‹ Entrevisions, suivi de Poèmes posthumesChapitre 56 sur 75 · L'INITIATION MATINALE · texte numérisé non relu

L'INITIATION MATINALE

RÉVEILLE-TOI, ma bien-aimée, voici l'aurore. — Déjà l'aurore ! Ah ! folle, qui rêvais encore Je vais rouvrir les yeux. Eh quoi !... — Ma bien-aimée, sur Toi !

Et sur tes belles paupières closes, Avant la fleur du matin, je pose Mes lèvres.

Déjà mes yeux ont vu l'aurore qui se lève ; Les tiens, encore, sont pleins d'espace Et de sommeil mystérieux.

C'est pourquoi je veux baiser tes beaux yeux.

Et je veux que mon âme passe, Avec ce doux matin de mai, Dans tes yeux de paradis fermé.

— En eux, il n'est qu'un songe qui s'efface Aux lèvres de mon bien-aimé.

— Que tu es belle ainsi, toi qu'ailent de leur gloire Tes songes gardiens ;

Je pleure de troubler l'ineffable mémoire Des choses dont tu viens.

Mais voici, je t'ai délivrée !

— Oh ! qu'il fait noir !

— L'aube est déjà sur la mer azurée.

— Où sommes-nous ? l'ai peur.

— En un royaume de silence et de bonheur.

— La terre est proche ?

— Il n'est de terre où je t'amène.

N'aie nulle crainte, petite reine, Et donne-moi ta bouche.

Ta bouche d'alliance,

Belle comme une fleur humaine.

— La voici.

Mais qu'il est sombre et plein d'effroi, le jour ici, Dans ta demeure ...

— Enfant ! Voici de l'eau fraîche et des fleurs. Ce sont de jeunes fleurs, précoces et craintives. Cueillies dans les bosquets et sur toutes les rives,

D'une senteur délicieuse qui défaille.

Voici tes anneaux d'or, ton peigne et ton miroir,

Et ta robe de fiançailles,

Semblable à toi, qui rayonnes dans le soir.

— Ce sont de pâles rayons, si faibles...

Mais je me pare comme je puis, dans les ténèbres.

— Ne t'ai- je pas voulue un éternel espoir ?

— J'espère. Mais, Seigneur, de fleurs mes mains sont pleines. Mon âme, sans détours, te suit où tu la mènes.

Et c'est un cœur d'enfant qui tremble près de toi.

Je suis petite aussi, et simple ; lève-moi

Et tu verras : comme un oiseau, je suis légère.

— Ma bien-aimée, je t'ai levée, Tu es plus grande que moi,

Et tes pieds ne touchent plus la terre !

— Suis- je un amour de grande personne ?

— L'amour de l'amour, un amour qui respire.

— Je ne suis qu'une enfant, et je ne sais que rire. Donc parmi les voiles porte-moi.

Là-haut, dans le jour qui rayonne !

— O pâle, pâle chose, infinie, pâle et blonde Et bleue, et qui tressaille, et qui s'éveille

En mille petites ondes ;

Et qui frissonne, toute, comme je frissonne.

O pleine d'aube et d'accalmie.

Silencieuse et solitaire grande amie.

Qui m'es, si doucement, dans la nuit apparue,

Et me souris qui te salue !

— O Mer, innombrables vagues de la mer Qui rit au soleil, comme je ris !

Notre voile, haute et claire,

Avec mon âme, chante et prie.

Dans ton splendide jour nouveau.

Un mystérieux souffle se lève de la terre !

— Donne-moi ta bouche légère.

Que j'y boive le ciel et la terre et les eaux.

— Oui, de la Terre, par delà ces belles ondes, De la Terre inconnue.

Nous viennent des parfums de roses sur les flots.

O jardins suspendus sur les eaux,

O bosquets aux retraites profondes !

C'est vers vous qu'est tournée notre proue ;

Ile heureuse où Nausicaa joue.

Rivages pleins de coquillages !

— Mets tes mains jointes dans mes mains, ma bien-aimée, Et repose sur mon épaule.

O fille pleine d'auréoles,

Ta tête fière et déjà lasse,

Déjà lasse de l'extase

D'un matin.

Et doucement, tandis que sur moi tu t'inclines,

Voici que vont chanter les sirènes divines.

STELLA, MDCCCXCV.

Page 1