‹ Entretiens sur la prédication populaireChapitre 7 sur 157 · SAIT PAS PAR CŒUR JUSQU'A LA MOINDRE SYLLABE · texte numérisé non relu

SAIT PAS PAR CŒUR JUSQU'A LA MOINDRE SYLLABE

Tel est l'état de la question bien posé par Fénelon : On voit qu'il est ici question d'une improvisation sérieuse, il ne s'agit pas de ceux qui improvisent à la légère, qui montent en chaire, ouvrent la boucbe et parlent sans savoir ce qu'ils vont dire. Non , non , Fénelon ne traitait pas avec cette légèreté le ministère de l'Évangile ; et c'est même par vénération pour un si haut ministère qu'il ne veut pas condamner ceux qui l'exercent à réciter toujours par cœur et de mémoire, comme une leçon, la divine parole au peuple fidèle : il n'empêche pas un prédicateur « de préparer par c ÉCRIT ses sermons, d'en ranger exactement toutes « les parties, d'en préméditer même toutes les figures € et les principales expressions ; seulement il lui € demande de ne pas apprendre mot a mot, par « cœur, jusqu'à la dernière syllabe, sans se ré- € server la puissance d'y ajouter sur-le-champ ce € que le besoin et la vue des objets et des auditeurs € peuvent inspirer. »

La question posée de cette sorte, on peut dire que cette méthode, non-seulement est la meilleure, ce qui n'est pas contesté, mais qu'elle est praticable, ce que l'on conteste, et ce qui toutefois n'est par contestable, si l'on veut bien méditer les trois conditions que

m LA PAROLE PASTORALE.

Fénelon, saint François de Sales, saint Augustin, tous les maîtres de l'éloquence chrétienne, la religion enfin, et même le simple bon sens imposent à tout prédicateur, en quelque lieu et devant quelque audiditoire qu'il prêche. Ces conditions les voici :

1° Un certain exercice de la parole;

â"" une étude sérieuse du christianisme ;

S'» le zèle.

N'est-il pas évident que ces trois choses sont essensentielles à quiconque veut prêcher l'Évangile, et qu'un homme qui manque de ces choses doit les acquérir avant de monter en chaire?

Mais ce qui est également évident, et ce que Fénelon prouve jusqu'à la démonstration, c'est qu'to homme qui remplit ces trois conditions est parfaitement capable de prêcher suivant ses principes.

40 Fénelon demande un certain exercice de la parole.

Il voulait d'abord qu'on s'exerçât à faire des instructions familières, des prônes^ des homélies, et surtout de bons catéchismes^ non-seulement aux petits enfants, mais aux jeunes gens, aux jeunes personnes, et aux chrétiens même d'un âge plus avancé, qui de tout temps ont préféré ces instructions vraiment pas^ torales aux sermons vagues et détac/iés.

Qui ne sait qu'autrefois c'était la méthode universelle ? On commençait par les catéchèses, après quoi on enseignait de suite l'Évangile par des homélies. C étaient les plus grands hommes qui étaient employés à ces instructions, remarque Fénelon ; aussi produisaient-elles des fruits merveilleux, comme elles en produisent encore dans les paroisses où les pasteurs forment et exercent les jeunes prêtres à ces importantes fonctions du ministère pastoral.

C'est donc par cette suite d'instructions que Fénelon demandait qu'on s'exerçât habituellement ; et € quand une fois les jeunes prédicateurs, par ces € instructions familières et par les conférences, € auraient été convenablement exercés, ils auraient € plus ou moins, selon leurs divers talents, acquis c une certaine liberté pour bien parler, et une faci- € lité suffisante » qui ne tarderait pas à les mettre en état de monter dignement dans la chaire évangé* lique pour les occasions même solennelles.

2o La seconde condition est encore plus importante pour tous : un^ étude sérieuse du christianisme. En méditant bien ce que Fénelon demande ici, on comprendra sans peine qu'il évite le danger des sermons vides de doctrine, sans fonds et sans consistance^ et qu'il est très-loin de favoriser la paresse ou la présomption : et pourtant il ne demande que ce qui est manifestement indispensable pour tout prêtre qui se destine au ministère de la parole, quil

doive apprendre ou non ses sermons par cœur. Je ne me lasse pas de répéter ceci. Toute la question est là. On a pu déjà remarquer combien Fénelon est loin de vouloir que ceux qui improvisent négligent de se préparer ; il ne cesse d'insister sur ce point : c La « plupart des gens qui n'apprennent point par cœur € ne se préparent pas assez; il faudrait étodieb

« SON SUJET PAR UNE PROFONDE MÉDITATION, pré-

€ parer tous les mouvements qui peuvent toucher > et donner à tout cela un ordre qui servit à mieux remettre les choses dans leur point de vue.

Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que la préparation prochaine, dont la négligence paraît à Fénelon sans excuse, n'était pas toutefois à ses yeux la préparation la plus importante. La préparatiM éloignée^ qui consiste dans une étude approfondie dn christianisme, dans la méditation des saintes Écritures, dans la connaissance exacte de la théolo^e dogmatique et morale, et même dans une certaine connaissance des Pères, voilà ce qu'il demandait avant tout aux prédicateurs de la foi, à tous ceux qui montent dans la chaire chrétienne ; « car, disait-il, « la plus essentielle quaUté d'un prédicateur, c'est € d'être instructif; mais il faut être bien instruit pour € instruire les autres. »

Je voudrais, dit expressément Fénelon, qu'un prédicateur se préparât longtemps en général « pour € acquérir UN fonds de connaissance. Cette prépa-

€ ration générale le mettrait en état de se préparer € moins pour chaque discours particulier.

< Ce qui manque le plus à certains orateurs qui € ont d'ailleurs beaucoup de talent, c'est le fond

€ DE SaENGE, C'eST LE FOND DES CHOSES : ils Saveut

€ parler, mais ils ne savent pas ce qu'il faut dire; > ils énervent les plus grandes vérités, parce qu'ils ne connaissent ni les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique : aussi, malgré leurs phrases brillantes et leurs tours ingénieux, «: leur c esprit paraît vide ; on voit qu'ils ont eu bien de la « peine à trouver de quoi remplir leurs discours ; on c sent qu'iLS ne parlent pas parce qu'ils sont € remplis de vérités, mais qu'iLS cherchent les

€ VÉRFTÉS A MESURE QU'iLS VEULENT PARLER. 1^ C'cst

ce qu'un grand orateur de l'antiquité appelle des gens qui vivent au jour la journée sans nulle provision.

Voilà ceux dont les discours, malgré tous leurs efforts et malgré le soin minutieux qu'il prennent i'écrire et de savoir par cœur jusqu'à la dernière ^llabe, paraissent presque toujours maigres et affanés : c C'est, dit Fénelon, qu'il n'est pas temps de se préparer trois mois avant que de faire un discours public : ces préparations particulières, quelque pénibles qu'elles soient, sont nécessairement très«-imparfaites, > et les gens instruits en remarquent lientôt le faible, < il faut avoir passé plusieurs années c à se faire un fonds abondant. > Après cette prépa-

ration générale, les préparations particulières coûtent peu, au lieu que, quand on ne s'applique qu'à dês discours détachés, on est réduit à payer de phrases, on ne traite que des lieux conununs, on ne dit rioa que de vague, on coud ensemble des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres ; on ne montre point les vrais principes des choses, on se borne à des raisons superficielles et souvent fausses, on n'est pas capable de montrer l'étendue des vérités parce que toutes les vérités générales ont un enchaînement nécessaire, et qu'u. les faut gonnaîtrk

PRESQUE toutes POUR EN TRAITER SOLmOfOiT UNC EN PARTICULIER.

Ces principes sont incontestables et ces préceptes de la dernière évidence. Fénelon, qui les avait bien approfondis, affirmait que pour les suivre avec succès, il n'était pas nécessaire d'être un homme extraordinaire. Je ne demande, disait-il, qu'un homme qui soit naturellement sensé (assurément tout prédicateur doit être au moins cela), qui ramène tout au bon sens (c'est assez simple encore), qui ait fait non de brillantes, mais de solides études, qui se soit exercé à raisonner avec justesse et exactitude ; qui se défie de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qui fonde chaque discours sur un principe indubitable dont il puisse saisir et développer les conséquences naturelles. Voilà ce que Fénelon demande, et certes ce n'est pas être exigeant.

Avec ce fonds et cet acquis, il voudait qu'un jeune lomme s'exerçât de bonne heure ^ comme nous 'avons dit, aux instructions familières dans les caté* ;hismes ; mais il ne voudrait pas que, sous prétexte le s'exercer, ce jeune homme renonçât à l'étude en sortant du séminaire. — // faut, dit-il, que Vétude les bons livres^ des saintes Écritures et des Pères M)it longtemps son occupation principale. — Et qu'on le dise pas que les devoirs du saint ministère ne aissent pas ce loisir; on sait assez que les premières mnées du ministère sont médiocrement occupées, et ya sait de plus qu'en réglant bien les heures de sa journée, au milieu même des travaux du saint ministère, on peut trouver du temps pour bien des choses. D'ailleurs, dit Fénelon, employez à la méditation solide et sérieuse de la Religion le temps que c d'autres c emploient dans leur cabinet à arrondir des péc riodes, à retoucher des portraits, à ranger des t phrases et à apprendre tout cela par cœur, i^ et fOus ne tarderez pas à vous apercevoir de l'incontesable supériorité de vos études et de votre méthode.

Et quant à ces études qu'il demande pour former 3e fonds de science, elles sont faciles, simples et accessibles à tous.

n voulait, et comment a-t-on pu s'en étonner? il voulait < qu'on étudiât toute la suite et tous les prin- « cîpes de la Religion dans ses sources, i^ qui sont l'Écriture et les Pères.

Quant aux Pères, il n'exige pas qu'on se jette dans l'étude immense de tous leurs ouvrages ; mais puisqu'ils sont les témoins de la tradition, il veut au moins que ron connaisse la doctrine par eux. Cela mènoe est difficile, dira-t-on : pas autant qu'on le pense, peut-être. La simple étude de la théologie classique, la lecture de quelques recueils bien faits, et la récitation attentive du bréviaire de chaque jour donneraient des Pères une connaissance, fort médiocre sans doute, mais plus étendue et plus certaine que n'en ont la plupart des prédicateurs.

Quant aux saintes Écritures, moins volumineuses et d'un si facile accès pour tous , Fénelon n'hésitait pas, et demandait qu'un prêtre les eût étudiées sérieusement avant que de prêcher, et continuât à les étur dier toute sa vie, afin d'en pénétrer et d'en saisir davantage chaque jour la doctrine, les principes et l'enchaînement; afin d'en augmenter en lui-même l'intelligence et le goût, et n d'en prendre insensible- « ment l'esprit, le style, les figures et l'éloquence avec « la doctrine. »

Fénelon croyait avec raison que l'Écriture peut suffire à tout, et il est certain qu'on y trouve les vérités morales et dogmatiques w non-seulement avec une « autorité et une beauté merveilleuse, mais encore « avec une abondance inépuisable. »

C'est là qu'on découvrirait tout le fonds de la Religion ; c'est là qu'on apprendrait à la développer d'une

manière sensible^ à montrer l'institution des choses, à en marquer la suite et la tradition, Torigine et rétablissement. « En s'y rattachant, > dit Fénelon, € un c prédicateur aurait toujours sans peine un grand € nombre de choses nouvelles et grandes à dire. C'est € un mal déplorable de voir combien ce trésor est € négligé par ceux-mêmes qui l'ont tous les jours € entre les mains. >

Voilà la seconde condition que Fénelon imposait à tout prédicateur, une étude approfondie et une connaissance certaine du Christianisme.

Pour moi, interprétant et complétant ici la pensée de Fénelon, et faisant la part la plus large aux talents ordinaires, je dirais volontiers :

Il faut écrire ses instructions en entier, jusqu'à ce qu'on ait prêché le cours complet des vérités dogmatiques et morales, parce qu'il faut se donner avant tout un fonds solide de doctrine ; et c'est à quoi aide puissamment l'effort plus réfléchi, plus attentif, plus laborieux de la composition écrite. Mais alors même je conseille de débiter sans toutefois s'en tenir absolument au mot à mot de son cahier; je conseille de tendre peu à peu, comme dit M. Hamon, à s'affranchir de cet esclavage, à suppléer aux mots qui manquent, et à se laisser aller aux mouvements que les circonstances inspirent.

Et, pour tout cela, je suis heureux de le redire et de YdSàrm^r avec Fénelon, c'est le catéchisme qui est

la meilleure école. Les instructions de catéchisme, les avis même peuvent sans doute être entièrement écrits, ou au moins longuement notés ; mais il est plus facile là qu'ailleurs de ne pas s'en tenir exactement à ce qui est écrit, et de se laisser aller à la Parole improvisée : seul exercice qui permette d'acquérir la facilité d'élocution et d'improvisation si importante dans une paroisse.

C'est là, du reste une expérience que j'ai Ésdte personnellement. Je ne me donne assurément pas pour modèle ; mais enfin, quand je faisais le catéchisme, pendant les six premières années, j'écrivais tout, absolument tout, mais sans apprendre strictement par cœur ; et je dois dire que quand je suis monté ensuite dans les grandes chaires, ce long travail de préparation m'a été du plus grand secours pour la parole soudaine et les développements improvisés.

30 La troisième, c'est le zèle et même les fonctions pastorales, au moins la plus importante de toutes ces fonctions, qui est le soin et la direction des âmes au tribunal de la pénitence.

Il est certain en effet. Messieurs, qu'un prêtre, pour acquérir une profonde connaissance du cœur humain, en même temps qu'un fonds solide de science ecclésiastique, pour développer fortement ses plus nobles facultés, et devenir parla certainement un prédicateur utile, et peut-être un très-grand prédicateur, n'aurait qu'à bien remplir les simples devoirs de son

ninistère de chaque jour. Si nous méditions convenablement notre missel, et notre bréviaire, qui nous [ont lire et repasser chaque année, au moins une fois, tout ce qu'il y a de plus beau dans l'Écriture sainte, ians les Pères, dans la liturgie, dans la vie et les vertus des saints et dans l'histoire ecclésiastique ; si m, tribunal de la pénitence nous appliquions et développions constamment pour le besoin des âmes notre science acquise de théologie morale ; si notre zèle nous faisait renouveler chaque jour notre dévouement au service de Jésus-Christ et au salut des peuples : Voilà, dit Fénelon, ce qui préparerait de hautes pensées et exciterait de grands sentiments; et voilà ce qui ferait trouver dans un prédicateur un père qui parle à ses enfants avec tendresse, et non un déclamateur qui prononce avec emphase.

€ Aussi, ajoute-t-il, il serait à souhaiter qu'il n'y eût communément que les pasteurs qui donnassent la pâture aux troupeaux selon leurs besoins. Les pasteurs qui joindraient à l'expérience du travail et de la conduite des âmes, la science des Écritures, parleraient d'une manière bien plus convenable aux besoins de leurs auditeurs, au lieu que les prédicateurs qui n'ont que la spéculation, entrent bien moins dans les difficultés, ne se proportionnent guère aux esprits et parlent ; d'une manière plus vague. »

De tout ceci, j'ai le droit de conclure que les pré-

dicateurs qui auraient été préparés par Texercice des instructions familières dans les catéchismes, fortifiés par Tétude approfondie et indispensable de la religion, et qui seraient d'ailleurs appliqués aux fonctions importantes du ministère, c'est-à-dire à conduire les âmes, à consoler les mourants et les affligés, à ins^ truire et à former la jeunesse chrétienne, parieraient éloquemment par l'abondance du cœur, et, selon la belle expression de Fénelon, c répandraient sur les c peuples la plénitude de la charité et de la scieaee <t évangéUque et les sentiments affectueux du zèle, > aussi bien et mieux que la plupart de ceux qui écri'vent mot à mot leurs sermons, pour les apprendre par QXBxxvjusquà la dernière syllabe.

Il est évident d'ailleurs que cette méthode ne suppose pas dans un prédicateur des talents extraordinaires. Elle ne lui demande que ce qui est essentiel à tout prédicateur, quelle que soit sa méthode, à savoir: un esprit sensé, une connaissance exacte de la théologie, un certain exercice par les instructions Éaimilières dans les catéchismes, l'étude de la religion qu'il prêche, la méditation et le goût des saintes Écritures, enfin du zèle. Il est évident encore que des discours préparés et bien prévus de cette manière ne seront ni vides, ni frivoles, ni froids, ni profanes. Il est donc certain que cette méthode, qui a de très-grands avantages que l'on ne conteste pas en théorie, n'a point dans la pratique les inconvénients qu'on lui

trouve faute d'avoir compris la question telle qu'elle est posée par Fénelon.

J'en conviens, dira-t-on ; mais votre prédicateur, avec ses périodes improvisées, charmera peu les oreilles. Tant mieux ! répond Fénelon : car Fénelon a prévu les objections les plus légères et les a résolues. Tant mieux! il en sera meilleur orateur. — Mais ses transitions ne seront pas si fines. — N'importe, outre qu'il peut les avoir préparées sans les apprendre par cœur, de plus, ces négligences lui seront communes avec les plus éloquents orateurs, qui ont été par là d'autant plus naturels qu'ils ne montraient pas une trop grande préparation. Que lui manquera-t-il donc? € Il fera quelque petite répétition ; mais elle ne € sera pas inutile. > Non-seulement l'auditeur du bon goût prendi*a plaisir à y reconnaître la nature, qui reprend souvent ce qui la frappe davantage dans un sujet ; mais cette répétition imprimera plus fortement les vérités : c'est la plus solide manière d'instruire.

Quoi encore? on trouvera peut-être dans son discours quelque construction peu exacte, quelque terme impropre ou censuré par r Académie ; quelque chose d'irrégulier, ou, si vous voulez, de faible et de mal placé qui lui aura échappé dans la chaleur de l'action, c U faudrait avoir l'esprit bien petit pour croire que

c ces fautes-là fussent grandes. » On en trouvera de cette nature dans les plus excellents originaux. Les plus habiles d'entre les anciens les ont méprisées. « Si nous avions d'aussi grandes vues qu'eux, nous « ne serions guère occupés de ces minuties. Il n*y a € que les petits grammairiens, les gens qui ne sont € pas propres à discerner les grandes choses qui € s'amusent à celles-là : d c'est toujours Fénelon qui parle.

Mais, dit-on enfin, m si ceux qui apprennent leurs € sermons par cœur suivaient votre méthode et prê- « chaient tout-à-coup sans leur préparation accou- « tumée, ils prêcheraient apparemment fort mal. » — « Je ne m'en étonne pas, répond Fénelon. Il ne faut € pourtant pas dire ceci trop fortement, ajoute-t-il, car € on doit ménager beaucoup de gens de mérite et même € de piété, qui, déférant à la coutume, ou préoccupés € par l'exemple, se sont engagés de bonne foi dans € la méthode que nous blâmons avec raison. > La plupart de ceux qui n'ont songé qu'à écrire et à réciter par cœur ce qu'ils ont écrit, ne se sont pas assez accoutumés à suivre la nature, jamais ils n'ont songé à parler d'une manière forte, aisée, naturelle, à tirer d'eux-mêmes ce qu'ils auraient pu donner ; aussi ne faut-il pas leur demander d'abandonner tout à coup leur méthode : « Car, ajoute-t-il encore, plusieurs « n'ont pas assez de fonds de doctrine pour se fier à « eux-mêmes. La méthode d'apprendre par cœur, met

c je ne sais combien d'esprits bornés et superficiels € en état de faire des discours publics avec quelque a éclat; > il ne faut qu'assembler un certain nombre de passages et de pensées ; si peu qu'on ait de génie et de secours, on donne avec du temps une forme polie à cette matière. Mais ils pourraient peu à peu s'exercer dans l'autre méthode ; et ceux qui com-r mencent à prêcher devraient ne rien négliger pour se mettre, par de solides études et par l'exercice, en état de la suivre un jour.

Quelque méthode, au reste, qu'on adopte, il faut toujours beaucoup écrire, quand même on n'apprendrait rien, ou peu par cœur : et avant d'écrire, ceci est capital, avoir beaucoup pensé, lu, étudié, médité. Écrire est le moyen de fixer ce qu'on a pensé, de s'en rendre compte à soi-même, et de se donner, par un plan bien arrêté, et des développements prévus, la sûreté de la doctrine et de la parole.

Fénelon achève tous ces lumineux conseils par une observation, qui dissipe sur ce point jusqu'au dernier nuage, et donne une parfaite intelligence de toute sa doctrine : c Quand les qualités que cette méthode € exige ne se trouveront pas éminemment dans un € homme, il ne laissera pas de faire de bons discours, € pourvu qu'il ait de la solidité d'esprit, un fonds rai- € sonnable de science et quelque facilité de parler ; € car, danc cette méthode comme dans l'autre, il y c aurait divers degrés d'orateurs, et les prédicateurs

€ seraient à divers degrés partagés en deux classes : « les uns expliqueraient simplement la doctrine chréc tienne à Taide de l'Écriture, sans en prendre le € tour noble et vif. Pourvu qu'ils le fissent d'une € manière solide et exemplaire, ils ne laisseraient € pas d'être excellents prédicateurs ; ils auraient ce c que demande saint Ambroise, une diction, simple, € claire, pleine de poids et de gravité, sans y affecter f l'élégance. Les autres expliqueraient l'Écriture et € les vérités saintes avec le style et les figures de € l'Écriture même, et ils seraient parla desprédica- « leurs achevés. Les uns instruiraient d'une manière € forte et vénérable ; les autres ajouteraient à la force € de l'instruction la sublimité, l'enthousiasme et la « véhémence de l'Écriture, en sorte qu'elle serait, € pour ainsi dire, tout entière et vivante en eux, auc tant qu'elle peut l'être dans des hommes qui ne sont « pas miraculeusement inspirés d'en haut. »

Je me suis fort étendu sur ce point : il m'a paru important, et sans croire que j'ai mis fin à la controverse, j'espère au moins avoir contribué à faire mieux comprendre la vraie pensée et la méthode de Fénelon.

Ses principes relativement aux divisions ont également soulevé une controverse assez importante: On a prétendu qu'en suivant ses préceptes on ne mettrait

08 aucun ordre dans les sermons, parce qu'on en innirait les divisions, qui sont toutefois d'un si grand cours, et aux prédicateurs pour bien ordonner leurs scours, et aux auditeurs pour les retenir. Mais Fénelon était si loin de bannir du discours irdre et même les divisions, qu'il a donné, au conlire, les préceptes les plus sages et les plus propres introduire dans les sermons avec des divisions nples et naturelles, un ordre lumineux, car il savait ieux que personne :

Quid vakat rerum séries ^ et lucidus ordo.

Écoutons ce grand homme, et nous verrons qu'il a osé à tout : il est descendu même, à cet égard, dans ( plus humbles détails : non-seulement il veut de rdre dans l'ensemble d'un discours; mais il en ige dans les plus simples parties, et un ordre natul en même tem{}|s qu'habile :

c Souvent une chose qui, dite d'abord, n'aurait paru rien, devient décisive lorsqu'elle est réservée pour un autre endroit où l'auditeur sera préparé par d'autres choses à en sentir toute la force. Souvent un mot qui a trouvé heureusement sa place y met la vérité dans tout son jour.

€ n doit y avoir partout un enchaînement de preuves : il faut que la première prépare à la seconde, et que la seconde soutienne la première. On doit d'abord montrer en gros tout un sujet, et

c prévenir favorablement Tauditeur par un début c modeste et insinuant, par un air de probité et de € candeur.

m Ensuite on établit les principes ; puis on pose <t les faits d'une manière simple, claire et sensible, € appuyant sur les circonstances dont on devra se € servir bientôt après. Des principes, des faits, on « tire les conséquences ; et il faut disposer le raisonc nement de manière que toutes les preuves s'en* c tr'aident pour être facilement retenues.

« On doit faire en sorte que le discours aille touc jours croissant, et que l'auditeur sente de plus en « plus le poids de la vérité. Alors il faut déployer les € images vives et les mouvements propres à exciter € les passions ; il faut terminer le discours par celles € qui peuvent produire un plus grand effet. Il est € souvent à propos de faire à la fin la récapitulation « qui en recueille en peu de mots Joute la force. >

Peut-on voir des conseils plus sages et d'un plus admirable détail? Un discours fait d'après ces principes ne serait-il pas merveilleusement divisé, et d'une grande force?

Fénelon demandait avant tout que les sermons fussent toujours fondés sur des faits : il avait rema^ que qu'une des beautés de Platon, c'est de mettre d'ordinaire, dans le commencement de ses ouvrages de morale, des histoires et des traditions qui sont comme le fondement de toute la suite du discours:

c Cette méthode, ajoute Fénelon, convient bien c davantage à ceux qui prêchent la religion ; car € tout y est tradition, tout y est histoire, tout y est € antiquité. 9

Ce fut la méthode des Pères, et il est remarquable que ce fut également la méthode constante de Bossuet.

Premièrement donc, Fénelon voulait de l'ordre et beaucoup d'ordre dans les sermons; mais de plus, on le voit, il voulait de l'ordre par les divisions qu'il était fort loin de rejeter : seulement il blâmait les divisions antithétiques, maniérées, prétentieuses, dont nos grands maîtres, Massillon et Bourdaloue lui-même, ne se sont pas toujours assez gardés.

Quand on divise, dit-il, « il faut diviser simplement, « naturellement : il faut que ce soit une division qui € se trouve toute faite dans le sujet même ; une divi- € sion qui éclaircisse, qui range les matières, qui se c retienne aisément et qui aide à retenir tout le reste; « enfin une division qui fasse voir la grandeur du c sujet de ses parties. >

Il est donc manifeste, que Fénelon ne blâmait pas l'usage des divisions; seulement il les voulait simples, vraies et naturelles; et il avait un juste dégoût pour ces prédicateurs qui entreprennent d'abord de vous éblouir par la subtilité de leurs divisions, qui vous énoncent leurs trois points comme on débite trois épigrammes ou trois énigmes, qui les tournent et retournent avec adresse. Vous croyez ^ dit

FéneloD, voir des tours de possédasse: quand les choses qu'on dit sont naturellement opposées les unes aux autres, il £aiut en marquer l'opposition. Ces antithèses-là sont naturelles et font sans doute une beauté solide; alors c'est la manière la plus courte et la plus simple d'exprimer les choses, mais chercher un détour pour trouver comme ime batterie de mots, cela est puéril; et il est bien évident que ce ne peut être un ton sérieux et grave, propre à édifier des auditeurs sensés et chrétiens, qui viennent chercher quelque chose d'utile, d'important, au pied de la chaire évangélique. Qui ne serait donc à cet égard de l'avis de Fénelon ?

Il est vrai que Fénelon, sur ce point conune sur beaucoup d'autres, préférait l'ancienne forme des Pères à la forme moderne, qui lui semblait toujours un peu gênée, moins naturelle, moins vraie, et qui consiste à partager toujours un sermon en deux ou trois parties égales :

Autrefois c on ne divisait pas un discours si métho- € diquement; mais on y distinguait soigneusement € toutes les choses qui avaient besoin d'être distinguées ; on assignait à chacune sa place, et on examia nait attentivement en quel endroit il fallait placer € chaque chose pour la rendre plus propre à faire <t impression. i>

Au point de vue de l'art, Fénelon avait cent fois raison. Les divisions sont comme la charpente du

liscours, elles doiveût être dans le discours, mais l'être pas trop accusées; autrement, au lieu d'un Umt vivant, on a quelque chose de disséqué. L'élo- [uence, d'ailleurs, aime l'imprévu. Mais, à un autre )oint de vue, les divisions bien accusées sont nécesudres, pour la clarté de la parole et l'instruction des uiditeurs.

Dans ce siècle même, deux de nos plus grands prélicateurs, Mgr l'évêque d'Hermopolis et le Père de tfaccarty, ont plusieurs fois suivi la méthode de Félelon et les exemples des anciens à cet égard, l'un dans ses belles et utiles conférences, l'autre dans ses magnifiques discours contre l'incréduUté.

n me reste à dire quelques mots sur les reproches particuliers que Fénelon adresse à certains prédicateurs ; car il y avait, de son temps plus que du nôtre, jui a d'autres défauts, des textes ingénieux, des chutes pleines d'art à Y Ave Maria ; des femmes d'esprit qui trouvaient avec raison que beaucoup de prédicateurs parlent latin en français, etc.

On a cru qu'il blâmait l'usage des textes; mais qui le pourrait croire de celui qui aurait voulu que la prédication ne fût que l'explication du texte des saintes Écritures? Non : il blâmait seulement les textes faux, forcés, misérablement ingénieux, et desquels

un prédicateur tire tous les sermons qu'il lui plaît j détournant insensiblement le vrai sens pour ajuster son texte avec le sermon qu'il a besoin de débiter. Cela se fait surtout dans les carêmes, dit Fénelon.

Fénelon assurément n'était pas trop sévère, lorsqu'il demandait qu'un prédicateur sût au moins le sens littéral des textes qu'il cite, et qu'avant de le donner au peuple chrétien comme la parole de Dieu, il examinât sérieusement si son ingénieuse interprétation était contraire ou non au sens véritable : il ajoutait, il est vrai, avec quelque amertume : « Qu'un honune a « mauvaise grâce de vouloir faire l'inventif et l'ingé- « nieux, lorsqu'il devrait parler avec toute la gravité « et l'autorité du Saint-Esprit dont il emprunte les « paroles! j>

Quant aux interprétations spirituelles que les Pères ont quelquefois données aux peuples pour les édifier et les consoler, Fénelon ne les blâmait pas. « Ces intere: prétations étaient fort au goût surtout des Orientaux, « chez qui elles ont commencé ; car ils sont naturel- « lement passionnés pour le langage mystérieux et « allégorique. Cette variété de sens leur faisait un « plaisir sensible, à cause des fréquents sermons et « des lectures presque continuelles de l'Écriture, qui € étaient en usage dans l'Église. Mais parmi nous, où « les peuples sont infiniment moins instruits, il faut « courir au plus pressé et commencer par le littéral, a sans manquer de respect pour les sens pieux qui

« ont été donnés par les Pères : // faut avoir du pain € avant que de chercher des ragoûts. Sur l'explication a de rÉcriture, on ne peut mieux faire que d'imiter « la solidité de saint Chrysostôme. La plupart des « gens de notre temps ne cherchent point les sens « allégoriques, parce qu'ils ont déjà assez expliqué € tout le littéral, mais ils abandonnent le littéral « parce qu'ils nen conçoivent pas la grandeur, et « quHls le trouvent sec et stérile par rapport à leur € manière de prêcher, d

Son avis formel était « qu'on défigure l'Écriture en « ne la faisant connaître aux chrétiens que par des « passages détachés, d Ces passages, tout beaux qu'ils sont, ne peuvent seuls faire sentir toute leur beauté, quand on n'en connaît pas la suite; car tout est suivi dans l'Écriture, et cette suite est ce qu'il y a de plus grand et de plus merveilleux. Faute de la connsutre, on prend ces passages à contre sens : « on leur fait « dire tout ce qu'on veut, et on se contente de cer- « taines interprétations ingénieuses, qui, étant arbic traires, n'ont aucune force pour persuader les « hommes et pour redresser les mœurs ; t> il faut les expliquer ; et d'ordinaire, pour bien faire entendre la force d'une parole , « il faut en expliquer beaucoup c d'autres qui la précèdent et qui la suivent. »

Il n'approuvait pas davantage ces autres prédicateurs qui pour éviter un trop grand travail et se dispenser de la méditation des saints Livres, « se con-

€ tentent de coudre ensemble des passages rapportés. > Je voudrais, dit-il, « qu'ils expliquassent les principes « et renchaînement de la doctrine de TÉcriture; je c voudrais qu'ils en prissent l'esprit, le style et les « figures ; i> que tous leurs discours servissent à en donner l'intelligence et le goût. Il n'en faudrait pas davantage pour être éloquent; car ce serait imiter le parfait modèle de l'éloquence.

On conviendra sans peine que si tous ces principes, fort simples d'ailleurs, étaient suivis, nous aurions peut-être quelques mauvais sermons de moins, mais nous en aurions certainement quelques meilleurs de plus.

Un point sur lequel son avis a trouvé de nombreux contradicteurs, et presque mal édifié plusieurs de ceux qui ne l'ont pas compris, c'est la recommandation qu'il faisait de ne pas toujours prêcher des sermons de morale. Ceci est fort important, et il est capital de le bien comprendre.

Mais d'abord, comment a-t-on pu s'imaginer que Fénelon défendait qu'on prêchât la morale ? On ne peut soupçonner un tel homme d'une si étrange aberration : il voulait non-seulement des sermons de morale ; mais de la morale dans tous les sermons ; mais ce qu'il voulait spécialement, c'était que la morale fût toujours appuyée sur le dogme.

« On s'attache trop aux peintures morales, et on « n'explique pas assez les principes de la doctrine

« évangélique, 3> disait-il, et il partageait à cet égard ropinion de Bossuet (i), qui se plaignait fortement qu'on prêchait trop de sermons de morale, et qu'on négligeait l'enseignement fondamental de la religion. Voici, à cet égard, les principes formels de Fénelon :

< Il ne faut parler que pour instruire : il ne faut ins- « tniire que pour persuader la vertu. Il ne faut laisser

< aucune de ces phrases qui ne concluent rien pour « l'instruction de l'auditeur ; il faut que tout tende à « faire aimer la vertu. i> Voilà la vraie manière de prêcher la morale ; mais prêcher la morale en l'air, comme les protestants, sans l'appuyer sur les vérités fondamentales et décisives; c'est prêcher en philosophe, en déclamateur oisif; c'est prêcher comme La Bruyère et La Rochefoucauld. Il y avait au siècle de Fénelon et de Bossuet des prédicateurs dont on disait comme au nôtre : m II nous a fait des peintures moc raies où chacun se trouvait ; il a fait une anatomie c des passions du cœur humain qui égale les maximes € de M. de La Rochefoucauld. y>

Mais ces grands hommes jugeaient ce beau mérite assez vain, par cette grave raison que les peintures morales n'ont point d'autorité pour convertir, quand elles ne sont pas soutenues par les principes et par le fond solide de la doctrine évangélique.

(1) On veut de la morale dans les sermons, et on a raison , dit Bossuet, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères. [Discours sur l'unité de l'Église.)

« L'expérience de notre siècle, dit Fénelon, montre « assez qu'un orateur peut parler fortement de mo- « raie sans convertir les pécheurs. Peut-on avoir des « peintures morales plus sévères que celles qui sont <t en vogue ? on ne s'en fâche point, on y prend a plaisir ; on les laisse dire pour la cérémonie. Qui <r voyez- vous convertir par là? On s'accoutume à en- « tendre cette description. Ce n'est qu'une belle « image qui passe devant les yeux ; on écoute ces

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