POÈMES
DE
CHARLES VAN LERBERGHE
C'est bête et extraordinairement prétentieux. Cela a un air d'œuvres complètes passées et même à venir. On n'imagine pas un deuxième volume après ça. C'est fini, c'est tout. Mais je n'ai rien trouvé de mieux. Dites-moi donc une dernière fois , mon cher A ... (j e ne vous demande qu'un mot sur une carte, car il y a urgence), si ce titre là ne vous déplaît pas plus encore que Entrevisions.
J'adorais ce titre : Entrevisions, qui est le seul, à mon avis, tout à fait adéquat à mon œuvre. Il est vrai que c'est un néologisme, mais pas bien grave..., puisque entrevoir existe, et le substantif passif entrevue.
Des mots bêtes comme entre-deux, entre-colonnements, entre-sabords, etc., ont été admis dans la langue sur simple présentation d'architectes et d'ingénieurs, et on ne permettrait pas à un poète de créer un petit mot
nouveau ! Il choque, me disiez- vous, l'auteur des Villes tentaculaires et des Apparus dans mes Chemins, il vous choque aussi... Maeterlinck aussi est effrayé — mais d'autres (moindres autorités il est vrai) réclament le maintien de mon titre de prédilection. Déjà quelqu'un (je ne sais plus qui, ni où précisément... dans le Réveil je crois) a adopté le mot dans une prose, ne se doutant probablement pas que c'était un néologisme. Quoi qu'il en soit, ce titre est le plus grand sacrifice que j'aurai fait à mes critiques. Mais ce ne serait encore qu'un demi-mal si j'avais trouvé un remplaçant.
Dites-moi aussi, pourrais- je, sans escroquerie et sans plagiat, prendre le même titre que celui de Donnay ? Sérénité. (C'est le titre, paraît-il, d'un livre de vers que je ne connais pas \)
Pourrais- je mettre Au Pays de {la) Sérénité ? alors que Goffin a intitulé un de ses contes : Au Royaume de la Sérénité du matin.
Je ne veux pas du banal : Poèmes sous le nom de l'auteur. Restent :
Apparences, Mirages (qui me déplaît fort). Trame (qui est assez étrange). Visions (mon titre amputé qui me fait horreur pour cela seul). Les Ailes de Psyché, qui rappelle trop Le Bosquet de Psyché, de Régnier,
l.M. Léon Donnay a intitulé : Sérénités (au pluriel) un recueil de notes ironiques en prose.
n' est-ce pas ? et qui semble à mes amis trop voulu, trop joli, même quelque peu fat^ Aimez- vous sérieusement ce titre ? Croyez- vous qu'il n'ait pas encore été pris ? Il est joli, certes, et je l'aime bien. Pourtant il ne dit rien de ce que disait ce mot essentiel ô! Entrevisions, de ce que dirait, si j'écrivais en allemand le mot Durchscheininge^, ou Glimpses en anglais. Heures sereines encore... mais titre bien Séverin, bien moral et sentimental pour un livre qui l'est si peu — qui porte comme épigraphe Sehe mit fûhlendem Aug,fûhle mit sehender Hand de Gœthe — où les pièces caractéristiques sont incontestablement, comme Les Messagères, L'Inscription sur le sable. Barque d'or, La Morte, etc., des fantasmagories, des images pour amuser les filles des fées et des ondines, — fée Lazuli, par exemple. Il est vraiment désolant que dans mon imagination, fertile quand il s'agit des autres (c'est moi qui ai créé ce titre pour Cleo de Mérode : Motacilla regia...), je ne trouve rien pour moi-même.
Autre question de nature délicate. Il n'y a dans mon volume aucune dédicace. Toutes les pièces (à
1 . Au destinataire de cette lettre, Charles van Lerberghe avait demandé de lui envoyer quelques titres. Apparences et Mirages furent de ceux-là. Le poète choisit, deux ans avant sa mort : Les Ailes de Psyché comme titre du livre de vers qu'il projetait d'écrire.
2. Ce mot serait sans doute aussi un néologisme en allemand. Peut-être y a-t-il un lapsus calami et faut-il lire : Durchscheinende.
r exception d'une seule) autrefois dédiées à des amis dans des revues ont été éliminées comme insuffisantes. Il en restait donc une (La Sphère) dédiée dans le Réveil à Elskamp. J'ai supprimé la dédicace dans le livre. C'est peut-être un peu fort..., reprendre ce qu'on a donné. Mais, franchement, il est absurde de iie dédier dans un volume qu'un seul poème. Pourquoi cette exception en faveur d'un seul poète ? [ ] Quant à mettre de nombreuses dédicaces, je n'y veux pas songer. Où cela s'arrêterait-il ? Et puis ce système me répugne. Un livre ne doit pas être une distribution de prix d'estime ou de diplômes d'amitié. Une pièce de vers, à mon avis, pas plus qn'un tableau, ne doit porter sur son titre le nom d'une personnalité étrangère. C'est antiesthétique. Donc suppression absolue de toutes les dédicaces.
Vous contesterez peut-être ces façons de faire un peu danubiennes..., assurément gantoises... Il est possible que j'aie tort, mais ce genre est dans mon caractère. Comme je voudrais aussi, par exemple, la suppression des envois, ou dédicaces manuscrites !
C'est une odieuse habitude, toujours à mon avis. Et j'aime les Anglais et leur manière very sélect de glisser dans le volume une petite carte avec les mêmes mots imprimés pour tous :
With the best compliments of...
Mais revenons à la question. La grave difficulté qui se présente est celle-ci. Si je supprime toutes dédicaces dans le livre, je voudrais pourtant en garder une dédiant le livre entier. Ceci je l'admets. C'est un grand et digne hommage qu'il y a de la joie à faire à celui qui le mérite. J'ai dédié ma seule petite œuvre à Maeterlinck alors qu'il était inconnu encore, et aujourd'hui je suis tout fier et tout heureux de ça. Nous ne pouvions, nous Flamands, admettre le système de dédicace de Baudelaire, nous étions plus voisins du pôle nord que lui. Pourtant ce nom que nous inscrivions, lui au-dessus des Aveugles, moi au-dessus des Flaireurs, signifiait que nous nous aimions bien et que nous avions confiance l'un dans l'autre. Cet usage est beau.
Or, maintenant, quelqu'un mérite assurément, pour une foule de raisons qu'il serait oiseux et trop long de vous expliquer, que je lui dédie mon deuxième volume. (Si vous êtes fin vous devinerez à peu près de qui il s'agit.) Question : puis-je le faire sans commettre envers Elskamp une double indélicatesse? Sinon, mon volume paraîtra vierge de tout autre nom que le mien.
Quelqu'un m'a répondu malicieusement : oui, si c'est une femme. Non, si c'est un homme. Je vous prie de ne pas faire cette distinction que je ne saurais admettre. // me faut un oui ou un non catégorique.
Voilà, mon cher A , les deux points sur lesquels je
viens vous consulter :
V Le titre ; 2° la dédicace.
Et, je le répète, comme il y a urgence, je ne vous demande que deux mots :V« Poèmes de Ch. V. L... », bien — ou « Entrevisions », mieux — ou « Sérénité », bien ; 2*^ Dédicace unique, possible ou impossible.
Merci deux fois d'avance.
Peu de nouvelles ici. Les Maîtres Chanteurs qui m'enthousiasment. Les Belges qui s'en vont à Paris. Ceux qui s'en vont ont raison. Je vais m'en aller moi-même. Seulement, ce que je n'aime pas, c'est qu'on s'en aille parce que la Belgique n'est plus possible aux poètes. Qu'est-ce à dire ? Je ne m'en suis jamais aperçu. Pour faire une belle œuvre, ne suffit-il plus d'aimer, de souffrir, d'avoir à sa portée quelques beaux paysages comme notre forêt, des livres, et surtout d'avoir foi en soi-même et de travailler dans le silence ? Je ne comprends pas bien ces raisons bizarres. Je comprends encore moins qu'on aille à Paris avec l'idée d'y arriver. Quand je m'embarque à la gare du Midi et descends là-bas, à la gare du Nord, je considère que je suis arrivé à Paris. Mon ambition, en toute sincérité, ne va pas au delà. Pour le moment, je songe plutôt à arriver ainsi, et le plus économiquement possible, à Londres
et plus tard à Rome. Ce n'est pas du dédain, bien entendu. Comme tout artiste, je serais enivré de joie si quelqu'un de ces maîtres que j'aime : de Heredia, SuUy- Prudhomme, Mendès, Dierx, Mallarmé... ou quelqu'un de ces confrères à qui j'enverrai tout aussi respectueusement mon volume daignait le distinguer. Mais pour cela, pas n'est besoin d'être à Paris. Et si, à cause de mon absence, personne n'y prend garde et n'en parle, je serai très content encore. Je chéris le silence et l'ombre autant que la lumière, moi.
Ce dont je suis le plus avide, c'est de connaître une bonne fois pour toutes ce qu'il y a de défectueux dans mon art. Je sens cela sans pouvoir bien me le définir. C'est là pour nous, artistes, la question importante : se connaître, c'est-à-dire connaître ses défauts. Je suis un garçon docile, toujours prêt à se corriger. On a rendu ces jours-ci un grand service à K..., à R..., en leur signalant bien clairement dans le Mercure ou la Revue naturiste le côté périssable, précaire de leur art. S'ils sont hommes intelligents et artistes consciencieux, il faut qu'ils se corrigent. Sous ce rapport je ne compte vraiment que sur Giraud. Sa critique de Rodenbach était d'une justesse absolue, ses remarques sur Elskamp aussi, même sur Verhaeren. J'aurai mon paquet, et je baiserai la main qui me frappe. A Paris, il faut déjà être quelqu'un, comme K..., ou R..., pour avoir les honneurs de la vérité.
C'est que je voudrais bien faire un deuxième volume de vers, après avoir étudié de plus près la voie où les critiques m'engageront. C'est là la meilleure besogne qu'un critique puisse faire. Comme l'homme des excentriques et du block-house, lancer l'artiste dans la vraie voie où il doit courir.
A présent, je vais écrire mon conte sur le petit pâtre. Vous en ai-je dit le sujet ? C'est une historiette fantastique et philosophique dont Villiers eût fait un chefd'œuvre et dont je ne ferai peut-être rien du tout. En tout cas, j'aurai bientôt ainsi, avec La Grâce du Sommeil (revue et corrigée). Les Conquérants, La Veillée de Noël et un ou deux contes encore, de quoi faire un petit volume. Je reprendrai ensuite les vers — et en même temps commencerai les travaux préparatoires à ma comédie en trois actes : Le Concile du Roi Pétaud, (titre provisoire) \ Voilà mes projets. Je ne vous ai parlé que de moi. Lorsque vous m'écrirez la prochaine fois, n'oubhez pas de faire de même. Parlez-moi longuement de vos œuvres, de vos projets. Je suis avide d'avoir de vos nouvelles, car à Bruxelles, comme dans cette lettre, il n'a été abominablement question que de moi.
A vous de tout mon cœur,
Charles.
1, C'est ici la première indication du projet de Pan.
Lundi, 13 décembre 1897.
Mon cher A ,
Je me hâte de vous écrire pour vous éviter la peine de m' envoyer un nouvel avis au sujet de mes titres. C'est devenu inutile ; mon petit référendum est clos. Et j'ai vraiment abusé... Donc, ne sachant plus à quel titre me vouer, j'ai pris le parti de le laisser choisir par mes amis dans la petite liste que je vous ai soumise et je me suis engagé formellement à me ranger à l'avis de la majorité ! C'est absurde, mais que voulez- vous ? Quand on a le caractère aussi chancelant... Je vous ai consulté, vous et MaeterHnck,Séverin,le petit groupe de mes amis et quelques comparses figurant le public, les passants... Voici le résultat :
Jeux et songes 2
Sous voile 2
Les Ailes de Psyché 3
Apparences 5
Mirages 2
Poèmes deC. V. L 0
En conséquence, j'ai envoyé sur-le-champ le titre définitif des « Entrevisions » à l'imprimeur. La division est :
A. — Jeux et songes
B. — Le Jardin clos