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ORIGINES DE LA FÉODALITÉ

me phalange, un cuneus à part, sur le front de bataille de la tribu. Ce comitatus^ cette clientèle formait presque sous ses chefs, ses princes^ et avec ses richesses en terre et en hommes, une sorte d'État dans l'État, môme chez les tribus en confédération comme les Alamans, ou groupées pour les besoins de la guerre sous un duc (Herzog) ou, pour plus de stabilité, sous un roi héréditaire, comme chez les Saxons ou les Francs. C'est la part d'origine féodale qui remonte aux forêts germaines.

L'aristocratie que Ton trouve dans les provinces de l'empire romain, avant Tinvasion barbare, avait un tout autre caractère. Elle était politique et religieuse. Composée de sénateurs, d'officiers exerçant des charges dans les provinces ou dans les villes, revêtue des titres redondants de clarissimes ou de nobilissimes, investie de privilèges, la noblesse romaine possédait, outre le pouvoir politique, militaire que Ton pouvait lui confier, de vastes domaines ornés de villas, où elle comptait en grand nombre des clients libres ou affranchis, des colons attachés à la terre, tenus à redevance, et des esclaves attachés à la personne. L'aristocratie religieuse se composait des prélats des principales villes de l'empire romain, qui y avaient acquis, par leur ascendant moral, une grande autorité, un commencement de juridiction, et qui avaient recueilli aussi, de la piété des souverains et des fidèles, d'immenses domaines qui faisaient d'eux de puissante propriétaires, également avec villas, colons ou esclaves. Le prestige politique, l'autorité morale et la propriété, tels étaient les éléments de cette

noblesse romaine et ecclésiastique qui, après l'invasion de la noblesse guerrière et barbare, devait constituer avec celle-ci Taristocratie d'où sortira le régime féodal.

Arrivés, en nations ou en bandes, ceux-ci dans la Gaule, ceux-là dans Tltalie, d'autres encore en Espagne, en Angleterre, les Germains s'étaient établis aux dépens des plus riches propriétaires romains, dans les villas qu'ils leur arrachaient, qu'ils parlagaient avec eux, ou encore dans de grandes métairies * qu'ils bâtissaient. Chacun s'était fait ou avait reçu sa part, son alleu : les chefs de bandes, avec leurs hommes, plus grande que celle des simples guerriers; les rois, avec les terres du fisc et les biens restés sans maîtres, plus grande que celle de tous les autres ; mais tous, à la condition d'être toujours prêts à courir à la défense de la commune conquête. Nulle autre obligation : les impôts ne devaient peser que sur les vaincus.

Une première conséquence de ce changement de situation : le roi conquérant, dont le pouvoir est devenu plus grand et plus étendu et la part de terre plus grande, s'est vu obhgé de rendre plus solides les liens assez lâches de l'ancien comitatus; il donne sur sa part des terres en usufruit, des bénéfices, à ceux qui font partie de sa maison et comme de son escorte armée, de sa truste, ainsi qu'on s'exprime alors, puis à ses fidèles ou leudes qui s'établissent plus loin de lui, pour les tenir toujours à sa disposition. Tous, soit dans sa truste^ in truste régis, soit sous sa protection, in tuitione régis, anstrnstions ou leudes, lui

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doivent, lui jurent fidélité; ils sont ses hoi^mes; ils s'engagent au service militaire en toute occasion, au bon entretien de la terre concédée et quelquefois à une redevance (bénéficia censualia). Telle est l'origine du contrat bénéficiaire par lequel le maître, le propriétaire a aliéné non la terre, mais le revenu, non la propriété, mais l'usufruit, avec le droit d'y commander et d'y juger privément les hommes qui y habitent.

Deuxième conséquence : parmi ceux dont le roi éprouve le besoin de récompenser le zèle et de s'as-. surer la fidélité, sont les hommes, soit barbares, soit même romains, auxquels le conquérant, comme héritier des cadres de l'administration romaine, confie avec les litres de ducs et de comtes, même de centeniers, de dizeniers, le gouvernement des provinces et des villes, le commandement des forces militaires, la levée des anciens impôts qu'il veut conserver, la justice royale qu'il veut exercer. Maître du pays conquis et chef des conquérants, protecteur ou patron des hommes libres» soit de la race conquérante soit de la race conquise, des possesseurs d'alleux, des bénéficiaires, des anciens habitants des villes, des colons tombés sous sa sujétion, il faut qu'il assure à tous la jouissance de leurs biens et la paix. Son pouvoir doit être présent partout dans le royaume, pour qu'il puisse réunir, commander les armées, défendre le royaume, lever les impôts, rendre la justice, maintenir Tordre. Voilà donc une aristocratie qui non seulement a pris la consistance et la perpétuité de l'ancienne noblesse Sabine et quiritaire par la propriété, mais qui, à l'instar de la noblesse impériale, délient les fonc-

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tiens politiques, le patronage des petits et la justice. Dernière conséquence 1 une hiérarchie tend à s'établir entre ces descendants de guerriers autrefois presque égaux. Les leudes ^ qui sont en même temps ducs et comtes ont le pas sur les simples leudes, qui n'ont plus que leur tribunal domestique et la petite clientèle qui relève de leur patronage ; ils empiètent sur eux, ne leur laissent que la basse justice au criminel et au civil, reçoivent les appels; à la guerre, ils ^commandent les simples leudes. Administrateurs du domaine rojal, dont ils perçoivent les revenus, et des terres d'Église pendant les vacances, ils veillent à la perception des impôts, ils résident souvent dans les villes qu'ils gouvernent. Ce sont les plus puissants personnages du temps, le sommet de raristocratie . Mais, en face d'eux, s'élèvent des rivaux redoutables dans la personne des archevêques, évéques et abbés. Ceux-ci ont leur juridiction particulière sur leurs clercs et dans quelques cas même sur les laïcs. Eux aussi ont vu singulièrement augmenter leurs donations par les rois barbares ; ils se sont aussi bientôt fait donner par eux une part des revenus publics et du pouvoir politique, en obtenant des immunités^ pour leurs personnes, leurs hommes et leurs terres, et ils ont pris même, dans les affaires et dans le gouvernement, une grande influence, qu'ils doivent surtout à leur instruction supérieure. Immunitaires, ils ont droit de percevoir le cens sur leurs sujets, les péages sur

1. Les mots leudes, fidèles sont employés indiSéremment dans les documents. On ne trouve que trois fois le mot leudes dans Grégoire de Tours.

lem (erriloires ; ils jouissent de l'exemption des Iri-

hais (tributa) levés snr les hommes libres et non libres,

des obligations publiques, comme droits de gîte,

d'approTisionnements {serritia, hospitium, parata):

«nfin ils exercent aussi chez eux la justice, avec

; ûèfmse anx comtes, aux agents du fisc, aux ofliciers

I publics, aux exacteurs de mettre le pied cheic eux,

j EdAii, bommes d'Église, habitués aux affaires, ser-

vaDt souvent de conseillers aux rois, tenant des

assemblées, des conciles, ils pèsent souvent de plus

Je poids que l'aristocratie guerrière dans les desti-

I aies des royaumes.

; 3. Bénéfices et immunités. — Bénéficiaires ou im- '. Donitaires, tous tendent déjà à former autant de pefils étals dans le grand et à devenir de véritables signeurs indépendants. Ils remplacent tous en effet les impôts du roi par leurs propres impôts, la juslice du roi par leur propre justice, le service mililaire du roi par le service de leur patrimoine. Terres i'Église, bénéfices, dont quelgues-uns reçoivent aussi 'k semblables immunités, sont assimilés les uns « autres. Les noms de bénéfices, d'honneum sont employés au ix« siècle pour ceux-ci comme pour œiis-là. Le roi sans doute délivre encore les bénékes militaires , confère ou confirme ces dignités ^cclésiastiiiues immunitaires. Il réclame d'eux tous

te services d'ost et de cour, demandés ("■'^ '"-

Jfraiers Mérovingiens même aux évêqui abbesses. Ce n'en est pas moins une de eratie qui tend de bonne heure à se ( plas solidement possible et à remplac

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dessous et au-dessus d'elle, à opprimer les pelits et à usurper le pouvoir de la royauté.

Déjà, pendant les dernières luttes mérovingiennes entre rOstrasie et la Neustrie, le sort du simple homme libre avait été fort à plaindre. Libre mais isolé, pauvre et faible dans son alleu, pillé, menacé par les uns et les autres, il s'était choisi bientôt un seigneur, recommandé à la protection, au mundium d'un puissant voisin ; il s'était déclaré son homme, avait consenti à tenir de lui aussi en bénéfice le libre alleu qu'il avait reçu de son père, à la condition du service et de l'obéissance. Les puissants du ciel lui avaient servi également de refuge comme les puissants de la terre. Ne trouvait-il pas souvent plus d'avantage à se recommander à l'évéque qu'au comte, à devenir l'homme de saint Martin de Tours ou de saint Denys, à se faire tonsurer même, lui et ses enfants, quoique vivant dans le mariage, pour n'être pas toujours assujetti au service militaire et pour n'éti'e justiciable que du saint, ou de l'évéque et de l'abbé leur successeur. De là, sur beaucoup de points, à la place des hommes, des guerriers libres disparaissant, la formation d'une classe intermédiaire d'hommes voués, les uns, s'ils y avaient plus de goût, à la profession des armes, au service du seigneur, les autres exclusivement au travail de la terre sous la condition de corvées et de redevances. Voilà l'origine d'abord des futurs chevaliers, milites, des officiers de cours {ministeriales) et de ceux qui, se confondant avec les colons et les esclaves, seront vilains ou serfs.

Ce n'est pas non plus sans mettre en grand danger

aussi Tatltorité royale que ces anciens leudes ou fidèles, le plus souvent déjà riches bénéficiaires et aussi propriétaires d'alleux, devenus ducs, comtes ou évéques, commandent les troupes, perçoivent les tributs, administrent civilement leur ressort, dispensent les grâces d'en haut, et joignent au pouvoir délégué par le roi les ressources de leurs alleux, de leurs dotations, de leurs bénéfices et de leurs immunités, par lesquels le souverain a espéré enchaîner leur fidélité. Entre leurs mains, Toffice et le bénéfice, qu'ils tiennent du même maître, d'abord distincts, commencent à se confondre surtout quand ils ont une fonction dans le pays où ils possèdent de riches bénéfices; et c'est Tordinaire, depuis que Clotaire II a recommandé que nul ne soit institué juge dans une autre province que la sienne. Tous ces avantages de puissance et d'honneur ne leur donnent-ils pas, en même temps que la tentation, les moyens de s'isoler et de s'affranchir de ce pouvoir central qui les gène, de le remplacer et de l'exploiter à leur profit?

L'histoire des deux premières races nous présente un spectacle identique : la royauté débute environnée d'éclat et pourvue de puissance, parce qu'elle est riche en domaines. Elle est forte et paraît respectée d'un bout à l'autre de sa domination, parce qu'elle les prodigue. Mais bientôt, avec une patience qui ne se décourage pas, l'aristocratie enlève un par un à la royauté tous ses moyens d'action, se fait attribuer par le roi comme bénéfice, ou usurpe sur les hommes libres, propriétaires d'alleux, la plus grande partie de ces possessions territoriales qui sont le nerf de

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Taulorité, puis bientôt se fait confier et garde Texercice du pouvoir royal, et se partage ainsi les dépouilles de la haute autorité dont elle n'avait d'abord que la délégation, et de la richesse territoriale dont elle n'avait reçu que l'usufruit. Chez ces anciens serviteurs, bientôt, plus d'attachement personnel au roi. S'ils n'ont pas reçu leurs bénéfices à titre héréditaire, antrustions, ou leudes^ bénéficiaires, immunitaires, ils prennent l'habitude de les transmettre à leurs descendants, à leurs successeurs. D'usufruitiers, ils tendent à devenir propriétaires. Délégués dans les fonctions, ils s'efforcent d'y faire déléguer leurs enfants. Déjà, à l'expiration du règne de Dagobert II, Thérédité était un fait très fréquent ; le traité d'Andelot, la constitution de Clotaire l'indiquent assez (615). Ainsi l'hérédité s'introduit insensiblement dans les bénéfices, dans les fonctions et les dignités. Il y a même un certain nombre d 'antrustions, plus attachés à la personne, qui deviennent héréditaires. L'immobilisation des bénéfices, des donations, entre les mains des leudes et des évoques, l'appauvrissement des rois, la puissance des fonctionnaires de l'État et de l'Église, sont les causes les plus actives de l'affaiblissement et de la chute de la dynastie mérovingienne.

L'avènement de la famille de Landen, des Pépin d'Héristal, des Charles Martel arrête cette évolution aristocratique une première fois. Elle possède de vastes domaines entre la Meuse et le Rhin. Elle en acquiert de plus considérables encore par d'heu^ reuses expéditions chez les Bavarois et les Alamans^ les Bourguignons, les Provençaux et les Aquitains;

m outre, la distribution à leurs soldats mêmes des dignités ecclésiastiques, au risque de les corrompre, et les usurpations de domaine sur les églises et les monastères les dotent de ressources immenses pour rattacher à leur personne de nombreux fidèles, en les leur prodiguant. Éclairés par Texpérience, les sou* Ycrains de cette famille prennent leurs précautions contre les progrès de cette aristocratie dont ils sont sortis, et contre la disparition des hommes libres. Ils ne concèdent souvent des terres ecclésiastiques à leurs fidèles qu'à titre précaire, jure precario, A l'extinction des détenteurs, le roi rentre en possession de ces biens, souvent il est vrai pour les restituer à l'Église. Pour les bénéfices eux-mêmes, plus pradents, ces princes font prêter un serment spécial et exigent plus souvent, outre les services militaires, des redevances. La relation du donateur et du bénéficiaire tend à revêtir un caractère moins personnel, plas réel; elle repose moins sur la promesse de la fidélité que sur le don de la propriété. Dans la concession des bénéfices on associe les mots fidelitas et servUium. Le bénéfice est concédé, ut homo serviat jure beneficiario. Enfin, en même temps que Charlemagne étend à tout l'empire et régularise la division administrative de Tempire en duchés, comtés et centaines, et qu'il définit les pouvoirs politiques, militaires, judiciaires, financiers, etc., il y confère ces offices même comme des bénéfices; précautions qui tourneront peut-être aussi cependant contre les descendants de leur auteur.

L'intelligence et la volonté de Charlemagne par

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ses missi dominici surveillent le jeu de ces différents rouages politiques el cherchent à tourner au profit du pouvoir central, de la monarchie, les éléments divers qui lui ont été légués par l'invasion germaine, par Tempire romain et par TÈglise, en les fondant dans un puissant et harmonieux ensemble. L'empire de Gharlemagne fait un instant illusion en ressuscitant un nom antique; mais il couve la féodalité plus qu'il ne Tétouffe; en cherchant à régler le chaos, il permet aux germes de pousser de profondes racines. On s'en aperçoit bientôt. Gharlemagne revêt le manteau impérial ; il porte la couronne de Constantin ; il s'entoure d'officiers empruntés aussi au cérémonial de Rome ou de Byzance. Tout cela n'est pas l'empire romain. On trouve au-dessous la société, l'esprit germaniques, souvent les institutions germaniques . C'est moins encore un empereur que le chef de la grande truste royale des ducs, des comtes, des évoques et abbés, des leudes, englobant eux-mêmes dans leurs ressorts ou dans leurs bénéfices presque toute la population libre ou serve de l'empire. On y fait rentrer difficilement les impôts, quoiqu'ils ne manquent pas. La justice mal réglée est fort aléatoire. Tous les sujets libres de l'empereur sont astreints an service militaire; et, cependant, Charlemagne veut-il entrer en campagne, rassembler son armée [coimnravere exercitum), il n'a pas comme Auguste vingt-trois légions attendant ses ordres dans les castra stativa du Rhin et du Danube. Il requiert les ducs et les comtes, les évéques et abbés, qui, à leur tour, mettent en mouvement les bénéficiaires et par eux tons

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