DROITS ET DEVOIRS FÉODAUX
propriétaire étaient plus complexes. Il y avait deux choses à concilier. En fait, le vassal est bien le pro* priétaire du fief; en droit, il n'en est que l'usufruitier. On voit donc, en pratique, le fief passer, comme uû bien ordinaire, du père au fils, du frère au frère, en ligne directe et collatérale, masculine et féminine, selon les dispositions légales des successions ordinaires. Mais le droit de propriété légale du suzerain s'affirme par certaines obligations. Il n'a pas le droit (le frustrer l'héritier légitime ; mais l'héritier légitime est tenu, à peine de confiscation, de venir renouveler en personne le serment de vassalité. En cas de veuvage de la femme, de minorité du fils, le suzerain a le droit d'administrer ou de faire administrer le fief du mari; en cas de succession féminine, il a le droit d'obliger l'héritière à se marier, c'est-à-dire à lui procurer un desservant du fief; en cas de déshérence, il est l'héritier naturel ; en cas de forfaiture^ il opère légalement la confiscation. Généralement, l'héritier paye au suzerain un droit de relief.
Les droits des vassaux vis-à-vis du suzerain sont d'ailleurs garantis non seulement par la résistance personnelle de chacun d'eux, mais par la constitution même de la cour seigneuriale. Le seigneur, au moins dans la vraie féodalité primitive, n'est pas maître dans sa cour. Entre un vassal et son seigneur; il y a souvent la réunion des pairs du vassal, le plaid, qui décide souverainement» Ils se portent tous garants, contre l'ambition du seigneur, des droits de chacun d'eux. C'est la cour du suzerain qui, dans les assises de Jérusalem, forcera le suzerain qui voudrait
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reprendre son fief à recevoir le serment de Thérilier naturel, à émanciper le pupille dont il voudrait continuer à toucher les revenus, à marier rtiéritièrc, c'est-à-dire à reconnaître ses droits à la succession.
Rien d'ailleurs de moins fixe, de moins stable, de plus dénué de règle, de plus complexe, de plus contradictoire que cette singulière société. En Allemagne, ridée de Thommage, Vhominium domine ; en France c'est le fait du fief. Ce n'est pas en vertu d'une théorie que la féodalité du x® et du xi« siècle s'est constituée. Elle a germé spontanément du sol : végétation vigoureuse et luxuriante, mais végétation confuse, inextricable I tout a poussé simultanément, au hasard ; tout a mêlé ses racines et ses branches. Aucun art étranger, aucune théorie, faite après coup, n'est venue porter la hache, pratiquer l'éclaircie dans ce fourré social, dans cette forêt vierge encore des atteintes du peuple et des royautés.
Que d'espèces de vassaux sous un même suzerain : les seigneurs laïques qui vivent en petits despotes sur leurs terres, le3 cités libres qui s'administrent comme des républiques, les évéques choisis par les rois et les abbés élus par leurs chapitres I On voit des rois qui, suzerains de tel ou tel seigneur pour tel ou tel fief, sont en même temps ses vassaux pour telle ou telle autre terre. Le duc de France est vassal de l'abbé de Saint-Denis ; le roi de France, Philippe P', acquéreur de la vicomte de Bourges, rendra hommage au comte de Sancerre pour la portion de territoire qui relevait de lui. Par héritage ou par achat, on pouvait acquérir plusieurs fiefs et devenir ainsi
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vâssal de plusieurs suzerains ; si bien qu'un jour pouvait venir où, deux de ses seigneurs étant en guerre, le vassal était requis par tous deux du service féodal. Dans cet enchevêtrement inextricable des relations féodales, un désordre immense, parce qu'il n'y a point de droit public, et, y en eût-il, point de force publique pour faire* exécuter la loi I Le droit romain sommeille et les lois barbares sont tombées en désuétude. Aucune loi écrite n'est encore venue les remplacer; rien n'est plus contraire, comme le remarque le comte Beugnot, à l'esprit de la féodalité. Aucune loi commune et générale. Beaumanoir assurera qu'il D'y a pas en France deux seigneuries qui soient régies de tout point par la même loi. En Allemagne, le seigneur fixe le droit {hofrecht). Absence de droit écrit, diversité des coutumes, autant de portes ouvertes à l'arbitraire, aux conflits, à l'anarchie. Les souverains? aux« siècle, au xi« siècle, ils dorment; ou, s'ils luttent, c'est pour avoir le droit d'exister. En Allemagne, l'empereur, paré d'un titre pompeux, s'épuisera à chaque règne en vains efforts pour retenir ses vassaux dans l'obéissance : les ducs usurperont ses droits régaliens et braveront ses armées. En Italie, les évéques, les barons lombards disposent souverainement et capricieusement de la couronne de fer, bientôt en faveur de l'étranger, de l'allemand. En France, une dynastie finit, une dynastie commence. Louis V ne fit rien, nihil fecit^^ dit la chronique* Hugue Capet et les premiers Capétiens, quoique moins impuissants qu'on ne Ta dit, mettront un siècle^ deVavènement de Hugue à celui de Philippe- Auguste ^
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à faire jouer un rdle prépondérant à la royaulé. Leurs vassaux du Midi s'obstineront à écrire en tête de leurs chartes : Sous le règne de Dieu, en attendant un roi. D'autres, plus scrupuleux, y inscriront le nom du roi de France ; mais ils savent si peu ce qui se passe dans le Nord^ qu'ils inscrivent le nom d'un prince mort depuis plusieurs années .
Mais s'il n'est ni empereur ni roi qui soit pendant longtemps capable de maintenir l'ordre entre les vassaux, enlre les seigneurs de fiefs, l'ordre règne-til au moins dans chaque fief? En apparence, il semble qu'il en soit ainsi. Tout accusé peut être cité à la cour de son suzerain : là, il trouve parfois, siégeant autour du seigneur, les nobles, ses égaux. On expose la cause, on produit les preuves ; on met aux prises les champions ; on rend la sentence. La sentence rendue, qui la fera exécuter? Si le condamné n'àcceple pas la sentence, il quitte fièrement le tribunal en jetant son gantelet à ses juges. 11 se retire au milieu de ses hommes, derrière les remparts de son château; le procès a pour dénouement l'escalade d'une citadelle. Ainsi, dans le cours du procès, le duel judiciaire, c'est-à-dire la guerre; après la cause jugée, ^ encore la guerre. Ce n'est pas le seul exemple. Attaqué par un comte du nom de Hugues, l'évéque de Cambrai refuse de le marier; celui-ci ravage la terre de l'évéque, puis le fait empoisonner. Un moine du couvent de Saint- Victor réclame une dette d'un chevalier de Rossé. L'évéque de Marseille intenient, excommunie celui-ci. Rossé ravage le domaine de l'évéque. Il n'y a pas de sanction pour les tribunaux,
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pourrexcommunication. Vainement un roi s'associe à des seigneurs puissants ou ceux-ci entre eux, pour apaiser les guerres, bella sedare, pour favoriser des réconciliations, fœdera paciSj pour faire jurer la paix, focemjurare compellere. La guerre est Tétat normal de cette société.
§. Église féodale. — L'Église elle-même est longtemps impuissante contre cet état de choses. Elle réclame, il est wai, souvent la paix. Elle veut faire des conventions, des institutions, des associations de j)flt>, entre les laïcs, en Bourgogne par exemple, pour faire respecter la paix par les princes et le peuple {pacem a principibus et de onmi populo fir^ mre). Peine inutile! Engagée dans le siècle elle y émousse la puissance de ses excommunications. Elle subit alors une de ces crises, une de ces défaillances qui Tout saisie parfois dans cette longue bataille de six siècles contre la barbarie. Au x« siècle, elle est envahie par les barons féodaux, comme, au vni% par les soldats barbares de Charles Martel.
Quels papes que ceux de cette époque ! Jean XI, intronisé par sa mère, Timpudique Marozie ; Jean XII, soudard brutal, sous le pontificat duquel les filles et les femmes cessent de visiter le tombeau de saint Pierre par crainte des galanteries violentes de son successeur. Boniface VII fait étrangler et mourir de faim ses compétiteurs; Grégoire V inflige à son rival Jean XVI un long supplice, « dont le seul récit révolte la nature ». Le saint-siège, jouet des plus honteuses factions à Rome, quoique jouissant encore au loin d'un certain prestige, voit même près de lui se relâ-
ENTRETIENS SUR l'hISTOIRE. — III. 16
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cher souvent Tobédience des archevêques et évêques au X» siècle.
Il en est de même de la plupart des évéchés dans la chrétienté. Héribert de Vermandois, geôlier de Charles le Simple, demande en récompense à son compétiteur Raoul le siège métropolitain de Reims pour son propre fils, encore enfant. Justement un saint évoque, qui l'occupait, venait de mourir. La demande est accordée; Tenfant est chassé, le père le rétablit. On monte à Tassant des chaires épiscopales. Un certain Valbert vient d'être nommé par le roi (932) évêque de Noyon. Son rival éconduit, « barbare illettré, mais homme de main et d'audace, » propose au comte d'Arras, Adelelm, une entreprise en commun : l'un sera évêque, l'autre comte de la ville. On les introduit en trahison pendant la nuit : les trompettes et les clameurs des soldats réveillent en sursaut les habitants; le plus grand nombre s'enfuit, le reste prête serment au nouveau comte et au nouvel évêque. Voilà comme au x* siècle on conquérait un évêché. En outre, on tue impunément les évêques sur les grandes routes : Foulques, archevêque de Reims, est assassiné par ordre de Baudouin de Flandre (900). Il était le primat des Gaules : c'était à un concile qu'il se rendait ; le roi l'aimait d'une affection particulière. Et sa mort demeure impunie! « Le roi, dit Richer, se répandit en larmes et déplora le malheur du pontife. » Enfin, c'est à qui dépouillera les églises, les plus audacieux par la force ouverte, les plus scrupuleux en obligeant les évêques et les abbés à conclure des échanges ruineux. C'était chose
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tellement passée dans les mœurs, que le pieux Hugue Capet se croira obligé, à son lit de mort, de prémunir le pieux Robert contre celte mauvaise coutume : « Garde-toi surtout, lui dira-t-il, d'enlever ou de distraire quelque chose des biens des couvents; n'attire pas sur toi le courroux de leur chef commun, le grand saint Benoit. » Livrée en proie au siècle, TÉglise en prend les mœurs ;' les évéques endossent la cuirasse ponr se défendre ; s'ils ne veulent point répandre le sang, parce que l'Evangile le défend, ils s'arment de la massue. En temps de paix, ils nourrissent des meutes de chiens pour aller à la chasse et mènent UD train tout laïque; enfin, déjà ils se marient ou entretiennent des femmes.
Le clergé cherche vainement à arrêter par la superstition la férocité qui envahit l'Église nobiliaire. Des légendes merveilleuses et terribles sur le châtiment des spoliateurs commencent à courir le monde. Un chevalier qui avait usurpé les terres du couvent de Saint-Clément est assailli par une bande de rats : sa grande épée lui devient inutile; il s'enferme dans une caisse qu'il fait suspendre en l'air par une corde, afin de dormir en sûreté; le lendemain, lorsqu'on ouvre le coffre, on n'y trouve plus que les os à demi rongés du sacrilège! Un même supplice atteint un archevêque de Mayence, prince tout laïque, qui se réfugie en vain, pour échapper à ces terribles rongeurs, dans une tour située au milieu d'une île du Rhin ; les nouveaux anges du Seigneur passent le Rhin à la nage, percent la muraille épaisse et dévorent l'archevêque. On montre encore dans cette île
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la tour des rats {Ratenthurm), Les spoliateurs, les mauvais prélres périssent comme Antiochus Épiphane. Les terribles et peu authentiques récits de Lactance, dans ses Morts des persécuteurs^ font école en ce siècle. Savez-vous comme mourut le meurtrier de Tarchevôque de Reims? « Il est frappé d'en haut et tombe dans une incurable hydropisie ; son ventre s'enfle ; à l'extérieur, il brûle à petit feu, à l'intérieur
il est consumé comme d'un effroyable incendie;
ses jambes sont gonflées et livides, son haleine fétide » Le moine Richer décrit avec une complaisance féroce et une précision médicale d'autres symptômes plus terribles encore : « Ses amis et ses domestiques s'éloignaient de lui, chassés par l'infec-
tion de ce corps Privé de toutes les consolations
de la religion, dévoré en partie par les vers, ce réprouvé, ce sacrilège est ainsi rejeté de cette vie. » Tout cela cependant ne sert longtemps de rien.
6. Anarchie et misère. — Sans doute, on peut dire que, dans l'impuissance du pouvoir central, la féodalité, en constituant des gouvernements locaux, sur un petit espace, a rendu service à la société. Elle Ta défendue contre les ennemis du dehors, Normans, Hongrois, Sarrasins. Les vastes remparts de ses châteaux ont servi de refuges aux paysans apeurés, affolés. Ils ont organisé le travail de chaque portion de territoire, en conservant les corvées, sur les routes, dans les champs, en faisant construire et en abritant des mou lins, des pressoirs. Il ne faut pas l'oublier, l'hommage et le serment, la fidélité, le dévouement de l'homme à l'homme, ont développé aussi le sentiment de Thon-
near, en même temps que celui de Tindépendance personnelle, dans les hauts degrés de cette hiérarchie. Celle polyarchie, après Téchec de Tempire et des monarchies, est le régime que les circonstances ont donné aux groupes sociaux que la dissolution et le démembrement n'ont point atteint.
Mais, comme ce régime est le produit fortuit des événements, il manque de garanties suffisantes et de sécurité. Les événements y peuvent défaire à chaque instant ce que les événements ont fait. La mobilité est la loi de ce régime ; c'est pour cela qu'il est si difficile à saisir. Il change, il fuit, il échappe à chaque moment ; c'est la paix armée dans la hiérarchie des propriétaires, quand ce n'est pas la guerre, et l'oppression plus que la défense dans chaque propriété, aussi, dans cette société abandonnée à ellemême, toutes les passions : l'ambition, Tavidité, lorgueil, la cruauté semblent souvent déchaînées. La férocité militaire se double de Torgueil immense da souverain absolu; si petit qu'il soit, surtout s'il est petit, ce baron féodal, qui, chez lui, n'a point d égaux et ne veut point de maîtres; qui, de son allier donjon, n'aperçoit à ses pieds que serfs peinant et travaillant pour lui, éprouve quelque chose du vertige césarien. Il grandit démesurément à ses propres yeux et veut toujours atteindre plus haut. L'aiûbilion qui le ronge, la soif de jouissance qui le dévore, Tinsulte qui l'atteint sont immenses, comme ^51 personnalité; pour satisfaire celle-là, il n'éprouve aucun scrupule, ne recule devant aucun méfait ; pour ^^liger celle-ci, il verse avec une atroce insouciance
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le sang humain. Ajoutez à cela la tristesse^u manoir. Assauvagi par la solitude, exaspéré par l'ennui, il se précipite avec un emportement joyeux et féroce dans les émotions, dans les distractions, que donne la guerre, ou se complaît dans les satisfactions cupides ou effrénées qui sont la tentation du pouvoir absolu.
De province à province aussi, des haines de race : la guerre entre Saxons et Bavarois, Franconiens et Souabes, Lombards et Romains, entre Bretagne et Normandie, entre Champagne et Lorraine, est nationale, même pour les serfs. Dans chaque grand fief, des haines intestines : le suzerain lutte pour accroître les obligations de son vassal, les redevances, les corvées de ses vilains et serfs; les vassaux se coalisent contre le suzerain pour lui arracher les derniers domaines attachés à son titre. Entre les vassaux du môme comte, entre les seigneurs d'une même vallée, entre les comtes et les évoques, entre les abbés et les sires, cent occasions de guerre. Une moisson foulée dans une partie de chasse, une levée de dîme, une botte de foin, l'asile donné à un serf fugitif, un marchand arrêté sur les terres seigneuriales et mis à rançon par le voisin, un troupeau enlevé à l'église d'à côté, qui a choisi le baron pour vidame : autant de causes qui allument la guerre dans toute une contrée! De tous côtés, on voit arriver au manoir les soudoyers des parents, des alliés, des vassaux, des amis du maître, des ennemis du voisin; la guerre commencée au fond d'un vallon déborde sur toute la province.
N'est-ce point assez? Les bourgeois prennent les
armes pour chasser leur évéque, comme ceux de Cambrai en 957 ; les paysans se soulèvent contre leurs maîtres, comme en Normandie ou comme en Bretagne; le clergé enfin, à bout de patience et d'excommunications, finit par essayer aussi des armes temporelles ; les évéques endossent la cuirasse ; les moines de Cluny eux-mêmes sont pris d'une fureur belliqueuse, d'une sainte indignation contre ces « Sarrasins », spoliateurs des églises. Le paisible monastère retentit du bruit de leurs préparatifs. Adalberon, leur ennemi, saisit ce moment pour nous ouvrir les portes du couvent et nous faire assister aux burlesques dispositions de l'abbé Odilon. « Avant tout, s'écrie l'abbé, suspendez à vos cols vos boucliers échancrés, attachez par-dessus vos frocs une cuirasse fermée d'une triple chaîne;... enfourchez vos destriers, vos bidets ou vos ânes, montez sur des chariots et combattez ces mécréants ! »
Triste est la condition des villes et des habitants des campagnes, au milieu de ce déchaînement de luttes sanguinaires. Plus de communication, plus d'échange de province à province. Des douanes, des barrières s'élèvent entre elles aux défilés des montagnes, aux gués des fleuves, même bientôt entre les petits fiefs. Chacun pour soi. Plus de commerce entre les cités emmurées et crénelées comme des châteaux forts. Le bourgeois ne s'aventure guère dehors dans la campagne; plus d'une fois il se voit relancé jusque dans ses rues étroites par le comte qui a son château attenant à la ville; l'industrie languit et tombe; les approvisionnements sont rares et difficiles; on
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n'est jamais assuré du lendemain. Quand Toccasionj est bonne, on entasse des provisions. Et le paysan? Pour peu qu'il ait un maître batailleur, jamais il n'est assuré de sa récolte. Après une année de labeur, lorsque déjà la moisson commence à jaunir, tout à coup le guetteur, logé à poste fixe dans le clocher du village, annonce Tennemi ; Tincendie des villages voisins l'annonce mieux encore. Déjà le sire s'est abrité derrière ses remparts, déjà brillent aux créneaux les armures des hommes d'armes. Le paysan s'enfuit au château, s'il en a le temps; sa cabane, sa moisson sont brûlées, sa famille outragée ou égorgée; c'est pour punir son seigneur. Thomas de Marie, pour mieux vexer ses adversaires, empalait, écorchait, mutilait leurs paysans. Louis YII, plus tard, pour punir le comte de Champagne, brûlera vives treize cents personnes dans une église. Le bon roi Robert lui-même, qui lavait les pieds des pauvres dans son palais, ne concevra pas une autre manière de guerroyer; dans sa guerre de Bourgogne, il met consciencieusement le pays à feu et à sang. Son père Hugue Capet, dans une guerre contre Charles de Lorraine, ravage avec une telle furie le pays de Reims, « qu'il n'y laisse même pas sa pauvre cabane à une vieille femme tombée en enfance ».
Quoi d'étonnant que, sur cette terre ravagée par des guerres continuelles, s'étendent d'épouvantables famines, soixante-dix dans un siècle, et des pestes à la suite I Nous ne pouvons, en notre temps de faciles communications, nous faire une idée de ces famines que l'isolement féodal rendait irrémédiables. On
arrache pour s'en nourrir Técorce des arbres, on se dispute l'herbe des ruisseaux ; on essaye, comme les sauvages de TÂustralie, de tromper la faim en avalant de Targile; on dévore les cadavres des animaux morts. On voit exposer jusqu'à de la chair humaine dans une ville sur un étal de boucher; les peuples de l'Occident semblent revenus au canniba* lisme primitif. Écoutons un témoin oculaire : « Le ^ voyageur, assailli sur la route, succombait sous les \ coups de ses agresseurs; ses membres étaient déchirés, grillés au feu et dévorés; d'autres, abandonnant leur pays pour fuir la famine, recevaient l'hospitalité sur les chemins, et leurs hôtes les égorgeaient pendant la nuit pour les manger. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf ou une pomme pour les
attirer à l'écart, et ils les immolaient à leur faim
On trouve, à trois milles de Mâcon, dans la forêt de Ghatenay, une église isolée, consacrée à saint
I Jean. Un scélérat s'était construit non loin de là une cabane où il égorgeait les paysans et les voyageurs
! qui s'arrêtaient chez lui; le monstre se nourrissait ensuite de leurs cadavres. Un homme vint un jour y demander l'hospitalité avec sa femme et se reposa
, quelques instants; mais, en jetant les yeux dans tous les coins de la cabane, il y vit des têtes d'hommes,
I de femmes et d'enfants . Aussitôt il se trouble, il pâlit, il veut sortir; mais son hôte cruel s'y oppose et prétend le retenir malgré lui. La crainte de la mort double les forces du voyageur; il finit par s'échapper avec sa femme et court en toute hâte à la ville. Là, il s'empresse de communiquer au comte
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Olton et à tous. les habitants cette affreuse découverte. On envoie à Tinstant un grand nombre d'hommes pour vérifier le fait ; ils pressent leur marche et trouvent celte bête féroce dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés et dont il avait déjà dévoré la chair. On remmène dans un cellier et on le jette au feu. Nom avons nous-même assisté à son exécution, » Ce n'est pas tout. Le sang des populations ainsi appauvri, vicié par la mauvaise nourriture, des maladies inconnues, étonnantes, se propagent : la lèpre, la danse de Saint-Guy et la plus effroyable de toutes, le mal des ardents. « C'était, dit Raoul Glaber, un feu secret qui consumait et détachait du corps tous les membres attaqués. Une nuit seule suffisait à ce mal effrayant pour dévorer ses victimes. » On mourait en telle quantité qu'on enterrait les hommes par centaines, comme à la suite d'une bataille, quand on ne laissait pas leurs cadavres aux loups*.
1. Voir Michelet, Histoire de France, t. II, pour ce tableau qu'il a emprunté à Glaber et aux chroniques du temps.
t-lv.- ■ '='
La féodalité daDS le reste du monde au x^ siècle.
En voilà assez pour qa'on connaisse le x^ siècle dans les principales contrées de l'Europe centrale. Ce qui achève d'en faire le siècle du morcellement indéfini des Etats et de la hiérarchie des classes, de la féodalité, c'est que ce qui est vrai de la France, de TAllemagne, de lltaUe, à cette époque, Test à peu près également, en ayant égard aux nuances, du reste de l'Europe et même des parties de TAfrique et de l'Asie qui sont en rapport avec elle. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir la ceinture des États chrétiens, ou en train de le devenir, païens et infidèles, qui Tenlourent.
L'Espagne, au midi, était d'autant moins propre, par sa configuration géographique en plateaux ou en bassins isolés les uns des autres, à favoriser chez clic l'unité politique, qu'elle était alors partagée entre les chrétiens et les Arabes. Les Carolingiens contribuèrent, là aussi, par la création de leurs marches dans les Pyrénées, à la formation d'États féodaux sur celte frontière de la France et de l'Espagne. Lors de
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la dissolution du duché de Septimanie par Charles le Chauve en 864, la maison de Barcelone, avec son assentiment, réunit, des deux côtés des Pyrénées orientales, les comtés de Girone, de Roussillon, de Cerdagne à ceux d'Urgel, d'Ampurias. C'est assez longtemps un pays tout féodal, plus franc qu'espagnol; une chronique sarrasine à la fin du x« siècle parle du maître de la Catalogne Raymond Bore), comme d'un Franc (Afrank). Sa maison aima à se réclamer même, pendant longtemps, de la suzerain neté des rois de France pour être plus libre; et les coutumes féodales de la Catalogne de ce temps sont presque celles de la France.
Charlemagne avait eu de la peine à soumettre les Basques sur les deux revers des Pyrénées orientales. Ses successeurs, avec plus de difficultés encore, les maintiennent sous leur domination. Dès 905, Sanche P% fils d'un seigneur Inigez Garcias, est roi de Navarre, sans être plus puissant qu'un duc ou un comte. Un de ses successeurs, Sanche III, débarrasse la haute vallée de TAragon des Arabes jusqu'à TÈbre, et fait pour un de ses fils, de ce comté, un royaume où l'indépendance de la noblesse est grande. C'est une contrée très féodale dont les seigneurs ou comtes imitent souvent contre la royauté les exemples venus de France. On fait descendre d'un des anciens princes du royaume des Goths, Pelage, les premiers rois espagnols, qui, de leurs capitales successives d'Ôviedo et de Léon, réunissent, sous Alphonse III (866-940), les Asturies, la Galice, la Biscaie et le pays hérissé de châteaux forts de la Vieille et de la Nouvelle Castille.
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