SCANDALES DE ROME — TROIS PAPES 41S
clunycienne. L'abbé Odilon déplorait le scandale romain; mais il ne cachait pas son opinion toute favorable à Grégoire VI. Le concile d'Aix-la-Chapelle, lenu en 1046, nous montre bien à nu la politique de Henri III dans l'Église. Ce concile avait à se prononcer sur l'archevêque de Ravennes, Wiger, un Allemand, nommé par l'empereur et repoussé par le pape Grégoire VI, pour son indignité. Ce fut l'occasion pour révSque de Liège, Wazo, un partisan de Cluny, d'exprimer franchement ses sentiments. « A toi, empereur, dit-il, nous devons la fidélité; mais au pape nous devons l'obéissance. Nous te répondons, ô roi, des choses temporelles, mais nous répondons au pape des choses qui regardent Dieu. Si Wiger a enfreint les canons ecclésiastiques, ce n'est ni à toi ni à Dous, mais au pape, qu'il convient de le juger. »
Mais le souverain prit sa revanche, dans ce même concile, en saisissant l'autorité impériale d'une queslion où il était sûr d'avoir pour lui la j ustice et l'opinion. Les éïéques des deux rives du Rhin, de la Germanie et de la Gaule, dit Raoul Glaber, furent saisis d'effroi quand le roi prit la parole, a C'est avec le cœur troublé, dit-il, que je m'approcbe de vous qui tenez la place de Jésus-Christ dans l'Église que Dieu a rachetée avec son sang. Car il a dit à ses disciples, en prenant congé d'eux : h Vous recevez gratuitement a la bénédiction divine, dispensez-la gratuitement. » Eh bien! vous, soyez maudits, parce que, corn par l'avarice, vous avez acheté et vendu la divine! Que celui-là donc de vous qui se sen pable de ce péché se démette, d'après les cano
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son office; car il est clair que, par cette faute, le monde est en proie au mal, à la disette, à la mortalité et à la guerre, depuis que toutes les dignités de TÉglise, de celle du grand pontife jusqu'à celle de portier, omnes gradus a maximo pontifice usque ad ostiarium^ ont été infectées du vice de la simonie. » A cette brusque sortie, les évoques ne savaient que répondre; ils craignaient de perdre leurs sièges mal acquis, et ils avaient bien envie d'implorer le pardon du maître redoutable, mais l'empereur reprit : « Allez en paix, faites un bon usage de ce que vous avez mal acquis, afin que Dieu vous prenne en pitié. » Et Henri III se contenta de promulguer un décret par lequel il interdisait la simonie sous peine des lois de rÉglise et s'engageait lui-même à ne la jamais pratiquer.
Cette scène singulière ne trouve son explication que dans la nouvelle expédition de Rome qui suivit de près. Ce puissant monarque traversa les Alpes, en 4046, sollicité, nous dit le chroniqueur de Saint- Gall, par des nécessités d'ordre ecclésiastique : « Ecclesiastica, ut dicitur, necessitate Romam tractus y>. Le pape Grégoire VI court le premier avec confiance et peut-être simplicité au-devant de Henri III, tandis que les deux autres s'acheminent vers lui plus lentement. Grégoire VI convoque un concile à Sutri; mais le souverain préside l'assemblée, où il y avait plus d'évôques allemands que d'évôques italiens ou bourguignons : un vrai concile d'empire. L'ancien évoque de la Sabine, Sylvestre III, usurpateur du saint-siège, est déposé et condamné à être enfermé toute sa vie
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dans an cloître. On ne juge pas à propos de citer à comparaître Benoît IX, créature des comtes de Tuscalum, qui avait fait cession de la papauté à Grégoire VI. Celui-ci paraissait le pape le plus légitime; mais il avait refusé la consécration à Tarchevéque Wiger de Ravennes, et confirmé l'élection de Tarchevéque de Lyon, Halinard. Il était à la tête d'un parti, celui de la réforme, qu'on appelait grégorien. Le concile invite Grégoire VI à lui faire savoir comment il était arrivé à la papauté. En homme sincère, celui-ci avoue qu'il a traité avec Benoit et racheté argent comptant des Tusculans le droit électoral des Romains, pour le salut de TÉglise. Les évéques allemands se récrient. « Il ne pouvait sortir rien de bon de la simonie, disent-ils ; c'était là une pensée du rusé démon. » Le malheureux Grégoire VI descend de son siège et dépose les insignes de sa dignité; après quoi, au milieu d'une grande émotion, le roi, les évéques et Tarmée marchent sur Rome.
Ce ne fut pas seulement de la ville de Rome, mais, on peut le dire, de la papauté elle-même que le roi Henri III s'empara. Le 24 décembre, il réunit dans l'église Saint-Pierre quelques seigneurs et bourgeois de Rome avec les évoques et abbés allemands, itaUens et bourguignons qu'il avait amenés, et,* après avoir tout préparé aussi par de grandes distributions d'argent, il veut remettre aux Romains et Italiens, parmi lesquels se trouvait le marquis Boniface, le choix^du pape. Mais, aussitôt, ces seigneurs, seniores,\déc\SL' rent que Rome avait péché, que la sainte Église des Apôtres avait besoin pour la protéger du bras puissant
ENTRETIENS SUR l'hISTOIRE. — III.
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du roi; ils proclament Henri Ili patrice, et, comme il n'y avait point à Rome, disent-ils, un sujet digne du saint-siège, ils lui remettent le choix du pape. Le docile empereur prit Panneau de patrice, et, séance tenante, désigna un Allemand, Tévéque de Bamberg, l'un de ses plus dévoués chapelains, et, malgré ses résistances feintes ou réelles, le conduisit au siège d'honneur, d'où celui-ci annonça, en effet, à l'assemblée, qu'il prenait le nom de Clément H.
Henri III empereur, — Le jour de Noël, Henri III, à la porte Castelli, prêta le serment de maintenir les lois et coutumes de la ville, et, devant la basilique, le genou en terre, au pied du pape, promit d'être le protecteur de l'Église. Le nouveau pape le consacra solennelleïnent. Revêtu dans la basilique de la tunique et de la dalmatiqué, du pluvial, coiffé de la mitre, oint au bras droit et au cou, Henri entre dans la vieille église de Constantin, au milieu des chants et des prières; le pape lui passe au doigt l'anneau, symbole de la foi, lui ceint l'épée, symbole de la puissance, et lui met sur la tête la couronne de Charlemagne au cri de : « Gloire, vie et victoire à l'empereur, seigneur des Romains et des Allemands I » Et, comme accessoire, Clément II, selon l'annaliste romain, confère à Henri III le droit de disposer de tous les évôchés à droits régaliens, c'est-à-dire de tous les plus riches de tout l'empire*
Qui pourrait voir là autre chose que la main d'un conquérant et d'un maître, mise sur l'Église et sur Rome même? Ni Charlemagne ni Otton le Grand n'avaient fait pareil acte de puissance. La plupart des
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promoteurs de la réforme, Tabbé de Gluny, Odilon^ le célèbre évéque de Liège, Wazo, formèrent dès lors, pour Tavenir^ un parti grégorien qui regarda toujours comme une violence cette élection. Un con- a
elle, réuni à Rome, il est vrai, par Clément II, fait rendre un décret anodin contre la simonie. Mais Tempereur nomme à Tarchevéché de Ravennes un Allemand, son chancelier en Italie; à Tévéché de Constance, Théodoric, chancelier dans quelque autre province. Trois archevêques se disputaient en Italie le premier rang après le pape, celui d'Aquilée, patriarche, celui de Milan et celui de Ravennes. Glé-^ ment II, à Tinstigation de Henri III, se prononce en faveur du titulaire allemand de Ravennes contre Tltalien Guide de Milan. Pour le domaine de Rome, Henri III, comme patrice, envoie ses soldats assiéger les châteaux voisins qui résistent au pape; il saisit la tyrannie du patriciat, tyrannidem patriciatus, et le droit d'ordonner le prinpipat du pontife comme de créer le pontife lui-môme. L'empereur est bien maintenant le vrai vicaire universel de Dieu, vicarim Dei, Oint de la sainte huile et consacré clerc, sinon prêtre, dans la basilique romaine, il nomme le pape ; le pape lui remet la disposition des évéchés et, pour lui, gouverne l'Église. Henri III a coiffé la mitre, mais il ceint Tépée ; il entre dans l'Église, mais elle est sa vassale ; il s'assoit volontiers comme un clerc sur son siège de juge, mais il est toujours prêt à monter à cheval; il préside des synodes, mais il est suivi d'une armée d'évôques cuirassés. La politique est son glaive : la religion n'en est que le
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fourreau. Ce n'est pas un réformateur, c'est un maître.
Une expédition à Rome se terminait toujours par une reconnaissance dans le midi de Tltalie, disputé entre les princes lombards de Bénévent et de Saleme, les catapans grecs et les aventuriers normands. Mais ces derniers commençaient à y devenir le véritable élément dominant. Depuis le commencement du règne de Henri III, les célèbres fils de Tancrède de Hauteville, Guillaume Bras-de-fer, Drogon et Humfroy, dans la Fouille, avaient fait de la ville de Melfi, bien fortifiée, leur capitale. Guaimar, prince de Saleme, avait investi Drogon, auquel il donna sa fille, du comté de Fouille, comme Rainulf de la ville d'Aversa. Après avoir visité, en bon chrétien, le Mont-Cassin, Henri III convoque à Capoue les différents maîtres du sol. Il fait excommunier le prince et les bourgeois de Bénévent, qui avaient fait des avanies à sa belle-mère; il investit les princes normands de la suzeraineté de cette ville, sur laquelle rÉglise de Rome revendiquait d'anciens droits, et il rentre en Allemagne emmenant prisonnier le triste Grégoire VI déposé et un jeune moine du nom d'Hildebrand qui devait être Grégoire VIL
Cette souveraineté sur le monde, que Rome prétendait donner, était plus brillante que solide. Henri avait voulu mettre l'Europe sous son pouvoir. Et cependant, sur sa frontière orientale, la Hongrie se débarrasse de Pierre, successeur d'Etienne, que l'Allemagne lui avait imposé, et rappelle un prince de la race d'Arpad, petit-neveu de saint Etienne, André; sur la frontière de Touest, Gottfried le Barbu, duc
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