Chanta divisionis, ann. 817. Âgob., De div. imp
14 CHUTE DE l'empire DE CHARLEMAONE
au Iroisième, Pépin, ne sont guère que des apanages étroitement contenus et surveillés. Tous deux, mfs sous Tautorité de leur frère aîné, désigné comme successeur à Tempire, sont presque ses vassaux. Ils ne peuvent lui résister même en unissant leurs forces. L'unité semblait sauvegardée ; car la charte de partage, qui était plutôt une charte d*unité, ne considérant les deux jeunes rois que comme lieutenants de Lolhaire, leur interdit de se marier, de faire la guerre sans Tassentiment de celui-ci, et leur impose le devoir de s'entendre personnellement, chaque année, avec leur chef naturel et de le tenirloujours au courant de ce qui se passait dans leurs Élats.
C'était là une œuvre latine, politique -et ecclésiastique, destinée, en faisant sa place à rËglise, à conjurer les guerres fratricides auxquelles avait donné lieu la coutume germanique des partages de territoire entre les fils. L'assemblée des grands en jura l'observance; le pape la confirma. Elle semblait avoir tout pour elle. Elle conciliait Tunité chrétienne et la coutume germaine, elle accordait la politique et la religion. Singulière contradiction! Le règne de Louis le Débonnaire semblait fait pour atteindre l'idéal de l'empire chrétien rêvé par les conseillers de Charlemagne et édifié par ses puissantes mains. Il répare les injustices ou les fautes de son père, entre autres envers les Saxons qui lui resteront attachés, et envers les Goths de Septimanie, auxquels il rend aussi le droit de succession. C'est presque un prêtre sur le trône, môme un moine timoré. S'il fait des fautes, non seulement il s'en repent, il cherche à les réparer.
l.aUlS LE DÉBONNAIRE 15
mais il veut les expier; il les confesse publiquement; il, en fait pénitence. La charte qui avait associé Lothaire à l'Empire n'avait pas été bien vue au delà des Alpes, où elle condamnait Bernhard et Tltalie à une double subordination. Agités par les souvenirs, qui n'étaient point encore étouffés, de la vieille indépendance lombarde et italienne, l'archevêque de Milan, celui de Crémone, le comte de Brescia, poussent Bernhard à la résistance. Celui-ci, se faisant roi national, rassemble des troupes, occupe les passages des Alpes. A l'arrivée des troupes impériales, les partisans de Bernhard ne le soutiennent point, et le malheureux est obligé de se confier à la clémence de Louis le Débonnaire, qui ordonne de lui crever les yeux et cause ainsi sa mort (818). Mais, au moins, le vainqueur se confesse de sa cruauté (8i22), à l'assemblée d'Attigny ; il s'accuse devant les évéques de « s'être montré si souvent négligent et coupable, qu'il lui serait impossible d'énumérer toutes les circonstances où il a failli! » Par son abaissement même, « il prétend guérir, » ce sont ses expressions, « les yeux de ceux qui se sont offusqués de ses crimes. »
Après la mort de son neveu Bernhard, Louis est si humble qu'il ne craint pas de faire partir son aîné, Lothaire, avec le titre d'empereur en Italie. Le pape Pascal I®"" est heureux de couronner solennellement celui-ci à Rome, tandis que le Débonnaire n'avait été couronné qu'en Gaule *. Lothaire n'exerce point le
1. Ann. Eginh. Et regni coronam et imperatorls atque Augtfsiî nomen accepit.
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riE DE L EUPIRB DE CHARLEMAGNE
me façon si modeste. Couronné empereur, rudement par ses juges les révoltes du aain, insolentiam romanorum. Son pieux un Capilulaire de 823, définit la mission •eur, du gouvernement et les devoirs des ! l'Empire, d'après des principes et dans qui font du pouvoir politique un pouvoir spirituel et ecclésiastique. Lothaire, lui, iloir surtout subordonner l'Église à l'Ëtat. profile de l'élection du nouveau pape pour roits réciproques de l'empire et du peuple ist le but au moins de la constitution attrite année. Elle remet à l'empereur et au linlien de l'ordre et du droit dans Rome, t la baute suzeraineté au premier et l'imseigneuriale au second ; elle impose au a peuple romain le serment d'obéissance ir, sauf la foi promise au pape, et la prône point laisser élire le pape, contraireanons, ni consacrer l'élu sans que celui-ci ' n présence des envoyés ou misst de l'em- Béme serment *.
Débonnaire ne parait pas, il s'en faut, hé à la puissance. Après avoir perdu sa imme, il a l'idée d'entrer au couvent; et il une seconde, Judith, pour son malheur, > instances des évéques. C'est évidemment itre chrétien que Charlemagne; mais ce m souverain. Il n'atteint pas ainsi au but
lonum, German., III, p. 2i9.
de la souveraineté politique : il le change; et, par là, il le manque. Il est vrai, la bonté naturelle de Louis le Débonnaire, le respect que la mémoire de son père impose aux Nordmans et aux Slaves, prolonge quelque temps Tillusion de Tempire. Le Danois Hériold, chef païen expulsé d'abord, se convertit et reçoit un territoire de la Frise orientale, qui sert comme de rempart et de menace contre les Danois de Jutland. Les Slaves de TElbe acceptent leurs chefs de la main de Tempereur. Ceux du sud-est étaient plus dangereux. Lolhaire reconstitue sur la frontière les marches de Garinthie et d'Ostrik contre les Slavo- Bulgares et les Tchèques, peuples redoutables du moyen Danube et des forêts de la Bohême. L'œuvre de Charlemagne paraissait continuer au Nord et à rOrient. Son ombre protégeait encore son héritage. Louis le Pieux porte lui-môme le premier coup à Tunité de Vempîre. Après tout, la souveraineté fondée par les Carolingiens avait quelque chose de germain comme son origine. Malgré l'étendue et la hauteur que l'Église et les circonstances lui avaient communiquées, c'était l'œuvre et la propriété d'une dynastie; et elle était régie par les lois de la famille germaine. De là vint le mal. Louis le Débonnaire eut, de sa seconde femme Judith, un quatrième fils. Il voulut lui assurer aussi une part d'héritage. La seconde femme de l'empereur était fille d'un comte bavarois, peut-être de la famille des Agilolfingiens. Son ambition était naturelle, quoique imprudente. Qu'adviendrait-il, en effet, de l'unité de l'empire à la suite de tous ces partages? et, en les multipliant,
ENTRETIENS SUR l'hISTOIRE. — III. 2
18 CHUTB DE l'empire DE GHAKLEHAGNE
pourrait-on toujours satisfaire aux convenances des es? Il n^est pas étonnant que les chefs de se de Gaule, Wala, le parent de Charleiuagne, ird de Lyon et le chancelier Ëhssachar, en vertu raditions romaines de l'idée de l'ËLat, et tes paux chefs de l'aristocratie franque, par amoure national, des comtes puissants, comme un ert, un Matfrïed, aient cherché à contrecarrer 1. Celle-ci prodiguait les dignités de l'Église et de pour se faire des partisans, et elle s'appuyait n duc de Septimanle, Bernard, un homme du qui était venu avec elle à la cour et y était toutint. On attaque l'impératrice dans cet homme. 828, Wala, dans une assemblée à Aix-la-Chaprend h partie l'empereur lui-même. Profitant elques troubles qui avaient éclaté dans l'empire, Ijure de « confier le gouvernement â des homrobes et expérimentés, et surtout de respecter ;ns et les libertés de l'Éghse. » Rien ne pouvait lus sensible à Louis le Pieux; il laisse se réunir i synodes dans le Nord, pour délibérer sur des choses qui, sous une main faible, laissait à T. A l'assemblée de 829 surtout, à Worms, fort ssentiment de l'Ëglise, Wala Ut une sorte de este où, après avoir comparé « l'Église au corps "\ irist, puisqu'elle est composée comme lui de personnes, l'une pontificale et l'autre royale, » / ime l'empereur de » régner pieusement, jnstemiséricordieusement, s'il veut être appelé roi 1 tyran. » Le fougueux Wala parlait au nom de et de l'État, comme l'organe de la vieille tradi- i
LOdîS LE DÉBONNAIRE 19
lion gauloise et romaine. Mais il avait été trop loin. L'habile Judith en profite pour exciter les susceptibilités de son mari. Louis , faisant un acte d'énergie qui ne lui était pas naturel, éloigne Fauteur de ces hardies remontrances ainsi que ses partisans et prend une double résolution destinée à assurer les désirs de Judith et sa volonté. Il fait de TAllemanie (lAlsace comprise), de l'ancienne Rhétie ou Helvélie et d'une partie de la Burgondie, un nouveau royaume pour le fils de sa nouvelle femme , plus tard Charles le Chauve; et il donne à l'Aquitain Bernard, son con* seiller, le titre de camérier de l'empire, avec des pouvoirs qui rapprochaient son autorité de celle des anciens maires du palais ^
Cet acte était plein de périls. Lothaire, Tainé des fils de Louis, associé à l'empire, alors en Italie, n'avait point été consulté. Ce nouveau royaume séparait Tltalie latine de la Francie germaine; il rompait l'accord de l'Église et de l'État, dont Lothaire était le représentant comme héritier de l'empire. Le comte Bernard , en sa qualité d'homme du Midi , était détesté des Francs du Nord, qu'il remplaçait au pouvoir. Ce fut le vieux conseiller de Charlemagne, exilé pour la seconde fois, Wala, qui, au nom des antiques traditions franques et ecclésiastiques des Carolingiens, entreprit, du fond de l'abbaye de Corbie, où il s'était réfugié, de renverser toutes ces nouveautés. Il entra en correspondance avec Agobard, archevêque de Lyon, avec les grands d'Ostrasie et de Neustrie
1. Vita Wala, p. 491494. — Les Constitutiones Worma- Hencesy dans Pertz, III, p. 331.
20 CHUTE DE L EUPIRE DE CHARLEUAGNE
imbus de ces idées. Il inToquail la grandeur, Iiunité
de l'Église Tim était chère à tous, l'uuité de Vempire
" "" encore perdu son prestige.
Louis, en donnant rendez-vons à une ;s et d'Aquitains au centre de la Neuse la guerre aux Bretons révoltés en l'imprudence de se séparer des guer- Nord qu'il dirigeait des borda du Rhin s'était embar(jué seul pour rejoindre hin à la Seine, son armée. Wala tracs, toujours fiers de Chariemagne, les imbus des idées romaines, le jeune roi , qui, habitué déjà à l'indépendance, ne !i Taire du désordre, et enfin le jeune ière , arrivé aussi de Germanie . Il ut Bernard et Judith comme les instbles de ces nouveautés. Louis le DéïHstrie, à Compiégne, tombe au milieu révolte. Il l'apaise avec peine. Il ren- ;n Septimanie, dans ses domaines, et I au couvent de sainte Uadegonde. A né de ses llls, Lothaire, venu d'Ilalie lamer, l'empereur met le comble à sa le aux réclamations de l'Église, des !S Gis, il ordonne que l'empire reste en ait constitué en 817; et il reprend ses llers '.
il réparé dans l'intérêt de l'unité de i l'ainé des fils du Débonnaire, Lo-
Ihaire, n'était point satisfait. Associé à Tempire, il veut être réellement seul empereur! Auprès du fils de Charlemagne impuissant, il tranche déjà du maître, le fait garder à vue par des moines. Alors le vieux Wala, revenu au pouvoir, craint Tarrogance de ce jeune homme. Ses deux frères, Louis de Germanie el Pépin d'Aquitaine, redoutent de tomber sous Taulorité d'un frère aîné, toujours plus à charge que celle d'un père. Après tout, Louis le Débonnaire n'est-il pas un prince pieux et le fils de Charlemagne? Un moine, attaché à sa personne, soustrait par son dévouement le malheureux père aux mains de son fils aîné, favorise sa fuite et promet, de, sa part, à Louis et à Pépin, s'ils veulent sauver leur père, d'augmenter leur part d'héritage et leur indépendance.
Ces jeunes rois ne tenaient pas tant à l'unité, surtout si elle profitait seulement à Lothaire. C'était là surtout l'idée de Wala, de l'Église. On veut porler la question devant l'assemblée des grands et des évoques de l'empire. Louis le Débonnaire libre, et traitant avec ses fils, obtient que celle-ci soit réunie sur la vieille terre carolingienne etfranque, à Nimègue, près aussi de la Germanie. C'était un coup de maître, celte fois. « Quoique Louis le Débonnaire eût plus de confiance, » dit son biographe, « dans les Germains que dans les Francs, il savait ceux-ci attachés aussi à sa personne en souvenir de son père. » Toute la Germanie se donne rendez-vous auprès du vieil empereur, omnis Germania eo confltixit, surtout les Saxons et les Francs orientaux, Saxones et Franci orientales. Ce fut une victoire complète pour le Débonnaire.
23 CHUTE DE l'eHPIRE DE CffABLEUAGNB
L'assemblée acclame le fils de Chartemagne ; Lothaire demande pardon et retourne ao delà des 1, dépouillé du titre impérial, il se contentera ^rrement de l'Italie. Louis et Pépin, dont les s sont agrandis, n'auront plus rien à démêler ' aine. En se rencontrant, tout le monde s'était ;ord sur le terrain de l'indépendance. On rempereur; mais on abattait l'empire. Judith, lans tout l'éclat de sa beauté et de sa puis- 'evient auprès de Louis, abandonnant son rotectenr Bernard et les cheTs les plus cornle la révolte. On songe à un nouveau partage, emande qu'on rende à son (ils Charles la part père lui avait déjà donnée. Louis et Pépin y nt, à la condition qu'on augmente la leur. I triompbe des idées de séparation, sinon la définitive de l'empire.
li parcelle singulière révolution surson trdne, ns son autorité, le fils de Charlemagoe pan^t ;lorieusement dans son rûle souverain à la ngelheim, en 831. Le roi danois, Heriold, qui démêlés avec son frère païen Goltfried, imïur le réduire, des secours francs. Les chefs se franque, Olgar, archevêque de Mayence, le Reims et Wala croient déjà le moment commencer les missions au delà de l'Elbe, rg, à l'embouchure de ce fieuve, semblait un irable au milieu des Nordalbingiens, demi- Un jeune homme , élevé à Corbie , puis à Corvey sur le Weser, la nouvelle Corbie de, devient Tapûlre des ScandinaTes, le saint
Boniface du Nord. Il est solennellemeitt consacré à Hayence ; il va recevoir l'instittition à Rome, et tente le premier de conquérir la Scandinavie à la foi, sous la protection des épées franques. Il s'appelait Ansca, et devint saint Ânscliaire, dans Vhagiographie. C'était là au moins la continuation de l'œuvre de Charlemagne. Mois, en même temps, plus alarmant symptôme! les Sarrasins d'Afrique, de Candie et d'Espagne conjurés, sous le commandement du souverain arabe de Cairoan, profilaient de la querelle d'un général et d'un patrice grec pour attaquer la Sicile, et, justement en 831, ils s'emparaient de la ville de Païenne.
Louis le Débonnaire lit bientôt la triste épreuve de la valeur de cette paix replâtrée à Nimègue. Pépin d'Aquitaine ne savaiE plus ce que c'était que l'obéissance. Pour la lui rapprendre, Louis le Débonnaire assemble une armée snr la Loire, en 833, et somme Loais de Bavière de se joindre à lui contre son frère. On n'avait presque rien refusé à ce Lonis. Sa femme Emma était parente de Judith. Il quitte, en effet, sa résidence de Ratisbonne; mais, au grand étonnement de tous, pour envahir la part de Charles, l'Allemanie, qui était à sa convenance, « avec une masse de Bavarois libres et serfs et de Slaves tributaires, » dit la chronique. Il vient ainsi jusqu'aux bords du ] près de Worms. Heureusement, les Francs rivei accoutumés à surveiller les Germains, h comi poor l'unité, et les Saxons, toujours dévoués ai bonnaire, arrêtent la révolte et donnent à l'emp le temps de revenir. Des bords du Rhin, celui-ci
24 CHUTE DE l'empire DE CHÂRLEMAGNE
suit son fils jusqu'à Augsbourg, le force à demander pardon, et, retournant en Aquitaine, voit Pépin se jeter également à ses pieds. Il est redevenu décidément empereur; mais il compromet tout en voulant entièrement dépouiller Pépin et donner TAquitaine à son fils Charles, décidément préféré.
N'était-ce pas là porter atteinte au droit des fils, même coupables? L'aîné^ Lothaire, se crut menacé. Ses droits passeraient-ils donc aussi un jour au dernier-né? Que devenait le partage de 817, garanti par l'Église? L'un de ceux qui avaient le plus contribué à ce pacte, l'archevêque de Lyon, Agobard, jouant cette fois le rôle de Wala, prend parti, comme si l'Église était elle-même en cause, et adresse à l'empereur, à Lothaire, même au pape, une sorte de manifeste. Il y reproche à l'empereur le démembrement de l'empire, l'oubli qu'il faisait de Lothaire, et exhorte le chef de l'Église, alors Grégoire IV, à venir, en appuyant l'aîné des fils de l'empereur, sauver à la fois l'Église et l'empire mis en péril par l'instabilité du gouvernement. L'œuvre politique et chrétienne de Charlemagne chancelait; toute l'Église en était ébranlée. Lothaire, croyant trouver l'occasion de se relever dans ces critiques circonstances, passe les Alpes, en 833, avec une armée qui servait d'escorte au pape Grégoire IV. Il somme ses deux frères, Louis et Pépin, de se joindre à lui sur les bords du Rhin, la grande route centrale de l'empire. Louis le Débonnaire, de son côté, convoque un synode d'évéques à Worms et appelle à lui ses fidèles du Nord. Sur les bords du Rhin, Umites de la Gaule et de la Germanie,
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au milieu de ces Francs qui avaient fait Tempire, devait se décider, par TÉglise môme, la querelle qui était bien celle de TEmpire et de TEglise.
Un échange de lettres entre le pape et les évéques francs, réunis à Worms, précéda la rencontre des armées. Jouant, le premier des papes, le rôle d'arbitre, Grégoire IV, dans un manifeste adressé à l'Église, ordonne des jeûnes et des prières pour toucher le cœur de l'empereur, se porte fort pour les droits de Lolhaire, pour le pacte de 817, et menace de Texcommunication les évéques qui se prononceraient contre lui. Mais les évéques réunis à Worms, en synode, par la main peut-être de Tévéque de Strasbourg, étaient en majorité du pays de Charlemagne. Ils relèvent hardiment le pape en le rappelant au respect de la couronne impériale, et ils menacent de le renvoyer lui- \ même excommunié s'il usait des foudres du Vatican. L'Église était divisée comme l'empire. Rien n'échappait à la confusion. Le pape se raidit. Il avait auprès de lui l'intrépide Wala, le hardi Agobard et des évoques du Midi qui Tentretenaient chaudement des droits du Saint-Siège sur toute i'ÉgUse. Il était, disaient -ils, la potestas viva a quo oporteret universos judicari . Il gourmande vivement la servilité des évéques fidèles au fils de Charlemagne; il leur con- ; teste le droit de s'élever contre le Siège apostolique, • rappelle les serments violés de Louis le Débonnaire et revendique hardiment la suprématie de l'Église sur l'État, et du pape sur l'empereur.
Cependant Lothaire avait vu se réunir à lui, dans les plaines de l'Alsace, ses deux frères, Louis et
• 'jt-
36 CHUTE DE l'empire DB CHARLEMAGNE
Pépin, avec leurs fidèles. Là étaient des Lombards, des Bavarois, des Aquitains. De son côté, Louis le Débonnaire avait remonté la rive gauche du fleuve avec les Francs et les Saxons, avec la Germanie du Nord. Ce fut le jour de la Saint-Jean, 833, que les deux armées se rencontrèrent dans un champ dénudé, en friche (Rottfeld et non Rothfeld), entre Colmar et Bâle. On allait remettre la querelle au jugement de Dieu. Mais Louis le Pieux n'était pas fait pour tenir léte à un pape. Grégoire IV, satisfait de jouer le rôle d'arbitre et de conciliateur, passe du camp des fils à celui du père, et, pendant plusieurs jours, favorise entre eux des pourparlers. L'empereur rappelait les respects qu'on lui devait. Ses fils lui opposaient ses serments violés. On échangeait des récriminations plutôt que des propositions d'accommodement. Cependant, la présence du pape, son habileté sans doute aussi produisirent leur effet au milieu des évoques et des guerriers francs, même des Germains que ' Tapôtre saint Boniface avait accoutumés à l'obéisj sance au Saint-Siège. On s'empressait autour de ce successeur de Léon III qui avait couronné Charlemagne ; on écoutait cet homme qui venait de loin, de ritalie, expliquer le vrai sens, le vrai droit de l'empire. N'était-ce pas là le divin oracle? Le pape gagna } la bataille sans combattre. \
La nuit qui suivit le jour où Grégoire avait quitté l'empereur, ces évéques qui avaient voulu lui renvoyer l'analhème, et ces guerriers qui avaient jusquelà si fidèlement soutenu le fils de Charlemagne abandonnèrent tout à coup Louis, pour aller planter leurs
LODIS LB DÉBONNAIRE 27
lentes près du camp de ses Pds et de Grégoire IV. Partagés, pour la première fois, entre l'autorilé de leur chef national et celle de leur clieT religieux jusque-là toujours d'accord, les Francs eus-raêmes et les Saxoas avaient fait leur choix. Louis le Débonnaire, dépouillé tout à coup de son prestige par le pape, se voit sans Église, sans armée. Le soufUe du pontife avait tout dissipé, et ses amis et son pouvoir. Comme le saiat homme Job de l'Écriture, Louis se résigne; il renvoie le petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles, et il vient au camp de ses fils implorer humblement la vie sauve pour sa femme Judith et pour son fils Charles. Cette plaine, désolée encore aujourd'hui et battue par les vents froids, a conservé, de cet étrange événement, le nom de Champ du Mensonge (Campus Mentitus) . Double mensonge t Ce D'étaitpas la cause de t'empire, de l'unité, qui avait triomphé. Le pape, Wala, Agobard ne s'en aperçurent que trop vite, en voyant les fds du Débonnaire ne songer bientôt qu'à leurs intérêts et à un nouveau partage qui ne respecterait plus rien. Le pape Grégoire iV essaya d'accorder les vainqueurs. Bientôt découragé, après ce premier essai de sa puissance, il repassa les Alpes plein de chagrin (c«m maximo fluTTore) et laissa l'empire à la dissolution qui suivit de près et à laquelle il avait, sans le comprendre, con- Iribaé lui-même.
â8 CHUTE DE L'EUPIRB DE CHARLEMA6NE
Mort de Louis le Débonnaire, 841. — Guerre de ses fils. — L'empereur Lothaire. — Louis de Germanie. — Charles de France et Pépin d'Aquitaine. — Bataille de Fontanay. — Serment de Strasbourg. — Traité de Verdun, 843.
Louis le Débonnaire, abandonné de tous, avait élé amené de TAlsace, sous bonne garde, au cloître de Saint-Médard de Soissons. Lothaire résolut d'empêcher une nouvelle restauration. Il y avait une loi ecclésiastique qui interdisait au coupable, une fois amené à la pénitence, de revenir à la milice du siècle {ad militiam secularem). L'ambition germaine de ce fils dénaturé se couvrit de ce prétexte chrétien. Les évéques francs pesèrent sur la conscience timorée du prisonnier. Agobard, l'archevêque de Lyon, lui représenta qu'il avait toujours été le partisan de Lothaire, et fit lire au malheureux sa propre condamnation, qu'il avait rédigée lui-môme, en écrivant l'apologie de ses fils. Séquestré du reste des humains, le vieux Louis ne voyait que ses maîtres spirituels qui l'obsédaient de menaces. Il se laissa faire. L'archevêque de Reims, Ebbon, autrefois comblé de ses bienfaits, le déclara, dans un synode, « dépouillé de la puissance terrestre par la volonté divine et l'autorité ecclésias-
LOUIS LE DÉBONNAIRE i9
liqae. » Enfin on letîonduisit à l'église Saint-Médard de Soissons (833), où s'étaient assemblés des grands et des évoques, ses ennemis. Là, pénitent forcé cette fois, il se prosterne sur la terre nue, au pied de Fautel, pour demander pardon de ses péchés. On lui en présente la longue énumération, rédigée à l'avance par ses ennemis : péchés conlre Dieu, contre TÉglise et contre le peuple! Il confesse tout, même les péchés de ses fils, et quitte le baudrier militaire et Thabit séculier pour prendre le costume de pénitent, comme s'il ne devait plus jamais penser qu'à son salut *.
Il y avait cependant là un crime moral; le monde le comprenait. Un sentiment d'horreur et de pitié se répandit dans toutes les âmes simples. Ceux qui avaient encore quelque pudeur virent, dans la dégradation du monarque, celle de l'empire même. Le fils \ de Charlemagne avait courbé la tête devant Tévêque ' de Reims, le fils d'un chevrierl Étaient-ils bien sûrs, les deux plus jeunes fils de l'empereur, que leur frère aîné les respectât, après avoir dégradé leur père. Louis de Bavière, voyant Lothaire emmener son père dans une étroite captivité à Aix-la-Chapelle, réclame un traitement plus doux pour le fils de Charlemagne. Une entrevue a lieu à ce sujet à Mayence entre les deux frères. Elle fait éclater le conflit au lieu de le conjurer. Louis le Germanique, comme on commençait à l'appeler, trouve un appui dans son autre frère, Pépin, roi d'Aquitaine. Ils se meltent en devoir de délivrer leur père. Abandonné, honni à son tour en