DÉCRET DE NICOLAS II
Les autres caaons préparent déjà la réforme, par la défense aux laïques d'entendre la messe des prêtres mariés ou concubinaires et par rexcommunicalion des laïques, inféodateurs d'églises et détenteurs des biens ecclésiastiques, ou des clercs qui portent les armes. L'obligation, imposée aux chanoines et aux prêtres d'une môme église, de vivre, de manger, de dormir en commun, sans rien posséder en propre, et Tinterdiction aux moines et aux religieuses de revenir sur le sacrifice de leur personne ou de leurs biens, ferment toute porte ouverte à TÉglise sur le monde. Enfin la condamnation de la doctrine d'un Français, Bérenger, qui avait voulu expliquer le mystère de TEucharistie, et l'affirmation nette et claire que, dans la Communion, le vrai corps et le vrai sang de Jésus - Christ étaient touchés et distribués par les mains du prêtre, font déjà du prêtre une sorte de médiateur entre la terre et le ciel, au moment où la condamnation de la simonie et du mariage le dégage des liens charnels de la société politique et civile.
Le synode tenu quelques mois après par le pape, à Melfi, la capitale des Normands, en Apulie, donne des défenseurs, des soldats à la papauté soustraite à la prédominance de la cour allemande. Au midi, le monastère du Mont-Gassin était devenu, par sa richesse et son influence, une puissance politique en même temps que religieuse sous son nouvel abbé, Didier. Normands et autres, les petits dynastes du midi de la Péninsule avaient besoin d'une consécration morale pour leurs conquêtes contestées; et un appui matériel était nécessaire au pouvoir religieux du
saint-siège. L'adresse monacale de Tabbë Didier et la finesse normande établissent cet accord utile au saintsiège et aux nouveaux conquérants du midi de l^Italie. Robert Guiscard, le plus hardi et le plus heureux des fils de Tancrède de Hauteville, préteàMelfi, entre les mams du pape, un double serment de vassalité. En retour de Tinvestiture du duché d'Apulie, de Calabre et de tous les pays qu'il pourrait conquérir «n Sicile, il s'engage à acquitter un tribut de douze deniers par tète de bœuf, et à aider le pape et ses successeurs, élus canoniquement, à garder avec sécurité et avec honneur le saint-siège romain, la terre de saint Pierre contre toute attaque extérieure. Richard de Capoue et Landolph de Bénévent prêtent le même serment. Appuyée déjà sur les 'princes de Toscane, la papauté peut compter sur ceux du Midi. L'opposition contre l'empire allemand était organisée.
Le schisme de Cadalous et d'Alexandre IL — Rarement le choix d'un pape excita des passions aussi vives qu'après la mort de Nicolas II. L'autorité du saint-siège, son indépendance dans l'empire, la réforme de l'Église, étaient en jeu. Le baron romain Gérard de Galeria, les comtes de Tusculum, d'autres nobles des environs, quelques princes romains mêmes, le chancelier d'Italie Guibert avec des évêques lombards, et un cardinal, Hugues le Blanc, se hâtent d'envoyer une ambassade à l'impératrice Agnès et au jeune Henri IV, pour offrir à ce dernier les insignes du palriciat et s'entendre directement avec la cour pour l'élection, en haine des nouveautés de Nicolas II.
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Si l'on voulait sauver la réforme, il fallait se hâter. Ce fut le premier acte de vigueur que fit ostensiblement le moine Hildebrand, nommé archidiacre sous le pontificat précédent. Le 1"^ octobre, après trois mois d'attente, il rassemble le collège des cardinaux, selon le décret de Nicolas II, et lui fait nommer Anselme da Baggio, l'agitateur lombard, Fami et le protégé du duc de Toscane. Celui-ci prend le nom belliqueux d'Alexandre II, et le Normand Richard de Gapoue, dont Tabbé du Mont-Cassin avait ménagé l'arrivée, se trouve là, à point, pour Fintroniser. La réponse au défi ne se fit pas attendre. Dans le concile convoqué par l'impératrice Agnès, à Bâle, les Lombards et les Romains opposants présentent au jeune Henri IV les insignes du patriciat. Un certain Cadatons, évoque et comte de Parme, ami du chancelier Guibert, « aussi riche d*écus que pauvre en vertus », répand l'argent parmi les familiers de l'impératrice et les évéques réunis, et, au mépris du décret de Nicolas II, il est élu sous le nom de Honorius IL
La personne d'Alexandre II l'emportait de beaucoup, en considération, sur celle de Cadalous. On se divisa cependant. Avec le premier étaient Hildebrand, Pierre Damien et les moines de Cluny, le duc Gott- / fried^e Toscane, le peuple môme de Rome et de*.. ^ Lombardie et les Normands du Midi; avec le second, les barons romains, les évéques, les simoniaques, les ' prêtres mariés et les nobles leurs amis, leurs parents, eurs alliés en Lombardie, enfin la cour allemande. ?lus de six mois après son élection, Cadalous passe es Alpes au printemps, avec une armée lombarde
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de soldats, d'évéques et de prêtres, arrive à Rome, et, dans le champ de Néron, rallie quelques barons romains. Mais rarchidiacre Hildebrand, toujours présent partout, se met à la tête des moines enfroqués et calebassiers qui portaient devant eux les images et sonnaient la charge, et il entraine le peuple hors de la ville pour livrer bataille. Les porte-besace et les calebassiers sont vaincus. Cent restent sur la place. Gadalous pénètre dans la cité Léonine et s'empare des abords de Saint-Pierre. Mais lorsqu'il veut s'y faire consacrer, l'indomptable Hildebrand revient avec de l'argent et des soldats et chasse l'intrus et les siens dans la campagne. Qui terminerait le schisme?
Le marquis de Toscane, le plus puissant des princes italiens, après s'être entendu en Allemagne avec la reine mère et avec l'archevêque de Cologne, Hanno, se dirige aussi sur Rome avec une armée féodale sérieuse. Il fait déposer les armes à ces singuliers belligérants et leur impose, à Cadalous de s'en retourner à Parme, à Alexandre II de se retirer à Lucques, pour attendre, dans leur évôché, la décision que dicterait l'intérêt de l'empire et de la papauté. Un synode de prélats allemands et italiens, préparé par Hanno et par Gottfried, s'ouvre à Augsbourg (octobre 1062). Les partisans de l'empereur réclament pour lui le droit à l'élection ; l'Église se défend d'avoir voulu attenter à l'honneur du roi Henri. Enfin le décret de Nicolas, qui mettait l'élection entre les mains des cardinaux, est reconnu par les évoques avec les réserves faites en faveur du jeune roi. L'archevêque Hanno, véritable homme d'Église par la rigidité de son caractère,
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partisan des réformes, reconnaît la régularité de réIectioQ et, avec le duc de Tosance, ramène Alexandre II à Rome, livre encore bataille dans la ville à Cadalous et réunit à Mantoue, à la Pentecôte de 1064, le concile auquel le synode d'Augsbourg avait remis la conclusion de Taffaire du schisme.
Les deux prétendants à la papauté sont sommés de comparaître. Alexandre II sort de Rome et, entouré de moines, entre hardiment dans Mantoue. Cadalous, avec une garde, s'arrête à Aqua-Nigra et refuse d'entrer dans la ville. Hanno mène la délibération. Il demande à Alexandre II s'il n'était point arrivé au pontificat par simonie et si, pour s'y maintenir» il n'avait pas fait avec les Normands de la Fouille une alliance en trahison de l'empire. Le pape se purge par serment de la première accusation. Le fait même de sa présence à Mantoue était pour le second point une reconnaissance des droits de l'empire. Les partisans de Cadalous essayent de troubler le concile; ils se précipitent, Fépée à la main, dans l'église, avec de grands cris ; Gottfried et Béatrice arrivent à temps ; le concile lance l'anathëme contre Cadalous et proclame à nouveau Alexandre IL Les évéques de Lombardie, l'archevêque Guido de Milan en tête, se précipitent eux-mêmes aux pieds d'Alexandre II, quitte à retomber bientôt dans leurs premiers errements; et Cadalous, réduit au plus triste équipage, végète désormais comme évêque à Parme. Il était naturel que, sous Alexandre II, arrivât tout à fait au pouvoir dans Rome celui qui l'avait fait pape.
Le moine Hildebrand. Faiblesse de Henri IV. —
Né, vers 1022 probablement, à Soana, en Toscane, fils d'ttn propriétaire ou métayer d'un petit bien de campagne^ Hildebrand avait été appelé de bonne beare par un sien oncle au couvent de Sainte-Marie sur le mont Aventin, où il ayait pour père et pour mère spirituels, en vrai moine, ainsi qu'il le disait plus tard, saint Pierre et sainte Marie. G*est de cette colline autrefois démocratique de TÂventin, alors la partie la plus animée de Rome, que ce jeune homme avait embrassé le monde dans ses projets. Le couvent fréquenté et prospère qui s'y élevait était en communauté d'idées et en relations fréquentes avec Tordre français, alors tout-puissant, de Cluny.
Quand Hildebrand prit les ordres inférieurs, vers vingt ans, « un peu contre son gré », dit-il plus tard, le saint-siège était affligé par le schisme célèbre des trois papes, et si Tempire allemand avait été assez puissant avec Henri HI pour mettre fin à ce scandale, c'était pour asservir l'Église. Cette dégradation de l'Église avait sensiblement frappé le jeune moine entré à Cluny après la mort de Grégoire VI. Il s'y plaisait dans les austérités et la retraite. Homme de foi, jeûnant comme pas un^ sans approfondir les questions de haute théologie qui n'étaient point de 3on domaine, il atteignait, en préchant sur l'enfer, à des imaginations qui annoncent celle de Dante. Quand Léon IX le ramena à Rome, né aussi pour l'action et pour les affaires, sachant parler surtout quand il fallait persuader, entraîner ou combattre, chargé d'abord, comme sous-diacre, de l'administration des fonds de FËglise de Rome, de la curie
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rainée, il s'acquitta à merveille de ces fondions ; et, traitant même avec un juif ccmyerti, il trouva le moyen de faire vivre Léon IX à Rome, malgré Taliénation ou Tosurpation d'une partie du patrimoine de TËglise. Des finances, le sous-diacre passe à la politique et à la diplomatie. Il n'a pas seulement la plus grande part à Télection de Nicolas U ; il ouvre à son pape les portes de Rome avec ses écus, tandis que Gottfried les forçait avec son. épée.
De sa personne, Hiidebrand était petit, cbétif et d'ane voix maigre, comme d'une petite naissance, sans dignité importante dans TÉglise; mais quelle activité, quelle passion, quel feu ! Dans la faveur d'un pape, il s'en empare, il le pousse, l'eniraine. Mal vu par un autre, il lui impose ses semces, au moins d'argent; au besoin, il lui résiste de toutes ses forces pour l'honneur de l'Église. L'indépendance, la puissance de rÉgUse, voilà son but; la guerre au concabinat et à la simonie, voilà son moyen. A la mort de Nicolas II, il précipite l'élection d'Alexandre. Il se jette, dans la mêlée, contre la créature de la cour allemande; c'est un agitateur. La discorde, le sang versé troublent les plus intrépides. Ce successeur du Christ vient-il donc apporter la guerre et non la paix? Le mystique Pierre Damien cherche à intervenir avec les modérés. Mais est-ce qu'il ne faut pas un fléau pour corriger le monde et la société? Hiidebrand gourmande vertement ces tièdes. Pierre Damien, au plus fort de la lutte, donne sa démission d'évêque d'Ostie, pour se retirer dans un monastère, et il écrit « au fils très chéri de l'Eglise romaine, au fléau
Assur, à Hildebrand ». « Peut-être, lui dit-il, ce tyran flatteur qui s'est toujours apitoyé sur moi avec la compassioa d'un Néron , qui m'a aiguillonné en me donnant des soufflets, qui m'a caressé avec des services d'aigle, dira de moi : Voyez, il cherche un coin pour se retirer, et, sous prétexte de mortification et de pénitence, il s'efforce de quitter Rome et désire la fraîcheur de l'ombre pendant que les autres se précipitent dans le combat. — Mais moi, je répondrai à mon saint Satan ce que les enfants de Ruben et de Gad répliquèrent à Moïse : Nous marchons au combat ceints et armés devant les fils d'Israël, jusqu'à ce que nous les ayons conduits dans leur demeure. » Néanmoins, le grand mystique Damien cède à ce grand politique. Il écrit au pape et à Hildebrand, a au pape et à l'archidiacre )> ; mais il est plus l'esclave d'Hildebrand, servus^ il le dit lui-même, que celui de Dieu môme et de saint Pierre.
Rome, sous Nicolas II et Hildebrand, était, en effet, déjà plus puissante. Le palais de Latran ne désemplissait pas d'ambassadeurs des rois et des nations, et surtout d'évéques, de chefs d'ordre qui venaient traiter des grandes affaires de la chrétienté. On se figure difficilement quelle force d'opinion le saint-siège exerçait sur le monde en se rattachant tous les grands ordres, tous les monastères, autant alors de foyers innombrables d'intelligence et d'ambition, sans cesse en communication entre eux et avec Rome par messagers continus. Quel personnage ne courbait déjà la tête sous la main d'Hildebrand? L'impératrice Agnès, dégoûtée du monde, vient à