LE PRÉSENT POUR LE PRETERIT DEFINI
Je demande la parole, monsieur. — Nous serons heureux de TOUS écouter, mademoiselle.
Cet événement capital, qui se produit soudain et passe, cet événement qui est marqué à Thorloge, vous ne le mettez pas toujours au prétérit. — Pensez-vous ? — Vous nous avez lu la fable La Mort et le Bûcheron. — Oui. — Eh bien ! l'événement est au présent de l'indicatif: Il appelle la mort, au liea de il appela la mort — C'est vrai. — Et dans Le Savetier et le Financier ? — Veuillez lire, mademoiselle.
^ Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :
Çy était merveille de le voir.
Merveille de l'ouïr ; il/àismï des passages.
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor :
C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait^ Le Savetier alors en chantant V éveillait ;
Et le Financier se plaignait
Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir.
Comme le manger et le boire.
En son hôtel 'ûfait venir
Le chanteur, et lui dit : " Or ça, sire Grégoire,
Que gagnez- vous par an ? " etc.
La Fontaine, viii. %
ENTKETIENS SUB LA GEAMMAIBB. 19
Voilà bien, n'est-ce pas, révénement qui doit mettre fin à cet état de choses marqué par les imparfaits, état pitoyable pour le Financier, voilà l'événement, dis-je : En son hôtel il fait venir, pourquoi ne pas dire : Il fit venir ?
C'est vrai, mademoiselle ; quand dans la fable Le Rat de ville et le Rat des champs, les deux Rats entendirent du bruit» La Fontaine dit :
« Le Rat de ville détale.
Son camarade le suit"
C'est aussi un événement qui se produisit tout à coup. Et dans Le Loup et le Chien.
" Un Loup VL avait que les os et la peau, Tant les chiens faisaient bonne garde :
Ce Loup rencontre un dogue aussi puissant que beau***
Voilà rencontre pour le prétérit rencontra.
Voyez aussi le commencement de la poésie de Lamarti»# intitulée Le désespoir.
" Lorsque du Créateur la parole féconde, Dans ime heure fatale eut en£ïnté le monde
Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa face, Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans TespaGe» Hentra dans son repos.
Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ; Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,
Tu n'es rien devant moi :
Roule au gré du hasard dans les déserts du vide , Qu'à jamais loin de moi le destin soit ton gu*^
Et le malheur ton roi !
Il dit. Comme an vautour qui plonge sur sa proie, Le malheur, à ces mots pousse en signe de joie,
Un long gémissement ; Et, pressant Tunivers dans sa serre cruelle, ambrasse pour jamais de sa rage éternelle
L'éternel aliment."
Yoilà le malheur qui sort de son inaction, qui apparsût sur la scène du monde : c'est bien le cas d'avoir un prétérit défini. Le présent le remplace ici, comme dans les cas précédents : le malheur ^ou^se un gémissement et embrasse la terre de sa rage éternelle.
Ces présents, mesdames, ont tout l'effet, la signification particulière du prétérit défini avec une nuance de plus. — Quelle nuance, monsieur ? — Us rendent présente l'action passée, ils lui donnent, pour ainsi dire, une nouvelle vie. Les écrivains emploient ces présents principalement pour peindre une situation.
Voyez :
" C'était le soir d'une fête publique. Les illuminations faisaient courir leurs cordons de feu le long de nos monuments ; mille banderolles flottaient aux vents de la nuit ; les feux d'artifice venaient d'allumer leurs gerbes de fiammes au milieu du Champ-de-Mars. Tout à coup une de ces inexplicables terreurs qui frappent de folie les multitudes s'abat sur les rangs pressés ; on me, on se précipite ; les plus faibles trébuchent, et la foule égarée les écrase sous ses pieds convulsifs. Echappé par miracle à la mêlée, j'allais m'éloigner lorsque les cris d'un enfant près de périr me retiennent ; je rentre dans ce chaos humain, et après des efibrts inoub, j'en retire Paulette au péril de ma vie." — E. Souvesire, Un
PHIL. sous LES TOITS, 12.
Voici un autre exemple que je prends dans le Zadîg de Voltaire. H s'agit d'un combat qui doit donner au vainqueur
ENTBETŒSïS SUS I.A. GKAmfATRIL 21
la main de la rdne de Babylone. Yoas leosanpaeres d'abord le prétérit défini; puis qoand Facdoo deriesdra pZiB TÎre» pins décisÎTe, Fécrivain anplokia le [ttésent. A la an da ié> dt le prétérit lepandtia. Ce diangement de tarcps ess généralement condamné par les grammaires. Aî-je bescû ^ Y0I18 dire qu'elles ont tort, et que Toltiire a iakoa ? — !Noa, monâenr ; noos ne croycms qn'aox maîtres. — Kxxaîes.
^ Les denx diamiaons Jîremi des pasKs et des Toùies arec tant d*agilité, ils se domnèremi de si beaux ocKipâ de laaœ ; ils étaient si fermes snr leors arçons, que tout le monde, Iton la reine, souhaitait qu'il j eût deux rois dans BabTloo& Eiiân, leurs chevaux étant lassés et leurs lances rompues, Zadî^ usa de cette adresse : il /Misse derrière le prince bien. [Torez-rocs ce soudain changement de temps, Uâmé par les giammaireps ? N'est-îl pas excellent et expressif ?J il /Misse derrière le prinoa bleu, s élance sur la croupe de son cberaL le prend par le milieu du corps, le jette à terre, se met en selle à sa place, et caracole autour d'Otame étendu sur la place. Tout l'amchithéâtre crie : Victoire au cheralier blanc ! Otame indigné se relèv€j tire son épée. Zadig 9mUe de dieral, le sal»e à la main. Lès voilà tons deux sur l'arène, livrant un nouveau combat, où la force et l'agilité triomphent tour à tour. Les plumes de leur casque, les dons de leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous mille coups préd(Mté3. Us frappent de pointe et .de taille, à droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine ; ils reculenij ils avancent, ils se mesurent^ ils se rejoignenty ils se saisissent^ ils se replient comme d*^ serpens, ils s'attaquent conmie des lions ; le feu jaillit à tout moment des coups qu'ils se portent Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits, s'arrête, fait une feinte, pcuse snr Otame, \efait tomber, le désarme^ et Otame s^ écriez ù chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur Babylone. La rdne était au comble de la joie. On reconduisit [Voilà encens
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un changement : le prétérit revient, parce que le tablean que rëcrivain a voula mettre sons nos yeux est achevé]. On reconduisit le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi que tous les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des muets vinrent les servir et leur apporter à manger. On peut juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit Zadig.'' — Voltaibb, xviii. 156, 157.
Le point que nous étudions est compris, n'est-ce pas, mesdames ? — Parfaitement. — Nous nous occuperons demain du prétérit indéfini.
Mais, monsieur, le présent s'emploie aussi pour le futur : no nous dites-vous rien de cette question ? — Que vous dirais-jo que vous ne sachiez ? Sur ce point notre langue se comporte comme la vôtre absolument. Voici quelques exemples de cet emploi du présent pour le futur.
^^ Je vais demain à Compiègne jusqu'au 19. Ecrivez-moi au château jusqu'au 18." — P. M-Érimee, Lettres 1 une INCONNUE, ii. 26.
" Nous restons encore un jour de plus à Compiègne. Au lieu de jeudi, c'est vendredi que nous revenons, à cause d'une comédie d'Octave Feuillet qu'on représente jeudi soir." — Id., IL 27.
^ Chère amie, j'arrive à Marseille, et je vois que dans une heure il part un vaisseau pour Alger." — Id., ii. 134.
" Amis, un dernier mot I et je ferme à jamais Ce livre, à ma pensée étranger désormais.
Je n*écouterai pas ce qu*en dira la foule.
Car qu'importe à la source où son onde s'écoule ? "
V, Hugo, Feuilles d'automne, 341.
Je n'insiste pas, mesdames, sur ce fiitur mis au présent : il est assez clair. Ne vous exprimez de la sorte cependant que dans les cas où il s'agit d'un avenir prochain. Vous voyez que
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y. Hugo a repris la fonne du futur au troisième yers : ** Je n'écotUerai pas."
Vous savez que le présent exprime surtout les . actions qui s'accomplissent à l'instant de la parole. Ainsi en ce moment vous écoutez et je parle.
H exprime aussi l'ëtat habituel, monsieur, ce que nous faisons, ce que nous pensons habituellement, ce qui est toujours vrai. — Oui, mademoiselle : Deux et deux font quatre. Dieu est notre père. Vous aimez la poésie.
^ Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer." — La Kochefoucauld, Maxime
Cela n'est pas toujours vrai, monsieur, c'est souvent Êiux, j'espère. — Je l'espère aussi, mesdames, mais l'écrivain exprime sa pensée d'une manière générale, sans distinction du présent, du passé, du futur. C'est ainsi qu'il dit encore :
^ La flatterie est une fausse monnaie, qui n'a de cours que par notre vanité." — Id^ Maxime 158.
^ H est plus honteux de se défîer de ses amis que d'en être trompé." — Id., Maxime 84.
Adieu, mesdames.
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