‹ Entretiens sur lh̕istoire du moyen âgeChapitre 81 sur 174 · ALLEMAGNE DUCALE ET ÉPISCOPALE · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE DUCALE ET ÉPISCOPALE

protègent-ils TÉglise {cultum et mores). Patrons des ^Fêchés et des abbayes, souvent ils y nomment; à la lête d'une grande clientèle de vassaux, possédant euxmêmes un grand nombre de comtés dont ils choisissent les titulaires, ils se font rendre, dit Tiethmar, les honneurs royaux ; car, tout en contribuant à faire des rois, ils n'oublient point qu'ils peuvent Tétre, et, à cause de cela justement, ils feront tout pour empêcher ceux-ci d'être héréditaires. Dans les cérémonies, ils sont les grands officiers de la couronne, ses conseillers dans la paix, les chefs de ses armées dans la guerre; ils tendent à se rendre héréditaires, comme les rois ettx-mêmes, mais ils ne le seront de droit qu'en Tertu d'une loi de l'empereur Henri IV au xi« siècle.

Limités dans leur indépendance par en haut, ils le sont aussi par en bas ; car les comtes qui leur sont subordonnés gardent de l'ancienne constitution germanique en cantons (gauen) et de la division administrative de Charlemagne une sorte d'indépendance eonstitutionnelle. Le duc les convoque, comme les évôi]ttes et les abbés, à ses diètes provinciales, au Landtag, Il y a entre eux et les comtes un lien de vassalité moins personnel, moins féodal, plus politique, administratif, que dans la vraie féodalité. Pendant le x** et iexi'^ siècle, l'Allemagne est presque une confédération de cinq peuples sous leurs ducs. Mais les comtes, avec leurs droits traditionnels et constitutifs, en même temps qu'ils sont les subordonnés des ducs, sont les ennemis des ducs. C'est d'eux et des évêques que la royauté se servira pour détruire ces grandes puissances ethnographiques et patrimoniales.

ENTRETIENS SDR l'hISTOIRE. — III. 13

194 l'évolution féodale au x° siècle

Les archevêques, les évoques, les abbés, ont en Allemagne, pays neuf pour FÉglise, de plus grandes donations et des immunités plus considérables encore qu'ailleurs. C'est ce qui en fait les rivaux les plus dangereux des ducs et des comtes. Gardiens de la tradition royale, attentifs à perpétuer, à maintenir, à soutenir la royauté, comme tels, ils ont une grande puissance gouvernementale et une influence plus grande encore. Non moins puissants que des ducs sont les archevêques de Cologne, Trêves, Sallzbourg, les évêques de Wurtzbourg, Constance, Ratisbonne, etc., les abbés de Saint-Gall et de Fulde, dans des pays où les duchés étaient peu affermis, comme la Franconie, la Lorraine et la Souabe. Si le duc de Saxe et celui de Bavière dominent et souvent nomment chez eux aux évêchés, les archevêques de Mayence, Trêves, les évêques de Constance, Strasbourg, Spire, Magdebourg, Brème sont bien indépendants. Ces prélats puissants, bien rentes, ayant comtés, vassaux, vilains et serfs, peu soucieux d^ s'enfermer dans leurs fonctions et leurs domaines, ne se font faute d'ajouter des comtés entiers à leui] donation ou d'étendre leur juridiction et leur pou^ voir. Beaucoup, comme les ducs, s'emparent du droi^ de battre monnaie, de lever des impôts, d'étabUr de^ douanes pour eux, exercent en leur nom les droil^ royaux, changent en un mot leurs délégations oi^ leurs immunités et leurs donations d'autrefois eij vraies seigneuries, pour y juger, gouverner et, 1^ plus souvent, guerroyer à leur aise. Les uns et leî autres ne combattent-ils pas également les païens;

flans m espace de trente années, deux arclievôques et huit évoques meurent sur le champ de bataille, à côté des comtes et des seigneurs. La puissance féodale des prélats n'est donc pas moindre que celle des ducs ou des margraves. C'est avec cette féodalité ecclésiastique le plus souvent que les rois de Germanie passeront les Alpes pour conquérir ou défendre la couronne impériale.

1 La grande féodalité italienne ; Rome. — Les différents peuples germains qui s'étaient succédé en Italie, Hérules, Goths, Lombards, Francs, y avaient déposé les semences germaniques de la féodalité comme ailleurs; mais Fempire romain, renouvelé par l'empire grec, qui disputa longtemps le centre et le midi de l'Italie aux Lombards, avait laissé une trop profonde empreinte de ses institutions dans les provinces et surtout dans les villes pour que le régime n'y eût pas une physionomie particulière.

En Allemagne ou en France, le démembrement impérial et monarchique s'était fait par les seigneurs terriens des campagnes où les Germains s'étaient établis de préférence. Il se fait en Italie par les villes. Plus nombreuses, plus peuplées et ayant conservé une vie plus intense, elles empêchent souvent les puissances laïques féodales de naître ou leur laissent Que moindre puissance. Sans doute, les trente-six ducs lombards établis par la conquête dans les villes riches et bien bâties subsistent dans quelques-unes. Mais, sans compter que la conquête franque expulse ces ducs lombards de la plupart de leurs villes et confie plutôt à ses ducs et comtes francs le gouver-

196 l'évolution féodale ad x^ siècle -

nement de provinces ou de territoires ruraux, Texislence, dans la plupart de ces villes, de personnages ecclésiastiques puissants, comme le pape à Rome, les archevêques à Ravenne, à Milan, les évéques dans beaucoup d'autres villes, pourvus de donations anciennes et considérables ou d'immunités nouvelles, dont ils partagent la jouissance avec les villes, fait de bonne heure de Tépiscopat italien une puissance rivale des seigneuries laïques et leur permet de jouer en Italie le rôle le plus important, là où Gharlemagne n a établi que des comtes, par crainte qu'un duc y visât à la royauté.

Au nord de Tltalie, dans la vallée du Pô, les deux puissances féodales qui surgissent les premières sont les duchés ou marquisats chargés de défendre, Fun la frontière orientale, et l'autre la frontière occidentale. Gharlemagne avait fait pour la défense de l'Italie dans les Alpes orientales contre les Slaves et les Avares une marche de la contrée qui s'étend de l'Adige au Tagliamento : la marche de Frioul. Son titulaire résidait probablement dans l'ancien Forum Juin, aujourd'hui complètement disparu. C'était un poste important, qui, avec des villes comme Trévise, Padoue, renfermait toute l'ancienne Vénétie et était favorable, à cause de son éloignement, à Tindépendance. Les premiers successeurs de Charlemagnfi en Italie l'avaient divisé en quatre comtés : Tré^ vise, Vicence, Bassano, Padoue. En 848, l'emperem Louis II en refit un duché au profit d'un Eberhard époux de Judith, fille de Louis le Débonnaire. Ces le fils de celui-ci, Bérenger I«% qui se trouva asse:

CT^'- sc«- 'r

puissant, en 888, pour viser à la royauté et jouer en Italie le long, mais assez triste rôle qu'on a vu.

La défense des Alpes occidentales avait été conliée au marquis dlvrée, qui dominait aux sources du Pô et de ses premiers affluents. On y trouve un certain Anskar, apparenté aussi aux Carolingiens par les femmes, puis son fils, Adalbert, qui dut à son mariage avec Hermengarde, fille de Berthe, marquise de Toscane, de jouer un rôle important au milieu de ceux qui se disputaient la couronne italienne. Le marquis d'Ivrée a pour rival dans cette contrée Tévéque de Turin. C'est le commencement d'une puissance réservée bien plus tard à de plus hautes destinées.

II y avait eu sous les rois lombards en Toscane, à Cliiusi, à Pise, à Florence, à Lucques, des ducs assez puissants pour que le saint-siège, inquiété par eux dans Rome, demandât secours contre eux à Pépin et à Ciiarlemagne, ainsi que contre les Lombards. Charte* magne avait fait administrer ces villes par des comtes, et le pays tout entier par des ducs ou missi. A la faveur des luttes des derniers Carolingiens, les ducs ou comtes de Lucques, avec les Adalbert, réunissent toute la Toscane en un seul duché. Adalbert II, déjà tout-puissant, surtout par son mariage avec la carolingienne Berthe, fille de la fameuse" Waldrade, aime mieux, nous Tavons vu, faire des rois et s'allier avec eux que de l'être lui-même, comme les Robertiniens en France ; et il fonde ainsi dans l'ancienne Tuscie une puissance féodale qui sera un peu plus durable que les autres.

Le duché de Spolète, qui, dans l'épais fourré des

198 l'évolution féodale au x*' siècle

Apennins, forme TOmbrie jusqu'à T Adriatique, était une fondation féodale de la royauté lombarde. Les empereurs et rois carolingiens y avaient d'abord nommé des seigneurs francs. Lorsqu'ils s'aperçurent que ceux-ci étaient trop puissants, ils les divisèrent en deux marches, celles de Spolète et de Camerino. Mais celles-ci furent bientôt aussi réunies par un descendant d'une famille franque qui avait toujours occupé ce duché, partagé ou réuni. C'est ce Guido de Spolète, le plus ambitieux des seigneurs italiens, qui prit lui-même et fit donner à son fils, Lambjsrt, la couronne d'Italie et celle de l'empire.

Mais, de tous les temps, les seigneurs puissants du centre de l'Italie avaient des rivaux, même des ennemis dans les papes de^ Rome. Ceux du ix« siècle n'avaient cessé de se plaindre aux empereurs et aux rois d'Italie des ducs, même francs, de Spolète. Ceuxci débauchaient leurs comtes, même leurs évêques, et en faisaient leurs propres vassaux. Ils maltraitaient les colons, les tenanciers des campagnes, et, de toute manière, usurpaient sur la fameuse dotation faite au saint-siège par Pépin et Charlemagne. Les papes ne savaient comment se conduire avec ces terribles voisins qui disputaient l'élection du siège de Saint-Pierre au peuple et au clergé et maltraitaient leurs créatures. Depuis. Jean X, l'adversaire des Sarrasins, 914, on compte, en dix-huit années, douze papes. Quelques-uns durent quatre mois, deux mois, vingt jours; deux sont assassinés, et la plupart, chassés ou jetés en prison. Pendant cet effroyable temps, les empereurs d'un jour, couronnés à Rome,

OU les papes leurs créatures, inféodent bon gré mal gré les biens de l'Église aux capitaines, barons, hommes de guerre et bandits qui remplissent à Rome les fonctions de consul, de duc ou de sénateur. Ces hommes de guerre {capitaneï) restent, tandis que les empereurs et les rois passent; ils sont les maîtres à Rome et dans les environs, comme le dit un contemporain : Roman capitanei patriciatus M tyrannidem vindicaverunt, et ils disposent complètement de la papauté.

" Théophilactè, un Romain puissant, paré du titre de consul, avait été le premier à le faire. C'était sa femme Théodora qui, après sa mort, avait fait Jean X pape. Sa fille Marozie, épouse d'un soldat de fortune du nom d'Mbéric, comte de Camerino, Tusculum, Spolète, puis mariée à Guido de Toscane et à Hugues de Provence, avait fait pendant quelque temps les destinées de l'Italie ; elle laisse ses deux enfants, runJean XL pape, et l'autre Albéric II, duc de Spolète et de Camerino, tout-puissants dans Rome. Albéric II nomme successivement sept papes *. La papauté, comme un simple évôché, tombe dans sa dépendance jusqu'à ce qu' Albéric laisse sur le siège pontifical son fils Octavien, qui réunit en sa personne, 955, le principat exercé par son père avec le pontificat, comme des archevêques ou évoques, en Allemagne et en France, réunissaient à leur dignité ecclésiastique celle de duc ou de comte.

1. Léon VI, 928-929. six mois; Etienne VU, 929-931 ; Jean XI, 93i-936; Léon VII, 939; Etienne VIII, 942; Martin II, 942; Agapet n, 946.

!200 l'évolution féodale au x° siècle

Les archevêques de Ravenne, au centre de l'Italie, sont aussi une puissance ecclésiastique féodale considérable, mais plus à Tabri des ambitions laïques. Ils profltent des désordres pour s'emparer des évêchés et comtés de la Pentapole, dont les papes revendiquaient la possession, et ils gardent au spirituel et au temporel une indépendance réelle en invoquant quelquefois la protection de Byzance.

Quant à la Péninsule méridionale, le duché de Bénévent, fondation lombarde, comme celui de Spolète, était arrivé, sous son dernier duc Arégise, qui s'intitulait prince, à comprendre, malgré l'empire d'Orient ou avec ses connivences, presque tout le sud de rilalie, lorsque Gharlemagne le conquit. L'empereur le démembra pour en faire part à des comtes. Pendant les querelles des Carolingiens, un Radelgise voulut le reconstituer en lui rendant l'indépendance. Révolté contre l'empereur Louis II, il tint un instant celui-ci en prison, comme le comte Vermandois plus lard en France, Charles le Simple. Mais il fut moins fort contre ses propres vassaux, contre les intrigues des Grecs, qui revendiquaient toujours le sud de l'Italie, et contre les invasions des Sarrasins, qui se jouaient au milieu de toutes ces rivalités et s'établissaient à Bari, à Otrante et ailleurs. Ce fut justement sous Radelgise qu'un Sigenulf détacha du duché de Bénévent la principauté de Tarente, et un Landolphe celle de Capoue. Il n'y a pas, en face de ces dynasties, d'évéques puissants comme ceux de Rome ou de Ravenne au centre de l'Italie. Mais l'abbé du Mont- Cassin, souvent fort belliqueux, presque un laïc, avec

ses hommes et quelquefois ses moines armés, brave les seigneurs laïcs, des sommets crénelés de son monastère; et le duc-évêque de Naples, Alhanase, \ dans cette ville, prétend relever toujours de Tempire d'Orient, pour n'avoir à obéir à personne. Allié même quelquefois des Sarrasins, il possède réellement dans la Galabre les districts qu'un empereur grec décorera du titre de Thème de Lombardie.

On ne ferait point connaître toute Tltalie à cette époque, si, en face de la féodalité florissante, on ne constatait aussi les commencements de la liberté des villes. C'est dans les villes maritimes qu'elle est inaugurée : à Venise, à Gènes, où les ducs deviennent des^oges; à Gaëte et à Amalfi, gouvernés par des consuls soumis à l'élection populaire. G* est même le temps de la prospérité de cette dernière ville, descendue récemment des rochers de la Scala au golfe de Salerne, sur la colline plantée d'orangers qui regarde le temple de Pœstum. Elle possède déjà presque tout le golfe avec l'île d'Ischia; elle envoie ses vaisseaux, établit ses comptoirs dans tous les ports de la Méditerranée et rédige le premier code de navigation en Europe. Ses doges tournent surtout leurs forces maritimes contre les Sarrasbs qui, établis encore sur le^^Garigliano, comme une colonie militaire, et toujours prêts à attaquer tout ce qui porte le nom de chrétien, mettent le comble à la variété et au désordre du midi de l'Italie.

3. Grands fiefs et évéchés français. — La France est le pays où Mérovingiens et Carolingiens avaient cru fonder le plus solidement la monarchie, et celui où la

202 l'évolution féodale au x* sièclb

féodalité est le produit le plus logique de ses origines, où le système a triomphé le plus tôt, et dans toute sa plénitude. Lorsque, en effet, dans les comtés ou les bénéfices, l'union de la fonction et du fief et leur émancipation par l'hérédité s'accomplirent, au grand dommage des cadres administratifs et des propriétés domaniales de la royauté, c'est là que les seigneuries, ayant jeté dans le sol les plus profondes racines, sont le mieux en mesure de retourner contre les descendants de Gharlemagne la puissance que celui-ci leur avait communiquée. Aussi est-ce là que Thislorien et le philosophe ont surtout, avec raison, cherché à étudier ce régime, à définir ses droits et à étudier ses coutumes.

La première puissance féodale, au nord de la France, était la maison robertinienne ou de France, qui avait déjà opposé deux rois aux Carolingiens. Elle avait sous sa main la souveraineté des nombreux comtés de Paris, d'Orléans, de Gâtinais, de Chartres, d'Angers, de Tours, de Blois, enfin tout ce qui formait le vaste duché de France, sans compter les sièges d'évéchés et des abbayes comnie celles de Saint-Denis et de Saint-Martin de Tours. C'est avec Hugue dit le Grand que commence la période politique des descendants de Robert le Fort. Celui-ci, en effet, moins pressé de ressaisir la couronne perdue par ses prédécesseurs que de se préparer à l'assurer d'une façon définitive, un jour, à sa famille, ne s'oppose point à l'élection du duc de Bourgogne, fils de Richard le Justicier, Raoul, frère de sa femme, Richilde, possesseur de ce beau do-

maine qui s'étend du Rhône au cours supérieur de la Seine et de la Marne et apparenté aux deux maisons rivales sans en descendre. Il tire seulement parti du gouvernement de son beau-frère pour se faire céder le comté de Mâcon et essayer de s'agrandir en lui rendant des services.

An nord du duché de France sont de prétendus descendants de Charlemagne, les Héribert, comtes de Vermandois, dans la vallée de la Somme et de l'Oise ; Héribert II se sert du fantôme royal de Charles le Simple, qu'il tenait prisonnier, pour effrayer ses deux beaux-frères. Il fait son fils, un enfant de sept ans, évêque de Reims. En étendant son autorité sur les comtés voisins, il dominait de la ville d'Amiens jusque dans la Champagne et menaçait d'englober toute la féodalité de la France du nord. Le roi Raoul et le duc de France se liguent contre lui. Ils assiègent Amiens, conquièrent Saint-Quentin. Hugue le Grand y gagne de s'étendre môme solidement dans une partie de la Picardie et de l'Artois, pays éloignés de la Neustrie, où son autorité n'avait pas pénétré jusqu'alors.

A la mort de Raoul (936), le chef des Robertiniens eût pu faire valoir ses prétentions, comme ses ancêtres Eudes et Robert P^ Il crut plus politique encore de faire élire un jeune prince carolingien, Louis d'Outré-Mer, sous lequel il pourrait exercer le pouvoir et s'agrandir encore. En présence du duc de Normandie, du comte de Vermandois et de vingt évéques, l'archevêque de Reims, Artaud, couronne cet enfant de quinze ans. Le jeune roi, en retour, donne

le duché de Bourgogne à Hugue, son protecteur. Paré même du litre et des pouvoirs de duc des Francs qu'avaient porté les maires du palais austrasiens, sous les derniers descendants de Mérovée, Hugue est à la tête d'une vaste principauté qui est déjà un Etat dans l'État, avant de devenir la royauté même. On peut se faire une idée de sa puissance en songeant que, outre une multitude de petits comtes, il avait parmi ses vassaux un chef de bande qui avait bientôt fait sa fortune par ses fourberies et ses pillages, le fameux Thibaut le Tricheur, comte de Chartres, de Blois et même de Champagne.

Au nord de cette puissance croissait dans la plaine de l'Escaut une maison, disait-on, d'origine carolingienne. Une fille de Charles le Chauve, Judith, après mainte aventure romanesque, avait été internée par son père, selon la légende, à Senlis, sous bonne garde. Grâce à la complaisance de son frère Louis le Bègue, elle parvint un jour à s'échapper sous un déguisement, en compagnie d'un jeune seigneur nommé Baudouin Bras de Fer. Le débonnaire monarque ne garda pas longtemps rancune aux fugitifs. Il érigea la Flandre en comté héréditaire au profit de Baudouin et y ajouta bientôt l'Artois. Charles le Chauve luimême n'eut pas à s'en repentir; car Baudouin défendit énergiqueraent ses domaines contre les Nordmans, mais sa position entre l'Allemagne et la France devait rendre assez douteux, sous les Arnould et les Baudouin, le rôle de cette maison, souvent plus allemande que française et destinée à élever sa fortune jusqu'au trône de Constantinople.

Les légendes aiment à attribuer aussi à Charles le Chauve, témoin en effet des commencements du démembrement de son Étal, comme à Gharlemagne, rorigine des principales maisons féodales. Charles le Chauve avait fait forestier de la forêt du Nid de Merle un certain TertuUe, dont le fils grandit sous les bois et devint un homme « sachant frapper Tennemi, dormir sur la terre, supporter la misère et le labeur, endurer l'été et l'hiver, et ne craignant rien, sinon une renommée sans honneur ». Courageux et ambitieux, le jeune Terlulle vint chercher fortune à la cour du bienfaiteur de son père. Charles le Chauve le récompensa de ses services en lui donnant la main d*une fille du duc de Bourgogne avec le comté d'Anjou d'en deçà la Maine. C'est le premier comte héréditaire d'Anjou et Tancétre de la glorieuse race des Plantagenets. Le fils de ce Tertulle, Ingelger, a déjà l'esprit chevaleresque et aventureux qui fera la réputation de plus d'un de ses descendants. A seize ans, il relève avec indignation un propos outrageant sur le compte de sa marraine, la comtesse du Gastinais, et appelle aa jugement de Dieu le calomniateur, un seigneur nommé Contran, rival redoutable par sa bravoure et sa force. Il le désarçonne d'un coup de lance et lui coupe la tête. La comtesse reconnaissante lui abandonne tout son héritage, qu'il joint au comté d'Anjou. Voilà un fief qui, sous les Foulques, couvre les deux rives de la Loire. Ces comtes d'Anjou étaient chargés de défendre contre leurs voisins, les Nordmans, actuellement établis, et contre les vieux Bretons, le centre de la France que leurs descendants devaient si rude-

206 l'évolution féodale au x® siècle

menî attaquer plus tard quand ils possédèrent, avec la Normandie, le royaume d'Angleterre.

Pour le moment, c'étaient les ducs nordmans qui, après la période héroïque des ravages et de l'établissement accompli par RoUon, continuaient avec Guillaume Longue-Épée, son successeur, à entretenir leur humeur guerrière, en s'étendant aux dépens des Bretons, ou leur esprit d'intrigue, en se jetant dans les querelles de leurs voisins de France pour y jouer un rôle. Époux d'une fille du comte de Vermandois, beau-père du comte de Poitiers, Guillaume Longue- Épée s'aUie avec le chef des Nordmans de la basse Loire, Ingo, pour soumettre les Bretons divisés depuis Alain le Grand et menacés par l'établissement de Danois à Bayeux et de Nordmans dans le Gornwals, à l'extrémité de la Bretagne. Les ducs normands répandent un instant une telle terreur dans la presqu'île bretonne qu'une partie de ses chefs ou Mac-Tierns s'enfuient sur les côtes occidentales de la Grande- Bretagne jusqu'à ce que Alain Barbe-Torte, descendant d'Alain le Grand, revienne avec les exilés et un renfort d'habitants du pays de Galles, taille en pièces les Nordmans à Saint-Brieuc et à Dol, reconquière Rennes et Nantes, et fasse la paix avec Guillaume Longue-Épée en lui prêtant hommage. L'intervention de Guillaume Longue-Épée dans les affaires de France ne lui porte point bonheur. Le comte de Flandre, Arnould, en rivalité avec lui au sujet du Ponthieu, l'attire dans un piège, à Pecquigny-sur-Somme, et l'y fait assassiner. La minorité de son fils Richard, dont le roi et le duc de France se disputaient la tutelle,

laisse pendant quelque temps tranquilles les voisins des Nordmans.

L'Église féodale était loin d'avoir en France une puissance politique aussi importante qu^en Allemagne et en Italie. Les trois archevêchés les plus puissants duNord, par leur dignité et par leurs richesses, étaient celui de Reims avec ses suifragants d'Amiens, de Beauvais, de Ghâlons-sur-Marne, de Laon, de Senlis^ de Soissons, tous pourvus de donations ou d'immunités; celui de Sens avec ses suffragants de Chartres, de Troyes, d'Orléans, de Paris, de Meaux, de Nevers, également riches ; celai de Tours avec ses suffragants d'Angers, du Mans et de la Bretagne, où il avait cependant l'évoque de Dol pour rival. Ils étaient d'autant plus menacés, comme la royauté elle-même par les usarpations des grands laïcs, que leurs possessions et immunités étaient interrompues continuellement par l'autorité et par les domaines de la féodalité militaire qu'ils trouvaient souvent en face d'eux dan^ les villes . Cette Église du Nord était d'ailleurs alors partagée elle-même entre les deux familles qui se disputaient la royauté : Reims était avec les Carolingiens ; Sens avec les Robertiniens. Quand une famille cédera définitivement la couronne à l'autre, l'alliance des descendants de Robert le Fort avec Reims et avec toute l'Église du Nord assurera la fortune et les progrès de la royauté capétienne et de l'Église.

Le grand pays qui s'étend au sud de la Loire, l'Aquitaine, sous les Mérovingiens et les Carolingiens, avait formé un royaume ou un grand gouvernement avec le titre de duché. Deux d'entre les maisons féo-

208 l'évolution féodale au x« siècle

dales qui y usurpèrent le pouvoir royal essayèrent de réunir, au moins sous le dernier titre, le gouvernement de la vieille Aquitaine, mais elles n'y parvinrent jamais complètement. La première maison qui porta le plus longtemps alors le titre de duché d'Aquitaine est celle du comté de Poitiers, qui s'étendait de la rive gauche de la Loire à la mer. Dès la fin du i\^ siècle, au démembrement de 888, Rainulf fonde cette maison, est reconnu par Eude, en 892, et transmet héréditairement son pouvoir à Eble, qui le laisse à la série des Guillaumes. Le premier porte le surnom pittoresque de Tète d'éloupe. A la fois duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, il est contemporain de Louis d'Outre-Mer et de Hugue le Grand. De la même date, à peu près, est Tinvesliture des comtés d'Angouléme {comitattis angolismensis) et de Périgord {comitatm petrocoriensis)^ dans le bassin de la Charente, par Charles le Chauve (866), à Wulgrin, qui se réclamait aussi des Carolingiens. De ces deux comtés d'abord réunis, ensuite partagés, le premier reste entre les mains des héritiers directs, parmi lesquels se distingue Guillaume Taillefer I", mort en 970; le second passe au comte de la Marche {comitains marchiensis), qui transmet ces deux provinces au plus célèbre, Adalbert II, dont la famille est connue sous le nom de Taleyrand. Ces comtés étaient plus ou moins dépendants des comtes de Poitou ou ducs d'Aquitaine, selon que ceux-ci savaient faire valoir leurs prétentions.

Plus indépendant était, de la Garonne aux Pyrénées, le duché de Gascogne, depuis 870, sous les

GRANDS FIEFS ET ÉVÊCHÉS FRANÇAIS î209

Sanche-Mitarra et les Sanche-Garcia, leurs successeurs, pendant le x« siècle, et même, sous les Géniales, celui de Béarn, qui remontait à 819.

La plus puissante maison du cours supérieur et moyen de la Garonne est celle de Toulouse, dont les fondateurs, Fredelon, sous Louis le Débonnaire (mort en 852), Raymond P' (mort en 868) et Odo, portèrent le titre de comtes de Toulouse et môme de ducs d'Aquitaine; ils réunissaient à leur comté ceux de Rouergue ou de Rodez, de Querci, d'Albi. Raymond II (919) laisse le comté de Rouergue à son frère, dont le fils, Guillaume Taillefer, acquiert le comté d'Auvergne, tombé un instant entre les mains de Guillaume Tête d'étoupe, et il transmet le comté de Toulouse et le reste de son héritage à Raymond Pons OQ Raymond III. C'est celui-ci qui, en s'agrandissant du comté de Saint-Gilles et de grandes possessions en Provence, cesse de porter le titre de duc d'Aquilaine; mais, à partir de cette époque, il transmet à ses descendants le nom de Saint-Gilles, du comté ou de l'abbaye de ce nom sur le Rhône. Ces comtes de Toulouse, par esprit de fidélité aux Carolingiens ou de rivalité avec les comtes de Poitiers, datèrent longtemps encore leurs actes des Carolingiens régnants, mais n'en furent que plus indépendants.

On ne saurait guère attribuer à la puissance des rois, si peu sûrs d'eux-mêmes, dans les deux Rour^ gognes, l'absence de grandes et fortes maisons féodales. Les comtés de Besançon (plus tard Franche-Comté), de Vienne, d'Arles (ou marquisat de Provence), de Grenoble, de Genève, de Valais se for-

ENTBETIENS SUR l'hiSTOIRE. — IIU 14

210 l'évolution féodale au x*" siècle

meront plus tard. C'est plutôt à la puissance à la fois territoriale et morale d'archevêques ou d'évëques, tels que ceux de Besançon, de Lyon, de Grenoble, de Vienne et d'Arles, qu'il faut l'attribuer.

L'Aquitaine, non plus, ne manquait pas de riches prélats; mais ils y étaient subordonnés aux ducs ou aux comtes tout-puissants, comme ceux de Narbonne et de Montpellier. Seul, le puissant archevêque de Bourges, avec ses suffragants du Puy en Velay, de Mende, de Rodez, d'Âlbi, de Gahors, de Limoges, se faisait respecter. Il présidait des conciles où se trouvaient les évêques de Limoges et d'Angoulême dont dépendait alors celui de Bordeaux. Le second des rois capétiens, Robert, en mettant un bâtard de Hugue Gapet sur ce siège de Bourges, en fera un instrument de lutte contre la féodalité du Midi.

Arrière-vassaux, chevaliers, vilains, serfs.

La féodalité ne consiste pas seulement dans le morcellement de l'empire et des monarchies en puissants duchés, en comtés et en archevêchés, évéchés, et même abbayes, revêtus de pouvoirs féodaux, grands vassaux plus ou moins dépendants des rois. Ceux-ci confèrent à leur tour une partie de leur pouvoir ou inféodent, donnent en fief des parcelles de leurs domaines, en retour de Thommage, de la fidélité et du service militaire, à des\assaux, quelquefois appelés comtes ou vicomtes ; et ceux-ci également, à de simples chevaliers {milites) ou à des seigneurs châle-' lajns {seniores in castellis) qui ont un ou plusieurs domaines, villas ou manses, quelquefois un seul château (un casamentum) avec des soldats, mais au même litre de vassal et pour le même genre de services,

1. Arrière-vassaux. — Ce sous-vasselage dérive aussi d'un contrat personnel. La terre, le fief, en est le gage ; la fldélité en est la garantie entre le seigneur et son vassal, et l'hérédité en devient aussi le fait ordinaire.

Au X® siècle, en effet, à l'exemple des grands vas-

m L'ÉVOLUTIUM féodale au Ji' SIÈCLE

sau\ du roi, les Uls des comtes, vicomtes, sires, cliâtelaias, foot valoir leurs droits de snccession vis-àvis de l'ancien délégué du roi oa de leur ancien chef de bande. Il y a certes une distance, celle des degrés hiérarchiques, entre les graads vassaux et les petits : les arriére-vassaux. Mais là, l'étendue du tief tenu et le nombre d'hommes qu'il fournit font la principale différeDce. Le contrat d'hommage et de vasselage, le service militaire, l'hérédité les rapprocheot. Ils sont compagnons d'armes. Les uns sont vassaux d'un roi, d'un duc, les autres d'un comte; il y a entre certains d'entre eux la différence du senior au vassalus; mais tous s'engagent d'honneur ; tous ont des fiefs, des vassaux, des vilains ou des serfs ; ils font partie souvent de la même armée, de la même expédition; ils sont tous jugés à la cour du suzerain par leurs pairs ; ils vont au plaid, comme à Vost. Ce rapprochement fait d'eux tous une noblesse.

Le principal caractère de cette noblesse, c'est le service à cheval. Le chevalier {miles) doit avoir cheval et armure. 11 n'est plus chevalier, si cavalariam liimittat. Au xi* siècle, le mot milites est synonyme do cavalarii. C'est ce qui élève ces fidèles, ces vassaux et vavassaux, ceux qui sont les hommes armés d'un au-dessus de ceux qui n'ont point de service re, c'est-à-dire des ruraux, des paysans {rusles vilains, surtout des serfs qui cultivent la it qui forment la base immense de cette pyrahiérarchique. Le simple homme libre, devenu ler, avec un fief, a monté ; celui qui cultive la m redevance a baissé.

Cette révolution ne porte pas partout non plus, à la même époque, les mêmes caractères, parce qu'elle ne s*est pas faite de la môme manière ni en môme temps. Elle diffère non seulement de royaume à royaume, mais de province à province. Ce ne sont pas des lois générales, mais surtout des relations personnelles, des circonstances locales qui ont présidé à rétablissement et aux conditions de cette noblesse hiérarchique.

Dans les pays romains, les plus pénétrés par Tinvasion germaine, par exemple dans la France du nord et du centre, dans l'Allemagne occidentale, aux bords du Rhin, la noblesse hiérarchique est plus chez elle au x* siècle ; elle porte ses caractères essentiels. Il y avait eu là conquôte de Germains sur territoire romain, grands gouvernements de province et grands domaines. L'Allemagne ducale du x« siècle, pays qui a envahi et n'a pas été conquis, n'est pas encore toute féodale au x« siècle. Elle ne le sera qu'au xm« avec ses grandes principautés laïques et ecclésiastiques et avec leurs vassaux. A l'époque où nous sommes, dans les duchés, les comtes, restes de l'ancienne organisation germaine et carolingienne, et môme les évoques et abbés, sont moins les vassaux que les subordonnés des ducs, comme les ducs euxmêmes et presque les archevêques sont encore les subordonnés et les délégués du roi. Les hommes libres de l'ancienne Germanie se sont aussi conservés plus nombreux dans leurs cantons. C'est ce qui fera d'abord la puissance de la royauté germanique, entre les autres, quand elle tombera entre les mains d'un homme ou d'une famille de valeur.

244 L'ÉVOLUTfON FÉODALE AU X* SIÈCLE

Plus tard seulement les. rois germains donneront k leur tour des parcelles de leurs domaines, des comtés ou des parties de comtés, et délégueront aux évéques l'exercice d'une partie de leurs droits régaliens en fiefs; et les ducs suivront leur exemple. Alors l'organisation germaine et carolingienne s'y dissoudra à la suite. La notion de l'État, du pouvoir, de son indivisibilité se perdra aussi. La hiérarchie féodale remplacera la subordination des offices et la sujétion des hommes libres qui disparaîtront peu à peu également. Le sol alors, plus qu'ailleurs, s'embarrassera, se hérissera d'une multitude innombrable de comtés qui ne répondront plus aux anciens cantons (gauen) démembrés, comme les nouveaux princes ne répondront plus aux duchés démembrés à leur tour. Comtes de province, de frontière, de château {Grafen, Landgrafen, Markgrafen, Burggrafen)^ prendront souvent le nom de leur château, de leur manoir {Stammschloss) non des anciens duchés ou comtés détruits. L'Allemagne, arrivée au morcellement plus tard, y sera condamnée bien plus longtemps.

£n Italie et dans le midi de la France, le caractère hiérarchique n'est pas non plus dominant au xe siècle. Les villes en Italie sont plus industrieuses, plus puissantes ; elles conservent quelques débris de l'organisation municipale romaine : elles sont le siège d'évéques puissants. Aussi empéchent-elles le plus souvent les ducs ou les comtes de se fixer dans les villes, en les reléguant dans les campagnes ouvertes ou sur les hauteurs des Alpes et des Apennins. Elles leur enlèvent ainisi de grands ^Jéme^ts de pouvoir

et de durée. Les puissants ducs, ou même comtes, (la Diidi de la France, ont moins à compter avec leurs évéques ; mais ils comptent aussi avec un certain nombre de villes à fortes bourgeoisies qui se font respecter. Il n'y a pas seulement des bourgeois libres en Italie et dans le midi de la France ; il y a là aussi des propriétaires campagnards, des cultivateurs libres. Les seigneurs laïcs ou ecclésiastiques sont à la fois plus espacés, plus isolés, moins grands propriétaires, moins hautains, moins riches; leurs vavassaux {valtassores), leurs capitaines {capitanei) sont moins nombreux, plus pauvres. Il n'y a pas une aussi grande distance dans ces deux pays entre la noblesse et la masse de la nation. Ce sont des pays aussi municipaux que féodaux.

La France du nord et du centre est de meilleure heure, au contraire, le pays classique deja noblesse hiérarchique. Autant d'États féodaux et puissants rfu'il y a eu de grands gouvernements de province ; el combien ils comptent de vassaux et à combien de (le degrés! Ils ne couvrent pas seulement de leurs domaines les campagnes; ils occupent souvent les villes en concurrence avec les évéques; ils se partagent celles-ci quelquefois par quartiers, ce qui n'est pas à Tavantage des habitants. Le duc de France a quelques vassaux puissants et beaucoup de médiocres : Thibaut le Tricheur est un vassal immédiat et puissant ; combien, à côté, de petits seigneurs, portant le titre de comte, à Vendôme, à Corbeil, à Dammartin, à Soissons, à Meulan! combien de sires : à Montlhéry, au Puisey, à Montmorency, à Couci, etc. !

216 l'évolution féodale au x« siècle

Dans la région de TYonne, il y a quinze comtes. C'est dans la riche Ile-de-France, le pays où aimaient à séjourner Mérovingiens et Carolingiens, et que les Robertiniens possèdent maintenant, c'est là que la petite noblesse foisonne. Il n'y en a pas moins en Anjou : on y compte vingt barons avec châteaux (barone$ castellenses) et quarante chevaliers bannerets. Les ducs de Bourgogne peuvent leur en opposer autant : comtes de Chalon-sur-Saône, de Mâcon, de Nevers , d' Auxerre , de Sens , de Forez ; sires de Beaujeu (Beaujolais), de Joinville, etc.

Rien de variable, d'ailleurs, d'instable comme ces mouvmices féodales. Au-dessous du roi lointain ou à côté du possesseur d'un grand fief, tels que les ducs de France, de Bourgogne, de Poitiers, de Toulouse, dans la région du miUeu de la France, les comtes d'Auvergne (Clermont-Aurillac), les comtes ou sires du Forez, de Bourbon (Moulins), de Bourges (Berry), sur lesquels prétendent à l'envi les ducs de Bourgogne, les comtes de Poitou et de Toulouse, se réclament de la royauté et sont le plus souvent indépendants.

Les grands vassaux eux-mêmes sont-ils toujours sûrs de la dépendance de leurs vassaux? Les comtes de Poitiers peuvent à peu près compter sur les vicomtes de Limoges et de Turenne; mais, malgré leur titre de duc d'Aquitaine, peuvent-ils compter sur les comtes d'Angoulôme et de Périgord, de la marche d'Auvergne? Pour le comte de Toulouse, il a, au-dessous de lui, des deux côtés des Corbières, les comtés et les vicomtes de Béziers, d'Albi, de Montpellier, de Carcassonne, de Foix, le marquisat de Gothie et

de Narbonne ; il prétend même au marquisat de Provence et il a de grands domaines au delà du Rhône. Mais combien ces mouvances dépendent des événements! La partie montagneuse du duché de Gascogne se hérisse aussi de la petite féodalité jalouse et hargneuse d'Armagnac, de Pardiac, de Lectoure, de Bigorre, de Béam, d'Albret, de Comminges. Ajoutons quelques seigneurs qui de droit aussi se disent indépendants, sans maître, possesseurs allodiaux de leurs domaines en Bourgogne, en Auvergne, en Guyenne; en Normandie le roi d'Yvetot.

Ce n'est point en France par contre que la féodalité ecclésiastique compte le plus de vassaux et a exercé le plus de puissance. Elle ne possède pas toujours les villes tout entières et n'a pas des domaines aussi étendus et aussi continus que celle d'Allemagne et d'Italie. Propriétaires des régales dans les villes, et immunitaires, les grands archevêques allemands ont des régions entières à administrer politiquement ; ils sont quelquefois ducs, comme ceux de Cologne ou de Mayence. En Italie, ils sont comtes : à Milan, à Ravennes; en France, à Reims, à Sens et à Lyon. Sans être vassaux eux-mêmes, considérés plutôt comme des propriétaires allodiés (quelques-uns le sont, à Vervins, à Lisieux), ils prêtent l'hommage, mais un peu plus rarement le serment de fidélité qui répugne à leur caractère sacré, au service du Christ leur maître; ils se refusent à payer l'impôt, et quelquefois à rendre le service militaire, au moins en personne ; plusieurs n'y répugnent point. Les prélats féodaux formeront en Allemagne le plus gros des armées

218 l'évolution féodale au x® siècle

impériales pour les expéditions d'Italie; en Italie, ils joueront avec leurs vassaux un rôle souvent prépondérant dans les luîtes des empereurs et des papes. Ceux de France dépendront davantage de la royauté, qui imposera des tailles à leurs diocèses et requerra le service des soldats de leurs paroisses ; ils auront encore un rôle assez important mais inférieur. Partout, les prélats ont des laïcs comme vicomtes, avoués [advocati), baillis, vidâmes, des vassaux, des chevaliers fieffés, en Allemagne, des ministeriatix pour commander leurs hommes ou pour administrer et rendre la justice, au risque d'être quelquefois menacés par leurs fondés de pouvoir. En Allemagne et en Italie, cependant, ces évéchés et abbayes sont des États, des personnes politiques, plus qu'en France. Comme les seigneurs laïcs, les seigneurs ecclésiastiques ont partout des tenanciers ou des vilains pour cultiver la terre. En général, il y a peut-être, dans les domaines ecclésiastiques, moins de serfs et plus de tenanciers. Plus affables et plus doux envers leurs vassaux ou leurs chevaliers qu'ils ci-aignent, l'esprit chrétien ou l'intérêt les adoucit encore envers les serfs ; c'est un dicton en plusieurs langues qu'il « est bon de vivre sous la crosse ».

Ce qui affaiblit la féodalité ecclésiastique, c'est l'élection. Elle est livrée à Tambition des seigneurs laïcs qui poussent aux évéchés, aux abbayes, leurs enfants, leurs parents, leurs bâtards, leurs créatures; lesquels, quoique élevés par des clercs, installent dans l'Église les mœurs et les habitudes laïques. Soustraite aux hasards de la famille, la propriété ecclé-

ARRIÈRE-VA6SAUX il 9

siastiqne, attachée au saint lui-même {corpm sanctum)^ a cependant mieux que Thérédité; elle a la perpétuité. Le saint ne meurt pas, c'est sa puissance. Gomment ces grands vassaux et ces prélats, ayant arrêté à eux le démembrement de Tautorité et du territoire, n'ont-ils pas subi à leur tour de la part de leurs vassaux le sort qu'ils avaient fait à leur maître? Comment le démembrement s'est-il arrêté à eux et

n'a-t-il pas été poussé jusqu'aux vicomtes, châtellenies, petits fiefs, etc.? Pourquoi la société politique et religieuse de ce temps n'atelle pas été réduite en une impalpable poussière? Il y en a plusieurs raisons. D'abord, le besoin de la défense commune est d'autant plus impérieux, mieux senti que l'agrégation des forces est moindre; ensuite la rivalité enlre les seigneurs laïques et ecclésiastiques porte, soit les maîtres à maintenir plus ferme leurs vassaux, soit ceux-ci à rester plus fidèles à leur maître. Enfin et surtout, les rois existent toujours au sommet de la hiérarchie; et, à la base, sont les tenanciers, les vilains, les serfs. Les réseaux de la hiérarchie féodale se resserrent, pour résister aux revendications des souverains, qui se rappellent toujours de leur pouvoir, et aux révoltes des serfs, qui se rappellent de leur liberté. Grands vassaux et arrière-vassaux s'appuient les uns les autres pour conserver les avantages de l'indépendance sous leurs suzerains, et ceux de la domination sur leurs vilains et leurs serfs. La crainte d'en haut et celle d'en bas font plus que le serment de fidélité pour conserver la hiérarchie féodale. Combien, cependant, est faible ce ciment fait d'jn-

iiO l'évolution péodalç au x** siècle

térôt et de sentiment! Quels avantages peut trouver la royauté, si elle se fortifie, à opposer les seigneurs ecclésiastiques aux seigneurs féodaux, les arrière vassaux aux grands vassaux, et les tenanciers et vilains à ceux-ci, et à prêter son appui tantôt aux uns, tantôt aux autres ! Et si le suzerain supérieur et la population inférieure se rapprochent, s'entendent, du sommet à la base de la hiérarchie, que deviendront les grands et les petits vassaux, pris entre eux?

2. Chevaliers, vilains, serfs, — Pour le comprendre, il faut étudier la base, le fond même du régime.

Le simple seigneur châtelain en France, le burgravé en Allemagne, le capitaine en Italie, le baron en général, qui ne possède qu'un manoir et ne fait porter devant lui qu'un simple pennon, est au dernier degré de la noblesse. C'est lui le vassal le plus proche dos libres, qui ne portent point les armes, ou des tenanciers, vilains et serfs qui entourent son manoir ou se trouvent dispersés soit dans les villes soit dans les villages, isolés dans le métier qu'ils font ou sur la terre qu'ils cultivent pour un autre. Car il devient rare, au X" siècle, que celui qui exerce un métier reste toujours maître de ses produits, et surtout que celui qui cultive la terre la possède et dispose librement de ses fruits.

Parmi ceux qui cultivent ainsi la terre, sans la posséder, à condition de redevances et de corvées, il y a des degrés. L'exploitation de la terre, comme la propriété de la terre, est hiérarchisée *. Au plus bas de

1. Nous parlerons au volume suivant, à propos des villes et des communes, de la condition des ouvriers industriels el ruraux au moyen âge.

CHEVALIERS, VILAINS, SEtlFS 2M

l'échelle sociale, il y a les serfs proprement dits, altachés à la personne ou à la terre, qui dérivent de lancien esclave romain ou de celui de Germanie, (loQt la condition s'est confondue, régularisée avec le temps. Qu'ils appartiennent, sur le territoire romain, à Vancienne villa romaine, centre d'un riche domaine dont ils font partie, origine du village français, ou qo'ils dérivent du Dorf germanique, de cette commanauté primitive de pâturages et de bois où chaque llibre avait sa maison (feo/), sa parcelle de terre {hufe\ ison enclos, mais où un propriétaire plus riche a réuni plusieurs portions de terre et les fait cultiver par les plus pauvres, ces serfs sont attachés à la terre. Ils ne peuvent ni s'en aller ni être expulsés du domaine, ni épouser au dehors, ni léguer, ni vendre; mais on ne peut non plus leur enlever la terre qu'ils cultivent. Leurs maîtres, à cette époque au moins, leur demandent souvent, des fruits de leur travail et des corvées, ce qu'ils veulent; ils n'ont pas recours contre leur seigneur. La villa ^ le hof deviennent ainsi au vir et au IX*' siècle un marne (mansus), un domaine ayant un maître, un seigneur {mansm dominicatus)^ avec château, castellum, burg, maison du maître, du seigneur (curtis dominica, herrenhof).

Il y a quelques cultivateurs dont les redevances et \es corvées sont réglées, fixées. Ce sont les descendants des anciens colons romains ou des lètes germains, ilèsignés en latin sous les titres de colonie incolœ, hospites, ayant des manses libres {mansi ingenuiles) ; ils sont tenanciers, et, en langage vulgaire, vilains, villani. Us ne sont ni propriétaires, ni hommes d'armes^

222 l'évolution féodale au x"^ siècle

mais libres et francs, {ifrm et f ranci. Ils dépendent du propriétaire, ils sont hommes de poeste. On n'exige pas d'eux plus que les redevances et les corvées convenues. Mais, comme ils ne portent pas les armes, ils sont d'une classe inférieure. C'est le second degré.

Il ne faut pas croire cependant qu'il ne soit pas resté, même dans les campagnes, des hommes, des propriétaires libres au x® siècle *. En Allemagne, où il y avait eu de libres institutions de villages, les cultivateurs libres se continuent jusqu'aux xm"" e( xiv° siècles, surtout dans les montagnes ou dans les pays marécageux, en Saxe, chez les Frisons et les Dithmarses, en Hollande, en Suisse, comme en Norvège et en Danemark, même en France, par exemple en Auvergne, dans le Nivernais et dans quelques parties de la Normandie. En revanche, on retrouve le régime du servage, ou celui des simples tenanciers, qui en diffère peu, dans la France du centre et de l'est, en Bourgogne, en Franche-Comté, en Lorraine, un peu moins dans le Midi, si ce n'est en Gascogne. La royauté, au fur et à mesure qu'elle étendra son pouvoir, trouvera dans les provinces beaucoup de serfs courbés sur le sol qu'ils cultivent. Il y en aura jusqu'au xvni° siècle, mais rares, en Lorraine, en Franche-Comté, en Limousin, beaucoup plus nombreux en Allemagne, où le servage avait commencé plus tard, mais se perpétua plus longtemps.

1. Il est difficile souvent de distinguer dans les polyptiques ■entre le mansus ingenuilis et le manms sef^vilis, entre les mancipia^ les f ranci, les franci-villanij même les vavassaux, ces mots dans des contrées difféi*entes désignant différentes classes;

Page 1