‹ Entretiens sur lh̕istoire du moyen âgeChapitre 70 sur 174 · THÉODORA ET MAROZIE A ROME · texte numérisé non relu

THÉODORA ET MAROZIE A ROME

ane troisième fois de la papauté. Elle met enfin sur la chaire de Saint-Pierre, afin de se l'approprier davantage, son propre fils, né de son premier mariage avec Albéric de Spolète, Jean XL Tout réussissait à Hugues. Le plus puissant seigneur d'Italie, Guido, marquis de Toscane, était son frère; la maîtresse de Rome était sa belle-sœur, et le fils de celle-ci, pape. Il s'était engagé à épouser Hermengarde, veuve du marquis d'Ivrée, qui l'avait appelé. Mais la mort de Guide lui ouvre de nouvelles perspectives. Marozie est veuve pour la seconde fois. Le mariage n'est plus qu'un mode d'arriver aux dignités et aux honneurs depuis que la femme est tout en Italie.

En épousant Marozie, Hugues peut gagner la Toscane, Rome, et peut-être la couronne impériale! Marozie ne saurait s'y refuser. Il fallait cependant se débarrasser d'un frère de Guido, un Lambert, qui réclamait la Toscane, et de l'ambitieuse Hermengarde, qu'il avait promis d'épouser. Hugues ne craint pas de déshonorer sa mère, Berthe; il jette des doutes sur la naissance de Lambert, d'Hermengarde, qui avait tant fait pour l'élever au trône, tous deux issus du second mariage de Berthe avec Adalbert, ses frères et ses sœurs utérins. Lambert défend en vain son honneur dans l'épreuve du combat, où il terrasse le champion qui lui est opposé. Hugues le fait prendre et priver de la vue. Il donne la Toscane à une de ses créatures, relègue Hermengarde loin de la cour, et épouse Marozie dans la capitale de la chrétienté (932), témoin de ce nouveau scandale 1 En France ou en Allemagne, la royauté n'était qu'humiliée, aban-

donnée, prisonnière ; ici, elle se dégrade, elle est criminelle, adultère, presque incestueuse!

La couronne impériale et la royauté d'Italie allaient être le prix du crime. Ce que ni les rois lombards, Luitprand et Didier, ni Déranger I«% ni Guido de Spolète, ni Louis de Provence n'avaient pu faire : Hugues et Marozie allaient Taccomplir. Bien plus, en fondant la monarchie italienne, ils subordonnaient, supprimaient presque la papauté. Le roi Hugues, en frappant au visage un fils du premier lit de Marozie \ du nom aussi d'Albéric, pour lui avoir renversé l'aiguière sur les mains, perd tout le fruit de sa criminelle politique. Furieux de cet outrage, Albéric assiège sa mère Marozie et son nouvel époux dans le château Saint-Ange. Hugues s'évade par une fenêtre au moyen d'une corde ; Marozie perd l'autorité dont elle avait fait un si scandaleux usage. Les Romains sont débarrassés à la fois du joug d'une femme, de celui d'un pape indigne et d'un roi étranger. Rome elle-même, depuis plus de mille ans, sous les empereurs antiques et sous les rois du moyen âge, n'avait pas encore vu de pareils personnages et de semblables scènes, où se disputaient à l'envi le dramatique, le grotesque et le criminel.

Tout cela n'était ni de la papauté ni de la monarchie. Lassé de Rome, Hugues déshonore par sa faiblesse, ses désordres et ses crimes, la royauté italienne, déjà si compromise. Il laisse la Provence à son ancien compétiteur, Rodolphe II, pour en faire ce qu'on a appelé depuis le royaume d'Arles (933), qui réunit ainsi ce qu'on appelait les deux Bourgognes, destinées

LE ROI D'iTALIE HUGUES dg5

plus tard à tomber au pouvoir de rAllemagne. Dans le royaume qui lui restait, toutes les dignités sont prodiguées à ses créatures et aux membres de sa famille. Il aurait fait assassiner le marquis d'ivrée, le fils d'Adalbert, Bérenger II, qui descendait aussi par les femmes du premier de ce nom, si son propre fils Lothaire, ayant horreur du crime, n'avait sauvé I celui-ci. Il n'eut qu'une idée nationale, qu'il exécuta I en ambitieux vulgaire. De concert avec le pape \ Marin II et la ville de Gènes, il conduit une expédition contre les Sarrasins de Fraxinel. Les forbans, attaqués par terre et par mer, voient leurs vaisseaux brûlés ou coulés à fond et sont poursuivis à travers les montagnes jusque dans leurs derniers retranchements. Mais, au lieu de les exterminer, Hugues les transplante des rochers de Fraxinet, qui furent bientôt occupés par de nouveaux bandits, dans les montagnes de Frioul, pour s'en faire des défenseurs contre les mécontents du dedans et les ennemis du dehors (940). Ce dernier trait le perd.

Le marquis d'ivrée, Bérenger II, fils d'Adalbert, menacé dans sa vie par Hugues, s'était réfugié auprès du puissant roi Otton I«^ de Germanie, pour lui demander son appui. Ce fut l'intervention de ce puissant prince qui mit fin à ces tentatives de royauté qui ne furent même pas toujours nationales et en même temps à l'indépendance poUtique de lltahe, trop divisée pour rester indépendante. On pourrait le regretter si le caractère et les rivalités de ses seigneurs ou rois d'un jour, jamais respectés même quand ils étaient empereurs, n'avaient démontré que

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la péninsule ne s'y prêtait point. Au milieu de ce déchaînement des intérêts personnels ou locaux, de ces luttes sans grandeur, la monarchie n'avait pas été seule atteinte ; mais le caractère italien lui-môme Tavait été. Ce n'était là ni l'intelligence, ni la culture, ni même l'énergie qui manquaient. L'antiquité classique n'y était pas morte. On y lisait encore Horace, Virgile. Il y avait de l'industrie, du commerce; mais le mélange des barbares étrangers avec une ancienne population très raffinée, le paganisme subsistant dans les mœurs malgré la surface chrétienne, avait produit ce contraste étonnant de précoce rouerie pohtique et de passions brutales, de basse intrigue et de férocité hardie, de crime et de perfidie, de corruption honteuse et de violente débauche, qui n'épargne pas même alors la Chaire de ^aint- Pierre devenue une principauté itaUenne, et qui a laissé dans les mœurs péninsulaires une empreinte difficile à efi'acer.

Le X® siècle est par excellence celui de l'anarchie pohtique et morale, mais nul pays n'y avait été témoin de ce que voyaient alors Rome et l'Italie. Ce n'est pas sans raison que les Italiens l'ont appelé le siècle de fer {secolo di ferro). On pourrait en dire autant alors de toute TEurope. Nous touchons à la féodahté.

La féodalité au x9 siècle.

L'empire de Charlemagne descend trois étapes de démembrement pour arriver à la féodalité. La pre- ^ raière est celle des partages faits par les descendants de Charlemagne entre leurs fils. La seconde, après Charles le Gros, est celle des essais de monarchies nationales. Celles-ci n'apparaissent que pour montrer leur impuissance ou une ambition hors de proportion avec leurs forces. Seuls, les anciens dépositaires de la puissance ou de la propriété impériales, ducs, comtes, bénéficiaires, archevêques, évéques, immunitaires, arrêtent la décomposition complète. Seuls, ils groupent autour d'eux, sur de plus étroits espaces, les agents ou propriétaires inférieurs, de différents degrés, qui touchent à la base même de la société, c'est-à-dire aux vilains, aux colons et aux serfs, et constituent ce régime de gouvernements locaux et d'aristocratie terrienne graduée, qu'on appelle la féodalité. Remontons jusqu'à ses origines, pour voir comment cette végétation puissante, poussée comme un redoutable parasite, sous les monarchies mérovingiennes et carohngiennes, a étouffé non seulement

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cellôs-ci, mais a su constituer une forme de gouvernement à mille têtes, avec ses principes, ses organes, sa force militaire, sa justice, ses finances, son économie, ses travaux publics et privés. La féodalité n'a pas été une anarchie, mais une polyarchie.

1. Origines de la féodalité *. — Il serait peu logique de chercher exclusivement Torigine de la féodalité soit dans la Germanie soit dans Tempire romain. Les racines, les germes du régime se retrouvent à la fois d^ns les institutions germaniques, dans rorganisation de l'empire romain, même dans celle de FÉglise.

En Germanie, il y avait déjà une sorte de noblesse, une aristocratie d'hommes et de familles, qui groupait autour d'elle, non seulement de plus nombreux guerriers, mais des villages avec terres, pâturages, bois, colons ou serfs. Le simple père de famille libre n'étendait son pouvoir privé, son patronage, son mundium que sur les membres de sa famille naturelle et sur ses propres serfs. Mais le patronage de l'homme illustre prenait déjà une plus grande extension; il comprenait toute une famille agrandie, une cHentèle dont les membres lui rendaient, comme un honneur, en temps de paix, tous les services domestiques, le soutenaient dans ses procès, et étaient en guerre à ses côtés dans la bataille. Chacune de ces associations formait

d. Voir, pour ce chapitre, outre les ouvrages anciens, les plus récents sur la matière : Roth, Benificial Wesen; Waîtz, Deutsche Werfas. Gesch,; Faugeron, les Bénéfices et la Vassalité; Léopold Delisle, la Classe agricole et l'agriculture en Normandie ; Guérard, Polyptique de l'abbé Irminon [Prolé^Qomènes)', de Rozières, Formules; Deloche, la Truste et les Antrustions.

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