conte de vieille femme ; il exprime un badinage. Point de subjonctif, puisque rien n'est en question dans l'esprit de P. Mérimée.

Nous allons rencontrer des négations moins apparentes, des négations que nous appellerons latentes. Il faut savoir les découvrir, mesdames. En voici une que je trouve sur une page si belle que je vous demande la permission de la citer tout entière. — Nous écoutons, monsieur.

" Connaissez-vous une bête qu'on nomme hemard-V ermite ? C'est un très-petit homard, gros comme une sauterelle, qui a une queue sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l'y fourre et se promène ainsi au bord de la mer. Hier j'en ai trouvé un dont j'ai cassé la coquille très-proprement sans écraser l'animal ; puis je l'ai mis dans un plat d'eau de mer. Il j fai^it la plus piteuse mine. Un moment après, j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite bête s'en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte en l'air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille pour s'assurer qu'elle était bien vide. Alors il l'a saisie avec ses deux pattes de devant, et a fait en l'air une culbute de façon que la coquille reçût sa queue. . . . Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené dans le plat, de lair assuré d'un homme qui sort d'un magasin de confection avec un habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un raisonnement aussi évident que celui-ci." — P. Mérimjee, 35.

Voilà une négation latente. Le petit homard a fait une culbute de façon que la coquille reçût sa queue. La culbute est très-bien faite, j'en suis sûr, et il faudrait du malheur pour

que la queue n'entrât pas ; mais qui sait ? il y aura peut-être du malheur, peut-être la queue n'entrera pas. Cet élément négatif n'est-il pas démontré ? — Vous Tavez clairement montré, monsieur. — P. Mérimée jugeait la chose comme nous, puisqu'il met des points suspensifs après quetie. • . . Voyezvous que son esprit est en suspens ? — Oui. — Entrera-t-elle, se dit-il, et, quand il a vu le succès de l'opération du petit homard, il sort enfin de son incertitude et il ajoute : ^ EUe y est entrée." — Cette explication est curieuse, monsieur. — Elle vous expliquera grand nombre de négations latentes.

'* Si vous trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n*ait pas l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et à la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez. Je n'ai pas envie de mettre de robe de soie quand il y a deux pieds de glace dans la Seine." — P. Mérimée, 146.

L'amie de P. Mérimée trouvera-t-elle une étoffe qui se lave et qui n'aie pas l'air d'une robe de femme ? Voilà la négation latente. L'élément négatif est là. U n'y sera plus quand elle lui répondra : J'ai trouvé une étoffe qui se lave et n'a pas l'air d'une robe. C'est positif.

Notre raisonnement explique entièrement ces exemples que produit la Grammaire des grammaires : J'épouserai uue femme qui me plaise: trouverai-je cette femme? J'épouserai uoe femme qui me plaira : je l'ai trouvée, je sais qu'elle me plaît et me plaira. J'irai dans une retraite où je sois tranquille : n'est-ce pas encore de la même manière que je dois raisonner? — Si, monsieur, car vous n'avez pas trouvé cette retraite. Quand vous l'aurez trouvée, vous direz : J'irai dans une retraite où je serai tranquille.

Je continue à citer.

<< S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru,

ENTBETIEKS SUB LA GBAMMAIEE. 289

c'est qu'on ne l'a pas bien cherché." — La. Rochefoucauld, Maxime 311.

Comprenez-vous ? — Oui ; s'il n'y avait pas de négation ici, le penseur dirait: Il y a des hommes dont le ridicule n'a jamais paru. — C'est juste.

^ Resserrez le plus qu'il est possible le vocabulaire de l'en- &nt. Cest un très-grand inconvénient qu'il ait plus de mots que d'idées, et qu'il sache dire plus de choses qu'il n'en peut penser." — J. J. Rousseau, Emile, 53.

Cet exemple n'est-il pas expliqué par notre entretien précédent, monsieur ? Il me paraît qu'il y a ici un sentiment : C^est un inconvénient. — Vous avez raison, madame, et je le savais. J'ai voulu avoir une occasion de vous dire que la négation apparente ou la latente expliquent tout le subjonctif. Dans ces sentiments dont nous nous sommes entretenus hier, il y a toujours cette négation latente. Ainsi ici, l'auteur ne dit pas que l'enfant a plus de mots que d'idées, peut-être cela n'est pas, il dit seulement que si cela était, ce serait un inconvénient. Ne voyez-vous pas l'élément négatif? — Si, monsieur.

*' Ne voyez-vous pas que si votre Sylvinet était dans un endroit oîi on le forçât de travailler, il ne songerait pas tant." — G. Sand; Fadette, 45.

"t/é voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout en Angleterre : quelqu'un qui me comprît sans que j'eusse besoin de parler." — P. MiRiMÉE, Lettres

" Dans les conversations et à table, j'ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de biiller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier," — Montesquieu, 208.

Tous ces derniers exemples ne s'expliquent-ils pas par le

raisonnement que vous avez fait sur la phrase: J'épouserai une femme qui me plaise ? — Si, madame, aussi je ne vous y arrête pas. Voici des superlatifs qui apportent le subjonctif. Nous trouverons le pourquoL

" Le petit prince (le fils de Napoléon III) est charmant. Il a grandi de deux pouces, et c'est le plus joli enfant que j'ate vu.**

— P. MiRiMÉE, Lettres, 194.

'^ Sainte-Beuve est assurément un des plus agréables causeurs que y aie entendus" — Id. 334.

^ Rossini était un des hommes les plus spirituels que y aie vuSf et on n'a rien entendu de plus merveilleux que l'air du Barbier de SéviUe chanté par lui." — Id. 338.

L'élément négatif est ici dans une négation très-latente. Mais il y est. En effet P. Mérimée ne dit pas seulement qu'il a vu dans le petit prince un très-joli enfant, cela serait tout positif; il dit de plus qu'il n'a pas vu d'enfant qui fût plus joli. Cela ne fiiit-il pas tomber sur le verbe voir une portion négative ? — Si, monsieur. — De même l'écrivain ne dit pas seulement qu'il a entendu dans Sainte-Beuve un très-agréable causeur et dans Rossini un homme très-spirituel, il ne dit pas même qu'il a entendu les causeurs les plus agréables et les hommes les plus spirituels. Il dit autre chose d'une manière très-indirecte, c'est vrai, mais il dit assurément qu'il n'a entendu personne qui puisse mieux figurer parmi les agréables causeurs que Sainte-Beuve, personne qui se place mieux parmi les hommes spirituels que Rossini. — Quelle nuance, monsieur !

— C'est le subjonctif, mesdames.

Le seul est comme un superlatif souvent et amène le même élément négatif.

" Rome étant une ville sans commerce, et presque sans arts, le pillage était le seul moyen que les particuliers eussent pour B'enrichir." — Montesquieu, 5.

" Le seul livre des Espagnols qui soit bon est celui qui a Êdt voir le ridicule de tous les autres." — Id. 367.

" Cador fut placé et chéri selon ses services ; il fut Tami du roi, et le roi fut alors le seul monarque de la terre qui eût un ami." — Voltaire, xviii. 173.

" C'est donc un outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je suis donc la seule fille qui n'aiY pas le droit de s'amuser comme les autres." — G. Sand, Fadette,

Fadette ne dit pas seulement qu'elle n'a pas le droit de s'amuser, mais surtout qu'il n'y a pas d'autre fîlle qu'elle qui n'ait pas le droit de danser et de s'amuser. C'est précisément cette exclusion du plaisir faite pour elle seule qui l'afflige. — L'élément négatif est évident, monsieur. — Oui. — Ainsi donc les superlatifs et h seul régissent le subjonctif. — Oh ! ne généralisez pas, madame. Si une grossière règle générale pouvait régler les cas de subjonctif, où serait la délicatesse, la beauté de son emploi ? — Quelles sont les exceptions ? — Trois, quatre exceptions, un nombre déterminé d'exceptions, cela serait aussi grossier qu'une règle sans exception. Ne formulez pas de règles, ou bien vous mentirez. Il n'y a qu'à sentir dans chaque cas, et pour chaque pensée, s'il faut le subjonctif, et décider la chose à la lumière de ces principes qui nous ont guidés jusqu'ici.

Voici donc des superlatifs et le seul employés sans subjonctif. Nous devons aussi trouver le pourquoi.

'^ J'ai choisi des robes, des chapeaux et des rubans, tout cela le phis fantastiqiLe que fai puJ* — P. Mérimée, Lettres 1

" J'ai ici la compagnie et le voisinage de M. Cousin, qui est venu s'y guérir d'une laryngite, et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre, et s'étonne de ne pas guérir sous ce beau ciel qu'il voit pour la première fois. Il est.

d'aillears, fort amusant, car il a cette qualité de Êdre de l'esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu'il est seul avec son domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse orléaniste on légitimiste. Les Cannais pur sang (P. Mérimée est à Cannes) n'en reviennent pas, et vous jugez quels yeux ils font lorsqu'on leur dit que cet homme, qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l'amant de madame de Longue ville. Ze seul inconvénient qu'il a c'est de ne pas savoir parler sans s'arrêter." — Id. 183.

Dans ce dernier exemple l'écrivain est très-affirmatif. Il me paraît difficile de &ire sortir ici un élément négatif. Car P. Mérimée ne veut nullement porter notre pensée, et ne porte pas la sienne, sur ce fait que M. Cousin n'aurait pas d'autre inconvénient. — Il y a setd, monsieur. — Je le sais bien, mais on pourrait l'effacer ; et on n'aurait pas détruit la pensée: L'inconvénient quil a. Dans nos exemples qui ont précédé, il ne vous est pas permis d'effacer seul sans altérer le sens. Ainsi quand Fadette dit qu'elle est la seule qui ne puisse pas danser, ce seule est de la plus haute importance, car nous l'avons vu, ce qui justifie surtout sa plainte, c'est que toutes les autres peuvent danser. — Nous comprenons, monsieur, mais la nuance est légère. — Oui. Quand P. Mérimée dit : " J'ai choisi tout cela le plus fantastique que fai pu,^* il n'exprime aussi qu'une affirmation. Il sait bien, et il en est sûr, qu'il n'a pas pu choisir pour son amie de robes plus fantastiques que celles qu'il a choisies.

Il j^ut nous arrêter aux verbes U semble et il paraît» Je ne sais jusqu'à quel point la distinction de M. Lafaye est juste ; il dit que il paraît est objectif et il semble 8ubjecti£ C'est la chose qui paraît être telle ou telle ; et c'est à nous qu'elle semble être telle ou telle. En tout cas, cette observation nous conduit à comprendre que il paraît se construit avec l'indicatif. Le caractère objectif de il paraît le soustrait à

l'élément négatif qu'exprime le subjonctif: H parait que cette nouvelle est vraie. Mon esprit n'est pas en suspens. — Vous n'êtes pas certain de la chose, monsieur. — Non certes, pas plus que quand je dis : Il est probable, je crois, que la chose est vraie. J'exprime ma pensée telle qu'elle est, avec le degré de certitude que j'ai, ni plus ni moins, mais je n'hésite pas, je ne balance pas. Je le fais quand je me sers de il semble ; mon esprit n'affirme ni peu, ni beaucoup, il ne sait que penser. Donc le subjonctif est employé avec il semble et non avec U paraît. Cependant il semble change de nature quand je l'emploie avec un régime : il me semble, il vous semble, il semble à Paul. Ne voyez- vous pas qu'il est alors synonyme de croire : je croîs, vous croyez, Paul croit ? — Oui. Il est donc suivi de l'indicatif dans ce cas ? — Oui.

Je vous le dis souvent, mesdames, pas de règles absolues. Voici des exemples dont les uns confirmeront, et les autres contrediront ce que je viens de vous dire. N'importe ! Vous savez que chaque pensée doit être étudiée, si vous voulez savoir quelle expression lui convient, l'expression du subjonc tif ou une autre.

** H semble qiAe l'amour propre soit la dupe de la bonté et qu'il s'oublie lui-même, lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres : cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins : c'est prêter à usure, sous prétexte de donner ; c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat" — La Rochefoucauld, Maxime

Il semble qu'il soit la dupe, mais est-il la dupe ? que saisje ? Cela semble-t-il être à celui qui parle, à l'auteur des maximes ? Non certes, car il va contredire la chose. Quand il dit il semble, îl n'exprime pas son opinion à lui sur ce point.

Voilà ce qui oommaDde le Babjonctî£ L'élément négatif est là certainement.

^ Mes lectures m'ont afiaîbli les yeux ; et il me semble qae ce qu'il me reste encore de lumière n*est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais." — Montesquieu, 214.

Ceci est bien différent. Nous ayons ici l'opinion de l'écrî- Tain. Ce reste de lumière est l'aurore du dernier jour. Voilà ce qu'il croit. Il n'y a pas dans son expression d'élément négatif. ^

^ Bme semble que qui aurait compris les derniers principes des choses pourrait aussi arriver jusqu'à commtre Tinfîni." ^ Pascal, 10.

Comprenez-vous? — Très-bien, car Pascal exprime son opinion positivement II peut se tromper, mais n'importe ! Son esprit se prononce sur la question telle qu'il la voit.

" J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint, et qu'il y a même des gens assez bêtes pour en mourir." — P MÉRiMiE, Lettres X une inconnue, 242.

Semble est ici synonyme de paraît. Le grand nombre de grippes est une chose qui paraît à tous les yeux. P. Mérimée ne connaît presque pas, dirait-on, il semble; je ne l'ai rencontré que deux û)is dans le tome II des Lettres à une inconnue, tandis que j'y ai trouvé quarante-cinq fois il me semble, et trente-trois fois il me paraît, et toujours l'indicatif. Serait-ce parce que dans les lettres on communique ordinairement ses propres idées, les donnant pour ce qu'elles sont, ou serait-ce la marque d'un caractère personnel et positif, qui n'aime pas de mettre les choses dans le doute? — Peut-être pour

ENTEBTIENS SUB LA GRAMMAIKE. 295

oes deux raisons, monsienr. — Je crois que oaî. La Boche- Ibucanld, au xx)ntraire, fait lo plus souvent usage de il semble et l'emploie principalement avec le subjoncti£ Cest que les pensées de ce merveilleux penseur, qui a tant revu et retouché ses maximes, se sont presque détachées de lui pour prendre ce caractère de généralité, d'impersonnalité qui est une portion de leur profondeur. — La Bruyère ùàtrîl de même, monsieur ? — Non, il emploie beaucoup il semble, mais il en use surtout avec rindicati£ C'est sa propre opinion qu'il exprime ; sa pensée n'est pas impersonnelle oHume celle de l'auteur des Maximes. Du reste il semble est chez la Bruyère souvent synonyme de il paraît. Ainsi :

^ H semble que le héros est d'un seul métier qui est celui de la guerre, et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de l'épée, ou du cabinet, ou de la cour. L'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien." -^ La Bruyère, 161.

" Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité, et l'éloquence un don de l'âme lequel nous rend m^dtres du cœur et de l'esprit des autres." — Id. 143.

Voici U paraît i ^ Il paraît que l'Autriche verU envoyer en Italie son dernier soldat Tout cela est bien noir, fort peu rassurant, mais c'est une raison de plus pour que nous prenions des forces et du courage pour les malheurs qui peuvent arriver." — P. Mérimée, Lettres 1 une inconnue, 56.

Pour résumer, mesdames, je vous dirai d'employer ilparaîty il me paraît, il me semble, avec un autre mode que le subjonctif, soit l'indicatif, soit le conditionnel, suivant les cas. Quant à il semble, ûiîtes en usage avec le subjonctif ou avec un autre mode, de manière toujours à exprimer votre pensée. Y a-t-il dans votre pensée un élément négatif marquez-le par le subjoncti£ Sinon, point de subjonctif.

296 ENTRETIENS 8TJB LA 6BAMMAIBE.

Avons-nous fini, mesdames ? — Non, monsieur : nous ayoni plus d'une question à vous poser. — Je les attends.

La Grammaire de* grammaires dit qu'on fait usage de l'indicatif avec prétendre dans le sens de soutenir : Je prétends que cela n'est pas vrai ; et avec entendre dans le sens de ou3r : Au son de sa voix, j'entends que c'est votre frère. — Avezyous besoin, madame, de cette règle. Les principes que je vous ai donnés vident cette question et cent autres de cette espèce. Vous savez que les mots ne sont rien. Réâéchissez, et dîtes-moi vous-même pourquoi entendre s'emploie avec l'indicatif. — N'est-ce pas une simple perception?^ Evidemment £t si je dis: J^ entends qyHon m^ obéisse f — Cest un commandement, l'expression d'un sentiment ; de là le subjoncti£ — N'en est-il pas de même quand je dis : Je prétends qu'on m'obéisse ? — Si ; mais je prétends que cela n'est pas vrai est une simple affirmation, c'est ime pensée. — Oui, et pour cela, l'indicatif est employé.

La Grammaire dit encore que les adjectif pronominaux quelque que^ quel que^ qui que et quoi que régissent le subjonctif. — Pourquoi, mesdames ? — La Grammaire ne le dit pas. — Sans doute, elle ne prend pas soin que vous com preniez. Mais vous pouvez me répondre. — Ces expressions apportent un élément négatif. — Voilai Donnez des exemples. — Quelque chose que vous dissiez ; quel que soit votre courage ; qui que vous soyez ; quoi que vous disiez. — Cest bien, madame. La portion négative est trop facile à trouver dans ces phrases pour que nous nous y arrêtions.

Pourquoi ce subjonctij^ monsieur :

*^ Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-Yoïua avoir trop chaud." — P. Mjêriméb, Lettres X une inconnue, 220.

Toujours pour l'unique raison, c'est l'élément négatif qui l'explique. P. Mérimée ne dit pas que son amie doit avoir trop chaud ; il ne lui souhaiterait pas cela ; il lui recommande

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sealement de n'avoir jamais froid, quand même elle devrait pour échapper au froid s'exposer à une grande chaleur. — Nous comprenons.

Encore une question, monsieur. Y a-t-il une différence entre Je ne sais Qtje ne sache f Je lis :

^ Je ne sache pas avoir dépensé quatre louis par air, ni fait une visite par intérêt" — Montesquieu, 212.

Je sache renferme l'élément de doute exprimé par le subjonctif, /« sais est très-positif. Montesquieu semble dire: Je ne crois pas, ou je ne sais pas qœ je sache avoir dépensé quatre louis, etc. Voyez-vous la nuance que marque le subjonctif? — Onî| monsieur. — Adieu, mesdames.

LE SUBJONCTIF (SUITE)

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