TROISIEME ENTRETIEN
ANALYSE d’une COMMUNICATION DU DOCTEUR LAPOMMEUAIE ^ SUR LA PEINE DE MORT ET SUR DIVERS PRINCIPES DE SPIRITUALISME.
Mesdames, Messieurs,
Dans un premier entretien, j’ai exposé les principes qui doivent nous diriger dans nos communicalions avec les Esprits, pour retirer de ces communications la plus grande somme d’utilité possible. Puis, dans un second entretien, je me suis proposé de vous convaincre par des exemples, par l’analyse de quelques révélations, les unes bonnes, les autres mauvaises, qu’en suivant la marche indiquée, nous pouvions parvenir, soit à étendre considérablement le nombre et la force des vérités qu’il nous importe de connaître, soit à constater l’inanité de certains prétendus oracles, le peu de fonds qui se trouve dans leurs paroles, tantôt prétentieuses, tantôt erronées.
Cette dernière partie de mon programme n’a pu être complètement remplie. La première application que j’ai traitée, la communication qui, dans .le livre des Esprits, concerne les propriétés de la matière a été, vous avez pu en juger, si remar-
(1) Lapommeraie, convaincu du crime d’empoisonnement, a été condamné à la peine de mort, et l’a subie à Paris.
quable, si riche en enseignements supérieurs, que les développements qu’elle a exigés ont occupé toute la séance. Maintenant, après avoir fait cette première épreuve sur le bon, passons au médiocre et au mauvais; nous n’aurons malheureusement que trop de facilité à choisir.
Vous avez pu voir, dans le numéro de mars 1878 de la Revue Spirite, une révélation d’un homme que les doctrines matérialistes, il le dit lui-meme, ont conduit à l’échafaud, du docteur Lapommeraie. Cette révélation a reçu dans la Revue le titre mal sonnant, pour mes oreilles du moins, de : Un argument contre la peine de mort. Je ne veux pas ici traiter ce sujet dont l’importance n’est contestée par personne, mais qui ne rentre" pas dans mon programme actuel ; nous pourrons y revenir plus tard. Mais, en dehors de toute question de principe, un plaidoyer en faveur de l’abolition de la peine mort prononcé par un assassin, encore imbu, vous en aurez la preuve tout à l’heure, du levain des passions terrestres, un tel plaidoyer, dis-je, ne vous paraîtra- t-il pas au preniier abord comme entaché d’une telle dose d’intérêt personnel qu’il vous sera difficile de ne pas le considérer tout au moins comme suspect; je ne veux pas aller au-delà de ce terme dans mes appréciations. Voilà pourquoi j’aurais mieux aimé que la communication fût simplement présentée comme réllexions sur, que comme argument contre la peine de mort.
Ah! si cette communication émanait non du meurtrier, mais de la victime, ce ne sont plus des paroles intéressées que nous pourrions y supposer, mais un immense élan de charité exprimé sous l’inspiration du souffle divin, bien plus fait peutêtre que toute la dialectique des raisonnements terrestres pour nous solliciter vers la voie d’une atténuation dans la peine (jui ne serait plus pous-
sée jusqu’à sa dernière limite. Et qu’on ne pense pas que ce que je signale ici serait tellement beau qu’aiitant vaudrait demander l’impossible ; je vais vous citer un exemple devant lequel tous les doutes disparaîtront. A ce sujet, il ipe sera d’autant plus permis d'appeler votre attention sur une seconde communication, que je ne sortirai pas démon programme en en disant quelques mots ; l’examen de celle-ci, comme celui de tout autre que je pourrais faire, rentre évidemment dans le cadre des présentes recherches; vous aurez ainsi deux études au lieu d’une seule. Il est d’ailleurs bon, il ne peut être que très-utile de revenir sur les communications déjà faites, car une première audition, une première lecture sont rarement suffisantes pour nous permettre d’y découvrir tout ce que nous pouvons y trouver de profitable.
Je veux parler de la récente et momentanée incarnation de cette malheureuse victime que Billoir, dont vous connaissez tous la sombre histoire, a mise à mort. Cette femme, humble et suppliante, est venue nous dire, les larmes dans la voix : que Billoir n’est pas un mauvais cœur, qu’elle avait sa grande part de culpaJulité dans l’attentat, que si elle ne s’était pas mise dans un déplorable état d'ivresse, Billoir ne se serait pas emporté au point de devenir assassin, que ce n’était pas à des instincts de férocité qu'il avait obéi en faisant subir à son corps les affreuses mutilations que vous savez, qu’il avait uniquement cédé à la crainte que le crime fût découvert, à la nécessité d’en faire disparaître les traces; qu’aujourd’hui, il était dans la confusion de ce qu’il avait fait ; qu’elle avait pu se convaincre, elle, qui ne l’a pas abandonné un instant et avant et après le supplice, que la honte et le remords l’obsédaient, que les instincts du bien ne s’étaient pas complètement éloignés de cette âme, que nous pouvions les faire revivre avec plus de
force et que c’est par la prière que ce résultat serait obtenu. Aussi, nous disait-elle, priez, priez tous, et il sera soulagé, et je m’en retournerai consolée. Dans ce moment, nos âmes, profondément émues, pénétrées par cette humilité profonde, par cet humble aveu des fautes commises, par ce chaleureux appel à la miséricorde s’élevèrent vers Dieu et prièrent. Et, quoique la victime n’eüt pas dit un mot ni contre la société, ni contre la peine de mort, et précisément parce que sa parole avait été toute de charité, il n’est pas un de nous qui, devenu IjIus charitable à son tour, s’il eut été appelé dans ce moment à émettre un avis, n’eüt voté contre l’échafaud. Voilà les grands arguments qui triompheront des dernières résistances. Ce n’est pas par les récriminations intéressées des assassins, c’est par la suppliante charité des victimes que la société proclamera un jour que nous devons laisser la mort accomplir sa marche naturelle.
Abordons maintenant la communication annoncée.
« Lorsque, dit Lapommeraie, les juges, les jurés « ont condamné un criminel et lui ont fait couper « le cou, ils se croient à tout jamais débarrassés « de lui; eh bien! ils se trompent. »
Assurément ce n’est pas d’un sentiment de soumission, de mansuétude que ce début est empreint; l’emploi très-prémédité de cette expression vulgaire et trop imagée : Couper le cou, est le signe manifeste d’une parole irritée, plus entraînée à maudire qu’à regretter sa faute; la suite ne le prouvera que trop.
Comment, en effet, Lapommeraie justifie-t-il son assertion? Le voici :
« Ce criminel reviendra, et il reviendra plus (( mauvais qu’il est parti; avec les mêmes pen- « chants et probablement avec les mêmes vices; « capable par conséquent, si le milieu est le même.
« de recommencer ce qu’il a fait. Les forces qui a l’ont fait voleur et assassin étant données, les « memes circonstances le feront de nouveau voleur « et assassin. »
Certes, si tout cela était vrai, Lapommeraie ne serait que trop autorisé à crier à ses juges qu’ils se trompent, qu’ils cèdent au plus déplorable des aveuglements, fleureusement ce sont là des hypothèses gratuites que font naître en lui le dépit de la défaite et qu’envenime le souffle de l’irritation, car il est encore sous la domination des passions qui l’ont tant agité ici-bas. Notre doctrine, à nous, nous apprend que les âmes peuvent être mauvaises, très-mauvaises, à un moment donné, mais qu’elles ne descendent pas de plus en plus l’échelle du mal, et la raison nous dit qu’on ne pourrait admettre la thèse contraire sans méconnaître la bonté, la justice de Dieu, sans se méprendre sur ses desseins.
On pourrait être porté à croire au premier abord que, dans un drame d’assassinat, la perversité a grandi du début à la fin : or, le plus souvent, presque toujours, au moment où le bras fait une vietiine, l’assassin n’obéit plus à l’impulsion si puissante d’une préméditation bien arrêtée, mais à une impulsion déjà amoindrie, qui toutefois conserve malheureusement assez de force pour le pousser à l’accomplissement des dernières péripéties du crime. Mais, je le répète, il y a eu détente, et la preuve c’est que le remords, qui certes n est pas une aggravation de perversité, est la suite presque constante et souvent très-immédiate de I acte par lequel on s’est fait meurtrier. Le moment suprême de* cette crise, que nous appelons la perversité, c’est celui où le projet conçu d’un crime, s’enracinant profondément dans J’âme, celle-ci recherche, discute et arrête les combinaisons qui doivent en assurer l’e.xécution. C’est alors que se
produit la période aiguë du mal ; à partir de ce moment, celui-ci ne grandit plus, il ne peut meme plus grandir, puisque sa conception a été acquise et qu’elle l’a été entière et complète; or, que pourrait etre le point culminant du mal, si ce n’était sa perpétration ainsi établie. S’il fallait entendre les choses autrement, si la perversité ne cessait pas d'augmenter, il faudrait nécessairement que tous les desseins criminels, une fois conçus, fussent mis à exécution; or, Dieu merci, telle, n’est pas la règle.
Il n’est pas un de nous qui sans doute n'ait commis quelque faute, mais il n’en est pas un non plus qui ne puisse se rendre ce bon témoignage que, parmi les mauvaises inspirations qui ont pu venir solliciter son âme, il a su en réprimer un grand nombre et cela prouve que non-seulement nous ne rétrogradons pas, mais que souvent nous nous améliorons.
Remarquez, en second lieu, que Lapommeraie est obligé d’admettre que le milieu dans lequel il rentrera sera le meme que celui dans lequel il aura vécu, c’est-à-dire que nous serons restés cinquante, cent ans et plus dans la stagnation intellectuelle et morale, que nous n’aurons rien appris, rien oublié, que nous aurons été condamnés au supplice de l'immobilité, supposition gratuite que condamne l’expérience de tous les jours.
En résumé, pouvez-vous concevoir un Dieu bon et qui s’acharnerait à soumettre l’etre qu’il a créé, son enfant, à d’incessantes épreuves dont le résultat serait de le rendre de plus en plus mauvais; un Dieu juste qui semblerait prendre plaisir à nous entourer sur cette terre, nous-, ses enfants aussi, d’âmes de plus en plus perverses ; un Dieu prévoyant et sage voulant le progrès, et qui cependant permettrait la rétrogradation qui en est l’incontestable antithèse. Non, vos consciences répon-
(lent à Tunisson que de telles anomalies son impossibles.
Ici SC place une observation explicative qu’il importe de ne pas passer sous silence. Quand nous disons que l’ânie ne rétrograde pas, on se ferait une idée très-inexacte de notre pensée, si l’on entendait par là que nous prétendons que, depuis l’instant de notre naissance jusqu a celui de notre mort, nous ne cessons de progi*Qsser; il n’est pas un de vous qui n’ait l’expérience du contraire. Pour dissiper toute incertitude à cet égard, laissez-moi recourir à une comparaison.
Dans nos rivières, sous l’influence des agents météorologiques, tantôt favorables, tantôt désastreux, il seproduit, à des intervalles plus ou moins rapprochés, des alternances de hausse et de baisse. Or, vous savez bien que vous vous tromperiez si vous vouliez prendre l’une ou l’autre de ces fluctuations pour la mesure réelle de la puissance hydraulique de la rivière, vous vous exposeriez à compter tantôt trop, tantôt pas assez. Mais si vous faites la balance entre les niveaux élevés et les niveaux bas qui se sont succédé pendant un intervalle de temps suffisamment prolongé pour avoir permis cà toutes les circonstances d’écoulement de se produire, vous obtiendrez un niveau moyen que vous pourrez prendre comme régulateur de cette mesure que vous cherchez, et (lu degré d’utilité qu’elle représente.
De même, dans cette rivière qu’on appelle le cours de la vie, sous le souffle des passions bonnes ou mauvaises qui l’influencent à tout instant, il se produit aussi (les intumescences et des abaissements. Mais l'on con(^oil que, toute compensation faite de ce qu’ont pu être en plus ou en moins ces fluctuations depuis la naissance jusqu’à la mort, on arrive pour chaque existence à l’établissement d’un état moyen très-propre à nous permettre
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d’apprécier Timporlance, moyenne aussi, de ce que cette existence a pu produire pondant son passage sur la terre, pendant sa jiériode d'incarnation.
Eh bien ! c’est cet état moyen, constitutif, au point de vue du mal et du bien, de la valeur de Tâme, qui, d’une incarnation à l’autre, ne rétrograde pas, qui progresse toujours, bien que, dans le cours de chaque vie, il ait pu survenir de fort grandes défaillances. Celles-ci pourront retarder l’avancement, mais, ventilées avec les bonnes œuvres, elles n’auront pas la puissance de faii*e descendre l’âme jusqu’à la rétrogradation. C’est dans ce sens qu’il faut entendre que les assertions de Lapommeraie sur le retour des criminels parmi nous, si affirmatives dans la forme, sont inexactes. Vous savez d’ailleurs que quand une âme revient subir une nouvelle épreuve sur cette terre, c’est que le repentir l’a poussée à demander ce retour; or, le repentir n’est-ce pas le vice qui s’éloigne pour faire place à la vertu, n’est-ce pas le gage le plus efficace des améliorations qui se préparent? S’il nefallait voir en ceci que de pures illusions, au lieu d’un retour suivi de déchéance, n’eût-il pas mieux valu que Dieu laissât famé en stagnation là où elle était?
Concluons donc que ce ne sont pas les juges qui SC trompent, sur ce point du moins, c’est Lapomnieraie. Au surplus, l’invective ainsi adressée est gratuite, car ni jurés, ni juges, n’ont pour mission de discuter sur le côté social des arrêts qu’ils prononcent. Les premiers sont uniquement interrogés sur des faits, et ce n’est que sur les circonstances de ces faits que leur conscience répond; les seconds sont chargés d’appliquer une loi quMls ne font pas, qui au contraire les oblige, et c’est aussi avec leur conscience qu’ils font cette application. Il n’existe donc pas ici, il ne peut pas exister de
question philosophique à débattre, et s’il y a matière à reproche, ce n’est pas aux juges, c’est à la société qu’il faut l’adresser. Nous examinerons tout à l’heure ce coté de la question.
Au reste, lorsqu’on se jette de parti-pris dans la voie de l’exagération, et ceci s’applique aux grandes choses comme aux plus petites, il est fort dilficile de pouvoir logiquement s’y maintenir jusqu’au bout ; le paradoxe est quelquefois percé à jour par un démenti qu on se donne à soi-méme, et c’est ici le cas.
Examinons en effet ce qu’a été Lapommeraie pendant sa vie, recherchons ce qu’il est aujourd’iuii, et voyons s’il a rétrogradé ou progressé.
Pendant sa vie, Lapommeraie a été matérialiste, non seulement il le dit, il s’en accuse. Ecoutez sa parole si catégorique en sa mordante âpreté :
« Et moi aussi j’ai cru que tout était fini par la « mort. La mort, me disais-je, c’est le néant. Puiscc que la vie est si courte, faisons-la bonne ; jouisse sons! Pour jouir de la vie, il faut de l’argent; je « n’en ai pas, je m’en procurerai à tout prix, je « ferai des victimes! qui le saura? Les morts ne (( parlent point. .. Mais l’honneur, la vertu, l’hu- « manité? — Chimères! Après moi la fin du « monde.... On sait où cela m’a conduit. »
Si vous ignoriez. Mesdames et Messieiy^s, comment doivent se formuler les conséquences les plus immédiates, les résultantes fatales du matérialisme, vous en avez ici un spécimen des plus tristes, il faut le dire, mais en même temps des plus saisissants, car le cynisme de la parole s’y élève à la hauteur des immortalités de la doctrine.
Voilà ce que fut Lapommeraie pendant sa vie, voyons ce qu’il est maintenant. C’est encore lui qui va nous l’apprendre :
« Le néant, dit-il, n’existe pas. Rien de ce qui « est ne peut être anéanti, et il est au moins aussi
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« impossible de détruire la personnalité humaine, (( qui est la réalité par excellence, que .d’anéantir « un atome de matière.
« Je puis vous aifirmer, en ce qui me concerne, « que je n’ai jamais été plus vivant que depuis que c( j’ai été séparé de mon corps matériel, instru- « ment nécessaire, de rapport avec le milieu terres- « tre, m.ais inutile à la vie spirituelle, quand ràmo, c( par la dissolution de l’organisme, se trouve œ transportée dans un autre milieu. »
Quelle différence de pensées, Mesdames et Messieurs ! Ne dirait-on pas que c’est un sage qui vient nous instruire et nous prémunir contre les égarements de cette funeste science du néant, et en môme temps ne remarquez-vous pas ce changement dans la forme du langage, dans le ton mesuré de l’expression. Au lieu de cette parole violente, irritée, trop pittoresque, ce sont des instructions douces, calmes, sincèrement affirmatives. C’est que les aveuglements de la haine se sont un instant dissipés pour faire place cà un profond sentiment de la vérité s’exprimant, môme à notre insu, avec des accents sympathiques, interprètes habituels d’une foi qui ne demande qu’à se répandre.
Nous pouvons donc conclure à coup sur que le souffle du spiritualisme et de l’immortalité a remplacé aujourd’hui chez Lapommeraie celui du matérialisme et du néant. Ce n’est pas là rétrogradei', et il est consolant pour nous tous de penser que Lapommeraie, en affirmant le contraire, a eu le bonheur de se tromper.
De la discussion qui précède nous pouvons déduire cette conséquence secondaire que nous nous exposerions à apprécier fort mal une communication, si nous nous bornions à n’en considérer que qiielques fragments, ainsi qu’on ne le fait que trop d’habitude ; il faut tout voir, car de très-grandes vérités peuvent s’y trouver môlées à
beaucoup d’erreurs; ]es unes s'imposant d’ellesmemes par leur irrésistible puissance, les autres inspirées par ce lointain écho des souvenances humaines qui, après la mort, retentit dans les Ames dont le rachat n’est pas encore complet. Nous venons d’en voir un remarquable exemple dans cette transition qui a conduit Lapommeraie du principe du néant à celui de l’immortalité de l’Ame, le premier rappelant les ombres de la terre dont il n’est pas tout à fait dépouillé, le second les lumières du ciel qu’il commence à entrevoir et qu’il impose à notre raison avec une incontestable autorité.
Dans ce dernier ordre d’idées, je ne saurais assez appeler votre attention sur le passage suivant de la communication, relatif à la justice de Dieu et au mode si merveilleusement providentiel suivant lequel ses arrêts s’exécutent. Yoici comment s’exprime Lapommeraie sur cette délicate et importànte question :
« Dieu, dit-il, c’est la raison éternelle s’exerçant a par les lois immuables de l’ordre universel. « Dieu, c’est la justice suprême rendant ses arrêts « par la logique meme des choses.
« Sans doute, devant la justice divine, comme cc devant la justice humaine, tout homme est res- « pensable de ses actes, mais il est son propre jus- « ticier. C’est lui qui fait son sort en devenant sans « cesse ce qu’il a mérité d'etre, en faisant lui- « même son être futur, à l'aide des éléments du « milieu qu’il traverse. »
Il est impossible de trouver une plus admirable expression que celle-ci de ce qu’est la justice de Dieu, d’en donner une définition plus exacle et plus complète, car rien n’y manque; et, en l’étudiant avec quelques détails, nous y trouverons une remarquable confirmation delà vérité des conceptions auxquelles, nous avons été conduit dans
notre dernier entretien sur les relations, encore inconnues quant à leur essence, mais qui doivent exister en principe entre l’aine et la matière périspritalequi renloure.
Je vais essayer de vous donner quelques explications sur cet ordre de considérations.
Vous comprenez sans peine que l’homme terrestre, dont les connaissances sont si limitées, qui ne possède pas le privilège déliré dans les profondeurs de la pensée humaine lorsqu’il a à juger un de ses semblables, est obligé de le faire comparaître devant lui, de l’interroger pour tâcher de découvrir, soit dans le jeu de sa physionomie, soit dans ses paroles, ce qui peut ou a pu exister dans son coeur; qu’il doit faire appel aux témoignages humains, procéder à l’examen détaillé de toutes les circonstances du fait incriminé, qu’enfin, parce qu’il n’est pas ijifaillible, il est nécessaire, comme compensation des erreurs possibles pour un seul, qu’il soit aidé par la collaboration de plusieurs. Tels sont en effet le mode d’agir et la composition de nos tribunaux. C’est sans doute par analogie avec ce qui se passe ici-bas, qu’on a pu nous dire et que beaucoup ont pu se figurer que Dieu devait avoir aussi son tribunal et qu’assis sur son trône il nous faisait comparaître devant lui fjour nous juger. Mais à quoi tout cela peut-il être nécessaire pour celui qui a tout vu et qui sait tout ; ne seraitce p«as méconnaître et rabaisser la puissance souveraine que de lui imposer l’assujettissement de tous ces détails? Mais alors, dira-t-ori, comment nos actions sont-elles récompensées ou punies? Elles le sont par nous-mêmes, ainsi que nous l’a dit avec raison Lapommeraie, par l’homme qui est son propre justicier, par les conséquences directes, nécessaires, inévitables de ces mêmes actions.
Si vous voulez bien un instant descendre avec moi dans les considérations de Tordre matériel,
vous allez comprendre tout ce qu’il y a d’admirable dans cette justice divine^ n’ayant d’autre agent d’exécution (lue nous-mêmes, que notre li])re arbitre, cette éminente faculté qui nous a été dévolue pour nous permettre de nous engager en toute liberté dans la direction qu’il nous aura convenu de suivre, mais sous la réserve, d’ailleurs trèsnaturelle, de nous trouver en compagnie, soit des jouissances, soit des peines, hôtes habituels, nécessaires, préexistants de la direction quelle qu’elle soit dont la clef du libre arbitre nous a ouvert la porte.
Constatons maintenant, par quelques exemijles, ce qu’il y a de vrai dans ces considérations qui se rapportent à notre corps.
Lorsque, emportés par le péché de la gourmandise, vous mangez au-delà de la quotité nécessaire, ne croyez pas que Dieu va immédiatement intervenir pour vous châtier. Tout a été organisé par lui de telle sorte que la punition préparée d’avance, pour le cas où elle devient nécessaire, arrive d’elle-mome au moment voulu, et vous aurez pour cliâliment les soulfrances rétroactives de l’orgàne qu’il vous a plu de surmener. Lorsque vous aurez abusé de la boisson, Dieu n’interviendra pas davantage, mais vous serez consécutivement et inévitablement en proie aux folies de 1* ivresse qui trop souvent attirent la mort. Les excès de la luxure, qui ont pour conséquence fatale la dégénérescence physique - et morale de l’ùtre, vous imposeront cet affreux supplice qui s’empare de l’ânie lorsqu’elle sent qu’à tout instant, et de plus en plus, ses facultés vivantes les plus heureuses et les plus nécesaires s’épuisent et s’éteignent dans leurs manifestations. Enfin, s’il vous convient de méconnaître la loi du travail, si vous voulez vous endormir dans les séductions si trompeuses de la paresse, ce n’est pas le sommeil que vous trouve-
rez, ce seront les cauchemars et les angoisses de la misère, conséquences naturelles des artions ollensives, corporelles ou extérieures, que vous aurez laissé imj)rudeinment grandir autour de vous, et dont par le travail vous auriez pu corriger les excès.
Telle est la loi : simple dans ses moyens, intelligente dans ses combinaisons, éminemment sage et juste dans son principe comme dans ses conséquences. Telle est cette justice divine qui, dans l’ordre de faits dont je viens de m’occuper, dit au libre arbitre: Fais ce que tu voudras, mais ne perds pas de vue qu’en le faisant tout est organisé de manière que lu te puniras ou te recompenseras toi-méme. Aussi la conscience humaine a- t-elle pu proclamer avec une-grande vérité que l’on -est toujours puni par où l’on a péché.
Eh bien! pourquoi ce qui nous paraît si admirable pour les affaires du corps, n’existerait-il pas aussi pour celles de l’âme? Dieu,^ en nous permettant de comprendre qu’il ne pourrait être que bon et heureux que les choses fussent ainsi combinées , en nous donnant l’intuition qu’une telle organisation de la justice ne peut que satisfaire les instincts et la raison de la créature, ne semble- t-il pas nous dire que cette croyance, qui nous paraît si sage, est aussi la vraie, et qu’en l’acceptant nous marchons certainement selon ses vues.
Tâchons d’élucider cette question.
Vous avez pu remarquer que la catégorie de faits que je viens de passer en revue est tout à fait spéciale. Elle se rapporte exclusivement aux actes de l’homme qui n’intéressent que son propre corps, et aux circonstances diverses dans lesquelles, par suite de ces actes, ce corps peut se trouver placé, soit par rapport au milieu C[u’il occupe, soit par rapport à la nature meme de son organisme. En un mot, il ne s’agit ici que de l’indivi-
dualité humaine proprement dite et do ses punitions ou récompenses purement terrestres. Vous avez vu comment, dans ce cas, les rouages organiques, mis en mouvement par les actes memes, deviennent les exécuteuj’s naturels et infaillibles de la justice divine.
Mais il y a cette autre catégorie de faits, autrement importante, qui, à peu près insignifiante pour le corps de l'individu, exerce une influence souvent terrible, quelquefois bienfaisante sur la situation matérielle, morale et intellectuelle de ceux qui vivent autour de nous ; il y a, d’un côté, le vol, le mensonge, l’orgueil, l’injustice, la calomnie, l’excitation au vice, au crime môme ; en un mot, cette trop nombreuse cohorte de passions par lesquelles l'homme met en œuvre ses énergies au détriment de ses semblables. Il y a, d’un autre coté, les baumes salutaires de la justice, du pardon, de l’amour, delà charité qui consolent et rassérènent ceux qui souflfent. Ici ce n’est pas sur le corps qui n’est que très-indirectement en jeu, et qui d’ailleurs est destiné à disparaître, que se feront sentir les effets mérités des punitions ou des récompenses; c’est à l’ame qui a voulu ou frapper le prochain du fléau des afflictions , ou répandre sur lui le- bienfait des encouragements et des secours; c’est à l’âme, dis-je, que les effets de ces actes divers doivent être directement adressés.
Quelle sera la nature de ces punitions et de ces récomxjenses? Je l’ignore ; c’est le secret de Dieu, et je ne cherche pas ici à le pénétrer. Mais la créature humaine étant donnée, par quelle suite de rouages et de conddnaisons, en parlant de l’acte meme et de l’acte seul, arriverai-je, inévitablement, par la seule intervention de la logique des choses, à ce mystérieux dénouement qui doit donnera l’ame ou une couronne de fleurs ou une
couronne d’épines ^ Voilà ce que nous allons chcrchei* à pénéirer. '
Mais avant d’entrer dans le fond de la discussion, une oljscrvalion ])réalal)lc est nécessaire. Lorsqu’on cherche à se rendre compte d’un fait qui, quel qu’il soit, s’offre à nous comme une conséquence d’autres faits précédemment existants, il faut d’abord être bien fixé sur les conditions d’existence de ces faits générateurs, du système d’organisation qui les régit, de leur constitution propre, et puis voir comment les autres faits, considérés comme dérivant de ceux-ci, se rattachent rationnellement à cette constitution d’origine. Si l'on opérait autrement, si lorsqu’un fait nouveau se présente, au lieu de chercher aie rattacher à ceux qui le précèdent, on se bornait à créer, pour expliquer, soit sa nature, soit son intervention, de nouvelles hy230thèses, de nouveaux systèmes, nous perdrions toute notion d’unité logique, nous n’obéirions qu’au caprice et nous ne récolterions que de l’incohérence. Le bon chasseur, vous le savez, ne doit pas courir deux lièvres à la fois.
Gela posé, de quoi s'agit-il ici? de savoir quelles sont pour l’àme les conséquences de ses actes, et comment ces conséquences se réaliseront. Voyons donc, avant tout, à l’aide de quelles combinaisons constitutionnelles et primordiales se fait la perpétration de ces actes. Une fois cette base bien établie, il hiudra laisser la logique marcher toute seule et nous verrrons où elle nous conduira.
Or, dans notre doctrine, nous croyons que l’ame est un principe d’action immatériel par luiméme, doué de la faculté de produire et des effets physiques et des effets intelligents; nous croyons que celte âme, soit libre, soit unie à un corps, possède une enveloppe périspritale matérielle et fluidique, susceptible de recevoir, suivant les circonstances, des degrés variés de densité ; nous croyons
encore qu’à mesure que l’ame accomplit des actes d’une nature plus perfectionnée, cette envelope se purifie, se subtilise, qu’elledevientdemoinenmoiris dense. De là résulte cette conséquence essentielle, ainsi que je l’ai rappelédans le précédent entretien, qu’il doit exister entre famé et son enveloppe des relations en vertu desquelles, à mesure que les âmes grandissent par leur travail intellectuel et moral, ce travail réagit sur leurs enveloppes poulies faire grandir d’autant en purification matérielle.
Telles sont les bases sur lesquelles je vais m’appuyer. Pour ceux qui ne les acceptent pas, je n’aurai rien dit. Pour les autres, si je parviens à leur présenter des conclusions qu’ils jugent accei)tables, non-seulement ils auront la satisfaction d’avoir fait un pas en avant, mais plus ces conclusions leur paraîtront admissibles, plus par voie de retour, se confirmera en eux la confiance qu’ils doivent avoir dans les principes desquels elles découlent. S’il en est ainsi, la doctrine n’aura pu que s’enracinerplus profondément dans leur cœur.
Je ne saurais vous dire ce que sont ces relations en vertu desquelles le perfectionnement de l’ànic est intimement lié à la purification de la substance périspritale, il s’agit ici d’un moyen dont Dieu s’est servi, de l’exercice direct de sa puissance. Or, cette puissance, nous pouvons bien en avoir une idée par les effets, nous ne la connaissons pas dans ses causes premières. Mais, quoique ignorants des procédés mis en œnvre, nous pouvons d’autant moins douter de l’existence de ces relations et de futilité des résultats auxquelles elles peuvent donner lieu que rhomine, dans la mesure de ses facultés, est parvenu à en reproduire de remar- (fuables spécimens. Si vous entrez dans le cabinet du physicien, de l’astronome, du chimiste, entre autres appareils, vous pourrez en voir un consistant
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en une feuille de papier, s’enroulant d’un inouvenient uniforme autour d’un cylindre, et sur lequel un crayon s’appuie et trace sans interruption une ligne plus ou moins accidentée dans sa forme. Ces sortes de machines sont ce qu’on appelle des appareils enregistreurs, et qu’enregistrent-ils? les uns, les hausses ou les baisses successives de la colonne, soit barométrique, soit thermométrique; les autres, les directions ou les intensités du vent, et ainsi de suite. De sorte que le savant n’a nullement besoin d’assister, pour les connaître, à toutes les phases par lesquelles passent ces actions atmosphériques. Après avoir monté le mécanisme, il peut s’absenter trois, quatre, cimj heures, et, à son retour, un simple coup d’œil jeté sur le papier enregistreur lui donnera la connaissance exacte de ce qui s’est produit à un instant quel qu’il soit de la période de son absence. Nos montres ordinaires sont encore des appareils de même sorte dans lesquels la marche des aiguilles, depuis le moment du remontage, est constarnment en correspondance pi'oportionnelle avec l’état de détente du ressort moteur. Vous êtes donc bien fixés sur ce principe de l’enregistrement; dans les exemples que je viens de citer, l’opération s’exécute par l’inscription d’une ligne géométrique sur un papier, par le mouvement des aiguilles sur un cadran. Mais, dans l’appareil animique, c’est parles variations de densité du fluide périsprital qu’elle se pratique ; ce moyen est moins facile à saisir, à coup sûr, quoique, à vrai dire, la science des corps fluidiques n’est pas tout à fait impropre à nous en donner des exemples, mais, sans insister sur ce point, tout le monde conviendra (ju’une difficulté même très-grande pour l’homme, lorsqu’il s’agit de concevoir et de découvrir une combinaison qui n’a rien d’irrationnel en principe, ne saurait jamais être considérée comme une inqtossibilitépour la puissance de Dieu.
Vous remarquerez maintenant que le perfectionnement de Pâme, d’une part ; la purification de son enveloppe, d’autre part, marchant proportionnellement l’un à l’autre, nous sommes autorisé à dire qu’au point de vue de leur progrès respectif, Tétât de Tun est la représentation exacte de l’état de l’autre, et que, pour juger ce qu’est Taine, nous n’avons qu’à nous enquérir de ce qu’est le périsprit. Or, c’est là' un grand secours pour nos conceptions, car tandis que nous ne savons rien, nous ne pouvons rien affirmer de ce qu’est l’essence de Tâme ; nous pouvons savoir quoique chose du périsprit qui est matériel et fluidique, de certaines lois auxquelles en vertu de cette double qualité il doit obéir, quand ce ne serait que par analogie avec celles qui régissent les fluides terrestres, et enfin, par suite de Tinséparabilité reconnue de Tàme et du périsprit, nous jiouvons affirmer que la place de Tàme sera certainement celle qu’il nous sera permis d’assigner au périsprit.
Ce premier point établi, et Tâme après la mort devant habiter quelque part, nous sommes naturellement portés à admettre que c’est la nature meme de ce séjour, dans lequel elle trouvera plus ou moins de jouissances, qui constituera la peine ou la récompense qu’elle aura méritée. Lorsque ici-bas nous sentons le besoin de nous soulager de nos fatigues, nous allons vers ces contrées heureuses où la vie végétale, toujours si belle, est plus luxuriante et plus variée, où les souffies de Tair sont plus doux et plus purs, où le soleil est plus éclatant, le ciel plus bleu, où la pensée ravie se plaît à errer à travers les merveilles du l)eau. Lors- (|ue, au contraire, dans nos pérégrinations, nous abordons ces régions désolées où les productions minérales régnent en souveraines, mornes et sans vie, où bruisseiit constainnient les tempetes, où le ciel revêt les voiles les plus sombres, où le soleil
est invisible, nous nous sentons oppresses sous les lourdes étreintes de ces atmosphères qui n’engendrent que les tristesses profondes, qui sont la négation de toute idée de bonheur. Et si. à ce contingent des effets physiques, vous ajoutez le spectacle des manifestations intellectuelles et morales assez rares sur terre, mais qui doivent abonder dans certains séjourn de l’espace, vous concevrez les différences qui peuvent caractériser les demeures où l’âme pourra être appelée après la mort. D’ailleurs, par suite de cette concordance, de cette proportionnalité que constate la doctrine entre les perfectionnements animiques et les purifications inatérielles fluidiques, vous ne ferez pas difficulté d’admettre que plus le milieu qui constitue ces demeures sera pur, plus aussi les jouissances (jui leur sont inhérentes seront multipliées; de là, enfin, cette conséquence que l’âme devra aller dans le milieu qui sera le plus en rapport, disons mieux, qui sera identique avec le milieu meme de son enveloppe, représentant indélélnle du propre état de cette âme.
Parvenu à ce point, que nous reste-t-il à savoir ? Si l’âme d’elle-ineme, par la force des choses, sans aucune intervention directe ou indirecte, se rendra précisément dans ce milieu, ne pouvant manquer d’y aller, comme aussi ne pouvant s’élever audessus de lui. S’il en estréellemcnt ainsi, si toutes ces choses s’exécutent comme nous venons de le dire, vous voyez que la justice divine se sera accomplie d’ elle-même, par l’inévitable logique de l’ordre que Dieu a établi dans la création ; vous voyez enfin que si le libre arbitre tient d’une main les clefs de toutes les indépendances, il tient en même temps de l’autre main la balance de toutes les justices.
Et maintenant la conclusion ne peut se faire attendre. Mais, pour vous faire mieux compren-
dre ce qui va se passer, permettez-moi de vous dire ijueiques mots d’un phénomène terrestre dont il vous sera très-facile de saisir et d’apprécier toutes les circonstances.
Vous avez tous vu le ballon captif de l’Exposition. Supposez un instant qu’après l’avoir main tenu à l’aide du câble à une certaine hauteur, ce cable vient à etre subitement rompu, et voyons ne qui va se produire. Trois circonstances pourront se piesenter . si le ballon est gonflé avec de l’acide carbonique ou tout autre gaz plus lourd, plus dense quel air, le ballon descendra infailliblement, et restera fixé sans retour à la surface du sol ; s il contient un gaz d’une densité égale à celle meme de la couche atmosphérique qui l’entoure, il leslerpmmobile. Ce ne serait qu’à l’aide d’un effort exerce, soit en dessus, soit en dessous, qu on l’en ferait sortir, mais aussitôt que cei effort cesserait