‹ Entretiens sur la grammaireChapitre 49 sur 52 · LA NÉGATIVE NE · texte numérisé non relu

LA NÉGATIVE NE

BON EMPLOI APBia LES COMPARATIFS.

Voici le ne^ mesdames, que vous vous êtes si souvent plaintes de ne pas savoir employer. — Oui, monsieur, cette question nous parait plus obscure qu'aucune autre. — Elle Test en effet, et Ton ne sait comment trouver la lumière au milieu de la confusion qu'apportent les décisions des grammaires, et, ce qui est plus grave, la pratique contradictoire des maîtres. M. Littré a sans doute plus que personne consulté ces maîtres. En conséquence, je vais vous présenter ses observations telles qu'elles sont. Nous ne nous refuserons pas cependant de les discuter, pour savoir à \.a fin jusqu'à quel point nous avons à nous y soumettre.

M. Littré donc définit ne de la manière suivante : ^' Mot qui rend une proposition négative et qui précède toujours le verbe. Seul et isolé de pas ou point, il n'a plus son ancienne vertu négative que dans certains emplois déterminés." Il dit ailleurs : " Lorsque ne n'est suivi ni de pas ni de point, ni d'aucun autre mot équivalent, le sens de la proposition est moins négatif. Je ne sais marque une ignorance moins absolue que^e ne sais pas"

Acceptons cette définition.

Nous consacrerons deux entretiens, mesdames, à l'étude de la négative ne. Occupons-nous aujourd'hui de son emploi après les comparatifs. Je cite avant tout M. Littré.

" l*' Ne est explétif après un comparatif d'inégalité suivi de que et d'une proposition complétive : Vous écrivez mieux que vous ne parlez. Il est plus riche qu'il ne l'était. Elle est plus belle que vous ne croyez. Le caractère explétif de ce ne est prouvé par le latin qui ne met point de négation : ditiob EST QUAM ERAT, il cst plus riche qu'il n'était"

Que signifie explétif y monsieur ? — C'est un mot inutile au sens. — Nous n'avons pas non plus en anglais ce mot inutile : Hsis bicheb than he was. — Non, madame ; mais faut-il croire vraiment que ce mot soit tout à fait inutile? N'y a-t-il aucune idée, aucime manière de voir qui ait conduit nos pères à employer cette particule ici et dans des cas semblables ? Si cela est, il n'y aura pas moyen dé discuter un instant dans l'entretien que nous commençons. Ne croyezvous pas que nos pères ont ainsi raisonné : ^^ H n'était pas riche autrefois comme il l'est aujourd'hui ; ce passé doit être marqué négativement ; disons donc : E est plus riche qu'il n'était ?" — Cela est possible, monsieur. — Je le crois, et nous accepterons pour nous ce raisonnement. Voici des exemples qui confirment notre première règle.

"Landry songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute sa vie." — G. Sand, Fadette, 170.

"La Fadette est sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et elle a plus fait pour moi dans une causette d'un quart d'heure, que je n'aurais su faire dans une année." — Id. 168.

" Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu'ils font de nous que nous n'en approchons nousmêmes." — La Rochefoucauld, Maxime 458.

" Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne fait ne cède en amour qu'à celui qui aime plus qu'il ne voudrait." — La Brutêre, 201.

2® "Après les comparatifs d'inégalité, si le premier membre

est nëgatîf, le second ^ordinaire ne prend pas le ne explétif : Il n'est pas plus riche qu'il était Vous n'écrivez pas mieux que vous parlez.**

Si nos pères ont fait le raisonnement que j'ai imaginé à propos de la première règle, ils ont dû faire celui-ci au sujet de la seconde : '^ Il est riche à un certain degré, et autrefois il était riche au même degré ; pourquoi dirions-nous qyUil rC était f Cette négation serait un contresens, tout comme l'absence de négation dans le premier cas nous aurait paru un contresens.'*

Voici des exemples.

^ Assurez-Yous qu'on ne peut pas vous aimer plus que je vous aime, et que j'ai une fort grande impatience de vous embrasser." — Racine X J. B. Racine, 31 mai 1692.

^ La reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation, ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Autriche." ^BossuET, Oraison de Henriette d'Angleterre, 68.

'^ Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans les lettres, plus d'esprit, plus de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on en voit dans celles de Balzac et Voiture." — La Brutèrb, 128.

n n'y a pas de négation dans le premier membre, monsieur. — Prenez garde, madame, que c'est la pensée qu'il faut saisir. Or voici la pensée de La Bruyère : Dans mon opinion, on ne pourra jamais . . . Dès lors, le second membre doit être affîrmatif, conformément au raisonnement de nos pères : Autant d'esprit on pourra jamais mettre dans les lettres, autant on en voit dans les lettres de Balzac et de Voiture. Voyezvous que c'est affirmatif ? — Evidemment

^ L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas aimer." — La Bruyâre, 203.

Est-on maître de ne pas aimer, monsieur? — Il parait que

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non, madame ; La Bruyère n'est pas en désaccord avec vous. — Si, puisqu'il dit qu'on a été nuûtre de ne pas aimer. — Non, il dit seulement : on est msdtre de toujours aimer dans la même mesure qu'on a été m^dtre de ne pas aimer. Voilà la parité du degré de signification dans les deux membres de phrase, et dès lors pas de ne, — Je remarque que peu à peu vous Eûtes sortir de notre examen une théorie, monsieur. — Oui, mademoiselle : quand il y a parité entre Us deux membres de phrase^ il ne faut pas de négation; elle détruirait cette parité, La suite de notre étude développera cette théorie. Si elle résiste à l'examen, nous aurons le bonheur singulier d'avoir à notre disposition un sûr moyen de savoir où il &ut faire usage de ne, moyen qui manque à tous les grammairiens, ce qui les jette dans la confusion et la contradiction. Je rends la parole à M. Littré. Vous savez qu'il a dit, et nos exemples l'ont confirmé, qu après les comparatifs d'inégalité, si le premier membre est négatif, le second ne prend pas ne, II continue :

" Des écrivains ont mis ce ne, et quoique des grammairiens aient noté cela comme une faute, le caractère explétif de ce ne ne permet pas, grammaticalement, de souscrire à leur décision : Cependant vous m'aviez fait une réponse, et on ne peut avoir été mieux perdue qu'elle ne l'a été." — Mme de Si-

VIGNÉ.

M. Littré n'a pas de théorie et ne peut nous conduire à aucune solution avec son ne explétif, — Notre théorie, monsieur, ne condamne-t-elle pas Mme de Sévigné ? — Si. C'est peu de chose que d'être en désaccord avec un grammairien, mais il faut beaucoup hésiter avant de trouver mauvaise la phrase d'un maître. Cependant, mesdames, il y a tant d'incertitude chez les maîtres eux-mêmes sur ce sujet ! ils écrivent tantôt d'une manière tantôt de l'autre. Ainsi Racine que nous avons entendu s'exprimer sans employer ce ne que notre

théorie condamne, dît encore trës-bien, s'adressant à son ami Boileau : ^ On ne peut avoir plas d'amitié qu'il en a pour vous." H écrivait ainsi le 11 avril 1692. Cependant, le 3 juin de la même année, il écrit fautivement selon nous (ce n'est pas fautif pour M. Littré, qui justifie tout en nommant le ne explétif) : ^ Il n'y eut pas jusqu'aux mousquetaires qui ne firent pas on pas de plus qu'on ne leur avait commandé." Qu'est-ce qu'on leur avait commandé ? — Ce qui est dit dans le premier membre de la phrase. — Donc il ne faut pas employer ne. Car ce serait dire qu'on ne leur avait pas commandé cela. — Cest clair, monsieur. ~ C'est ainsi que la Grammaire des grammaires^ qui bat la campagne dans cette matière et confond toutes choses, condanme cette phrase excellemment écrite de Bufibn. '* L'animal que l'on appelle cujuacu-apara ne diffère pas plus de notre chevreuil que le cerf du Canada diffère de notre cerf." Cette grammaire eût dit ne diffère, comme si la parité n'était pas évidente entre les deux parties de cette comparaison. Mais elle a raison de condamner la phrase citée de Mme de Sévigné, où. le ne est certainement fautif.

Cette grammaire trouve bonne la phrase suivante de D' Alembert : " L'existence de Scipion ne sera pas plus douteuse dans dix siècles qu'elle ne Test aujourd'hui." — Eh bien, monsieur, elle n'est pas douteuse aujourd'hui. — Non, et elle ne sera pas douteuse dans dix siècles ; elle est aussi douteuse aujourd'hui qu'elle le sera dans dix siècles ; c'est une manière de dire que, de même qu'elle n'est pas douteuse aujourd'hui, de même elle ne le sera pas dans l'avenir. N'est-ce pas comme la pensée de La Bruyère sur la liberté où l'on est de ne pas aimer et de ne pas cesser d'aimer? — Précisément. — Donc D' Alembert s'est mal exprimé.

Ecoutons encore M. Littré.

30 n ^YQQ jjj^Q phrase interrogatîve sans négation, on supprime le ne explétif: Puis-je mieux servir on maître que j'ai

servi Don Garde ? — Quel mortel fat jamais plus heureux que vous Têtes?" — Voltaire, Zaïre, i. 2.

Je vous donne la parole, madame. — Ces phrases s'expliquent tellement. Ces interrogations sont des affirmations déguisées sous la forme interrogative ; elles signifient : On ne peut pas mieux servir un maître que j'ai servi Don Garcie ; aucun mortel ne fut jamais plus heureux que vous Têtes. La parité est évidente : il a servi Don Gurcie aussi bien qu'on peut servir un^maître : et vous êtes aussi heureux qu'un mor tel peut Têtre.

M. Littré continue : 4^ " Si la phrase est interrogative eli négative, on met ne : Ne peut-on pas mieux servir un maître que vous n'avez servi Don Garcie ? "

Supprimez la tournure interrogative, mademoiselle. — J'aurai : on peut mieux servir un maître que ... — Donc il Êiufc ne, puisqu'il n'y a pas parité ; je dois nier dans le second membre de la phrase : H y a une manière de bien servir un maître, ce rCest pas ainsi que vous avez servi Don Garcie.

Avez-vous tout compris, mesdames ? — Parfaitement, monsieur ; cette question que nous ne comprenions pas paraît à présent claire comme le jour. — Nous finirons donc cet entretien. — Vous n'avez pas parlé des comparatifs d'égalité. — -—Us ne demandent aucune explication; ne n'y est jamais employé : J'ai entendu Salvini jouer Hamlet avec autant de puissance qu'on en peut déployer sur la scène; il parlait italien, mais Tignorance où Ton est de sa langue n'est pas un inconvénient aussi grand que vous pensez. Adieu^ mesdames.

PosTSCRiPTUM. — J'allais finir ce chapitre, sans traiter de l'emploi de ne amené dans la phrase par certaines expressions conjonctives. Cette question doit être connue.

Savez-vous, mesdames, comment se construisent avant que, à moins que, sans que f — Nous savons qu'ils régissent le sub-

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joncdf) maïs nous ignorons absolument quand il faut les £di6 suivre de ne, — Voici des exemples qui vous aideront un peu. Nous les examinerons. Je les prends en partie à M. littrë et à la Grammaire des grammaires,

*^A moins que vous ne lui parliez." — L'AcADisfiE.

" A. moins qu^xm homme ne soit un monstre, la douceur d'une femme le ramène et triomphe de lui tôt ou tard." — Rousseau, Emile. «

*^ Un lièvre en son gîte songeait, Car que £ûre en im gîte à moins que l'on ne songe ? "

La. Fontainb, ii. 14.

^ Je croîs que ce ne peut être une punition de t'embrasser • • . à nioins que la chose ne te chagrine et ne te répugne, venant de moi." — G. Sand, Fadette, 158.

^ £t moi je ne puis vivre à moins que vos bontés Accordent nu)n pardon à mes témérités."

MoLitBB^ D. GABa iî. 6.

Ce dernier exemple présente à moins que sans ne : c'est une license poétique. En effet l'Académie a établi la règle que cette expression conjonctive doit toujours être suivie de ne.

Un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse reparaître le domestique.

''En pensant à cela Landry regardait Madelon, mais si tranquillement qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler." — G. Sakd, Fadette, 169.

'' Hélas I nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre." — Bosbuet, Obaison de Henriette d'Angleterre.

** Je reçus et je vois le jour que je respire Sans que père ni mère ait daigné me sourire."

RàciKB, Iphigénib, il. 1.

Sans que n'est donc jamais suivi de ne f — Non, madame. — Faut-il employer ne gprès avant que f — M. Littré considère le ne qui suit quelquefois cette expression conjonctive comme un gallicisme, pour lequel Toreille seule intervient. Cependant il donne un grand nombre d'exemples où avant que est employé sans ne et un seul où il en est suivi. Pour ma part, j'ai noté plus de cent fois dans les maîtres cette conjonction employée sans ne, et une seule fois accompagnée de ne. Je cite.

^' Les paysans ne mangent pas vite, et le petit Pierre avait si grand appétit qu^il se passa bien une heure avant que Germain pût songer à se remettre en route." — G. Saxd, Mark

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