‹ Entretiens sur lh̕istoire du moyen âgeChapitre 113 sur 174 · REIMS ET HUGUE GAPET · texte numérisé non relu

REIMS ET HUGUE GAPET

croyait devoir ne rien risquer encore. Il écouta sa sœur qui voulait ravoir son fils et se montra disposé à arranger les choses. Une réconciliation eut lieu le 10 juin entre le roi et le duc ; ils se donnèrent le baiser de paix. Ce fut la paix aussi en Allemagne. En effet, abandonné et découragé, le Querelleur consentit à venir à Rohrheim, près de Worms, rendre le jeune roi Otton III à sa mère, à sa grand'mère, à rÂUemagne, et il renonça à tous ses projets. L'archevêque Willigis, rassuré, venait d'appeler les impératrices d'Italie, où elles étaient encore. A Worms eut lieu, 29 juin 984, cette autre réconciliation que sembla célébrer une étoile apparue au ciel, disent les chroniques, en plein jour: Le duché de Bavière fut rendu à Henri le Querelleur^ pour prix de sa renonciation à la couronne; Otton III fut reconnu roi, sans contestation, sous la tutelle de sa mère, la Grecque Théophanie, assistée de sa grand'mère Adelhaïde, pour l'Italie; et la France resta tranquille pour quelque temps sous son faible roi Lolhaire II. Après s'être donné beaucoup de peine, l'archevêque Adalbéron reprit l'administration de son | diocèse et envoya son secrétaire en Italie pour l'y représenter dans quelque affaire et reprendre luimême, s'il était possible, la direction de son abbaye de Bobbio. Gerbert poussa jusqu'à Rome, où il ne fut point cette fois encore témoin d'édifiants spectacles. Pendant le faible gouvernement d'Otton III et de ses deux tutrices, le pape Boniface Vil, chassé par Otton III, était revenu à Rome. Un [noble romain, du nom de Crescentius, bientôt plus célèbre, l'avait

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reçu à bras ouverts en jetant le protégé des Allemands, Jean XlVjjenprison, pour gouverner Rome sôïïne titre de patrice. Boniface VU était mort bientôt, peut-être de mort violente. Gerbert quitta la ville sans attendre Tintronisation du nouveau pape Jean XV, et il ne trouva pas l'Italie en meilleur état. « Quels sont les pontifes à Rome et les hommes qui y gouvernent? écrivait-il; le monde a horreur des mœurs des Romains; mais Tltalie elle-même est une Rome. » Et Gerbert, sans passer même par Bobbio, qui avait été pour lui un guêpier,revint à Reims (98S), où son maître Âdalbéron avait besoin de lui.

4. L'avènement de Hugtie Capet^ affaire européenne, 987. — On était enfin à la veille d'un événement tout à fait considérable en France. La famille carolingienne de France semblait s'éteindre alors, comme autrefois celle de Germanie, au milieu d'obscurs et douteux événements. Le malheureux roi Lothaire était mort subitement, non sans donner lieu à des soupçons, en 986. € mort, comme disait complaisamment l'éloge funèbre de Gerbert, le second jour du terrible mars, qu'il avait représenté sous la pourpre ». Il laissait de sa veuve Emma, fille de l'impéralrice Adelhaïde , et assez mal famée en France, un fils, Louis V, jeune, mal marié, divorcé el dissolu. Emma, qu'on accusa de la mort de Lothaire, et la duchesse douairière de haute Lorraine, Béatrice, sœur de Hugue Capet, de concert avec celuici, s'entendirent avec l'archevêque Adalbéron et avec Gerbert pour faire, avec la cour allemande, une paix peu glorieuse, mais qui assurât au moins au

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jeune homme le vain titre de roi. Louis V, renonçant, en effet, à toute ambition sur la Lorraine, rendit aux ancien^ ennemis de son père Lotliaire la ville de Verdun et Tévéque de la ville, le comte de Hainaut et le jeune duc de haute Lorraine toujours prisonniers et délivrés maintenant, comme dit Gerbert, « des ténèbres de Tenfer ».

Le dernier Carolingien était-il aussi dépravé qu'on Ta dit? ou bien eut-il le sentiment de cette honte? Toujours est-il que, poussé par Charles de Lorraine, son oncle, un assez mauvais conseiller, toujours en veine d'intrigues ténébreuses, Louis V accuse sa mère, Emma, d adultère avec Tévôque de Laon, Ascelin, chasse celui-ci de sa ville et met ainsi contre lui la cour allemande et Tarchevôque de Reims. Mécontent surtout de ce dernier, il Taccusait de trahison et le sommait de venir se disculper à Senlis. Il n'eut pas le temps de faire plus, et celui dont les chroniqueurs (lisaient : cm niAt7 /"^ciY, mourut au bout d'un an d'une chute de cheval dans une chasse, au moment où il se rendait à Senlis. Cette dynastie semblait condamnée.

La reine veuve, Emma, qui était au moins bien peu digne de son mari Lothaire, avait à repousser le soupçon d'avoir contribué à la mort de son époux et à celle de son fils. La famille carolingienne finissait au milieu de misérables scandales et de basses intrigues, favorables aux ambitions nouvelles. Il ne restait plus d'elle, comme héritier, que Charles, duc de basse Lorraine, dernier fils de Louis d'Outre-mer, méprisé en France comme vassal allemand, prince remuant, inconsidéré et méchant. C'est dans ces con-

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ditions qu'une assemblée d'évéques et de seigneurs du nord de la France se réunit à Senlis et pourvut à la vacance du trône dans les circonstances les plus importantes et les plus critiques.

Lorsqu'Otton le Grand avait vu une de ses sœurs, Hedwige, mariée à Hugue le Grand, le père de Hugue Capet, et l'autre, Gerberge, à Louis d'Outremer, le père du dernier Carolingien, Charles de basse Lorraine, il avait pensé sans doute pouvoir exercer toujours une certaine influence sur les destinées alors fort débattues du royaume de France. Son petit-fils, Otton III, mineur, en lutte contre les Slaves et les Danois, pouvait s'estimer heureux de garder, comme un héritage carolingien, la Lorraine, que la reine Emma, veuve de Lothaire, et la duchesse de haute Lorraine, Béatrice, sœur de Hugue Capet, avaient contribué à lui conserver. Il ne put empêcher l'avènement de la nouvelle dynastie (987).

Hugue Capet, à la fois cousin d'Otton III et de Louis V, frère de la duchesse de haute Lorraine, souvent l'allié des Ottoniens, frère du duc de Bourgogne, beau-frère du duc de Normandie, en très bons termes avec Adalbéron, était mieux vu à la fois de la cour allemande et de la France que Charles de Lorraine. Il avait l'avantage de n'offusquer personne et de plaire à tout le monde. Charles vint vainement à Senlis plaider sa cause. « Il en est, dit l'archevêque de Reims à l'assemblée de Senlis, où se trouvaient la plupart des évoques et des vassaux du nord de la France, il en est qui jugent Charles de Lorraine digne du trône à cause de sa parenté avec le dernier

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roi. Mais on n'acquiert pas la couronne à titre héréditaire; elle appartient à celui qui, à la noblesse de son origine, joint la sagesse, la foi, la magnanimité. Voulez-vous un royaume malheureux, nommez Charles; voulez-vous un royaume heureux, nommez Hugue Gapet. » C'était Tapplication du droit dont rÉglise et les seigneurs, en Allemagne comme en France, avaient fait usage depuis la chute de Tempire carolingien. Hugue devait cette fortune à ses ancêtres, à sa puissante parenté, à sa politique habile, à la tradition romaine d*unité et de centralisation» ton» jours vivace en Gaule, et surtout à l'Église, qui en était la plus fidèle gardienne. Le nouveau roi, adoptant tous les principes de cette tradition, associe aussitôt son jeune fils Robert à la couronne et se fait le défenseur et le continuateur du droit monarchique, comme un Carolingien.

La cour ottonienne n'était pas fort satisfaite de perdre, par cette solution, le moyen d'entretenir la faiblesse et Tanarchie dans le royaume de France à la faveur de la compétition de ces deux familles. On voit encore, en efifet, sa main dans les troubles que suscitent les dernières réclamations de la famille déchue. Le duc carolingien de Lorraine, Charles, surprend la ville de Laon, vieille possession de sa îamille, avec la reine Emma et Tévéque Àscelin. Hugue Capet le fait excommunier, cherche à désarmer la cour allemande, et, avec l'appui de l'archevêque de Reims, vient assiéger Laon^ Mais Âdalbéron meurt, et la nomination à Tarchevôché de Reims se trouve liée à la cause de la royauté capétienne et, par une

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rencontre curieuse, la fortune de Gerbert à celle du roi Hugue.

Gerbert, Tancien icolâtre de Reims, en efifet, désigné par Âdalbéron à son lit de mort, espérait être élu. La cour allemande préférait un Carolingien, Ârnulf, bâtard de Lothaire. Hugue, par esprit de ménagement, consent à l'élection de celui-ci. Mais le nouvel élu, prenant parti traîtreusement entre les deux dynasties, livre à Charles de Lorraine cette ville archiépiscopale et royale, pour plaire aux impératrices Théophanie, Âdelhaïde et au jeune Otton III, que le moine Gerbert comparait pompeusement « à une trinité impériale », bien que l'accord fût loin de régner toujours entre ces trois personnes. Gerberf, qui, malgré sa déception, avait passé au service du nouvel archevêque et avait une entrevue avec Charles de Lorraine à Ingelheim, tergiversait lui-môme; il répondait d'une façon assez ambiguë à ceux qui lui demandaient des conseils entre les ambitions de cette jeune royauté et les réclamations de Tancienne : « J'ai vu Tempire exalté s'élever au-dessus des cèdres da Liban, et il n'était déjà plus. Il viendra, en vérité, le jour où les paroles, les actions de chacun seront mises à répreuve. » Un moment même, il paraît tourner entièrement du côté carolingien : « De quel droit, écrit-il à Tévêque de Laon, Thérilier légitime du royaume a-t-il été chassé du royaume?» Mais les évêques de France, réunis à Senlis, lancent Fanathème contre les traîtres, qui avaient livré Reims et contre leurs complices. Gerbert voit qu'il fait fausse roule; il abandonne Arnulf et Charles de Lorraine

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pour rentrer dans la communion de TËglise et va offrir ses services à Hugue Capel, tout en protestant auprès de ceux qu'il abandonne de son dévouement à la cour allemande qui favorisait Charles.

On voit alors plus de décision chez Hugue Capet. Il gagne Tévéque de Laon, Ascelin. Celui-ci attire dans sa ville, sous prétexte de traiter avec eux, le Carolingien Charles et l'évoque Arnulf. Il leur prête tous les serments le jour môme de la Passion; puis, il les fait saisir en trahison la nuit et ouvre les portes de là ville à Hugue. Celui-ci les fait mener en prison à Orléans, et, comprenant sur qui il pouvait compter, appelle l'Église de France à se prononcer sur ses droits, en faisant le procès à Tarchevôque Arnulf comme traître à son roi pour avoir livré la ville et l'Église de Reims au Carolingien Charles de Lorraine.

11 s'agissait de savoir si la royauté française et lârchevôché de Reims étaient solidaires, s'il y avait entre eux, comme aux premiers temps de la monarchie, communauté de pénates. La condamnation de l'archevêque Arnulf, comme traître, devant l'Église de France, affermissait, en effet, la nouvelle dynastie, et dégageait déianitivement l'archevêché de Reims (les liens obscurs qui, avec les Carolingiens, rattachaient encore cette église à l'Allemagne. C'était le sort de la dynastie capétienne qui s'agitait dans cette affaire, en apparence tout ecclésiastique. Le nouveau roi de France aurait voulu d'abord faire faire le procès à l'archevêque Arnulf avec le consentement du papci II n'ignorait pas que l'avènement de la

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famille de Gharlemagne avait eu la sanction du saintsiège. De Senlis déjà, lui et les ëvéques avaient envoyé, au p.^e JeanJ{.V, une ambassade à cet effet. Mais le pape dépendait de l'empire allemand, (/impéralrice Théophanie, déclarée en 989 empereufi et Auguste, d'accord avec le patrice Crescentius, trônait à Rome. Elle pesait encore sur ce pontife, plus avide de présents que soucieux de la justice. Corrompu par un partisan de Charles, il refuse de recevoir les am-

' bassadeurs de Hugue Capet. Après avoir attendu vainement onze mois, le nouveau roi passe outre et convoque un concile national d'évéques français à Reims, au monastère de Saint-Basle.

8. Concile de Saint-Basle. — Treize évoques, parmi lesquels se trouvaient ceux de Senlis, de Beauvais, de Noyon, de Langres, d'Orléans, de Bourges et d'Amiens, et des abbés plus nombreux, étaient réunis là. Cette assemblée,ouverte le 17 juin 991 ,se trouvait juge d'une * cause encore plus grande qu'elle ne l'avait crue, en se voyant tout à coup en face de Rosae et de la cour allemande. La trahison d'Arnulf, dénoncée par l'évê-

» que de Langres, d'abord son protecteur, avouée d'ailleurs enfin par lui-même, s'effaça bientôt devant la question de savoir si ce concile national de France avait compétence pour juger un archevêque français,

; sans l'agrément pontifical. Poussé par la cour allemande, le^aint-siège se fondait snrj^,^usses décré- ' taies pour refuser ce droit au concile français. Celui- ; ci s'appuyait sur des précédents antérieurs B,nyi fausses ' décrétâtes pour retenir l'affaire. Au fond, la nouvelle . cour de France et la cour d'Allemagne se disputaient

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