‹ Entretiens sur lh̕istoire du moyen âgeChapitre 164 sur 174 · URBAIN II ET PIERRE L'ERMITE · texte numérisé non relu

URBAIN II ET PIERRE L'ERMITE

déjà, le comte d'Angouléme, accompagné d'Odon, évoque de Bourges, et d*une foule d'abbés et de seigneurs, avait fait le voyage de la Terre sainte, sans parler des princes et chevaliers de TAquilaine et de la Bourgogne qui avaient été guerroyer en Espagne. On avait été souvent à Rome; mais, au milieu des dernières luttes, le prestige de cette ville, devenue le plus souvent un nid de brigands, était tombé. Dans un temps aussi où le dogme de la présence réelle était confirmé contre Thérétique Béranger par la cour de Rome et par les conciles, il semblait qu'on éprouvât davantage le besoin de reconnaître où était le vrai Dieu, de toucher au moins la terre où il avait été présent, où il avait vécu, souffert réellement, et de faire de Jérusalem, rendue au culte chrétien, le vrai symbole de la foi et de TÉglise. C'est pourquoi, à la neuvième session du concile, sur un terrain ainsi préparé Urbain II s'écria : « Jésus a dit : que celui qui veut être avec moi prenne la croix et me suive ; » il n'y eut qu'un cri : « Dieu le veutl »

Urbain II, plus roi que Philippe P' en France, lève donc des armées sur son passage à Poitiers, à Angers, au Mans, à Tours, à Saintes, à Bordeaux. Raymond de Saint- Gilles, comte de Toulouse; Adhémar de Monteil, évéque du Puy; Hugues, comte de Vermandois, frère du roi de France; Robert, duc de Normandie; Éliennede Blois avec leurs vassaux prennent la croix. De la France, et sans que Urbain ait besoin d'aller jusque-là, le courant, grâce aux moines de Cluny et à la Bourgogne, gagne la Lorraine tout entière et la rive gauche du Rhin ; il entraîne Godefroy de Bouil-

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Ion, duc de Basse-Lorraine, et ses deux frères, Eustache, comte de Boulogne, et Baudoin, comte de Hainaut, le premier, vassal de Tempire d'Allemagne pour une partie de ses possessions, mais né d'un père français. Au Rhin, le mouvement s'arrête. Le pays qui, sous les rois franconiens, avait, à cause de ses guerres intestines, cessé la lutte contre les Slaves païens, où la querelle des investitures avait éteint la foi, où Ton essayait à peine la trêve de Dieu et où la chevalerie chrétienne commençait à peine, ne pouvait être, à cette époque du moins, celui de la croisade.

Première croisade; ordres militaires et religieux. — Urbain II avait donné rendez-vous aux chevaliers croisés pour Tannée suivante 1096 en août sous les muFs de Constantinople. Hais les masses n'attendirent pas. Emportées par le souffle venu d'en haut, dans le Nord de la France, où l'anarchie était encore grande, môme en Allemagne, en Italie, où la querelle des investitures engendrait bien des misères, en Angleterre, au lendemain d'une conquête, partout où la vie était difficile, elles laissèrent là leurs champs depuis quelque temps frappés de stérilité, leur labeur infécond, leurs soucis quotidiens, et, à la suite d'un Pierre l'Ermite, à qui l'on prêtait un voyage à Jérusalem et des miracles, ou du moine Gottschalk, guidés par de pauvres chevaliers, un Gautier sans Avoir et un comte Emicon, avec femmes et enfants, elles partirent pour l'Orient qui leur apparaissait comme une terre de délivrance, un paradis consolateur î Elles n'avaient pas besoin de chef; le Christ était leur roi à tous, uno omnes Christo rege. Il serait leur

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guide; il ne leur refuserait pas quelquemiracle. Ea route, à travers lé Nord de la France, le Midi de l'Allemagne, ces enthoasiastes viïaient déjà dans la légende : des feux, brillants comme des étoiles, traversaient le ciel; l'année 1096 annonçait et étalait déjà une merveillense fécondité. Les difficultés ne leur manquaient pas cependant : les mauvais chemins, la fatigue, des populations mal disposées. Ils s'en preuaient' anx Juifs snr lesquels ils croyaient venger la mort de celui dont ils allaient visiter le tombeau ; bientôt, en Hongrie, voyant des visages nouveaux, étranges, qu'ils voulaient traiter de la même manière, ils s'attirent de rudes leçons de la part des Hongrois sous leur roi Colomau ; assez mal rus même des Grecs, ils arrivent bien diminués près de Conslantinople, où l'empereur se hâte de les envoyer an delà du Bosphore, en face des Turcs de Nicée qui aident ie climat à les décimer, tandis qu'ils attendaient la venue de la vraie croisade.

En octobre 1096, Urbain II, de retour en Italie, voyait enfin arriver les croisés de la France dont les uns traversaient la Lombardie et les autres allaient rejoindre les Normands du Midi de la pfininsule, nnTaucrède, un Bohémond, fils et neveu de Guise ' Il y remettait à Etienne, comte de Blois, dans la de Lucques, le drapeau de saint Pierre pour le gt â Jérusalem, et, à Home, il tenait son synode annui tÈvrier 1097, tandis que les Guibertistes, effrayé l'arrivée de l'armée levée par le pape, lui laissi même le château Saint-Ange, et que Henri IV même retournait en Allemagne. N'était-il pas le

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chef de la chrétienté contre les Infidèles, rhomme de la théocratie rêvée par Grégoire VII?

Sortie d'ane initiative religieuse, la guerre d'Orient au moyen âge a donc, dans les premiers temps surtout, des causes et une physionomie toutes religieuses; mais, en dépit de la nature opposée des deux religions, ce caractère est bien plus accusé alors chez les chrétiens que chez les mahométans. Ceux-ci étaient loin de Tâge de ce prosélytisme fougueux, inhérent à leur religion même, pendant lequel ils * avaient menacé TEurope ; et l'esprit de propagande, non moins ardent mais tout moral, particulier au christianisme, soulevait tout à coup une société guerrière et aventureuse et l'envoyait sur la route de rOrient. De la part des Seldjoukides, barbares du Nord passés sans grande foi au mahométisme, l'attaque contre l'empire grec était politique; ils conquéraient pour conquérir. Les guerriers d'Occident, au contraire, allaient bien moins au-devant de leurs ennemis pour défendre l'empire d'Orient que pour témoigner de leur foi. Le calife se taisait; mais le pape parlait. Il y avait unité de direction dans l'attaque des nations européennes; de quelque coin de l'Occident qu'elles sortissent, elles portaient leurs efforts sur un même point. Il y avait le plus souvent défaut d'union, de plan dans la défense de l'Asie. Sultans d'Iconium, de Perse, princes d'Édesse, de Damas, ou de Mossoul ou du Caire, chacun ne songeait qu'au péril présent; le point attaqué n'était défendu que par celui qui l'occupait. La possession de Jérusalem, au contraire, surexcita plus le fanatisme des

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