CHUTE DE L*EMHIRE DE CHARLEMAGNE
Bon gré, mal gré {vellent, nollent), il fallut en finir. Ainsi eut lieu ce singulier et célèbre partage de Verdun, fait de guerre lasse (10 août 843).
L'original de ce traité ne nous est point connu, et les écrivains du temps ne nous en donnent pas bien rigoureusement les délimitations. Nous en pouvons démêler assez cependant pour nous en faire une idée; et elle n'échappe point au reproche d'étrangeté. Lothaire, qui, en sa qualité d'empereur, voulait avoir Aix la-Chapelle et Rome, joignit, en effet, à ritalie, au nord, TOstrasie et la Frise, avec la rive droite du Rhin jusqu'au Weser ; à l'ouest, le pays qui s'étend sur la rive gauche de la Meuse jusqu'à l'Escaut et jusqu'au cours supérieur de la Marne, y compris Sedan et Ghaumont; enfin, au sud, la Bourgogne entre la Saône et l'Aar en Suisse, et la rive gauche du Rhône jusqu'aux Alpes avec la Provence. Cette longue bande de territoire, qui allait de la Méditerranée à la mer du Nord, comprenait, on le voit, des peuples d'origine et de langue différentes; et elle séparait les royaumes des deux autres frères, peut-être pour les empocher de s'entendre encore, et, s'il était possible, pour les dominer. Louis le Germanique eut, avec la Bavière et la Marche de l'est, l'évéché de Coire, la Thurgovie, l'Allemanie, la Thuringe, la Saxe, la Francie du Main, et même sur la rive gauche du Rhin les villes et territoires de Mayence, Worms et Spire, afin, dit plus tard Réginon, « qu'il se trouvât aussi dans sa part des pays à vigne ; » les ceps n'ayant pas encore passé sur la rive droite. Enfin, quoique Pépin II, oublié dans
le Iraité, voulût encore garder l'Aquitaine, tout le reste de la Gaule, à l'exception encore, sur la droite da Rhône, d'Uzès et de Viviers, qui dépendaient de l'archevêché de Lyon, réservé à la part de Lolhaire, revint à Charles le Chauve.
On voit, par ces détails, aussi précis qu'ils peuvent l'être, mais incontestables, si l'on peut avec raison faire partir du traité de Verdun, en 843, la séparation de l'Allemagne et de la France, et, par conséqaent, si un droit aussi lointain et aussi douteux justifierait le retour de ces deux nations, en vertu des origines, à ce célèbre traité *. Quel anachronisme! Encore après le Iraité de Verdun, les trois Gis de Louis le Débonnaire s'appelleront, dans les chroniques, Lothaire, roi d'Italie, Louis, roi de Bavière, Charles, roi d'Aquitaine, tous les trois môme rovt des Francs, Ces deux derniers prendront bientôt les noms, l'un de roi de la Francie orientale et l'autre de roi de la Francie occidentale. Lothaire donnera à la vieille Ostrasie son nom; elle deviendra la Lotharingie; la part de Charles s'appellera Carolingie.
Les vrais vaincus, à cette époque, ce sont les Francs-Ostrasiens. Ce n'est pas la Gaule qui tombe, c'est l'empire de Charlemagne. Quant aux parts toutes personnelles qui en sont faites à ses héritiers, aucun grand fleuve, comme on le laisse croire trop ordinairement dans les histoires, ne sert tout à fait de limite. La part de Lothaire déborde, sur la rive
1. Des écrivains allemands n'ont pas craint, avant et après 1870, (Témettre cette idée. Pour le traité de Verdun, voir îiilliard, m, c. 7.
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droite du Rhin, en Frise, sur la gauche de la Meuse dans le Hainaut et dans la Champagne, et jusque sur la droite du Rhône à Uzès et à Viviers. Le royaume de Louis le Germain traverse la rive gauche du Rhin supérieur jusqu'à l'Aar. Lolhaire joint à l'Italie et à la Provence, la Bourgogne, l'ancienne Ostrasie et la Frise, pays singulièrement disparates. Charles le Chauve, à l'ancienne Neustrie et à l'Aquitaine, ajoute la Bretagne et la Gothie (Roussillon), et on appelle tout cela de son nom la Carolingie.
Si l'on désigne alors, sous le nom dllalie, la contrée au midi des Alpes, et, sous les noms de Gaule et de Germanie , les pays séparés par le Rhin, c'est surtout pour se conformer à la tradition romaine; et ces noms n'ont qu'une valeur géographique. Mais, àms ces contrées, il y a toujours des populations comme des langues bien diverses. Dans la part faite à Louis de Bavière, qui semble la plus homogène, les Saxons s'entendent-ils beaucoup plus avec les Bavarois, que les Francs du Nord de la Gaule avec les Aquitains? On a eu égard le plus souvent moins aux distinctions de langage et môme de géographie qu'aux ressorts ecclésiastiques et aux divisions par comtés. Les évéchés de Frise sont donnés à Lolhaire, parce qu'il avait Cologne, leur métropole, et la gauche de la Meuse, parce qu'il avait les comtés de Liège, de Metz, etc. ; Louis le Germanique a Worms et Spire, parce que ces évéchés sont suftraganls de Mayence, sur la gauche du Rhin, comme Lothaire a, sur la droite du Rhône, Uzès et Viviers qui dépendent de la métropole de Lyon.
Sans doute, il y avait deux langues, la leutonique encore considérée comme barbare, et la romane, avec leurs dialectes, qui distinguaient deux races différentes. Mais les langues qui n'ont pas une si grande influence qu'on le croit à Torigine et dans la formation des États, ne séparaient guère alors les hommes; elles étaient plus simples et plus pauvres, et les idées bien moins nombreuses. On se comprenait pour les rapports journaliers, fort aisément, même de Latin à Germain; et la langue latine, langue de la religion, de rÉglise et des affaires, étendue jusqu'aux confins extrêmes même de la Germanie, seule encore langue vraiment littéraire et langue universelle, unissait politiquement les peuples les plus divers, en laissant les langues vulgaires, tudesque ou romane, qui se pénétraient Tune l'autre, pour les usages communs de la vie. Ce qui séparait alors, et sur le même sol, c'était bien plus la culture et la puissance par où Tévêque et le comte différaient du vilain, barbare et pauvre, que Torigine ou la langue dans des contrées différentes.
Les trois nations futures, l'allemande, l'italienne et la française, n'existent alors qu'à l'état latent; le traité de Verdun ne les constitue ni ne les sépare point. C'est un traité de partage qui ne diffère guère des autres partages francs faits en vertu de la tradition germaine. Après l'empire chrétien de Charlemagne, c'est une défaite de la civilisation gallo-latine et chrétienne, c'est le commencement du morcellement infini qui suivra, et à peine encore l'origine de nations nouvelles.
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En dépit de ses auteurs, ce traité prépare sans doute pour l'avenir quelque chose d'autre, en portant un coup presque décisif à l'œuvre des Fraucs et de Charlemagne. Lothaire, comme empereur, en effet, affecterait volontiers, sur ses frères, une sorte de suprématie, parce qu'il a daos ses domaines les deux villes impériales, Rome et Aix-la-Cliapelle, la Francie ostrasienne et rilalie. Mais,la race glorieuse des Francs ostrasiens, entre le Rhin et la Meuse, affaiblie déjà par ses perles à Fonlanay, laisse maintenant à la Germanie les Francs orientaux du Main, plus tard les Franconiens, à la Gaule les Francs occidentaux de la Neustrie, plus tard les Français; elle n'est et ne sera plus rien. Elle ressemble à une armée qui a perdu ses ailes. Elle s'est épuisée dans son œuvre par son activité, ses victoires même, par sa dispersion dans les pays soumis; et sa puissance, sa gloire l'ont usée. Ce qui lui avait rendu possible la soumission et la domination de la Gaule et de la Germanie, c'est que, encore barbare, elle avait plus de vigueur que la première, et que, déjà civilisée, elle avait plus d'intelligence que la seconde. Placée entre l'une et l'autre, entre la barbarie et la civilisation, elle avait, dans sa robuste jeunesse, retrempé la Gaule amollie et adouci la rude Germanie, en les soumettant. Mais, par là aussi, elle s'était comme fondue dans Tune et dans l'autre. Maintenant, elle ne leur est plus supérieure; en les élevant jusqu'à elle, elle est tombée à leur niveau, même au-dessous; battue à son tour par ceux qu'elle avait réformés ou instruits, elle est démembrée par ses vainqueurs ingrats.
Elle n'est plus même un peuple, cette noble France ostrasienne, mais la propriété d'un homme, elle s'appelle la Lotharingie^ le royaume de Lothaire. Non seulement elle ne tiendra plus sous sa domination la Germanie et la Gaule, mais elle deviendra, ainsi que la glorieuse et belle rive gauche du Rhin, l'objet de la convoitise et de la lutte des deux pays qu'elle avait voulu réunir en un seul et qu'elle n'a réussi qu'à constituer contre elle-même. Ainsi tombent-ils, ces Francs; mais ce n'est pas sans laisser de leur grandeur un souvenir glorieux. Ils lèguent pour quelque temps le nom de Francis orientale à l'Allemagne, qui en conservera toujours la province de Franconie, et ils laissent pour l'avenir le nom de France au beau pays de la Gaule avec lequel ils ont conquis, sous Charlemagne, l'Allemagne et l'Italie. C'est la récompense de leur glorieux labeur pour la civilisation européenne et chrétienne.
ENTRETIENS SUR l'hISTOIRE. — III.