LE ROI HENRI IV
roi rend à Berthe les honneurs de reine et son affection. Alexandre II laisse, en retour, sans se joindre à ses ennemis, Henri IV reprendre contre les ducs les plus puissants la politique de son père en Saxe, où il élève des châteaux forts, en Souabe, où il nomme duc Welf, fils du marquis d*Este.
Mais la cour de Rome commence à gronder quand, suivant l'exemple que lui avaient d'ailleurs donné ses tuteurs, Henri IV ne se contente pas de mettre l'Église sous sa main, comme son père, mais en vend, sans pudeur, aux plus offrants, les plus puissants bénéfices; elle poursuit les hauts dignitaires de l'Église qui se faisaient les complices du roi, entre autres les archevêques de Cologne, de Mayence et de Trente, en attendant qu'elle s'en prenne môme au roi. Le fier et tout-puissant Hanno de Cologne lui-même, qui avait tant fait pour Alexandre II, est obligé, pour ses propres péchés de simonie, de traverser les rues de Rome, pieds nus, pour demander l'absolution; et il n'écrira plus au pape qu'en signant a Hanno le pécheur ». Après lui, Siegefried de Mayence, le plus ambitieux et le plus inconstant de ces puissants prélats, pris un jour soit de découragement, soit d'un beau zèle de renoncement, part (8 septembre 1072) pour s'ensevelir comme moine à Cluny, dans cette Gaule où il y avait si peu de monastères qui n'eussent pas encore été soumis au joug de l'institution nouvelle. En Itahe, cependant, Guibert, un ancien partisan de Cadalous, se met sur les rangs pour l'archevêché de Ravennes; soutenu par le roi et par l'impératrice Agnès, il l'obtient. Au milieu
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de ces préoccupations, qui sentaient la lutte prochaine, Alexandre II meurt le 21 avril 1073, précédé dé quelques mois dans la tombe par le'ptui^ pur et le plus ardent des apôtres de la refonte, Pierre Dauûen. Grégowe VU. Le césarisme tude9qfàe et la tbéocratia romaine. — Le 32 avril 1073, on était encore occupé à. meUre en terre, dans Saint- Jean de Latran, Alexandre II, quand une foule de ctenes. et de laïcs, hoiKiBies et femmes, se précipitent vers celui qui avait exercé la plus. grande autorité sous les pontifes préeédepts, çn s*êcriant : « Hildebrand papel » Efl&sayé, Farchidiàcre chercbait à montQr en «hatre pour prendire la parole. Mais un cardinal, Hugues le Blanc, s*écrie ! « Saint Pierre Ta choisi^.» et tous les cardinaux entraînent l'archidiacre dans Téglise de Sainte Pierre-aux^Liens, et ils y rédigent avec de grands éloges le décret d'élection de Grégoire VIL Les cardinaux et les Romains exaltaient en lui Thomme du temps. « Quoique la sagesse de Dieu, loi écrivait l'abbé de Metz,, disposé flans un orSre admirable tout ce qu'elle fait, jamais cependant elle n*a plus heureusement pourvu aux affaires humaines. »
• Le nouveau chef de TËglise envoie à Hem^i IV une députation chargée de lui annoncer son élection et de lui faire connaître les circonstances dans lesquelles elle s'était produite. Il retarde la cérémonie de la consécration, pour avoir l'aveu du roi II ne prend que le titre de pape élu, mais il agit déjà en Souverain pontife. Dans les lettres qu'il adresse à Didier, du Mont-Cassin, àGuibert, de Ravennes, à Hugues, de Gluny, au princie de Salérna, au roi do Danemark; à
la dachesse de Toseane, au dac de Brabant, Gottfried le Bossu, il conjure les bons « de prier pour lui contre les princes et même contre les prélats de TËglise qui la bouleversent au lieu de la protéger, et qui, dans leur soif de gloire mondaine ou de gain, agissent en ennemis de la justice de Dieu ». Dans une de ses lettres : « Personne, dit-il, n*a plus de souci que nous de la gloire présente et future dû roi Henri. Notre désir est de Fentretenir par nos légats, au premier moment favorable, avec l'affeclion et la vigilance d'un père, de ce qui intéresse la prospérité de TÉglise et l'honneur de son trône. S'il nous écoute, nous aurons même joie de son salut que du nôtre. Mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, il nous rend haine pour amitié, s'il paye le Tout-Puissant de mépris et d'outrage, ce n'est pas sur notre tête, grâce à Dieu, que retombera cette parole : « Maudit soit celui qui s'abifetient d'ensanglanter son glaive, i»
Grégoire VII, à le bien prendre, n'était ni un mystique, un illuminé, n'ayant d'autre pensée que de faire régner dans les âmes la loi du Christ, ni un ambitieux politique, qui faisait servir la religion à l'établissement de sa suprématie temporelle. Dans un temps où les évoques et les abbés étaient seigneurs et où les souverains faisaient comme partie de rÈglise, la politique et la religion ne se séparaient ni dans les esprits ni dans les caractères. Sans doute, il était bien pénétré* de Tesprit sacerdotal j celui qui s'appliquait ces paroles du prophète : « Fils de l'homme, je t'ai placé comme* gardien de la maison dlsràël; tu
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annonceras donc au pe^uple, de ma part, tout ce que tu entendras de ma bouche. Si je dis à Fimpie : « Impie, tu mourras », et que tu ne Tavertisses pas pour qu'il se garde de la mort, l'impie mourra dans le péché ; mais je te demanderai compte de son sang. » Il pensait bien, « comme grand prêtre de la société nouvelle et successeur de Moïse dans Israël, être préposé au gouvernement des âmes dans Tintérét de leur salut ». Mais il croit aussi assurer d'autant mieux aux hommes le salut dans Tautre monde, qu'il s'emparera du gouvernement de celui-ci. Il est mystique, mais il n'en est pas moins politique. C'est un prêtre; mais il dira bientôt, en parlant des prêtres : « Quoil tous les jours, les soldats du siècle se rangent en bataille pour un prince de la terre l Et nous, les prêtres de Dieu, nous ne combattrions pas pour ce Roi qui a tout fait de rien ! »
En attendant l'institution prochaine des moines chevaliers, ce successeur de Pierre, armé pour la cause de son Dieu, prend le commandement des saintes milices féodales de l'Église universelle; il est comme le chef d'un ordre militaire et religieux, un pape chevalier. C'est bien un élève de Cluny, qui se distinguait encore moins des autres ordres par son organisation que par une certaine manière d'envisager la société, que lui avaient communiquée ses études et ses méditations sur l'Ancien Testament. Au moyen âge, où Ton voyait volontiers la figure même et comme l'exemplaire des temps présents dans l'Écriture, l'ordre de Cluny, en effet, s'était habitué à regarder le monde comme lé produit de deux prin-
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cipes, Tuo bon, Tautre mauvais, aux prises encore sous ses deux formes actuelles, ecclésiastique et politique; on y considérait la société laïque comme tirant son origine de Nemrod , et la société ecclésiastique comme procédant directement du Christ. L'empire, aux ;eux des moines, en dominant TÉglise, avait fait triompher l'esprit du mal et des ténèbres. C'était à l'Église, fille de l'esprit de lumière, à reprendre par son autorité la place qui lui convenait. Voilà le nouveau pape qui) ordonné prêtre le ââ mai, le jour de Saint-Paul et de Saint-Pierre (29 juin), se fait solennellement consacrer en présence de Timpératrice ^gnës, de la comtesse Béatrice, qu'il dominait, et du chancelier du royaume d'Italie.
îlat général de la chrétienté. — Au moment où Grégoire VII monta sur le trône pontifical, en 1073, Tétai de l'Europe semblait encourager ses plus hardis desseins. Jamais les princes n'avaient été plus tyrannîques ou plus faibles et quelquefois plus l'un et l'autre; et jamais de plus grands dangers n'avaient menacé la chrétienté. Qui pouvait être appelé à rétablir au dedans l'ordre dans la chrétienté et à lui rendre la sécurité au dehors, si ce n'est son chef même? i En Allemagne, l'empereur Henri IV se promettait I déjà de renouveler Charlemagne, et n'en était guère capable. Toujours en guerre contre ses vassaux de Bavière, de Souabe, de Carinthie, prétendu vicaire àe Dieu^ comme son père, et fait à son image, il veut prouver qu'il est le patron de l'Église en autorisant en Allemagne la dîme pour les évéques et les abbésj ffiais à la condition d'en avoir sa part. Peu de princes
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provoquaient plus de mécontement et étaient plus exposés aux censures ecclésiastiques. En France, Philippe P' ne faisait pas bien meilleure fignre, quoique Ton ait exagéré son indolence et ses désordres. Il cherchait alors à protéger la veuve du comte de Flandre, Beaudoin Y, tutrice de son fils Arnould, mais se faisait battre par Tun des plus célèbres et des plus puisss^nts princes de ce temps, Robert le Frison, qui ajouta le comté de Flandre à ceux de Hollande et de Frise, qu'il possédait déjà. Pour ce qui est de rÉglise, il favorisait plus qu'il ne réprimait les résistances de rËglise de France aux nouvelles réformes romaines, parce qu'il profilait aussi de la simonie. Le plus puissant et le plus intelligent des souverains de cette époque était assurément Guillaume le Conquérant; mais il ne traitait pas toujours ses nouveaux sujels en chrétiens, et sa reconnaissance envers rËglise n'était pas sa/is bornes.
Dans les royaumes du nord, en Danemark, en Suède, en Norvège, dans ceux de Test, en Pologne, en Bohême, en Hongrie, on voyait souvent un roi païen succéder à un roi chrétien, et les chrétiens n'étaient pas toujours les meilleurs. L'histoire ecclésiastique d'Adam de Brème nous montre VOdinisme toujours en Suède, où, chaque neuvième année, se célébrait à Upsal une fôle à laquelle les chrétiens ne pouvaient se dérober qu'en se rachetant. Les ducs de Pologne et de Bohême demandent en vain, au milieu de leurs discordes, l'arbitrage de Henri IV. En Hongrie, Salomon, beau-frère de Henri IV, continue la mission chrétienne de saint Etienne en se rendant
indépendant. Pour Tempire d'Orient, boulevard de la chrétienté, échappé aux invasions des Slaves et des Arabes, il était exposé à une invasion plus redoutable, celle des Turcs Seldjoukides, qui venaient, en 1071, de battre, à Iconium, l'empereur grec, Romain Diogène, mort du moins vaillamment. L'Europe, divisée, pourrait-elle résister à ces invasions nouvelles,' à ces tumultes tartares qui venaient la menacer tout à coup? .
Ces tyrannies, ces périls, qui attestaient aux yeux de Grégoire VII la colère. et les châtiments de Dieu, pesaient sur sa conscience ; et il croyait devoir saisir aussi bien la police des gouvernements que celle des consciences, s'il ne voulait pas voir le paganisme et la barbarie étendre encore leur ombre sur tout l'Occident. Son propre salut, celui du monde lui semblent en question; il ne reculera devant rien. « Je ne sache pas, écrivait-il, qu'il y ait pour notre salut, pour celui des brebis du Christ et de leurs pasteurs, d'autre issue que celle qu'il a désignée lui-même, en disant : C'est moi qui suis la porte par laquelle il faut passer, si l'on veut être sauvé. »
On voit dès les premiers actes de Grégoire que le gouvernement du monde et celui de l'Église sont pour lui une seule et même chose. Sans doute, c'est la discipline de l'Église et des mœurs qu'il en a vue lorsque, après avoir enjoint aux prêtres mariés de quitter leurs femmes ou leur dignité et interdit la simonie, il prie instamment Henri IV de ne pas consentir à son élection s'il ne veut s'amender, « parce que, s'il demeure pape, il est décidé à ne pas laisser
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impunis ses désordre ». C'est encore à propos de la simonie qu*il dit du roi de France Philippe I" : c Ou il renoncera à la honteuse hérésie simoniaqne et permettra qu'on élève aux fonctions ecclésiastiques des personnes dignes de les remplir, ou bien les Français, frappés d'un anathème général, refuseront (à moins qu'ils ne renoncent à être chrétiens) de lui obéir. » Il est dans son rôle quand il écrit au roi de Norvège : « Votre royauté consiste à relever ropprimé et à défendre la justice même au péril de votre vie. C'est là la voie par où vous arriverez de la terre au céleste royaume. » Lorsqu'il invite également Guillaume d'Angleterre à extirper de son clergé la simonie et l'incontinence, à ne pas laisser dépérir dans son nouveau royaume les droits du saint-siège, et lui réclame avec fermeté le denier de Saint-Pierre pour le maintien duquel la papauté a encouragé la conquête normande, on peut croire aussi qu'il ne cherche à conserver que l'œuvre de ses prédécesseurs.
Mais est-ce du même droit qu'il écrit au roi de Hongrie :. « Vous n'ignorez pas que votre couronne est une propriété du saint -siège depuis que saint Etienne lui a remis ses droits ; » et en Espagne, une lettre qui commence par ces mots : « Vous savez que, depuis les temps les plus anciens, le royaume d'Espagne est une propriété de saint Pierre, et que, par un droit de justice qui n'a pas été détruit, il appartient encore au saint-siège ; » et au sire Ebles, qui combat les Infidèles : « Nous voulons que vous sachiez que, si vous n'êtes résolu de faire payer dans ce royaume les droits de saint Pierre, nous vous défendons d'y
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entrer plutôt que de voir l'Église traitée par ses enfants comme par ses ennemis. » Pays conquis sur rislamisme ou sur le paganisme sont de droit considérés par la cour de Rome comme pays du saintsiège. Grégoire envoie des légats dans la Sardaigne, que la tradition comprenait dans la donation de saint Pierre, pour l'y faire rentrer. Il ne prétendait donc pas dégager l'Église de la féodalité, du siècle, mais les lui soumettre; il ne croyait le christianisme assuré dans rEurope qu'à la condition de la faire entrer dans le domaine de saint Pierre. Cette politique est, aux yeux du pape, le salut de TÉglise, de l'Europe, môme du monde; car il regrette de voir l'empire grec schismalique, avec son Église ; il sait que l'Église d'Arménie cherche encore la vérité ; il redoute les Mongols menaçants et il forme déjà le projet de tourner tous les chrétiens unis de l'Europe contre les Infidèles.
La papauté substituait partout, en effet, ses droits à ceux des prétendus successeurs de Charlemagne. Les comtesses de Toscane étaient ses vassales,; les évêchés lombards étaient remplis de ses créatures. Les princes de Bénévent, de Pouille lui prêtaient hommage. Le Polonais Boleslas eût voulu tenir de lui la royauté, et le Bohémien Wratislas avait au moins reçu de Rome le droit de porter une mitre! Dans les royaumes Scandinaves, le paipe était plus écouté que l'empereur. S'il y avait une unité en France, n'étaitce pas celle que lé saint-siège communiquait à son Église, grâce à la direction de Tordre de Cluny. Qui était assez haut placé alors pour embrasser ainsi l'Europe d'un regard^ si ce n'est le pape, et quelle puis-
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Iji lutte. — Victoire de Grégaire VII et de la théoeratie romaine (1073-1078). — C'est en Italie d'abord (\m Grégoire VII, appnyé par la comtesse de Toscane, Mathlldo, parait viser à la domination temporelle.
jAvec l'argent et les soldats que lui avaient procurés son administration, il se rattache la noblesse romaine. Pour s'assurer ues princes normands et autres vassaux^ du Midi, il se transporte, au milieu d'eux, au Mont-Cassin. L^dolph, dernier prince de Bénévent, et Gisulf, prince de Salerne, prêtent entre ses mains un serment de ^flélité. Le Normand Richard, prince de Capoue, s'ecgage lui-même non seulement à défendre la personne du pape et son territoire contre titout attaquant, mais à ne se reconnaître vassal du Toi d'Allemagne « qu'avec l'assentiment pontifical et [sauf l'honneur de l'Église romaine ». Seul, Robert Guiscard, maître de Tarente, d'Otrante, de Bari et, par son' frère Roger, de Gatane, d'Enna, de Palerme sa Sicile, mandé par le pape, se refuse à une pa- 'reille dépendance, malgré les serments prêtés précédemment. Au delà de l'Italie même, Grégoire cherche des appuis temporels. Il écrit au duc de Bourgogne, -'en 1074, de venir, avec sa chevalerie, comme il l'a promis, prêter main forte à la liberté de l'Église et de rappeler au même devoir le comte de Toulouse, beau-père du prince de Gapoue. Il ne répugne pas, comme on voit, à l'emploi des armes temporelles.
La réforme est cependant le levier sur lequel le pape compte le plus. Du Mont-Gassin, il encourage Herlembald, son porte-bouclier, dans Milan, à soutenir l'archevêque réformiste, Atto, contre Ja créature de Henri IV. Il enjoint à Anselme, nommé évêque de Lucques, de ne point recevoir l'investiture du roi jusqu'à ce que celui-ci ait renoncé à la fréquentation de ses conseillers, q^'il excommunie, et satisfait ainsi
l'Église. Henri lY était dans une situation qui lui imposait la prudence. Échappé aux Saxons rebelles, il écrit à Grégoire VII une lettre qui témoigne bien de tous ses embarras. « Coupable et malheureux que nous sommes, dit-il, nous avons péché contre le ciel et contre vous, en partie à cause de notre jeunesse, en partie à cause de notre absolu pouvoir, en partie par la méchanceté de nos conseillers. Mais nous vous prions, puisque, sans votre autorité, nous ne pouvons améliorer l'étal de l'Église, de ne point nous épargner vos conseils et votre assistance. Vos commandements seront obéis avec le plus grand scrupule. » — « Dieu, s'écrie Grégoire VII dans la joie de ce premier succès, est bien avec nous; il protège notre œuvre. »
Emporté par une sorte d'exaltation naturelle au génie, le pape, dans un synode, à Rome, dévoile alors tous ses projets. L'abolition de la simonie et du concubinat ecclésiastique ne sont plus pour lui que le prélude d'une grande entreprise destinée à achever la régénération commune. Sur un appel de l'empereur d'Orient, Michel III, il annonce le projet de partir, avec les princes et évoques les plus puissants de la chrétienté, contre les Turcs Seldjoukides, de terminer en passant le schisme grec qui s'était dé- . claré sous Henri III, et de ramener les Arméniens j dans la bonne voie, pour consacrer ensuite, par la ' conquête de Jérusalem, le pouvoir de la théocratie romaine. Il invite les rois, pour l'amour et l'honneur de l'Église, à s'armer pour la guerre sainte. « Déjà, dit-il, cinquante mille hommes sont rassemblés. »
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Mais, pour cela, Grégoire avait besoin de la paix dans l'empire d'Allemagne, où Henri IV était engagé dans nne lutte acharnée contre ses princes- Il envoie donc au roi, pour l'avertir, de la part des apôlres Pierre et Paul, qu'il ait à s'abstenir de l'usage des armes et de la voie de la force, jusqu'au jour où il dépêchera les légats du saint-siège apostolique pour rechercher les causes d'une si déplorable (division et rétablir la concorde. C'était peut-être une intrusion imprudente dans les afTaires allemandes, bien qu'il Ml naturel que le chef de l'Église, qui avait établi la (rêve de Oieu, essayât de faire régner la paix dans la chrétienté.
Mais Grégoire VII, au commencement de mars dOTi, dans le synode annuel du carême, prenait déjà les mesures destinées à la réforme et à l'épuration de l'Église, qui étaient comme le prélude de sa grande entreprise. « Les clercs simoniaqiies et concubinaires, pour la première fois excommuniés; l'ordre donné auK clercs mariés de s'abstenir de toute fonction ecclésiastique et à ceux qui entraient dans les ordres de promettre le célibat perpétuel; le refus de l'obéissance à ces prêtres condamnés, prescrit aux fidèles; et la déclaration, pour la première fois faite, que tout chrétien doit au pape une obéissance plus étendue qu'à son évéqne », montraient assez l'énergie avec laquelle Grégoire voulait pousser la réforme. Sa hardiesse n'était pas moins grande dans les affaires politiques. Robert Guiscard, qui avait attaqué ses alliés, faisait alors la première épreuve de rexc"">mnni enlion lancée pour une cause politique.
Les légats pontificaux^ accompagnés de l'impéra- Irice Agnès, qui vint trouver l'empereur Henri IV à Nuremberg, n'étaient pas seulement chargés de promulguer les nouveaux décrets et d'intervenir entre Henri et ses vassaux. Dans une lettre adressée à la même époque à Mathilde : « Quel désir j*ai, dit le pape, de passer la mer pour porter secours aux chrétiens d'Orient contre les Turcs 1 Lis l'appel que j'adresse aux chrétiens au delà des Alpes, et vois comment tu pourras, de ton côté, travailler à l'œuvre. Si, comme disent les sages, il est glorieux de mourir pour la patriCy combien plus de consacrer nos forces au service de Jésns^ qui est la vie éternelle! L'impératrice et toi, combien n'entraînerez-vous pas de chrétiens! C'est avec de semblables sœurs que je veux faire le voyage d'outre-mer et donner ma vie pour le Christ. » Voilà bien, à une époque où il n'y avait d'autre patrie que la chrétienté, le premier cri de ce mysticisme enthousiaste et tendre qui enrôlera, sans distinction de sexe et de profession, chevaliers, clercs et soldats, seigneurs et châtelaines sur la route de la Palestine, pour sacrifier leur vie à la céleste patrie et conquérir, dans le tombeau du Sauveur de tous, l'éternelle béatitude!
Le roi Henri IV se montra docile aux instructions pontificales, dans l'espoir d'obtenir des légats l'emploi des foudres de l'Église contre les Saxons. Il reconnut ses torts envers l'Église, promit de se séparer de ses conseillers excommuniés, s'engagea spécialement à prêter les mains à Rome contre les simoniaques. Mais, quand les légats, qui, d'ailleurs, refu-
sèrent de se compromellre dans la querelle de Henri IV et des Saxons, demandèrent ht convocation d'un concile national pour imposer la réforme à TAllemagne et la pressentir en faveur d'une expédition d'outre-mier, les prélats allemands eux-mêmes ne se montrèrent pas si faciles. En Tabsence du pape, le droit de convoquer un concile, disaient-ils, n'appartenait qu'à Tarchevêque primat de Mayence. L'archevêque de Brème opposait la difficulté d'avoir le consentement de ses suffragants du Nord. Les légats, mécontents, citèrent les archevêques et trois évoques à Rome. Sur la guerre contre les Infidèles, qui parut encore un rêve, on s'entendit moins encore.
Grégoire VII devançait peut-être le temps. En Italie, il avait cru pouvoir emprunter contre Texcommanié Guiscard les soldats que Béatrice, Mathilde et l'archevêque de Ravennes, Guibert, avaient reçu l'ordre de rassembler en vue de l'expédition rêvée. Mais, par son attachement mystique et politique pour le saint-siège, Mathilde, vouée à la Mère de Dieu, en éloignant même de son lit Gottfried le Bossu, avait rejeté celui-ci en Lorraine dans lé parti impérial. D'autre part, Guibert, chancelier de l'empire en Italie, se gardait de bouger. Les nouvelles qui arrivaient au pape d'au delà des Alpes n'étaient pas meilleures. Le légat envoyé en France pour y demander l'exécution des canons récemment rendus était insulté dans un synode d'évêques et jeté en prison. En Allemagne, les légats étaient à peine partis, que les évêques allemands les traitaient de fous et de furieux. « Si le pape veut des anges pour
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gouverner son Église, s'écrièrent-ils, qu'il les fasse descendre du ciel. »
Grégoire VII n'était pas homme à plier devant les difficultés. Il loue le jeune prince de son amilié et de son affection sincères, mais il regrette que, dans l'affaire de Milan particulièrement, le roi n'ait pas encore tenu ses promesses nombreuses, et il lui fait entendre qu'il ne tiendra justement {recte) le pouvoir royal que s'il restitue librement son droit à l'Église de Pierre et s'il emploie sa puissance à la restauration et à la défense des églises du Christ, le Roi des rois. Plus ferme encore contre les prélats, en même temps que ses lettres, en France, excitent Manassès, archevêque de Reims, contre Philippe P' et contre les évêques français récalcitrants, le pape cite lui-même à Rome les archevêques de Mayence et de Brème, les évêques de Bamberg, de Strasbourg, de Constance. Mais la résistance s'annonce. Liémar de Brème traite Grégoire Vil d'homme dangereux qui prétend commander aux évêques comme à ses fermiers. Les autres évêques s'inquiètent peu ou point de la citation. En attendant, partout on commence à se livrer bataille en Allemagne, à propos des prêtres simoniaques ou concubinaires. Dans le trouble, le clergé continue à acheter, à vendre les bénéfices, à faire la débauche. Enfin, l'empereur d'Orient, qui avait d'abord demandé des secours à Grégoire, fait alliance contre lui avec le Normand Robert Guiscard, et demande, pour son fils, la fille de celui-ci, Hélène* A Rome même, le préfet Cencio soutient les prêtres mariés et correspond avec Guibert de Ravenne*
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« Je voudrais, écrit Grégoire à Hugues de Gluay (23 janvier 1078), pouvoir vous faire comprendre toute rétendue des tribulations dont je suis assailli, les travaux qui m'accablent. Maintes fois, j'ai demandé au Sauveur de m'enlever de ce monde, ou de permettre que je devinsse utile à notre mère commune. Une indicible douleur s'empare de moi à la vue de TÉglise d'Orient que l'esprit des ténèbres a séparée de la foi catholique. Quand je tourne mes regards à Toccident, au midi et au septentrion, j'y découvre à peine quelques évoques qui soient entrés ' dans répiscopat par des voies canoniques, qui gouvernent leur troupeau dans un esprit de charité, et non avec l'orgueil despotique des puissants de la terre. Parmi les princes séculiers, je n'en connais aucun qui préfère la gloire de Dieu à la sienne propre. Pour ceux au milieu desquels je vis, Lombards, Romains, Normands, ils sont pires que les Juifs et les païens. Lorsqu'enfm je reviens à moi-même, je me trouve tellement accablé du poids de ma conduite, que je ne vois presque plus d'espoir de salut, si ce n'est dans la seule miséricorde de Jésus-Christ. Ainsi partagé entre la douleur et un espoir, hélas 1 trop lointain, je suis assailli par mille tempêtes et ma vie n'est qu'une continuelle agonie. »
Mais l'âme de Grégoire VII était de celles qui se retrempent plutôt qu'elles ne s'énervent dans des abattements passagers. Au synode annuel du carême de 1075, il lance enfin l'excommunication contre Cencio, le préfet de la ville, moitié sermonnaire et moitié homme de main, va saisir avec ses hommes
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armés ce souteneur des débauchés de Rome, et détruit la tour qui lui avait servi de repaire sur le pont Saint-Ange. L'archevêque de Brème, Liémar, les évoques de Strasbourg, de Spire, d'autres encore, sont suspendus de leurs fonctions avec ceux de Pavie, de Turin, de Plaisance. En France, Philippe P' doit donner caution aux légats du pape, s'il ne veut voir son royaume mis à Tinterdit.
Mais les questions de principes sont tranchées 1 d'une façon encore bien plus hardie. Depuis longtemps les princes, en vertu des fiefs qui étaient attachés aux dignités ecclésiastiques, avaient investi, en leur remettant la crosse et l'anneau, de leurs fonctions religieuses, les évéques et les abbés en même temps qu'ils leur remettaient le sceptre et Tépée, signes des biens féodaux. Grégoire VII fait prendre par le concile cette résolution hardie et radicale qui était toute une révolution dans l'Eglise féodale de ce temps : « Quiconque désormais recevra des mains tune personne laïque un évêché ou une abbaye ne sera pas compté parmi les évéques et les abbés. Nous lui interdisons l'entrée de Véglise et la grâce de saint Pierre, jusqu'à ce qu'il ait abandonné la place qu'il aura occupée à la fois par ambition et par désobéissance ^ péché semblable à Vidolatrie. De plus, si quelqu'un des empereurs, des ducs, des marquis, des comtes ou des autres pouvoirs sécutiers ose donner Vinvestiture d'un évéché ou de quelque autre dignité de l Église, quHl sache avoir encouru Vanathème. »
Grégoire VII avait-il bien calculé toute la portée de cette mesure hardie? En tentant d'interdire l'héré-
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dite à l'Église féodale par le célibat, il détachait i'Ëgiise de l'État, pour la réunir à Rome. Bien plus, en brisant tout lien d'investiture entre les suzerains liucs et les prélats bénéficiaires, il enlevait it l'Empire, lut royaumes, tons les domaines de l'Église pour les mettre sous sa main.. An clergé dégagé de tout lien de ramille et, par là, de patrie, Grégoire ne laisse qu'une famille, l'Église, qu'une patrie, Rome, qu'un chef, lui-même. Seul en puissance d'investir de la dignité ecclésiastique et du fief qui y est attaché, il n'est plus seulement le premier pasteur de l'Église clirétienne, il devient le suzerain de toute l'Église fÉodale; il n'est plus seulement le maître chez lui, dans l'Église, il est le maître chez les. autres, dans r£lat. Aax diètes de l'Empire, avec ses évéques, il disposera du pouvoir contre l'empereur; en Italie, il mettra ses évâques à la léte du mouvement démocratique des villes contre le joug allemand. L'empereur Ollon avait mis l'Église dans l'État. G"'~-'"- '"' — ' l'Ëtat dans l'Église ; il disposera des co des mitres, des royaumes comme des < lise une sorte de théocratie féodale, laquelle, représentant de Dieu sur la 1 en maître absolu des biens et des con Voilà ce qui ressort des soisante-di:
ou maximes réunies sous le titre de empruntées, pour la plupart, au reçu iécrétates, et qui se retrouvent souvei très. L'affirmation la plus complète d Don seulement à gouverner l'Eglise, dominer l'État ; le pouvoir accordé à li
à Rome, déposer et réconcilier les évoques, fonder, diviser ou réunir les évôchés, transférer les évoques d'un siège à laulre », fait, du gouvernement de rËgUse, une monarchie absolue. Le droit reconna au pape « d'accuser les rois devant leurs sujets, de délier ceux-ci du serment de fidélité qu'ils doivent aux premiers et, particulièrement, de disposer seul des insignes de TEmpire et de faire et de déposer les empereurs , met entre les mains du successeur de Pierre les moyens de contraindre et de soumettre les j souverains et les princes du royaume de ce monde, « comme l'âme a le droit et le pouvoir de commander au corps ». La conduite du pape est en conformité avec ces principes. 11 donne l'ordre à Hanno, archevêque de Cologne, de publier dans un synode les récentes prescriptions romaines; à l'archevêque de Magdebourg, d'employer contre l'incontinence de son clergé les moyens les plus énergiques. En Italie, il notifie lui-même aux habitants de Plaisance la déposition de leur' évêque et leur promet son appui pour en choisir un nouveau. Après les lettres, arrivent, dans les royaumes de la chrétienté, les légats chargés de la mission de contester aux souverains, au pouvoir politique, l'investiture. Ancien moine lui-même, c'est dans les ordres monastiques que Grégoire cherche les agents de son autorité.
« C'est une coutume de nos prédécesseurs, dit-il, d'entretenir dans toutes les contrées des légats pour exhorter les rois et les nations à mériter la vie éternelle par une sage conduite. » La loi des papes romains s'étend plus loin que celles des empereurs de
a-^JC-
ORfiGOIRB VU 467
Rome. Le Christ règne sur un domaine plus étendu que n'était celui de l'empereur Auguste. L'abbé de Gluny, Hugo, et Gérard ,'1'évéqae d'Ostie, arrivés an lieu de leur destination, doivent rassembler les conciles
provinciaux, publier les décrets roma~- '"
l'p.xécution et, en cas de résistance, < qties et les clercs récalcitrants; car partout le successeur de Pierre; ei tout autre pouvoir ecclésiastique est pouvoir temporel même leur doit ob L'intervention de Grégoire VII d' dans les affaires purement politiques grie, Salomon, beau-frère de Henri nouveau par son compétiteur Geisa, i k pape et l'empereur. Grégoire VII Salomon « d'avoir diminué et aliéné Pierre en recevant son royaume coi roi Henri {apostolkœ, non regiœ, m mm) » ; il se décide en faveur de Gei couroone de Hongrie ne doit être s roi d'un autre Ëtal, mais au saint-si « Salomon a méconnu cette règle, D aura en Geisa un vrai roi et non pa roi. B Dans une lettre destinée à êtr de Danemark, Swend Estrithson, Qri.
des lils de ce prince « un beau pays, (le midi de la Péninsule, probablem devienne à la fois le défenseur de la serviteur Tidèle de l'Église ». Ainsi l maine veut imposer sa loi aux souver peuples. Elle dispose du territoire chrt
âmes chréUeDDes, en faveur de ceux qui sont animés de son esprit. Elle prolëge la liberté des sujets contre le despotisme des souveraios et l'iodëpeDdance des États faibles contre les plus forts, mais pour s'élever elle-même au-dessus des pins hautes puissances nivelées sous la loi commune d'un même Dieu dont elle est l'interprète. Ainsi la Rome du moyen Age, puissance électiTe et désarmée, coalinaant et étendant encore l'œuvre transformée de la Rome guerrière des Césars, fait régner la loi ctirétienne où la loi romaine avait régné. C'est là au moins le nouvel empire qu'elle ambitionne !
Ces manifestes de Grégoire tombaient en Allemagne au moment où Henri IV, après nne lutte contre ses vassaux rebelles, victorieux des Saxons particulièrement, tenait plusieurs princes laïcs et ecclésiastiques prisonniers dans ses forteresses. Mais, en Italie, derrière le conflit religieux, ecclésiastique, se trouvait un conflit national, politique. Là, avec la papauté, au moyen Age, était l'Empire ; le conflit y éclate tout à coup.
Après vingt ans d'une lutte, d'abord sourde, et enfin ouverte entre la cour de Rome et la cour allemande, idans les élections épiscopales, le chef des partisans de la réforme, Herlembald, vrai Macbabée, était resté à Milan sur la place. L'archevêque de Ravenne, Goibert, ancien chancelier de l'Italie, envoyait demander à Henri IV un archevêque. C'étall une bonne fortune pour celui-ci. Il donne la crosse et l'anneau à un Allemand de ses chapelains, du nom de Thédald, « gras de corps et maigre de vertus »,
GRÉâOIRK VII 469
ilit la chronique milanaise. A Camerino et à Fenno, où !e saint-siège réclamait des droits particuliers, Ueori nomme deux évâques. Enfin, il emploie maintenant ses conseillers excommuniés sur lesquels il comptait le plus, jusqu'en Italie, pour agir en son Dom. L'un d'eux rentre en relation avec l'archevêque de Ravenne, et il cherche à nouer des intrigues avec les princes normands du midi, qui menaçaient les domaines de l'Ëglise. À U soumission de l'ÂHemagne, Henri IV voulait joindre ceUedel'Italie.àla couronne germanique celle de l'empire. Voilà la question poli-' lique derrière la question religieuse.
Grégoire Vil invite Henri à renoncer à l'investi' iure, s'il ne voulait encourir Ini-méme l'excommunication, lui promettant d'ailleurs, s'il venait â s'amender, de le recevoir comme le défenseur de la paix et de la justice dans le sein de l'Église. Et il convoque, pour le mois de février 1076, un grand synode, afin de s'appuyer sur l'Église contre l'empire menaçant. L'opposition gronde cependant. La nuit même de Noël, à Rome, le pape,* selon la coutume, priait à la chapelle de Sainle-Marie-Majeure, quand des cris de mort éclatent à la porte ; an homme, l'épée nue, suivi de plusieurs autres, s'élance vers l'aulel. I^ pape veut résister; il est blessé au front. On Veniraîne par les cheveux ; le chef de ces brigands l'emporte en croupe dans une des maisons qui étaient, à Rome, de vraies forteresses. Mais les cloches sonnent aux églises. C'est Cencio, l'ancien proscrit, qui a commis cet enlèvement; mais, dès le matin, le peuple se répand dans les rues, la mil'
toute celle foule furieuse se rend devant la demeure de Cencio. Le pape se montre, prend sous sa protection son ravisseur, auquel il ordonne, pour pénitence, un pèlerinage à Jérusalem, et il revient au milieu des Romains terminer le service divin violemment interrompu la veille.
Mais Henri, de son côté, s'entourant vivement de ses conseillers, déjà excommuniés et passionnés comme lui, réunit un synode national allemand à Worms (24 janvier 1076), afin de prendre ses mesures, avant la réunion du synode italien de Rome. Un cardinal en personne, Hugues le Blanc, le représentant de toute Topposition italienne, ami de Guibert de Ravenne, les évéques lombards récalcitrants, deux archevêques, ceux de Mayence et de Trêves, en tout vingt-quatre prélats allemands, dont plusieurs avaient déjà été excommuniés, plus un prélat italien et un seul bourguignon, sont présents. Un seul prince accompagnait le roi : Gottfried , le mari toujours repoussé de Mathilde, qui n'avait plus espoir que dans le roi pour jouir de sa femme et de ses biens.
L'Italien Hugues le Blanc se fait là Taccusateur de Grégoire VII, et l'archevêque de Mayence, Siegefried, si longtemps malmené par la cour de Rome, dirige la procédure. Le réquisitoire de Hugues était, dit un contemporain, tragiquement composé comme pour le théâtre. On y montrait « comment le moine Hildebrand, de basse naissance, s'était élevé par la ruse au ponlificat, afin de l'occuper comme un parjure. Devenu pape, et entouré d'un sénat de femmes avec lesquelles il rendait des jugements, il bouleversait
h hiérarchie, changeait les coûtai comme évAques que ceux qui étaien les traitait tous comme des esclavt pour lui toute l'autorité et la puiss ministration de toutes les églises béienne, à la démocratie !» A ces c et les évéques présents déclaraiei naître Hildebrand comme aposloliqu poar « ne plus laisser l'Ëglise à la déïorant ». Henri IV envoya imméi des Alpes l'un de ses conseillers en ki deux évêques de Spire et de eKommuniés, pour faire ratifier la (v#qaes lombards et, de là, se ren< j engager le clergé et le peuple à df allemande un nouveau pape.
Le synode convoqué par le pape \ le 21 février. A Pavie le messagei réunir aii conseil d'évéques Ion adhéra. Cependant ni lui ni les di l'accompagnaient n'avaient osé ponsi l!n Italien, pauvre clerc de Parme, I gea. Le synode, avec des évéques iti Était à Saint-Jean de Latran, quan clerc Roland annonce les décrets mand et les lettres de l'empereur maître, dit-il, et les évoques ullramo que lu quittes le siège du bienheure évêque de Porto, veut le faire saisi ordonne qu'on le laisse libre. Il se fal 1res de l'empereur et, montant en (
472 LE SACBRDOCR ET l'bMPIRE
bliquement. La preniiëre lettre, adressée aux Romains, les invitait à donner l'exemple de la fidélité, en déposant un oppresseur de TÉglise, un traître à TEmpire. La seconde, adressée au pape, était ainsi conçue : - « Henri, roi, non par usurpation, mais par ordre de Dieu, à Hildebrand, faux moine et non pape. Lorsque j'attendais de toi un traitement de père, tu as agi contre moi comme mon plus grand ennemi. Tu n'as pas craint de te soulever contre la puissance royale que nous tenons de Dieu, et tu as osé menacer de nous l'enlever, comme si le royaume était en ta maiû et non en celle de Dieu... Tu es parvenu au souverain pontificat par l'or, la fraude et l'astuce... Et de ce siège tu as troublé la paix, en armant les sujets contre leurs chefs, en excitant les laïcs à usurper l'autorité des évéques. Mais je te dis maintenant par mes évéques : Quitte le siège que tu as usurpé. Moi, Henri, roi par la grâce de Dieu, je te dis avec tous nos évoques : Descends, descends. »
L'assemblée frémissante criait : Anathëme! Mais Grégoire VII se lève à son tour, prononce solennellement la suspension et l'excommunication de Sigefried de Mayence, des évoques allemands et lombards qui avaient conjuré contre lui, puis, reprenant la parole : « Saint Pierre, prince des apôtres, dit-il, vous m'êtes témoin, vous et la sainte Mère de Dieu, saint Paul, votre frère, que l'Église romaine m'a obligé, malgi'é moi, à la gouverner et que j'eusse mieux aimé finir ma vie dans l'exil que d'usurper votre place. Mais, m'y trouvant par votre grâce, je crois que votre intention est que le peuple chrétien m'obéisse suivant le
GRËQOIRB VII 473
pouvoir que Dieu m'a donné de lier et de délier sur
la terre. G'esl en cette conSance que, pour l'honnear
ot la défense de l'Église, de la part
puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, et
toritë, je défends à Henri, qui, par son
s'est élevé contre votre Église, de
royaume teutonique et l'Italie; je délie
tiens du serment qu'ils lui ont fait oi
défends à qui que ce soit de le servir
parce qu'il a refusé d'obéir comme ch
sant les avis que je lui avais donnés po
te charge d'anattièmes, aQn que les pe
par expérience, que vous êtes Pierre,
pierre le Fils du Dieu vivant a édifié
que les portes de l'enfer ne prévaudroi
elle. » Première sentence de dépositioD
pape contre un souverain. Le règne dt
était-il arrivé? L'antagonisme des deu
voirs universels de ce temps était posé
pape et la hiérarchie religieuse; de 1'
leur, les rois, les Étals. A qui des deu:
Serait-ce à celui qui, institué dans I
tendait à la juridiction sur tout ce qu
temps, même sur les biens du clergé
sur le pape lui-même; ou à celui qi
Dieu, représentant l'esprit dans la so(
prétendait tenir tout pouvoir temporel,
et les empereurs, dans la dépendance (
tenir le corps?
On trouve dans quelques ouvrages di par d'ardents partisans des deux advt
474 LB SACERDOCE ET l'eMPIRE
deux pouvoirs, la Ihéorie même de la lulte dans les conceplions également mystiques, bien qu'opposées, que les uns et les autres se faisaient de l'Empire et du sacerdoce. Benzo d*Albe, le défenseur ardent de TËmpire, croit que le Dieu tout-puissant a constitué Tempereur comme « son vicaire » pour faire régner Tordre sur cette terre; Tempereur, pour lui, est fait à l'image de Dieu. L'Église romaine a, en sa faveur, une interprétation plus savante, qu'elle emprunte à la Cité de Dieu de saint Augustin et à l'ordre réformé de Cluny. Dans cette atmosphère des cloîtres où Ton voyait volontiers la figure des temps présents dans l'Écriture, Nemrod le fort chasseur est le père de la société temporelle, tandis que la société spirituelle procède directement d'Abraham et du Christ. Le royaume des ténèbres et celui de la lumière ainsi opposés, n'était-ce pas à l'Église, fille de l'Esprit, à secouer ce joug honteux du mal, à dissiper les ténèbres et à ressaisir l'empire?
Les arguments historiques des deux partis ne sont pas moins curieux. Pour Benzo, « c'est le Christ qui a donné la puissance universelle à Auguste, alors l'universel souverain. Pierre et Paul, les porte-bannières des bataillons chrétiens contre les païens, ont donné Rome à Yespasien, aux Césars, et l'Empire enfin aux Francs et aux Teutons pour le garder, à titre perpétuel, et l'étendre jusqu'aux riches contrées de la Ligurie (Lombardie) et de la Calabre. » — Les lettres de Grégoire VII opposent à ces dynasties d'empereurs une succession de papes et de saints. « Depuis le commencement des temps, s'écrie-t-il, combien y a-
I GRÉOOIRI
1-il de princes doiil la vie ait et la sainteté, comme celle Leqnel d'entre eux a fait d( Harlin de Tours, ou Benoit t'Ëgitse honore Constantin, gne; mais a-t-on, en leur i qaes; et peat-on offrir le sai:
near? Dans la chaire de Pier par centaines. Combien d seront précipités aussi bas d qu'ils ont été élevés durant ' Quoi I des hommes ignora Neoirod, remplis d'orgueil i rapine et de meurtre, à l'insl (lèmon, saisiraient la souver Quoil ils sommeraient les pr courber devant eux, semblât monlpanl les royaumes de la lui disait : « Je le donnerai te noailler devant moi et m'ai passer, ces rois et ces prit intérêts avant l'honnear de serviteurs du Christ, nous s l'esprit I Et à qui demandent- Pépin à Zacharie, si ce n'est i senlils, à qui promettent-ils > au Christ, à Pierre, à nous so ticle de la mort, à qui demam nelle vie, si ce n'est encore el Or les deux pouvoirs se t( dans toute la chrétienté. D'u
476 LE SACEBDOCB Et L*SMPIRB
nominative du Saint-Empire, était patrimoine de saint Pierre et fief d'Empire ; de Tautre, aux évôchés et aux abbayes de l'Allemagne, de la chrétienté, étaient attachés des flefs, des terres, des vassaux, des revenus. L'Empire était en partie ecclésiastique, hiérarchique, et l'Église en partie féodale, impériale. Si l'empereur confère la papauté avec le patrimoine de saint Pierre et tous les évéchés et abbayes avec les bénéfices ecclésiastiques, il met l'Église dans l'État. Si la papauté, qui délivre déjà la couronne impériale, investit aussi des fiefs comme des fonctions sacerdotales, elle joint la puissance politique à la puissance spirituelle. A celui de ces deux pouvoirs qui aura VinvestUure appartient le monde.
Il est vrai, des esprits modérés, quoique fervents, ne voient pas alors d'incompatibilité à la coexistence de ces pouvoirs. Pierre Damien avait dit : « Le médiateur entre Dieu et l'homme a mystérieusement uni l'Empire et le sacerdoce afin qu'une unanimité constante et une charité mutuelle fassent retrouver le roi dans le pontife romain et le pontife romain dans le roi. » Mais il est des temps où le monde n'est point aux mfodérés .
La lutte entre le pape et l'empereur ébranle le monde chrétien entier. La mère du roi Henri mourait ayant au cœur, selon une expression du temps, le poignard de la condamnation de son fils; la comtesse de Toscane, Mathilde, voyait s'éteindre dans ses bras édL mère Béatrice , et son mari tomber sous les coups d'un assassin. Les liens qui rattachaient l'Italie à l'Allemagne achevaient de se briser! Grégoire ne
néglige rien pour s'assurer la victoire : il augmente ses troupes dans Home, demande des hommes à l'évoque de Trente, et, sans tenir compte de Texcommunication précédemment lancée contre Robert Guiscard, il entre en négociations avec ce prince normand. Quand il s'adresse aux princes de la Germanie, il y joint ses griefs contre le roi à ceux de l'Allemagne. S'il s'adresse aux évoques, il confond la cause de toute l'Église avec la sienne; il élève moins sa puissance que celle du sacerdoce, et dans quel lanfçage! « Que ceux qui disent qu'un roi ne doit pas être excommunié, écrit-il à l'évêque de Metz, apprennent, dans les registres de saint Grégoire, que, dans des privilèges donnés à quelques églises, il n'excommunie pas seulement les rois et les seigneurs qui pourraient y contrevenir, mais il les prive de leurs dignités. Théodose n'a-t-il pas été excommunié par saint Ambroise, qui a dit : « L'épiscopat est « autant au-dessus de la royauté que l'or est au- « dessus du plomb. »
Ces paroles, répétées par les mille voix des menaslères dans la foule, frappent Henri d'impuissance en Allemagne. Celui-ci avait convoqué une assemblée de princes et d'évéques à Worms (18 mai 1076), afin d'y faire juger plus solennellement encore Grégoire VII. Mais, des évéques qui avaient signé l'accusation contre le pape, plusieurs avaient écrit à Rome pour exprimer leur repentir. D'autres restent chez eux. Dans le midi de l'Allemagne, trois princes, Rodolph, Welf et Berthold, s'entendent avec l'archevêque Gebhard de Salzbourg et les évéques de
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478 LE SACERDOCE ET L'eMPIRE
Wurizbourg et de Passau, pour laisser plein cours à la sentence pontificale « contre le roi entêté dans SCS fautes ». Enfin les Saxons, encouragés, rentrent en révolte contre Henri. L'archevêque de Metz, Hermann, voué depuis longtemps aux idées de réforme, délivre de prison les deux principaux comtes de la Saxe que le roi lui avait donnés à garder, et donne des chefs à la révolte. Otlon de Nordlieim, administrateur de la Saxe, envoie une ambassade au roi afin de le sommer « de rendre aux Saxons la liberté, les anciens droits et les vieilles coutumes de leurs ancêtres ». Effrayé, Henri convoque une assemblée à Mayence. Mais là tout lui manque. L'évêque de Trêves refuse de communiquer avec ses partisans, les archevêques de Cologne et de Mayence, et n'entre en rapport avec le roi que pour l'exhorter à la soumission. La division éclate jusque dans la ville. Henri délivre ses autres prisonniers, le duc de Saxe lui-même, Magnus. Arrivés au milieu des leurs, tous sont reçus avec enthousiasme. Un mot du pape avait suffi, et tous les serments, toutes les fidélités, les chaînes même des prisonniers étaient tombées comme par enchantement.
Grégoire VII porte en ce moment même un dernier coup à son adversaire. Au moment où les évêques et les princes, réunis à Tribur, revenaient à Fidée qu'ils avaient déjà eue de choisir un autre roi, Grégoire VII leur écrit les lignes suivantes : « Si vous avez bien réfléchi, vous tiendrez que Henri excommunié est privé de la dignité royale. Si, contre notre désir, il ne revient pas sincèrement à Dieu, trouvez
un aulre prince qui vous fasse la promesse d'observer ce que nous venons de dire pour la conservation de la religion chrétienne. Faites-nous connaître au plus tôt sa personne, ses mœurs, pour que nous confirmions, s'il est opportun, votre choix par Tautorité apostolique; ainsi vous mériterez la faveur du saint-siège et la bénédiction du prince des apôtres. »
Chose plus extraordinaire encore : rassemblée de Tribur est unanime pour reconnaître que le pape \ avait raison, et que « l'excommunication emportait avec elle l'impossibilité pour Henri de faire acte de roi ». L'intervention seule de l'abbé de Gluny, Hugues, oblint des princes saxons et souabes qu'ils allassent olTrir au roi les conditions suivantes : « Il écrirait au pape et aux princes allemands une double lettre dans laquelle il avouerait tous ses torts, offrirait aux princes les réparations et au pape les satisfactions légitimes. Le pape viendrait de sa personne, l'année suivante, h Augsbourg, pour traiter avec les princes; si, du jour où il avait élé excommunié en un an, Henri n'avait point obtenu du pape lui-même l'absolution, il cesserait d'être roi; et les princes procéderaient, sans attendre la décision du pape, à un nouveau choix. »
Réduit à cette extrémité, Henri se releva par une inspiration soudaine. Il sentit qu'il lui fallait à tout prix séparer ceux qui étaient réunis contre lui et oblenir avant tout l'absolution du pape même. Il fallait rentrer en grâce comme chrétien, s'il ne voulait pas être jugé comme roi. Il pria donc l'abbé de Cluny, Hugues, son parrain, de lui obtenir du pape l'autori-
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480 LE SACBRDOCB ET l'eMPIRE
sation d*aller se jeter à ses pieds à Rome. Il écrivit à la grande comtesse Mathilde pour qu'elle intercédât en sa faveur. C'était en appeler à la sincérité de Grégoire VII. On pouvait croire, jusqu'ici, que le pape n'avait pas voulu la perte de Henri. S'il l'avait excommunié, n'était-ce pas en réponse à une sentence de déposition? s'il avait invité les princes à choisir un autre souverain, n'était-ce pas une simple menace? Mais la présence de Henri à Rome, en Italie, où il ne manquait pas de partisans, ne serait-elle pas dangereuse aussi au pape? Grégoire refusa de recevoir Henri à Rome; il écrivit aux princes et évéques de TAllemagne qu'il arriverait, le 7 janvier, à Mantoue, pour être, le 2 février suivant, à Augsbourg, où l'on devait faire, pour le venir chercher et le recevoir, les préparatifs nécessaires. Henri ne se laissa pas décourager. Il n'eut pas plus tôt appris cette nouvelle qu'il sortit furtivement de Spire avec sa femme Berthe, son jeune fils Conrad et quelques serviteurs fidèles pour se précipiter bon gré mal gré, en pénitent, au« devant du pape.
C'était au commencement de Tannée 1077 et pendant le plus rigoureux hiver du xP siècle. Le pape, sous un ciel d*ailleurs plus doux et plus clément, partait de Rome en triomphe au milieu d'une brillante escorte de cardinaux et de prêtres, protégé par la grande comtesse Mathilde en armes, comme pour se rendre à travers l'Italie, à Augsbourg, rencontrant déjà en chemin les Allemands excommuniés qui venaient faire pénitence. Vouée par sa naissance, et dès sa plus tendre jeunesse, par son éducation, par
•y »-« <«•— »^ f- it ■ .
i ses malheurs, ses épreuves et ses intérêts, à la cause ! de Rome contre rAllemagne, Lorraine et Italienne, dévote comme les femmes Tétaient à cette époque, la grande comtesse Mathilde, âgée de trente ans alors, couvrant sa jeunesse et sa beauté d'une armure de ; chevalier qui les faisait sans doute ressortir encore, I prenait sous sa protection un vieillard de près de ' soixante années, mais qui était, par la réforme de j TËglise, le maître du monde! Henri IV, sans suite et sans appareil royal, presque dénué de tout, voyant I les fidèles s'enfuir à son approche en Bourgogne, I achète de la marquise Âdélhaïde de Suse, sa bellemère, maîtresse de la Savoie et du Piémont, le passage des Alpes, au prix de la petite province du Bugey , franchit à grand'peine le Mont-Genis à travers la neige amoncelée, ayant parfois sa charge de i sa femme ou de son enfant; et, sur Tautre revers, moitié glissant, moitié roulant sur de longues pentes, au péril de leur vie, il arrive jusque dans la plaine au pied des monts.
En apprenant rapproche de Henri, le pape, qui était déjà à Mantoue, se réfugie sur une hauteur nue et abrupte des Apennins, non loin de Reggio, derrière les hautes murailles du château de Ganossa (janvier i077). Déjà, en voyant arriver le roi à Pavie, les évéques concubinaires lombards et leurs vavassaux, accouraient au-devânt' de'lui non seulement avec tous les égard dus à la majesté royale, mais avec des offres de service. Grégoire, plus près des Italiens, exerçait moins de prestige sur eux que sur les Allemands plus éloignés. En deçà des Alpes, on
ENTRETIENS SUR l'hISTOIRE. '— III. 31
irailait d'usurpateur, de faux pape, celui qu'on exaltait au delà. Mais Henri était encore altéré. Il informe les Lombards qu'il n'était venu que pour les réconcilier ainsi que lui-même avec le pape, et, avec sa femme Berthe, sa belle-mère Adélhaïde et quelques évoques, il arrive près de Canossa, le 24 janvier 1077, à Reggio, pour négocier avec Grégoire VII.
Le pape paraissait d'abord au moins tenir à ce que, préalablement, Henri remit entre ses mains, comme nn gage de pénitence, sa couronne et ses insignes. Mais le jeune roi ne voulait pas plus humilier l'empire devant le pape que devant les princes.*Ce qu'il venait chercher, c'était l'absolution pour sa personne. Avec l'intelligence hardie qu'il montrait souvent, le 3S janvier, publiquement, en chemise de laine, nu-pieds, comme un pénitent, il se présente dans la première enceinte du château, quelques autres pénitents avec lui. 11 met les genouxdans la neige épaisse et dure et y reste à jeun jusqu'au soir, sans voir s'ouvrir les portes de la miséricorde; il y revient, ainsi, le lendemain et le surlendemain. Hugues de Cluny, h comtesse Mathilde, la belle-mère du roi, imploraient le pontife avec larmes, s'étonnaient « de sa dureté inaccoutumée », et parfois s'échappaient en plaintes amères contre n cette cruauté et cet orgueil tyraonique ^i éloignés de la vraie prudence de la sévérité apostolique ». Dans la nuit du troisième jour, enfin, le pape céda, en prenant ses garanties pour conserver son intervention dans les chose; politiques Six cardinaux pour lui; un archevêque, deux évéques, l'abbé de Cluny et le marquis d'Esté, Azzon,
pour le roi, dressèrent ua acte par lequel celui-ci s'engageait à se présenter à la diète des princes, an jour fixé par le pape, à protéger le pape pour passer les Alpes et, jusqu'au prononcé de la dièle sur son sort, à ne porter lui-même aucune marque de la dignité royale et à s'abstenir de tout acte de gouvernement, à peine pour lui, s'il manquait à une eeule de ces conditions, de retomber sous l'anathëme.
Le lendemain, 38 janvier, les portes s'ouvrent devant le royal pénitent et devant quelques-uns de ses compagnons en repentir. Le pape, sur le seuil de lactiapetle du châteaa,voit, non sans quelques larmes dans les yeus, étendu à ses pieds, les bras en forme de croix et fondant en sanglots, le fils de l'empereur Henri III; il l'entend demander à la fois grâce et pardon, le délie des liens de l'anathème, le ramène par la main dans l'église, lui donne le baiser de paix et célèbre lui-même solennellement la messe de réconciliation. Le pape et le roi communient ensuite ensemble, puis, rentrés au château, s'assoient à la même table. A en croire deux chroniqueurs allemands, le pape, pendant la messa, après avoir consacré l'hostie, se tourna vers l'assistance, rappela les crimes qu'on lui avait imputés, brisa le corps du Seigneur et eo avala la moitié en priant le Dieu tontpuissant de le frapper de mort s'il était coupable; puis il rappela à Henri les accusations qui pesaient sur lui, et lui proposa, à la même condition, l'autre moitié du corps de leur juge. Le roi pénitent, balbutiant quelques excuses, recula épo " "' '~ '"■
intrépide ni le caractère de Grégoin
484 LE SACERDOCE ET L'ëMPIRE
la recherche de Teffet dramatique, ni v l'esprit du temps ne contredisent cette sorte de duel judiciaire, avec les membres sacrés du Christ, dont non seulement la vie, mais Tétemelle damnation pouvaient être l'enjeu, et cette tentation audacieuse du jugement de Dieu pris comme témoin et champion, dans ce temps d'épreuves judiciaires.
Grégoire VII semble d'abord à l'apogée de sa grandeur, comme un représentant, un vrai vicaire de Dieu, un vice-Dieu (vice-Dio). Ses légats, comme les anciens proconsuls de la république romaine ou les missi de Gharlemagne, font plier partout les prélats qui résistent à l'omnipotence pontificale. En France, les habitants de Reims chassent l'archevêque Menasses excommunié, malgré la protection du roi Philii)pe P^ au concile de Ljron, le légat Hugues de Die dépose les archevêques de Bourges, de Bordeaux, de Chartres, etc., pour ne s'être point rendus au précédent concile. Cet Hugues, en 1078, rend compte à Rome de sa mission. Il a encore suspendu l'évêque de Rennes, qui avait tué un homme, et l'archevêque de Tours, « la perte et la honte de l'Église » ; et il prie Sa Sainteté de ne pas toujours donner à ceux qui vont à Rome une absolution quiles endurcit dans le crime. En Suède, en Danemark même, les légats réunissent des conciles réformateurs. On ne rencontre sur les routes d'Italie que; des évêques allant faire pénitence et quérir pardon.
\ Les fausses décrétâtes d'Isidore de Séville ne sont- ' elles pas devenues une vérité? Ce n'est pas seulement dans rÉgUse que Grégoire VII est le maître, La
grande comtesse. Mathilde qui n'avait jamais été, en fait, que l'épouse de Jésus, lègue secrètement, Tannée même de la scène de Canossa, tout son héritage, la Toscane, le Parmesan, le Mantouan au saint-siège déjà suzerain des conquérants normands de Naples. En France, Grégoire, irrité contre la conduite et les résistances de Philippe I" excommunié, lui interdit de porter les insignes de la royauté. Le roi de France, qui vit treize ans sous l'interdit, n'en défend pas moins ses droits à la nomination des évéques de Tours, de Sens, de Reims et de Bourges dont la soumission était si importante pour lui.
Le pape Grégoire sait d'ailleurs s'arrêter quand il se heurte contre une résistance qu'il n'a pas les moyens de forcer. Appuyé sur Lanfranc, le célèbre archevêque de Cantorbéiy, le roi Guillaume le Conquérant aimait à être maître chez lui. Il ne voulait pas même laisser Lanfranc se rendre à un concile convoqué à Rome, par le pape. Grégoire VII s'en plaint un jour dans une de ses lettres et réclame, en même temps que le denier de saint Pierre qui n'avait pas été payé depuis quelque temps, le serment de fidélité du roi au successeur de Pierre. « Le légat », lui répond le conquérant de l'Angleterre, « m'invite à prêter serment de fidélité à vous, saint-père, et à vos successeurs, et à m'occuper avec plus de soin du tribut que mes préd^écesseurs avaient coutume d'envoyer à rÉglisc romaine. J'ai admis l'un, je n'ai pas admis l'autre. Je n'ai pas voulu, et je ne veux pas faire de serment de fidélité, parce que je ne l'ai pas promis et que je ne trouve pas que mes prédécesseurs
ïd
486 LE SACfiRDOCB ET L'EMPIRE
raient prêté aux vôtres. Le tribut, depuis environ trois ans, a été perçu avec négligence parce que j'étais retenu dans les Gaules. Maintenant que, grâce à Dieu, je suis revenu dans mon royaume, ce qui a été levé sera remis à Hubert et le reste envoyé par les légats de notre fidèle archevêque Lanfranc, quand Foccasion s'en présentera. Priez pour nous et pour la prospérité de notre royaume , parce que nous avons aimé vos prédécesseurs et que nous désirons vous chérir encore plus qu'eux, et vous écouter avec déférence. » Devant cette sécheresse de langage, Grégoire n'insiste point et n'exécute point ses menaces d'excommunication.
Mais tout le terrain que l'empire a perdu, pendant la minorité, puis à la faveur des embarras de Henri IV, en Allemagne et en Italie, c'est le pape qui l'envahit. Sur la frontière orientale de TAllemagne, le duc de Pologne, Boleslas II, prend au gré du pape, et au mépris de Henri, le titre de roi. Sur la frontière du nord, dans les États Scandinaves, c'est le pape même qui hérite de l'influence perdue par l'Empire. Il empêche les fils de Swend Estrithson, roi de Danemark, de démembrer son royaume, en leur imposant ses volontés par le bras du roi de Norvège. Enfin, les Normands, ses alliés et vassaux, sont à Palerme, malgré les Sarrasins; les flottes pisanes poursuivent sur la mer les écumeurs de mer^ africains, et la chevalerie espagnole du xi® siècle reprend au mahométisme le terrain perdu par les Goths du viii* : Voilà la théocratie romaine! Elle a arraché l'Église à des compromissions toutes féodales ou à une oppression
loule lyraDoiqae ; elle favorise l'indépendance de i'Ilalie, de la France, de la Bohême, des Étals Scandinaves et donne à l'Europe, contre l'Infidélilé et i^DDlre le paganisme, l'unité morale, alors seule possible et qni Ini impose le moins de sacrifices. Mais, dans cette puissance nouvelle, les souverains et les peuples ne peuvent-ils pas pressentir aussi un antre despotisme? Henri III avait été possédé du vertige césarien; Grégoire VII, à son tour, ne sera-t-il pas pris du vertige théocratique?
Élection de Rodolphe de Souabe. Nouvelle déposition de Henri IV (1077-1080). — Le triomphe du pape italien et la spumissioil du roi allemand avaient, en Allemagne et en Italie, affecté les partis aalrement qu'on pouvait se l'imaginer. Les évoques schismatiques lombards accusaient Henri de les avoir trahis par « sa légèreté et son ineptie » pour se sauver lui-mdme; ils se disposaient presque à appeler son fils Conrad, pour faire avec lui la guerre " à l'homicide et au simoniaque Grégoire ». De leur cSlé, les princes allemands, ennemis de Henri, réunis à Ulm, reprochaient au pape d'avoir levé l'excommunication de Henri, et, voyant approcher le délai fixé à celui-ci, convoquaient une diète pour le mois de mars à Forchheim, afin d'en finir. Dans les basses classes surtout, la cause de Henri IV ''■" — ■' — "" nale, populaire.
Henri, pour sortir d'embarras, r ronne et, dans les cérémonies, tout I par ces démonstrations il ramène Tilles de Lomhardie, gagne le patria
et appelle à lui le fameux Guibert de Ravenne.
Le 13 mars 1078 , la diète allemande se réunit à Forchheim. Grégoire VII demande au roi de raccompagner ou au moins de lui donner une escorte; le roi Henri répond aux uns et aux autres que les affaires de Tltalie le retiennent. Grégoire VII n'ose abandonner le terrain à son rival. La diète, composée de douze archevêques ou évéques, des ducs, Rodolphe, Berthod et Welf, et des princes, surtout de Franconie et de Saxe, se réunit. Deux légats pontiflcaux tentent de faire prévaloir les vues du pontife et d'obtenir Tajoumement du jugement; mais, en définitive, ils laissent les princes agir en toute indépendance. Henri IV invoque son droit héréditaire, hereditariam dignitatem.^^^s ce roi élu de Dieu, et choisi parmi les princesj « n'est-il pas tenu de bien gouverner pour être loué de* Dieu, et, s'il est méchant, faut-il qu'il soit également supporté par les princes »? .
La diète, réunie aux légats, procède à une nouvelle élection en faveur de Rodolphe de Souabe ,' beaufrère de Henri, depuis longtemps son ennemi et bien vu par Grégoire VII; et les légats présents imposent aux princes et à Rodolphe de Souabe des conditions qui n'allaient à rien moins qu'à changer la constitution de l'empire. Elles réservaient, en effet, le droit du peuple, c'est-à-dire des grands, à disposer de la couronne à la mort de l'empereur ; et elles enlevaient à lempereur, pour les rendre aux chapitres, les élections des évêchés. L'empire devenait ainsi tout aristocratique et tombait dans la dépendaïKe du
gréqoire: VII 489
saint-siège. C'était uDe nouvelle victoire de Grégoire Vil,
Le pape apprit cependant bientôt que celle-ci était fort contestée. A Majence même, où Rodolphe avait Été consacré, une rixe éclata entre les bourgeois et les chevaliers. L'archevêque fut obligé de partir avec le roi élu. Rodolphe se convainquit bientét en parcourant le midi de l'Allemagne, avec les deux légats pontificaux, que le reste de l'empire, même la Souabe, ne lui était guère plus favorable. La population grasse el drue de la Souabe, clers et laïcs, dents et populus amplissime dilatatus, faisait mauvaise mine aux légats, entendait se marier et recevoir les sacrements de prêtres mariés ; de quel droit ce pape, ce prêtre osait-il porter la main à la couronne royale de Henri e( toucher aux lois de l'empire?
Quand, sûr de trouver des partisans en Bavière, Henri, laissant le gouvernement de la Lombardie à son jeune fils Conrad, apparut tout à coup dans la ville de Ralisbonne, ce fut une explosion d'enthousiasme (maij.'.II était le vrai roi, le roi: populaire, le champion national de l'hérédité impériale; son rival qui voyait ses partisans s'éclaircir, 'n'était plus que le roi des prêtres. Henri IV enhardi tient diète solennelle à Ulm. Les princes rebeUes sont déclarés déchus de leurs dignités et de leurs flefs, et jugés dignes de mort. L'anli-roi gagne le pays de Saxe où, au milieu des anciens ennemis de. Henri, des vieilles haines ravivées contre celui-ci, il espère retrouver un terrain plus solide; une guerre sauvage commence entre les partisans d'Henri IV et de Rodolphe dans
toute l'Allemagne. Vainement le pape, le 31 mai, annonce-t-il son intention de passer en Allemagne, promettant son appui « à celui qui lui montrerait, comme il sied à un chrétien, obéissance et respect ; » les évoques saxons, furieux de voir Grégoire reconnaître deux rois, s'écrient que c'est pour avoir obéi à la voix du pasteur qu'ils se sont exposés à la gueule des loups. S'il leur faut se défier même du pasteur, ils sont les plus malheureux des hommes.
Le pape n'était pas en état d'imposer sa volonté. Il voyait alors son adversaire italien, Guiscard, s'emparer de Salerne sur le dernier prince lombard du Midi, et assiéger la ville de Bénévent. Obligé de se défendre, il revient à Rome. Tout l'accable à la fois. Un de ses plus zélés agents, le cardinal Gérard, évéque d'Ostie, meurt; la célèbre Agnès, la mère de Henri IV, la dévouée pénitente, le suit. « Quoique la voix céleste nous crie », écrit Grégoire « que chacun sera récompensé selon son travail, cependant la vie est souvent pour nous un ennui et la mort désirable. Quand ce bon Jésus, vrai Dieu et vrai homme, me tend la main, je suis soulagé dans mon affliction; mais, quand il me laisse à moi-même, je retombe dans mon affliction, je meurs... Ahl Seigneur, si vous imposiez un tel fardeau à Moïse ou à Pierre, ils en seraient accablés. »
Ce découragement semble apparaître au synode solennel de 1078 où il y avait soixante-dix évoques parmi lesquels le célèbre Pierre de Feu de Florence. Le pape renouvelle tous les anathèmes contre les simoniaques et les concubinaires, et il excommunie ceux qui
6RÉG0IRB VII 491
reçoivent les sacrements de ces prêtres. Sur le terrain
politiqae, en Italie, il fulmine contre les Normands
qui menacent Rome et les domaini ' "^ "
Mais, pour l'Allemagne, quoiqu'il a<
rablement les envoyés de Rodolphe.
à ane diète présidée et dirigée pe
légats, le jugement du conflit des ■
anx seigneurs allemands : « Nous
sachiez que toute cette afTaire n'est
et qu'elle ne se terminera que par
milieu de vons... » Mais il ne va pas
n'ose se prononcer pendant la gut
lane. Dans l'été de 1078, les deux r
contrent le 7 août à Melrischstahl.
rible, désordonnée comme entre barl
en est douteuse. Le pape attendait-i
armes, te jugement de Dieu, eût déi
noncer lui-même? Au synode ann
H février 1079, il flnit par écrire au
lequel des deux rois a le plus de
le plus juste, et confirmez-le à ne
rtce), par l'aulorité des apûtres Pier
seconde bataille livrée en Saxe à
quoique indécise laisse au moins le
aux mains de Rodolphe. Il fallait
vicaire de Dieu, se décidât pourtant
Rodolphe qui s'attribuait la victoire
goire VII une lettre qui le conju
Seigneur, d'en finir avec ses fréqu
honteuses déceptions. Henri dépéc
deujt envoyés qui menacent le paj
492 LE SACERDOCE ET l'eMPIRE
s'il ne se prononçait pas cette fois contre Rodolpkijuii Il y avait assez de sang versé par cette quereli ^ >< L'oracle devait parler. l^zj
- Grégoire VII était assez heureux alors pour obte%êr de Canut, roi de Danemark, et d'Olaus, roi de Noiv^ ^ vège, renvoi de jeunes étrangers pour les instruil; ç \ et les renvoyer apôtres. Il refusait à Wratislas, à^^ \ de Bohême, Tautorisation défaire dire la messe ^p, I langue slave, de peur que « rÉcriture ne s'avilît d^j que, mal interprétée, elle induisit en erreur ». Enfler révoque de Cracovie ayant été assassiné par le rq,oi de Pologne Boleslas, il excommuniait ce barbare, \ i déclarait indigne du trône, et le voyait s'enfuir, pounîri suivi par les remords, maudit de tous, et mourii|oQ dévoré, dit-on, par les chiens. Tout semblait aIor4ii concourir à exalter Grégoire. Il se retrouva touti entier au synode annuel de mars 1080 où étaientuç cinquante archevêques ou évoques et un grand nom-^o bre d'abbés et de clercs, pour la plupart, il est vrai, ! italiens ou français.
; Après que les envoyés des deux rois eurent plaidé
la cause de chacun, Grégoire entama un long histo- ,
rique des événements préfcédents, comme pour bien
établir ses droits, et prononça, pour la seconde fois, la
déposition de Henri IV, « en lui interdisant de la part
du Tout-Puissant le gouvernement de l'Allemagne
et de l'Italie ». Il approuva le choix de Rodolphe
qui méritait le trône pour « son humilité, sa soumis-
( sion et sa sincérité », et, à cette double sentence, il
\ ajouta la solennelle déclaration de pri'^ipes suivante:
' « Faites maintenant, je vous prie, pc^'es et seigneurs
GRÉGOIfiE. Vil 493
tés saints, que lemende entier coiopranne et sache
ne si vous pouvez lier et délier dans le ciel, vous
ouvez, sur la terre, ôler et don
!S mérites les empires, les ro
autës, les duchés, les margravia
ions ; car vous avez souvent ôté
ndignes les patriarcats , les prii thés pour les donner à des homi Irous prononcez sur les choses puissance ne devez-vous pas avo "jji.ccomplissez donc votre jugem lïite que, aux yeux de tous, il ] Ipar liasard, mais par votre pouvc Ision tourne à sa pénitence pou pauve an jour du Seigneur. »
Il n'y avait point à s'y mépn : n'envoya pas, selon la légende, i j ronne avec ce fameux vers latin ;
I ' , Pelra dedil Petro Pelras diad
Il revendiquait cependant poi { droit de disposer parlout des em des possessions féodales. En iO' de Henri IV du serment de fidé parlé qu'en pontife; maintenant et il agissait en souverain tempt L'impérialiste Benzo et le papii la lutte avec ardeur. D'autres ei
un fds de roi, ifit Bruno, n'est pa
ou si le peup^n'en veut pas, l
le droit de faife roi qui il veuti
494 LE SACERDOCE ET l'EMPIRB
Verdun attaque de point en point toat le système de Grégoire VII, depuis le droit d'imposer le célibat aux prêtres et d'interdire Tinvestiture aux laïcs, jusqu'à celui de lancer l'anathëme et de déposer les rois; Waltram défend le droit héréditaire de Henri {jus hereditariufn)y le trône de son père; un autre docteur, Petrus Grassus, le Code et les InsHtutes de Justinien à la main, plaide la cause de la souveraineté temporelle et du pouvoir laïc contre les empiétements du pontife et de l'Église. G'est l'opposition entre le droit politique, laïque, et le droit religieux, divin ; les contemporains les appellent des noms de jus foriy jus s(BCulare et de jus cœli, jus ecclesiasticum.
Au milieu de ces appréciations bien diverses, l'effet de la seconde déposition de Henri IV par Grégoire VII fut très différent, en Allemagne et en Italie, de celui de la première sentence. Ce ne fut point, comme la première fois, un sentiment de stupeur en Europe, mais alors presque un mouvement de révolte. Dans la péninsule, en Toscane même , la grande comtesse Mathide sentit ses vassaux commencer à remuer sous son joug jusque-là respecté. En Allemagne, à Bamberg, on injurie Grégoire en pleine église ; à Mayence, révêque de Trêves s'écrie : « Ce serait un crime de condamner un légitime successeur de l'Apôtre; mais pour cet anti-Christ, cet Hildebrand, ce corrupteur de l'Église, c'est un saint devoir. » L'évêque Huzmann de Spire, au nom du roi Henri, convoque les évoques allemands à Brixen, « afin de remédier à l'abaissement du pouvoir royal et au désordre de l'Église, en
GRÉGOIRE VII i9S
enlevant la pierre d'achoppement qui l'embarrasse et la tache qui la souille ».
Arrivé, en effet, avec un certain nombre d'évéques allemands, h Brixen, où se trouvaient vingt évéques italiens, entre autres le cardinal Hugues le Blanc, l'archevêque de Ravenne, Guihert, J'archevôque de Milan, Thédald, et la plupart des évéques lombards, Henri IV procède à s( dinal Hugues le Gra « de l'intrus, du ravi pai^ure et du nécroi sept évoques le signe ques allemands et ita véritable, légitime, et celier de l'empire er Ravenne, le siège trac un homme lié depui avec les ennemis de G de grande ambition, Clément III.
Il y avait donc [se l'Église : deux emper Grégoire VII et Rod Clément III.Lequeir* du droit du ciel, du/ s'élevait à cette hautei ce qui, dans l'Eglise, t de Cluny, l'évÈque d( Mont-Cassin, Didier; Lanfranc; quelques év les Saxons rebelles à 1
^'V-ÎT'TI-»^
pour lui les princes et. évoques, qui ; défendaient, en lui, la royauté, les lois nationales,' leges foreuses, forense judiciuniy mais aussi, parmi les évéques, tous ceux qui, voués aux banquets, à la chasse, aux plaisirs, tenaient à leurs sièges qu'ils avaient achetés et à leurs femmes dont on voulait les séparer.
De part et d'autre, on se prépara à la lutte à mort. Obligé à des sacrifices pour pouvoir combattre en Italie Guibert de Ravenne, Grégoire, par Tentremise de Didier, abbé du Mont-Gassin, se réconcilie avec le Normand Robert Guiscard, excommunié depuis six ans.' Dans une entrevue, le 29 juin, à Ceperano, Guiscard prèle un vrai serment de fidélité à la personne du pape qui Tinveslit de la Fouille, de la Calabre et de la Sicile. Guiscard, qui avait deux ans auparavant donné une de ses filles à l'empereur d'Orient, Michel VU, à cette heure renversé du trône par Rotoniate, songeait à rétablir, son gendre et sa fille sur le Rosphôre, à y transporter peut-être le drapeau normand. Le pape flattait son ambition; il rêvait,' avec le célèbre aventurier, la conquiêtede rémpire grec, pour faire avec lui de Coristantinople un meilleur rempart contre les Turcs et" les Mongols dont les avant-gardes lui rappelaient ses pi*emières idées de croisade. Auparavant; cependant^ ir voulait entraîner les Normands; les évéques d'Apulie et de Calabre et la comtesse Mathilde contre le conciliabule de Rrixen, « conciliabule de Satan », et contre Guibert, « ce ravageur de la sainte Église de Ravenne dont la chute ne tarderait pas ». Mais ses rêves d'ambition et de gloire furent promptement dissipés.
GRËGOIRB VU
Henri IV, à la suite du concile de solu à en finir avec Rodolphe. A. la tel Franconiens et de Bohémiens, il le r de septembre entre la Saaie et l'I Vainement les Saxons entonnèrent très, comoie il convenait aux parti 82° psaume : « 0 mon Dieu ! voilà ont sonné la charge; secoue-les ce potier ou comme la paille au soi nord. » Dès le commencement du c fut blessé; Otton de Nordheim, à li lie Saxe, ramena encore les partis prêts à fuir et resta maître du cl Mais, au château de Mersebourg, l'anti-roi Rodolphe, avec la mair abattue, disant : « Voilà la main dr j'avais juré fidélité à mon roi, et n donne le trône et la vie; voyez, voi roi, si j'ai été mis sur le bon che le jour même de la bataille de Mœ de Henri, Conrad, laissé avec les é battait la comtesse Mathilde à VoIt£ Guiscard, il rassemblait une fiotte f tinées plutôt à traverser l'Adriatiqi en Grèce qu'à secourir Rome. Le p enfin que Henri franchissait les Vérone aux fêtes de Pâques de 108!
Grégoire VII se montra comme jours de grands dangers. Il exhori les princes allemands à donner Rodolphe et impose à l'avance à i
iTtX-.T^Ç
498 LE SACERDOCE ET L'eMPIRE
conditions qu'auparavant. Arrivé en Italie, le roi Henri se fait couronner à Milan, reçoit le serment de ses évoques lombards, prend son pape {bestiam suam) et arrive le 21 mai, jour de Pentecôte, devant Rome. Roi allemand, il croyait avoir le droit d'être couronné empereur; Grégoire VII lui-même ne Tavait-il pas autrefois reconnu roi et, avec Taide de Dieu {Léo juvante)^ empereur? Mais il trouve, dit un contemporain, « des bataillons de soldais au Heu de chœurs de prêtres, des lances en guise de cierges, des malédictions au lieu dlacclamations, et le peuple, jeté sur les murailles, dévoué, a Grégoire ». Henri proteste contre les paroles de ceux qui raccusaient de venir porter atteinte à leur république. Au moins, dans la prairie de Néron, selon le conseil de ses prêtres, il se montre la couronné en tête, au milieu des chanls du Veni Creator et du bruit des cymbales; il noBime un sénat, un préfet, des centurions. Les adversaires allemands de Henri profitent de Tèchec de cette première tentative pour lui opposer un nouveau concurrent, un riche seigneur de la rive gauche du Rhin, jusque-là cependant sans renom, Hermann de Luxem- ))ourg, qui est solennellement couronné roi, à Goslar (26 décembre 1081),parTarchevêque de Mayence. Mais Henri revient au printemps de 1082 sous les murs de Rome,incendie quelques maisons près deSaint*Pierre, et cherche pendant le trouble à briser les portes. Le pape en personne se rend maître de Tincendie et les Romains défient Tassant. Henri, furieux, laisse l'antipape Guibert à Tivoli pour abattre au moins la corn- , tesse Mathilde qui faisait la dernière force de Grégoire.
G^endant la durée de la lutte paraissait être défavorable au pape. Au synode annuel de cette année, il ne réunit que quelques prêtres. Ses communications avec la chrétienté sont coupées, ses lettres interceptées. Anselme de Lucques et Mathilde écrivent pour lui aux princes chrétiens ; mais la chrétienté Tabandonne. Eudes, évêque de Bayeux, frère de Guillaume le Conquérant, voulait, sur l'instante prière de Mathilde, partir pour l'Italie à la tête d'hommes d'armes; l'archevêque de Cantorbéry, Lanfranc, conseiller du roi d'Angleterre, le retient. Sommé de passer les Alpes, Hermann de Luxembourg ne bouge ie la Saxe. Enfln, Robert Guiscard, se contentant d'exprimer au pape sa conviction que « personne n'oserait lever le bras contre lui », traverse, à la tête d'une flotte et d'une armée, l'Adriatique et débarque près de Durazzo. Il pense plus àconquérir Constantinople qu'à sauver Rome. Le sort de la lutte semblait suspendu au succès de cette expédition d'Orient. Le nouvel empereur de Constantinople, Alexis Comnène, envoie un ambassadeur à Henri avec force présents pour le jeter sur les terres de Guiscard absent et lui propose un double mariage entre les deux familles.
Henri, au printemps de Tannée 1083, revient donc au centre de l'Italie, pour assiéger Rome une troi* sième fois. Les Romains, les moines, le peuple, les besaciers tentent une sortie et, par surprise, arrivent presque à la tente du rbi..« Cette honte », dit un chant de triomphe des Henriciens, « réveille la fureur teutoniqùe : ira teutonica.n Les Allemands reviennent à la charge, et s'emparent des portes de la cité
500 LE SACERDOCE ET l'EMPIRE
Léonine et du portique de Saint-Pierre, ébranlé par les machines. Grégoire n*aque le temps de se réfugier dans le château Saint* Ange. Henri, 3 juin 1083, jour de la Pentecôte, reste maître de la cité Léonine, sur la rive droite du Tibre. Il y intronise sa créature dans Saint*Pierre. Clément III tient une manière de synode, où il recommande aux clercs de vivre selon les canons dans la chasteté, lève les anathèmes lancés contre Henri et déclare que les sacrements donnés par les prêtres excommuniés sont valables. Henri récompense ses partisans, surtout Liemar de Brème; il prodigue l'argent grec et les honneurs aux évoques et aux seigneurs lombards, aux barons et au peuple de Rome, sans perdre Tespoir de se réconcilier avec Grégoire VII, qu'il convie à un synode, à la fin de Tannée, pour juger définitivement le conflit.
Dans une encyclique,* où il dit n'avoir été pour rien dans l'élection de Rodolphe et dans tous les maux de l'Allemagne, Grégoire se déclare prêt, « à montrer dans ce synode, la cause du conflit entre l'État et l'Église, à consentir à tout ce qui pouvait se concilier avec l'honneur de l'Église ». Après tant de sang déjà répandu, l'esprit de concorde allait-il trouver quelque compromis après tant de luttes? Les deux adversaires étaient-ils de bien bonite foi? Tandis que> de l'Italie et de la France, nombre d'évêques, d'abbés et de clercs se dirigent vers Rome au commencement du mois de novembre, Henri, dans le nord de l'Italie, barre le passage aux plus décidés de ses ennemis. Hugues de Die, Anselme de Lucques, le conseiller de Mathilde, les envoyés
de Fanti-roi Hermann sont retenus en prison. Pour le pape, ayant reçu la nouvelle des succès remportés par Guiscard en Orient contre Durazzo, il lui écrit : (( 0 duc, le pape te copjure, comme un père son fils, de secourir en hâte le siège apostolique ; car il craint d'être trahi par la défection des Romains et d'être livré aux mains de ses ennemis. » Robert Guiscard envoie au pape 30 000 pièces d'or pour faire concurrence à Targent grec.
Le synode s'ouvre au milieu de ces défiances. Henri revient. Le pape parle de la foi, « à tirer des larmes à ses auditeurs, comme un ange venu du ciel ». Mais la noblesse, gagnée par Targent normand^ tombe sur la garnison laissée par le roi près de Saint- Pierre, et la massacre. Henri est obligé de se contenter de célébrer hors de Rome les fêtes de Noël. L'empereur d*Orient, Alexis Comnène, désireux d'arracher Robert Guiscard des côtes de TÉpire, envoie de nouveau, avec des présents, 216 000 pièces d'or à Henri pour qu'il descende dans la Pouille, dans les terres des Normands. Le roi quitte, en effet, avec une partie de son armée, les environs de Rome, mais en laissant cet argent à répandre dans la ville. Aussitôt une ambassade du peuple romain accourt et lui offre d'ouvrir la porte Saint-Jean. Henri revient aussitôt, entre sans coup férir et occupe le palais de Latran et cette partie de la ville, le 21 mars 1084. Avec l'argent normand, outre le dévouement des siens, Grégoire, par son neveu, Rusticus, occupe le Cœlius et le Palatin et par la famille des Corsi, venue au temps de Léon IV, la colline du Capilole. On est aux prises dans Rome.
Henri IV veut jouer à Tempereur avec sa créature Guibert. Après avoir fait déposer Grégoire, « ce fils de la nuit », par ses partisans, il ordonne à trois évoques lombards, le dimanche des Rameaux, de consacrer pape son Clément III que ses amis disaient « né de la lumière » à Saint- Jean de Latraii. Huit jours après, jour de Pâques, le nouvel intronisé couronne solennellement son empereur et sa femme Berthe, malgré une attaque des Romains qui tuent, dans le cortège, quarante Henriciens. Mais une lutte horrible commence au milieu des ruines des anciens monuments barricadés et fortifiés, de rue en rue, d'édifices en édifices. Là où jadis, dans Tantiquité^ les légions de Marins et de Sylla s'étaient entr'égorgées au nom de la république, où les soldats othoniens et vitelliens,- à la lueur du Capitole incendié, versaient leur sang à flots pour la ruine de Tempire, où le Grec Bélisaire et le Goth Totila, dans la chute du monde ancien, avaient précipité sur la tête de leurs soldats les statues des héros et des dieux. anciens, Grégoriens et Henriciens se disputent sur des cadavres les vieux palais encore debout ou les églises bâties de leurs décombres. Un matin, le Septizonium, antique palais de Septime Sévère, défendu par Rusticus, voit ses splendides rangées de colonnes superposées, renversées par les machines de siège de Henri; un autre jour, le Circus Maximus est entamé et laisse passer les vainqueurs. Enfin le Capitole fortement endommagé est pris.
Grégoire VII ne tenait plus guère que dans le châ- Xq^u Saiat«Ange; mais, inébranlable, regardé parles
GRÉGOIRE V!l SOS
tins comme un flts da démon, par les autres, comme UD Samuel, un prophète, il ai-mait ceux qui lui restaient, jusqu'aux prêtres : « Quoi, dlsail-il, tous les jours des soldats du siècle se rangent en bataille pour un prince de la terre, et nous, qui nous intitulons les prêtres de Dieu, nous ne combattrions pas pour ce roi, le nôtre, qui a fait tant de rois. » Et bien que bloqué, grûce à ses agents : « Comment, écrivait-il, une dignité inventée par des hommes, ignorant Dieu, ne serait point soumise à cette autre dignité que la sagesse du Tout-Puissânt a créée en son honneur et pour la miséricorde du mondel £hl qui donc oserait, même parmi les écoliers, douter que les prêtres ne soient au-dessus des rois? Les premiers sont les membres du Christ, les seconds sont les membres de Satan. Ceux-là se maîtrisent eux-mêmes afin de régner un jour avec le roi du ciel; ceux-ci n'exercent leur puissance ici -bas que pour être livrés à la damnation éternelle avec le prince des ténèbres! »
Hélas! les rois et les peuples de l'Europe contemplaient avec effroi, sans vouloir y prendre part, cette horrible lutte. En Ai^eterre, l'arehevêqu torhéry, Lanfranc, qa^vait organisé son Éj les vœux de Grégoire Vil, ne cachait cepi son penchant pour Henri IV et inclinait ■ son clergé qui n'allait point aux concile L'Égbse elle-même semblait chancelante ( eu son chef. Deux fidèles, partisans de Odon d'Ostie el Didier du Mont-Cassin, communication avec Henri.' Didier reçoit
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504 LE SACERDOCE ET l'eMPIRE
allemand l'investiture de l'abbaye du Mont-Cassin. Délaissé dans le château Saint- Ange, le successeur du pauvre pécheur Pierre, un instant maître da monde, eût succombé en héros de la théocratie, enseveli sous les ruines du palais impérial qui lui servait d'asile, si Taventurier normand, qu'il avait à plusieurs reprises poursuivi de ses anathëmes, n'était venu le sauver.
Craignant de voir l'empereur Henri IV, maître de la ville de Rome, menacer le Midi de la péninsule, Guiscard s'était arraché à grand regret de TÉpire, par où il voulait commencer la conquête de l'Orient, pour ramasser sur ses domaines une armée de six cents cavaliers et de trente mille piétons normands, grecs, et même sarrasins; et, à la tête de ces forces, il marchait sur Rome. Henri ne pouvait attendre, avec des forces insuffisantes, ce nouvel ennemi ; il rassembla ses partisans, leur confia la ville qu'il appelait sienne, et partit avec Clément III « son Rarrabas » par la voie Flaminienne, tandis que Guiscard arrivait à YAqua Marcia au pied de Tivoli. Le surlendemain, ici par escalade, là par trahison, les troupes du Normand, par la port^ Saint-Laurent, se précipitent dans les rues aux cris de : « Guiscard! Guiscard! » Le Normand lui-même traverse le Champ de Mars jusqu'au château Saint-Ange, délivre Grégoire et l'emmène en vainqueur à Saint-Jean de Latran. Revenu de sa surprise, le peuple se soulève contre ces nouveaux maîtres étrangers. Celui qui avait vu fuir un empereur d'Orient et un empereur d'Occident, croyait n'avoir point de temps à perdre pour l'accomplisse-
ment des projets qu'il rêvait encore. Il ordonne de brûler et de saccager les quartiers révoltés. Sauvé par Guiscard, le pape n'empêche rien. Les rues, autour de Latran et du Colisée, sont incendiées, les maisons pillées, les habitants massacrés. Les autres viennent la corde au cou se jeter aux pieds de Guiscard et demander la grâce du reste de la ville. De Saint-Jean de Latran au Vatican, ce n'était presque plus qu'une ruine. Guiscard se radoucit, se fait livrer des otages et reprend le chemin du Midi avec le pape qui ne survécut guère à la catastrophe.
Parti sous la conduite de Guiscard, avec les soldats normands, sarrasins, les captifs et le butin, Grégoire VII, reçu au Mont-Cassin par Didier qui avait été presque sur le point de le renier, accompagne son protecteur à Salerne, où il apprend que son rival Clément III était revenu à Rome. Indomptable lutteur il songeait à organiser, à Taide des princes chrétiens, une expédition contre « le flls de Satan ». Il remettait à quatre de ses légats une lettre adressée aux princes, comme un dernier appel. « Des princes des nations et des chefs des prêtres, disait-il, se sont réunis à la tête d'une grande multitude contre le Christ, Fils de Dieu, et contre son apôtre Pierre, afin d'éteindre la religion chrétienne et de propager l'hérésie. Mais vous n'ignorez pas ce qui a été dit sur la montagne à un serviteur indigne : Pousse des cris, ne te lasse pas; et moi, de gré ou de force, laissant là toute honte, toute affection, toute crainte, j'évangélise, je crie encore, je crie sans cesse et je vous annonce que la vraie foi qui fut enseignée à nos
pères, aujourd'hui transformée en une pratique séculière, est presque réduite à rien et est devenue la dérision non seulement du diable, mais des Juifs, des Sarrasins et des païens! »
C'était le testament de Grégoire. Guiscard, revenu à ses projets sur TOrlent, s'embarque de nouveau sur TAdriatique pour TÉpire. Abandonné, à Tâge de soixante-six ans, le pape, usé par les travaux et par la passion, à bout de forces et d'espérances, ne survécut pas à ce coup. Prisonnier plutôt qu'hôte à Salerne, il relisait les livres saints, pardonnant à tous, sauf au prétendu roi Henri IV. De toutes les paroles qu'on lui prête avant de mourir; on peut croire qu'il dit avec conviction celles qui sont restées les plus célèbres : a J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil. — Comment peux-tu dire, seigneur, lui repartit celui qui recevait son dernier soupir, que tu meures en exil, puisque, vicaire du Christ et des apôtres, tu as reçu toutes les nations en héritage et que l'univers est ton domaine? »
On ne s'explique pas moins .que la mémoire de ce grand prêtre de l'ordre moral de ce temps, qui conçut la pensée de s'élever, comme vicaire de Pieu, vice- Dieu (vice-Dio), la croix et l'épée en main, au-dessus du monde et de constituer l'Église en un gouvernement sacerdotal et en un empire de prêtres, soit restée très contestée. L'Église catholique même n'a tenté que fort tardivement, et après plusieurs essais, sa canonisation diflicilement acceptée. Grégoire VII aimait souvent à s'autoriser d'un de ses grands prédécesseurs, Grégoire I". Entre ces deux hommes cependant
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là différence était grande. De noble naissance, Grégoire I" était humble de cœur; de basse naissance, Grégoire Vit était fier. Les circonstances avaient investi Grégoire I"' d'une autorité politique qu'il aurait voulu fuir; indulgent pour les rois, c'étaient les peuples qu'il voulait convertir. Grégoire VII, tribun tlémagogue et diplomate, cherche' évidemment l'autorité temporelle, et c'est à régenter les rois mêmes, en soulevant contre eus les peuples, qu'il s'applique. Grégoire I" voulait faire sa place à l'ÉtrlisR dans 1a monde barbare né de la conquête. ( tendit élever l'Èghse au-dessus du m du démembrement de l'empire. Opi au JUS fori, le jus ecclesiasticjim ai droit d'Église au droit d'État, l'es] l'esprit laïc; il ambitionnait le gc hommes pour le vicaire de Dieu, poui n'était pas, il est vrai, une ambition car il disait, dans une lettre à Lan responsable devant le trône de Die:
princes, comme ceux ci sont responsî lui des péchés de leurs sujets. Il ava corrompue et dépendante; il avait i et l'affranchir, mais pour faire de 1 et libre, comme lui, la maîtresse ( Chef de l'Église, il croyait pouvoir i sonne les deux pouvoirs,comme son i réuni les deux natures. Sublime, «topie ! Il eut fondé ainsi la théocr véritable gouvernement spirituel, dom Grand, qu'il invoguait, avait donné 1
Mais un éloge que tous les écrivains impartiaux accordent volontiers à cet homme à la fois remarquable par rélévation dans Tintelligence, la passion dans la conduite, la logique dans le raisonnement et la force dans le caractère, c'est celui d'avoir secoué et réveillé puissamment la vie de l'esprit dans une époque grossière et dans une société matérielle qui avaient presque entièrement étouffé l'enseignement chrétien. A partir de ce moment, en effet, l'Église et la société chrétienne paraissent animées de ce souffle nouveau qui produisit bientôt la chevalerie et la croisade. Un écrivain allemand, qai ne peut être ici suspect, a pu dire : « Dans le chaos encore en fermentation de cette époque, cette entreprise extraordinaire donna à la vie chrétienne de l'Occident un essor nouveau, une direction plus haute, une inspiration plus sacrée. L'empire allemand avait prétendu aussi assurer au pouvoir temporel, en face de la papauté, une omnipotence aussi universelle et une égale sujétion des âmes. Mais, en dépit des succès extérieurs, la victoire morale resta justement à la pensée, à l'esprit de civilisation qui remplissait alors le monde. »