‹ Entrevue de Napoléon ier et de GoetheChapitre 6 sur 9 · WEIMAR · texte numérisé non relu

WEIMAR

Mjm qaafr«.

Je vais à Weimar pour les préparatifs du théâtre

Grosse jagd. Die franzœsischen schauspieler kommeu au mit ilirem director.

Abends Tod des Cœsars. Minisler Maret und aiigetiterige Jogirlenbei mir.

Marschall Lannesund minister Maret, urastœndliches gesprœch wegen der bevorsteiienden SpanischeD expédition.

Von der Jenaisch-Apoldischen jagd aJJeszumck.

Hofrath Sartorius von Gœttingen und frau sprechenbei mireio.

Ich erhalle den orden der ELren-Legion. Talma und frau und minislersMarel'sSecretKr. de Lorgne d'Idonville, finden sich bei mir zusammen.

Ht

E>e six.

Grande chasse. Les acteurs français arrivent avec leur directeur.

Le soir, la Mort de César (j).

Le ministre Maret et sa suite logent chez moi.

lie sept.

Conversation détaillée entre le maréchal Lannes et le ministre Maret sur l'expédition d'Espagne qui se prépare.

Tout le monde est revenu de la chasse de léna et d'Âpolda.

Visite du conseiller aulique Sartorius, de Gœttingue, et de sa femme.

Ij* qaatorse.

Je reçois Tordre de la Légion d'honneur. Talma et sa femme , et le secrétaire du ministre Maret, M. de Lorgne d'Idonville , se rencontrent chez moi (k).

C'est ici que finissent les noies de Goethe snr l'année 1808. On comprend facilement que ces préoccupa lions el le speclacle de ces événements l'absorbassent assez pour qu'il négligeât pendant quelque temps d'écrire son journal. Nous trouvons dans le Annales une lacune de trois mois jusqu'au commencement de 1809. A plÉjsieurs reprises Goethe avait manifesté le dt^sir de donner ud plus grand développement à celle relation conservée comme simple Esquisse; mais nous n'avons rien Irouvé dans ses œuvres posthumes qui pût nous faire croire qu'il ait exécuté celte idée. Elle est donc restée, comme tant d'autres, i l'état de projet.

Notre butessentjel dans cet écritserait de signaler

le passage de IFeW/ierauqueirempereur fit allusion dans son entretien avec notre auteur ; mais pour y arriver disons tout d'abord quelques mots sur l'esprit du roman de Werther, et sur l'époque qui l'a vu naître ; cette étude contribuera à nous faire mieux comprendre quelques hypothèses ingénieuses imaginées par les critiques allemands à l'occasion du passage blâmé par Napoléon. Les hypothèses que nous rappellerons ont toutes plus ou moins un caractère de vraisemblance , et chacune d'elle fait ressortir un des cotés faibles de Werther, et mérite par cela même une attention particulière. Toutefois les dernières confidences faites par l'auteur de Werther an meilleur et au plus intime de ses amis jetteront un jour nouveau sur la question , et nous serviront à résoudre ce problème qui a exercé la sagacité de tant d'écrivains.

Si nous examinons l'époque où Werther fut publié , nous trouvons une mélancolie vague répandue dans tous les esprits, qui portait alors tant de cœurs sensibles à mépriser la vie comme indigne et incapable de réaliser les beaux rêves d'une âme généreuse ; — époque étrange , qui allait en enfanter une autre plus grande et plus terrible encore. Goethe , au milieu de la grande crise

du xvni® siècle , éprouva profondément ce sentiment de tristesse générale qui pesait alors sur tous les cœurs et travaillait toutes les existences. Pour chasser de son âme ce chagrin dévorant, il chercha à le répandre au dehors, et il le personnifia dans son Werther, Il y attaqua les usages d'un siècle qui n'étaient plus en harmonie avec l'état social, les préjugés des castes, l'affectation, le mauvais goût , en un mot les défauts et les vices de ses contemporains.

« L'époque de cette publication, dit un philosophe moderne, est en effet très-remarquable; croirait-on qu'il y a déjà soixante-six ans * que ce type original de la poésie du spleen a paru dans le monde! »

« Werther fut écrit et publié en 1774, sous Louis XY, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans avant la révolution; et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai que Goethe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers pour un écrivain de notre génération ; on ne songe guère qu'il avait quarante

' Ceci a été écrit en 1840.

ans à l'époque de l'Assemblée Constituante, et que son œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages : c'est qu'ils sont empreints du même esprit qui s'est développé plus tard. La révolulion interrompit pendant trente ans la marche de l'esprit poétique ; la rêverie ne put pas avoir cours au milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune se trouvent ainsi jetés entre Goethe et ses rivaux. Ce que Goethe avait senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et alors de nouveaux Werther et de nouveaux Faust renouèrent la tradition poétique. »

« Si la vertu n'y est pas enseignée, ajoute notre critique, l'enthousiasme pour la vertu y respire. J'y trouve trois grands traits de la poésie véritable , trois signes d'avenir : le retour à la nature , le sentiment de l'égalité humaine , le sentiment pur de l'amour. »

« Mais ce qui manque à Werther , remarque

M. Saint-Marc Girardin ' , c*est le respect de la volonté de Dieu, ce goût de la règle qui rend la vie facile et douce, parce que, fils du xvni® siècle, il n'a pas la foi simple et ferme qu'avaient ses pères; et voilà pourquoi ce pèlerin et ce voyageur sur la terre, comme il aime à s'appeler, n'achève pas son pèlerinage. »

Dans ce pèlerinage de la vie, qui est pénible et dur, ceux-là seulement vont jusqu'au bout, qui marchent parce que Dieu le veut ; ceux qui ne vont que tant que la route leur plaît, s'exposent bien vite à s'arrêter.

L'auteur de Werther, aux principales époques de sa vie , semble juger différemment l'ouvrage de sa première jeunesse. Suivons-le à travers sa vie,

^ Pour mieux faire connattre Werther, nous renvoyons le lecteur à la savante et éloquente leçon de M. Saint-Marc Girardin , dans son Cours de littérature dramatique. L'illustre académicien y consacre un chapitre tout entier à ce roman qu'il critique avec ce sentiment de la réalité, avec cet amour de Thonnéte et du vrai qui caractérise tous ses travaux. (Y. son ouvrage, éd. Charpentier, 1845, p. llSetsniv.)

et voyons comment il s'exprime adolescent, homme et vieillard. Insensible à la critique contre laquelle il n'a jamais daigné se défendre , il montre cependant une certaine irritation lorsque Ton attaque son Werther,

Sur le point de publier son livre « il s'adresse ainsi à son ami Schœnborn, consul à Alger':

« J*ai beaucoup écrit dans les derniers temps. J'appelle surtout votre attention sur un livre qui a pour titre : Les Souffrances du jeune Werther, Je représente dans cet ouvrage un homme qui , doué d'une sensibilité profonde et exquise, se perd en rêves enthousiastes^ prépare sa malheureuse destinée par une analyse trop curieuse de son âme , et enfin, miné par un amour sans bornes et sans espoir, met fin ï ses jours. »

Cette lettre résume par&itement le plan général du roman.

Après la publication de son ouvrage, il en adresse

* Juin 1774.

un exemplaire â Joliann-Christiaii Kestner et à sa

Te mme Charlotte BufT, qui sont représeotés dans

n'erlher sous ies noms d'Albert et de Cliarlotle.

Le mari de CharMto (nous suivons la version de

i l'auteur, dont il reçut bieniflt une réponse. Goelhe

se montre douloureusement alTeclé des reprocbes

de son ami , et il lui promet de supprimer dans

une seconde édition les passages qui pourraient

porter atteinte à l'honneur des deux époux. Mais

en môme temps , convaincu de la grandeur et de la

puissance de son génie, il leur prédit que son

œuvre aura une durée éternelle ; et , en ce cas ,

de quoi les époux se pkindraient-ils, puisque leurs

noms, immortalisés par lui, parviendront jusqu'à la

postérité la plus reculée? 11 y prononce ces paroles :

« mes amis ! pense?, combien il a dû vous

aimer celui dont les souffrances vous causent tant

d'émoi dans un ample récit'. .

'SKiditnîHGoelhf-tWirienvoaHiinrichDUntur

Elbcrfeld. 18i9,p. tl9.

Voir laMi le spiriluel article de M. GuiU. Deppirg.

llluiîratioK. 1853, |). 351.

— oi —

Vers la fin de cette lettre , ce sont de ces phrases courtes, séparées par de longs tirets , comme vous en rencontrez dans Werther, On voit que ces caractères sont tracés d'une main convulsive , indice du trouble qui dévorait son âme. Dans cette lettre, le nom glorieux de Goethe remplace le pseudonyme Werther (l).

Comme le héros de son roman, il avait aimé sans espoir. Les sentiments qu'il exprimait , il les avait éprouvés lui-même ; et en se replaçant par la pensée sous leur empire , il donnait pour ainsi dire aux lecteurs la maladie à laquelle il avait échappé.

Revenu des illusions d'un amour exalté et d'une sombre mélancolie, alarmé des ravages produits par son œuvre, qui , comme le dit madame de Staël : « causait plus de suicides que la plus belle femme du monde, » l'auteur crut devoir opposer à cette fièvre contagieuse, provoquée par lui-même, une comédie ironique intitulée : Le triomphe de la sensihilité ( Triumph der Empfindsamkeit), ou Manie du Sentiment, comme on l'a aussi traduit. Dans cette comédie, Goethe combat la fausse sentimentalité, cette affectation des sentiments élégiaques devenue l'état normal de beaucoup d'esprits qui promenaient en tout lieu leur mélancolie et jouaient au Werther.

Mais , plus tard , il revint avec un nouvel amour

sur son n'erlher. Il en prend vigoureusement la

défense contre les attaques de Lord Bristol , évëqiie

de Derby.

• Le nuble Lord , dit-il h Eckermann , sod

secrélaire (qui a recueilli avec un soin minutieux

les convereations et les paroles les moins impor-

tantes sorties de la bouche du grand poète).

En passant par Hna , il trouva un prétexte pour

m'engager â aller le voir un soir.»

• Notre Lord se plaisait parfois à être imper-

tinent ; mais lorsqu'on renchérissait sur son imper-

tinence, il devenait Iraitablc. »

■ Dans le cours de la conversation i! me manifesta

l'inlention de faire un sermon sur mon Werther;

il tonna contre l'effet scandaleux qu'avait produit

ce roman, en m'atiribuant les nombreux suicides

que sa lecture avait causés. . Werther, dit-i!

• enfin , c'est un livre tout à fait immoral et

■ condamnable. >

» Halte-là! mécrîai-je, si vous parlez ainsi de

^^^^m ^BH

mon Werther^ quel ton prendriez-vous contre les grands de la terre qui d*un seul trait de plume mettent en campagne cent mille hommes, dont quatre-vingt mille commettent les plus grands excès et s*entretuent sans pitié? Et vous, alors, que &ites-vous? Vous rendez grâce à Dieu pour ces horreurs et vous entonnez des Te Deum.

• Et maintenant vous voulez rendre responsable de pareilles misères un pauvre auteur, condamner son ouvrage parce qu'il aura été mal entendu par quelques esprits bornés! Il n*a servi d'ailleurs qu'à délivrer le monde d'une douzaine de sots qui n'avaient rien de mieux à faire que de souffler sur le peu de lumière qui leur restait encore. Je croyais avoir rendu un service réel à l'humanité et avoir mérité sa reconnaissance ; et à présent vous vous emportez et vous me reprochez un fait isolé , pendant que vous autres, grands de la terre, vous vous Tivrez aux actes les plus violents et les plus monstrueux . »

« Ces paroles prod uisirent sur mon évéque un ex«

cellent efîet ; il devint doux comme un agneau, et prit alors un ton plein d'urbanité. Je passai une soirùe Irès-agréable avec lui. Lord Bristol, malgré Ij grossièreté qu'il montrait quelquefois, était un homme de beaucoup d'esprit et de tact , capable de traiter et de comprendre les questions les plus variées et les plus importantes. >

" Quand je pris congé de lui , il m'accompagna jusqu'à la porte , me témoigna mille égards ; et son secrétaire, un chapelain, poussa la politesse jusqu'à me reconduire chezmoi. i

■ Ah! monsieur de Goethe, me dit-il, que " vous avez bien parlé! Vous avez su trouver le . chemin du cœur de notre évêque ; si vous aviez " montré plus de courtoisie et moins de fermeté et " d'énergie, vous ne sortiriez pas si content de 1 votre visite. >

Aprfs ce récit fait par Goethe, Eckerraann se permet delui dire ;

. Voire ^VtrUitr a été vivement attaqué par < d'autres; vous avez eu beaucoup <i supportera

« cause de cet ouvrage; votre aventure avec « iord Bristol me rappelle votre entretien avec « Napoléon. M. de Talleyrand n'assistait-il pas à « cette entrevue? »

« — M. de Talleyrand y assistait en effet.

« L'Empereur s'était montré gracieux et très- ^ aimable ; il traita cette matière avec une grande « élévation dans les idées, telle qu'on pouvait « l'attendre d'un esprit aussi éminent \ »

Enfin, parmi les opinions les plus curieuses exprimées par Goethe dans les dernières années de sa vie , il ne faut pas omettre la suivante , où nous trouvons ces mots caractéristiques :

• Werther, dit-il encore à Eckermann , est une « créature que j'ai nourrie du saug de mon cœur,

• de même que certain oiseau nourrit ses petits.

• Il y a dans Werther tant de pensées intimes de ^ mon âme, tant de sentiments et d'idées qui « n appartiennent qu'à moi , que j'eusse pu en faire

^ Eckermann éd. Brockbaas, III, 827. — Goethe, éd. Coda, XXYII, 63 et 494.

la matière d'un roman en dix volumes. Au reste, la lecture de Werther a produit sur moi-même une grande émotion. Je ne Vat lu qu*une seule fois depuis la publication , comme je l'ai déjà dit à plusieurs reprises , et je me garderai bien de le lire une seconde fois. Les lettres de Werther sont des fusées qui lancent l'incendie dans tous les cœurs. Cette lecture, si je l'entreprenais encore , me causerait du malaise ; je souffre rien qu'en pensant à Werther; j'éprouve des angoisses cruelles ; et je craindrais, à une nouvelle lecture, de retomber dans l'état pathologique qui a fait naître cette production si intime de moi-même. »

La conversation continue sur celte matière; entin Ëckermann lui demande quel est l'endroit blâmé par Napoléon.

• Devinez! » répond Goethe avec un sourire fin.

Ëckermann lui cite alors le passage suivant de Werther :

« L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de Charlotte.

IT

« Il remit le petit billet de Werther à Albert* qui se retourna froidement vers sa femme, et lui dit : • Donne lui les pistolets. Je lui souhaite un bon voyage, » ajouta-t-il en s'adressant au domestique. »

« Ce fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les jambes lui manquèrent ; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin elle avança lentement vers la muraille , prit d'une main tremblante les pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme, sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son mari , lui révéler tout, la scène de la veille , sa faute et ses pressen-

< Ce billet contient ces paroles : « Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me propose de faire? »

timents ; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était mis ; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose, voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation supportable pendant le repas ; on se contrai^it, on conta, on s'oublia\ »

Eckermann ajoute :

« Vous vous êtes sans doute donné beaucoup de peine pour motiver ce silence de Charlotte , qui cache ses tristes pressentiments et ses craintes à Albert; mais toutes les considérations du second ordre devaient nécessairement céder le pas à son attachement pour Werther, et surtout dans une circonstance si grave où il s'agit de la vie de son ami. >

« Votre observation n'est pas mauvaise, lui

^ Goethe , éd. Gotta , XIY , 148. — Werther , édiUon Charpentier , p. SIO.

• réplique Goethe ; mais pour des motifs parti-

i culiers je dois garder le silence sur ce point , et

« je m'abstiens de vous dire si Napoléon a fait

i allusion à ce passage ou à un autre \ »

Beaucoup de critiques allemands ont tâché de résoudre cette difficulté. Ils ont presque tous avancé des hypothèses plus ou moins spécieuses.

Il n*entre pas dans notre plan de rapporter toutes ces opinions contradictoires , bien qu'elles contiennent quelquefois de judicieux aperçus. Mentionnons cependant la thèse soutenue par M. Diintzer, auteur des Études sur Goethe, grand et précieux travail le plus étendu et le plus approfondi à la fois de tous ceux qui aient été publiés sur cet auteur.

Nous lisons dans une lettre de Werther le passage suivant :

« J*avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après coup ; mais puisqu'il

^ EckermanD, éd. Brockhaus , III, 37.

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