ÏUDES ET LA FRANCE
langue semblait aussi trahir une nationalité nouvelle. Les plus anciens monuments de la langue romane du nord, la Chanson de sainte Eulalie^ la PQssion de Jésus-Christ, y naissaient alors comme une protestation contre l'invasion païenne et normande. Mais, par cette raison même, les grands seigneurs et les peuples septentrionaux de Flandre, de Brabant, de Lorraine, où la race et la langue teutoniques, laissées par Tinyasion, dominaient davantage, courberaient-ils la tôte sous ce roi d'une France nouvelle? et, au sud de la Loire, dans ce midi où les Germains avaient moins pénétré, où la langue néo-latine s'épanouissait aussi dans un dialecte plus voisin de celui de l'Italie, les Aquitains consentiraient-ils à reconnaître ce roi du nord, usurpateur des droits carolingiens, qu'on appelait rex Francomm. Pourquoi ce pays, qui avait aussi une population d'un autre caractère, d'une autre langue, attestée, à cette époque, par le monument national du Poème sur Boëce, n'aurait-il point aussi un roi à lui? Au moins le comte de Poitiers, Rainulf, fils du feu marquis Bernard de Gothie, se fit-il proclamer un instant roi, dans sa cité, au risque de n'être pas reconnu même par les autres grands seigneurs aquitains ses rivaux.
! Que dire de la province de Bretagne, celtique par la langue et par la population, et qui avait seule à ; se défendre contre les Nordmans? AUain le Grand, ' comte de Nantes, après avoir remporté sur ceux-ci I une victoire, avec Judicaël, comte de Rennes, prit le litre de roi qu'il garda dix-sept ans.
Le roi du nord, Eudes, n'était pas indigne de cette couronne. Mais à quelles difficultés il s'exposait ! Quand les Nordinans des bords de TEscaut, battus par Arnulf, se jetèrent dans le bassin de la Somme et s'établirent à Amiens, Eudes, comme le dernier carolingien, leur paya aussi ce qu'on appelait l'impôt des Nordmans. Loin de l'aider dans sa tâche nationale, les grands seigneurs dii nord et du midi, ses émules, profitaient de ses embarras. Au nord, le comte de Flandre agissait en seigneur indépendant. Au midi, après la mort de Rainulf, le comte d'Auvergne prenait à son tour le titre de duc d'Aquitaine et empêchait le frère d'Eudes de s'emparer de Poitiers, dont la possession eût fait prendre pied aux Robertiniens au midi de la Loire. Il est vrai, les seigneurs de la Marche espagnole de Gothie reconnaissent de loin la suzeraineté d'Eudes, parce qu'elle ne les gênait pas; et les évéques de Narbonne, d'Albi, de Béziers assistent au concile qu'il réunit en 890 à Meung. Mais son illégitimité est encore pour lui le plus grand embarras.
En effet, en 895, l'archevêque de Reims, Foulques, aidé du vieux comte de Vermandois, qui, au nord du duché de France, se flattait de descendre des Carolingiens, bénit et consacre roi le fils grandissant de Louis le Bègue, Charles, connu sous le nom de Simple. On l'installe sur les hauteurs fortifiées de la ville de Laon. Il devient immédiatement le drapeau de tous les opposants, entre autres du comte d'Auvergne et de Richard le Justicier, duc de Bourgogne. En 894, Eudes vient planter son camp devant Reims; car c'était, dit un annaliste allemand, un homme vaillant