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n'en sera rien, je puis voua le dire acluellernent. Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur, C'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince qui est général au
Napoléon, pense M. Duntzer, devait trouver étrange le projet de Werther d'aller à la guerre, Qu'allait-il faire à la guerre ce pauvre Werther? A l'Empereur il fallait des hommes aux nerfs d'acier; un soldat tel que Werther ne pouvait lui convenir. Qu'allait -il faire ï la guerre cet homme d'un caractère si contemplatif et d'une humeur si rÈveuse ? Cette résolution a dû feire sourire l'Empereur. Peut-être ausâ Napoléon trouva-t-il sa passion pour Charlotte trop faible, pour que ce caprice belliqueux l'emporUt un instant sur son amour '.
Un autre critique, M. Schubarth , auteurd'une dissertation sur Werther, nous rapporte une conversation qu'il eut avet Goethe en 1820. Goethe
' Dûnlzer. Éludes sur Goethe, p. 139.
lui dit entre autres choses : que Napoléon avait été le seul qui eût appelé son attention sur une discordance ou disconvenance {Misverhœltniss), qui jusqu'alors avait échappé aux critiques les plus minutieuses:
« Quand je lui demandai des détails plus expli- « cites , ajoute M. Schubarth , il me répondit que « j'étais fort en état, par le jugement critique que • j'avais porté sur son Werther, de le trouver moi- « même, et que par conséquent il ne voulait pas « devancer mes conjectures \ »
Cependant on ne remarque absolument rien dans l'ouvrage de Schubarth qui puisse faire soupçonner le passage blâmé par Napoléon. Malgré le silence obstiné de Goethe, que nous ne pouvons nous expliquer que par son penchant naturel à intriguer le public , et quelquefois ses meilleurs amis, M. Schubarth avait néanmoins obtenu de lui ce
^ Schubarth. Observations sur Werther, Hirschberg. 1833, p. 20.
mot : discordance ^ . Nous avons pensé un instant que ce mot ne pouvait s'appliquer qu'à la dernière scène entre Charlotte et Werther.
« Goethe, observe judicieusement M. Saint-Marc Girardin , a bien senti , que quelque dégoût qu'on ait de la vie, il y a loin encore de ce dégoût à la résolution de mourir; et c'est cette distance qui fait l'intérêt : car, dans l'intervalle entre la première et la dernière pensée , que d'émotions diverses ! que de sentiments contradictoires ! quelle lutte , même dans les plus décidés à mourir ! quelle lutte contre la mort ! L'âme alors semble, si je puis parler ainsi, devenir plus vivante et plus sensible : tantôt elle se rattache, avec une sorte de joie douloureuse, aux souvenirs de la vie , qui lui paraît d'autant plus belle qu'elle va la quitter, et, sans cesser de vouloir mourir, elle éclate en regrets de la vie ; tantôt elle se sent prise de je ne sais quelle aigreur impatiente, qui fait que tout la choque et la blesse : un mot , un geste, un regard. Mais, ne nous y trompons pas.
^ Gomp. Discours de M. F. H. de Ilagen , dans les Annales de la Société Berlinoise ( Littérature et archéologie ). 1 848 , YIII, 336.
dans cette impatience même je sens Teffort et la révolte de la vie contre une résolution fatale que l'homme, arrivé à ce point, n'a plus la force de changer, et qu'il n'a pas non plus la force d'accomplir. Le spectacle de l'homme, dans ces moments d'hésitation et de souffrance , est plein d'intérêt , et voilà pourquoi Goethe prolonge le récit des dernières journées de Werther. Comme les détails sont petits et minutieux en apparence ! mais comme ils sont merveilleusement inventés pour pousser Werther au suicide l A ce moment il n'y a plus rien de mesquin et d'indifférent : tout a un sens et une intention , tout porte coup \ »
C'était le dimanche avant Noël. Noël est le jour des étrennes pour les enfants en Allemagne ; et , quand Werther vint le soir chez Charlotte , il la trouva qui s'occupait de préparer les joujoux qu'elle destinait àses frères et sœurs. Charlotte était décidée à tout faire pour éloigner Werther : elle sentait qu'il le fallait pour son honneur et pour son repos. Elle fut embarrassée en le voyant. Cependant ils se mirent à causer.
Edit. Charpentier. I, 121.
. Vous aussi , » dit Charlotte en cachant son embarrassousunaimablesourire, • Vous aussi vous aurez vos Noels si vous è\es. bien sage. •
■ — Et qu'appelez-vous Être bien sage? « s'écria-t-il; ■ Comment dois-je Être? comment puis-je être? .
. — Jeudi soir , reprit-elle , est la veille de Noël ; les enfanls viendront alors , et mon père avec eux... Venez aussi .. mais pas avant,,. •
Werlher était interdit.
soit ainsi; je vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi; non, cela ne se peut pas.»
• Il détourna les yeux de dessus elle, et se mili marcher à grands pas dans la chambre , en répétant entre les dents i
• — Cela ne peut pas durer 1 >
« Charlotte , qui s'aperçut de l'état violent où l'avait mis ces paroles , chercha , par mille questions , à le distraire de ses pensées ; mais ce fut en vain. »
« — Non , Charlotte , s'écria-t-il , non , je ne vous reverrai plus ! »
« — Pourquoi donc, Werther? » réprit-elle.
« Vous pouvez, vous devez nous revoir; seulement soyez plus maître de vous ! Oh ! pourquoi ôtes-vous né avec cette fougue , avec cet emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la main , soyez maître de vous I Que de jouissances vous assurent votre esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre ! »
« Il grinça des dents , et la regarda d'un air sombre. »
Elle prit sa main :
« — Un seul moment de calme , Werther ! » lui dit-elle. « Ne sentez-vous pas que vous vous abusez ,
que vous courez volontairement à votre perle? Pourquoi faut-il que ce soit moi, Werther! moi qui appartiens à un autre , précisément moi ! Je crains bien , oui , je crains que ce ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos désirs si ardents! »
« Il retira sa main des siennes, et» la regardant d*un œil fixe et mécontent :
« — C'est bien , s*écria-t-il , c'est très-bien 1 Cette remarque* est peut-être d'Albert? Elle est profonde ! très-profonde ! »
« — Chacun peut la faire, reprit-elle. N*y aurait-il donc, dans le monde entier, aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour nous, je m'afflige de l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous ! Un voyage vous ferait du bien , ?ans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre amour , et revenez alors : nous jouirons tous ensemble de la félicité que donne une amitié sincère. »
— On pourrait imprimer cela , dit Werther avec
un sourire amer, et le recommander à tous les instituteurs :
« Âh ! Charlotte , laissez*moi encore quelque i répit: tout s'arrangera ! »
• — Eh bien , Werther ! ne revenez pas avant la • veille de Noël ! »
« 11 voulait répondre ; Albert entra. On se donna le bonsoir avec un froid de glace. Il se mirent à se promener l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. Albert fit de même , puis il interrogea sa femme sur quelques affaires dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore arrangées , il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint mettre le couvert , il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de rester ; mais il ne vit dans cette invitation qu'une poUtesse insignifiante : il remercia très-froidement, et sortit »
Le lendemain il écril la dernière lettre à Cliarlollp, ef , selon toute vraisemblance , c'est quelques raomenls api'Ès qu'il ajoute ces lignes :
« Ta ne m'allends pa;. Tu crois i|ue J'obéirni , cl « que je np le verrai qon la reillc de NoC-l. CbarlotlP ! « <-iii]ourd'hi>i ou jamais. La Tcille de Nn£l lu tiendras u ce papier dsni I« main, tu rrâmiru*, ei lu le oiouiln leras de les larmes. Je le teui, il le Tautl Oh! que je D suis coDleni d'avoir prie mon parti! a
Ce fragment fait f^ncore mieux ressortir la scèoe qui va suivre :
« Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter l'escalier; clie reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche et peut- Sire pour la première fois ! Elle aurait volontiers fait dire qu'elle n'y était pas; et quand il entra, elle lui cria avec une espèce d'égarement p
" Vous ne m'avez pas tenu parole !
-Je n'ai!
n promis , ■ flit sa répons
« — Au moins auriez-vous dû avoir égard à ma « prière ; je vous avais demandé cela pour noire < tranquillité commune. »
• Elle ne savait que dire ni que faire quand elle pensa à envoyer inviter deux de ses amies , pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies , tantôt qu'elles ne vinssent pas , lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir. »
« Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à grands pas. Elle se mit à son clavecin , et commença un menuet ; mais ses doigts se refusaient. Elle se recueillit et vint s*asseoir d'un air tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur le canapé. »
« N'avez vous rien à lire? » dit-elle.
II n'avait rien.
c Ici, dans mon tiroir, continua-t-elle, est « votre traduction de quelques chants d'Ossian :
« je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours « vous l'entendre lire vous-même; mais cela n'a « jamais pu s'arranger. »
« 11 sourit, et il alla chercher son cahier. Un frisson le saisit en y portant la main , et ses yeux se remplirent (Je larmes quand il l'ouvrit ; il se rassit , et lut. •
« Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. 11 jeta le manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers ; Charlotte était appuyée sur l'autre main , et cachait son visage dans son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible : ils sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian; ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le brûlaient. Elle frémit, elle voulut s'éloigner; mais la douleur et la compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle le
pria de continuer; elle priait d'une voix céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses chants» et lut d*une voix entrecoupée :
« Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? Tu me caresses et dis : « Je suis chargé de la rosée du ciel. » Mais le temps de ma flétrissure est proclie ; proche est Torage qui alMttra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beaaté; son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera et ne me trouvera point ^. »
^ Comparez la lettre de Werther du 12 octobre.
€ Oseian a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses chants sublimes me ravissent 1 Errer sur les bruyères tourmentées par rouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des aïeux , à la pâle clarté de la lune ; entendre dans la montagne les gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le rugissement du torrent de la fordt, et les soupirs de ia jeune fille agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le héros nobtement mort qui fut son bien- aimé :... et quand alors je rencontre le barde blanchi par les années , qui sur les vastes bruyères cherche les traces de ses pères , et ne trouve que les pierres de leurs tombeaux , qui gémit et tourne ses yeux vers rétoile du soir se cachant dans la mer houleuse , et que le passé revit dans Pâme du héros , comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon propice les périls des braves , et que la lune prétait sa lumière à leur vaisseau revenant victorieux ; que je lis sur son firent sa profonde douleur , et que je le vois , lui le dernier , lui resté seul sur la terre , chanceler vers la tombe , et comme il puise encore de douloureux plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères » et regarde ia terre froide et l'herbe épaisse que le vent
« Toute la force de ces paroles tomba sur IMnfortuné. Il en fut accablé. 11 se jeta aux pieds deCharlotte dausledemier désespoir; il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux , contre son front. Il sembla à Charlotte qu*elle sentait passer dans son âme un pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent ; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein ; elle se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras , la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et balbutiantes de baisers furieux, « Werther! » dit-elle d'une voix étouffée et en se détournant, « Werther ! • et d'une main faible elle tâchait de l'écarter de son sein. « Werther I » s*écria-t-elle enfin , du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la laissa aller de ses bras , et se jeta à terre devant elle comme un forcené. Elle s*arracha de lui , et , toute
couche, et s'écrie : • Le voyageur viendra, il viendra, celoi qui me « connut dans ma beauté , et il dira : Où est le barde? Qu'est devenu c le fils de Fiogal ? Son pied foule ma tombe , et c'est en vain qu'il t me demande sur la terre... > Alors , ô mon ami! je serais homme à arracher l'épée de quelque noble éouyer, à délivrer tout d'un coup mon prince du tourment d'une vie qui n'est qu'une mort laite , et à envoyer mon âme après ce demi-dieu mis en liberté. »
troublée , tremblante entre l*amour et la colère , elle lui dit .
— « Voilà la dernière fois, Werther! vous ne « me verrez plus \ •
Entraîné par le récit, saisi par la beauté des détails , ému jusqu'aux larmes , nous n'avons pas tout d*abord compris comment cette scène ou un passage de ce récit pouvait prêter à la critique ; mais après un examen attentif, nous avons remarqué qu*il y avait réellement là une discordance^ ainsi que le dit Goethe à Schubarth.
Charlotte , si peu douée de cette 6usse sentimentalité , maladie générale du siècle , — Charlotte que Werther surprend au milieu de petits enfants auxquels elle prodigne les soins les plt» affectueux, elle, la femme ménagère par exceUence, que les Allemands désignent sous cette belle expression de Hamfrau, — Charlotte, en un mot, si peu romanesque par la forme et par le fond, comment peut-elle
^ Goethe, édit. GoUa XIV, 185.
Werther, édit. Gharpeotfer, p. 193 et sotv.
Comparez Goethe , XV, 106; XVI, S39; XIX, 181.
Plus nous étudions l 'ouvrage de Goethe sous toutes ses faces, plus nous examinons sous tous les rapports les caractères de Werther et de Charlotte , plus nous comprenons aussi la difficulté d'amener d'une façon plus simple ee moment d'oubli des deux amants.
Mais grâce aux travaux récents publiés par MM. Schœll et Dûntzer\ et aux mémoires de M. Frédéric de Millier ^ nous croyons pouvoir résoudre enfin ce problème , et donner le mot de l'énigme qui a tant excité la curiosité.
M. de Millier nous raconte à peu près dans les mêmes termes que Goethe la première partie de Tentretien du 2 octobre. En arrivant vers le milieu de son récit , il nous cite ces paroles que Napoléon adressa à Goethe , (après lui avoir parlé du Mahomet de Voltaire) :
« J'ai lu sept fois * votre Werther, et toujours « avec un nouveau charme. »
^ Mooatsschrift rar Litteratur. Leipzig, dé». 1852.
' Plusieurs fois , probablement pendanlla longue traversée de Toulon à Aleiandrie , en 1798 , Bourrienne lui faisait presque constamment, à bord de VOrient, la lecture de quelqu'un de ses ouvrages favoris.
{^Mémoires de Bourrienne , II, 71.)
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Pour confirmer ces paroles, ajoute M. de Muller, t'Empereur fit i Goethe une analyse exacte el profonde de Werther. Après différentes remarques , toutes très-jusles , il indiqua un passage qui prêtait
Werther poussé au stùàde, autant par les chagrins de l'amhilim froissée , que par sa passion pour Charlolle.
" Ceh n'est pas naturel , continua Napoléon ;
• vous avez affaibli chez le lecteur l'idée qu'il s'était . faite de l'immense amour que Werther éprouvait
* pour Charlotte'. •
Cette critique de l'Empereur nous paraîtra beaucoup moins fondée si nous nous conl«atuos de consulter les dernières éditions que Goethe a données de son hvre".
En effet, dans ces éditions, l'ambition et l'amour-propre froissés nous paraissent conduire
' Souvenirs de M. Frtdéric de Miillw. ÉJil. Scliœll. 1853, p. asH.
' Depuis 17BT juiqu'è noi joars.
Werther à VinacHpité plutôt qu'au suicide ; c'est sa passion pour Charlotte qui domine presque tout jusqu'au dernier instant ; c'est elle qui occupe le premier plan du tableau, et fait naître en lui l'idée d'attenter à ses jours. Les autres chagrins ne sont pour ainsi dire que des accessoires; ils contribuent sans doute à sa résolution fatale , mais leur part est bien feible en comparaison de l'amour profond qui l'égaré et le pousse à la dernière catastrophe.
Mais si nous examinons avec attention une des premières éditions du livre S dont Napoléon avait la traduction dans sa bibliothèque de camp', la critique que l'Empereur adressait à Goethe nous paraîtra beaucoup mieux fondée, et nous devinerons facilement le véritable mot de V énigme.
En effet, dans un passage de ces premières éditions , le point d'honneur et l'ambition froissée semblent concourir au moins autant et peut-être plus que l'amour à conduire Werther au suicide.
ï De 1774 jusqu'à 1787.
' La traduction dT?erdun ; un volume in-i8.
(iIfffMoif 6« de Bourritnne, II, 49 et suiv.)
Voici ce passage lel que l'Empereur l'avait lu dans la traduction de Werther qu'il avait emporté en
Égyptp:
" La rdsolution de quitter ce monde s'était fortifiée dans rame del'infortuné jeune homme. C'était , (lès longtemps, son idée favorite, et surtout depuis son retour auprès de Charlotte ; il l'avait toujours entretenue ; mais il ne voulait point commettre cette action d'une manière précipitée ni téméraire ; il était décidé à ne faire ce pas qu'en homme bien jjersuadé, riïsolu, mais tranquille. -
■ On entrevoit ses doutes et ses combats dans ce fragment qu'on a trouvé sans date parmi ses papiers, et qui était, suivant les apparences, le commencement d'une lettre à son ami.
• Saprésence.sonBort, l'intérêt qu'elle prend au mien expriment encore quelques larmes de mon cerveau desséché...
' On relève la toile, on passe de l'autre cûté, voilà touti Et pourquoi tous ces retardements , toutes ces craintes?... Parce qu'on ignorecequ'ily alàder-
rière,et qu'on n'en revient point, et que notre esprit est porté à ne voir que confusion et ténèbres dans ce qui est incertain. »
« LE CHAGRIN QU'iL AVAIT ESSUYÉ ÉTANT SECRÉ- TAIRE d'ambassade ne s'effaça jamais de sa
MÉMOIRE '; lorsqu'il LUI ARRIVAIT d'EN PARLER , CE QUI ÉTAFT RARE , ON SENTAIT AISÉMENT QU'iL REGARDAIT SON HONNEUR COMME BLESSÉ SANS RESSOURCE PAR CETTE AVENTURE , ET QU'iL AVAIT PRIS DU DÉGOÛT. POUR TOUTES LES AFFAIRES ET OCCUPATIONS POLITIQUES. IL SE LIVRA DONC TOUT ENTIER AUX IDÉES SINGULIÈRES ET AUX SENTIMENTS RÉPANDUS DANS SES LETTRES , ET A UNE PASSION SANS BORNES QUI DUT A LA FIN CONSUMER TOUT CE QUI POUVAIT LUI RESTER DE VIGUEUR. L'ÉTERNELLE MONOTONIE d'un TRISTE COMMERCE AVEC LA FEMME LA PLUS AIMABLE ET LA PLUS AIMÉE, DONT IL TROUBLAIT LE REPOS , SES CHOCS , SES COMBATS , SES TRAVAUX SANS BUT , SANS DESSEIN , LE POUS- SÈRENT ENFIN A TERMINER SES JOURS. »
^ Goethe, éd. GottaXIY, 81.— Werther, éd. Charpentier , 134 et saiv.
Le 90 décembre.
II faut que je parle; je te remercie, mon cher ami , d*a?oir relevé ce mot si à propos. Oui, sans doute, il vaut mieui que je parte. Le projet de retourner auprès de vous ne me plait pas en entier; etc ^. »
Si nous prenons maintenant l'édition originale de 1787, fidte par Goethe avec l'assistanco de Wieland et de Herder ' , ou une de celles qui furent publiées en Allemagne depuis cette année jusquà nos jours , et que nous y cherchions le même passage , nous remarquons , même après un examen superficiel , que la dernière partie a été profondément modifiée et transportée par fragments à divers endroits du livre , ou plutôt remplacée par un tout autre texte.
Les meilleurs traducteurs français n*ont suivi ce texte que beaucoup plus tard ; et l'Empereur ne connaissait pas encore, en 1808, ces traductions.
^ Werther. Édit. Bry , p. 17.
' Lettrés de Goethe à Mme de Stein. Édition SchœU, 185S. III » 268.
Nous citons ici ce passage tel que nous le trouvons dans la traduction de M. P. Leroux :
< La résolution de sortir du monde s*était accrue et fortifiée dans l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retourauprès de Chariotte, il avait toujours considéré la mort comme sa dernière perspective, et comme une ressource qui ne lui manquerait pas. Mais il s*était cependant promis de ne point s'y porter avec violence et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande conviction et le plus grand calme.
• Son incertitude , ses combats avec lui-même paraissent dans quelques lignes qui , sans doute , commençaient une lettre à son ami ; le papier ne porte pas de date :
« Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle « prend à mon sort expriment encore les dernières « larmes de mon cerveau calciné.
« Lever le rideau et passer derrière... voilà a tout! Pourquoi frémir? pourquoi hésiter? Est-ce « parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière ?. . . parce
« qu'on n'en revient point?... et que c'est le
« propre de notre esprit de supposer que tout est
« confusion et ténèbres là où nous ne savons pas
« d'une manière certaine ce qu'il y a? »
« IL s'habitua de plus ënplus a ces funestes
IDÉES , ET chaque JOUR ELLES LUI DEVINRENT PLUS FAMILIÈRES. SON PROJET FUT ARRÊTÉ ENFIN IRRÉ- VOCABLEMENT; ON EN TROUVE LA PREUVE DANS CETTE LETTRE A DOUBLE ENTENTE QU'iL ÉCRIVIT A SON AMI :
I 20 décembre.
« Cher Wilbrelm, Je rends grAce à ton amitié d'avoir si bien compris ce que je voulais dire. Oui , tu as raison , il vaudrait mieux pour moi que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous n'est pas tout à fait de mon goût , etc. ^. »
Que Ton compare un instant ces deux passages , et l'on verra facilement au premier coup d'œil
^Werther, éd. Charpentier, p. 183. —Goethe, édit. Cotta , XIY, 123 et suiv.
les différences notables qui les distinguent. C*est au lecteur à apprécier la valeur de notre assertion. Il pourrait seulement s'étonner que Goethe n*ait pas répondu à l'Empereur que sa critique ne pouvait s'appliquer aux récentes éditions de Werther; mais il ne faut pas oublier que plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis la publication de 1787. Le poëte a donc pu ne point se rappeler, en 1808 , dans le moment même de l'entretien, qu'il avait déjà prévenu cette critique en faisant disparaître de son livre le passage en question.
Ajoutons encore, pour répondreà cette objection, que Goethe lui-môme avoue à Eckermann*, qu'il évitait de lire son œuvre. Nous répétons ces propres paroles : « Je ne Vai lu quune seule fois depuis sa publication, et je me garderai bien de le lire une seconde fois, »
La critique de Napoléon ne reste pas moins juste pour les premières éditions de Werther, Il n'y avait point de lectures superficielles pour lui ; le grand capitaine, le livre à la main, devenait critique sévère ; il jugeait un roman , une tragédie, comme
^ Yoy. cUdessuip. 42.
éKJ —
le dit si finement Goethe, avec la rigidité d'un juge criminel \
Ce mot nous peint encore Tesprit d'observation de Goethe. Ces qualités érainentes d'un esprit merveilleusement doué pour la critique qu'il découvre dans l'Empereur, nous sont encore révélées par les écrits de Napoléon lui-même et par les entretiens qu'ont recueillis ceux qui vivaient dans son intimité. Dans ces écrits el ces entretiens Napoléon exprime ses opinions sur les plus grands écrivains de l'antiquité et des temps modernes avec une finesse et une profondeur qui nous frappent d'admiration : il embrasse presque toujours le plan général d'un ouvrage; il saisit tout ce qu'il y a de saillant; et pour exprimer son jugement , il trouve un langage pittoresque et expressifqui donne de l'intérêt même à une analyse.
Notre tâche est finie. Nous nous sommes borné au rôle de traducteur ; et ce n'est qu'avec une certaine timidité que nous avons osé lever un coin du voile mystérieux qui nous a caché pendant un demi-siècle le secret du poëte.
^ Voy ci-dessus p. 20.