C. — Sous le portique
Mon cher A , ne m'en veuillez pas trop. Je
regrette certes, d'avoir pris une enseigne qui vous déplaît, à vous et à d'autres, dont je considère aussi les avis. Mais vous vous y habituerez peut-être. C'a été le cas de Maeterlinck qui m'a écrit :
« Ce titre d' « Entre visions », un peu décadent, un peu symbolique me choquait d'abord. J'avoue qu'aujourd'hui, est-ce réflexion ou accoutumance, je m'y suis fait et je trouve qu'il faut l'adopter définitivement. Il a été nourri et élevé avec le poème qu'il désigne et c'est vraiment le mot qui en concentre le mieux l'âme et l'esprit. Tous les autres titres proposés me semblent inférieurs. »
Je me suis donné aussi une voix au chapitre en faveur de mes « Entre visions » qui ont encore rallié le petit groupe de mes. amis intimes Rassenfosse, Vorstermans, Lacomblez, etc.
Et maintenant que voilà mon drapeau sauvé, je l'arborerai fièrement. Il est un peu sauvage comme moi et
je l'aime ainsi. Il est singulier, il attire et retient, s'il appelle les discussions, tant mieux.
Et je me dis, pour me consoler, qu'il est impossible, en ces choses, de pressentir le goût des autres.
Est-ce que Mallarmé se doute de l'effet déplaisant que font sur moi ses Divagations ? de Régnier, le beau poète que j'admire, intitule son dernier livre La Canne de Jaspe. Je ne trouverais pas, moi. Le Parapluie de Saphir beaucoup plus grotesque. Et les Squelettes fleuris, de Tristan Klingsor, et tant d'autres ! C'est une chose étrange que l'aventure de ces titres et vous avez raison de dire que l'auteur s'y révèle tout entier. D'ordinaire (et c'est mon cas), le titre indique à la fois la qualité et le défaut dominant du poète. Le bon et le mauvais esprit y collaborent. C'est l'ange qui trouve Angéliques et Salutations, et c'est le diable qui les marie, ridiculement.
Rien de plus beau que des mots comme villages, campagnes, illusoires, apparus, symboles, apostolat, etc. Généralement il en est résulté des unions baroques, de goût douteux. Il faut bien se résigner à cette petite misère qui est si bien de notre temps et de notre école.
Vous recevrez mon volume vers le nouvel an, je pense. L'édition sera assez jolie, tout entière sur papier français du Marais, l'admirable papier graine du « Mai » de Toisoul. La couverture chamois ou paille ; le titre
en or — ou en vert — très probablement en or, car j'ai toujours été en extase devant Scènes de Bal, riaXat et surtout L'Après-midi d'un Faune.
Tout cela manque bien un peu de modestie, mais quelle idée aussi de vous imaginer que je suis une violette absolue ! Le titre or, surtout sur fond pâle, éclate moins que le noir ; je le trouve même discret ; on « l'entrevoit » plus qu'on ne le voit.
Et voilà toute une lettre où je ne vous ai parlé que de mon titre ! Heureusement que maintenant nous en avons fini. Merci encore de votre gentille complaisance. Et à ce propos, mais non ! vous n'avez pas été indiscret, vous vous y êtes pris de très délicate façon... \
Je me sauve. Adieu, mon cher Ami, je vous serre les mains. Vale et Tibi.
Charles van Lerberghe.
1. L'indiscrétion, c'était d'avoir soumis à Stéphane Mallarmé cette question des titres. Selon des notes que nous avons retrouvées, Mallarmé repoussa Entrevisions, admit Les Ailes de Psyché, discuta, puis accueillit Apparences et préféra Mirages.