VIE D UNE PARTIE DL PARC DE BAGATELLE VERS
chasse où les élégants de la Restauration étaient conviés par un billet ainsi conçu : « Monseigneur le duc de Berry chasse le daim au bois de Boulogne le 10 de ce mois. M. X... est invité de la part de Son Altesse Royale à Bagatelle et à prendre des rafraîchissements après la
chasse. Signé : comte de Nantouillet. (Le déjeuner sera à 10 h. 1/2.) (1 ».
Vingt ans plus tard, Richard Seymour, marquis d'Hertford, achète le domaine pour la somme de 300.000 fz'ancs. Le richissime Anglais en fait son séjour de prédilection; il y entasse les splendeurs ramassées chaque jour dans toutes les grandes ventes de France. Souvent, au lendemain des brillantes enchères où, par procuration, il avait conquis à coups de billets de banque telle toile ou telle statue de prix, l'impotent marquis se donnait la joie rapide de contempler de sa fenêtre entr'ouverte le lableau ou le marbre acquis la veille, appuyé contre la roue du camion ou de la tapissière qui les avait amenés... Son coup d'œil jeté, la statue, la toile rare allaient prendre place dans quelque magasin très clos dont elles ne devaient plus sortir qu'après la mort du maître.
Le fils de Napoléon III prend à Bagatelle ses premières leçons d'équitation et, en 1B70, l'impéralrice Eugénie vient y luncher avec ses dames d'honneur (-). Celte année-là, le marquis d'Hertford mourut à Baga-
(1) FSagatelle devint le lieu de promenade de « L'Enfant du Miracle », le duc de Bordeaux; là, chaque jour, il venait avec une escorte, accompagné de M™^ de Tourzel. Une toile de Raimond, appartcnand à Sir Richard Wallace, consacre le souvenir de ces visites. (G. Dochesne, Le Château de Bagatelle.)
(2) ... Dans le lointain du parc, un grand vieillard un peu voûté, le marquis d'IIerlford-Seymour, appuyé sur le bras robuste de Richard Wallace, arrive juste devant le château en même
BAGATELLE
telle, et sir Richard Wallace, héritier de lord Scymour, vint l'habiter à son tour.
Le9 janvier 1005, la iniinicipalilc parisienne achetait le
ITiEMIEUES AliVIES DE llS'' I.E DUC DE BORDEAUX.
Dessiné et gravé par Canu, nie Saint- Jacc]ues , n° 23.
merveilleux domaine pour la somme de (3.500.000 francs, et ce joyau de pierre, cette coquette demeure « parva
temps que rempercur el son lidèlc, le général Henry, tous doux en civil :
— Quelles nouvelles? crie rinipératrice.
— Bonnes pour vous Madame, dans vingl-qualrc heures la guerre sera déclarée à la Prusse.
Je la verrai toujours s'élançant vers Napoléon, pâle comme un
sed npta » était à jamais rivée à la chaîne d'or du beau Paris.
Des expositions y sont organisées chaque année. Les portraits d'enfants succèdent aux portraits de femmes, il semble que les grâces pâlies retrouvent un regain de jeunesse en pénétrant à nouveau dans ce logis où elles triomphèrent jadis...
Et puis c'est ici le temple de Flore. Notre ami, M. Gravereaux, — le magicien qui a créé cette féerie, « la roseraie de l'Hay » — a organisé « la roseraie de Bagatelle ». C'est dire la munificence de cette colonie du royaume des roses.
Aujourd'hui, on fêle la Tulipe; la tulipe étant fort à la mode cette année, il était tout simple que la Ville de Paris piquât à sa ceinture rouge et bleue la « Fleur merveilleuse » si joliment chantée par notre spirituel confrère, M. Zamacoïs. Comme les Hollandais d'autrefois, les Parisiens sont hypnotisés:
Pas un qui ne subisse ici la tyrannie De cette passion : la Tuiipomanie...
11 faut l'avouer, c'est un culte charmant. Qu'ils sont exquis ces parterres de fleurs héraldiques, sveltes sur
spectre, lui étreindre les mains et, se précipitant vers le petit prince, rélever en Tair en criant: » A Berlin! A Berlin! » Et tout le cortège suivit les souverains jusqu'à la grille d'iionneur, qu'hélas aucun ne devait plus franchir.
Extrait d'une lettre de M. de Keroy à M. de Canibis. {Bulletin de la Commission historique de Neuilly, 1905.)
BAGATELLE
leurs longues tiges à calice d'or, de saphir, de pourpre, de rubis, aux clochettes découpées dans des soies changeantes et parfois aussi dans du taffetas gonrimé d'Angleterre, urnes idéales ouvrées par des doigts d'orfèvre, avec leurs pétales retroussés par le vent ou fripés par la pluie !
Ces champs de tulipes s'épanouissent à droite du petit château, plus loin que les anciennes écuries, sur ces pelouses où jadis s'érigeaient les statues de marbre et les fûts de colonnes, dispersés, hélas ! aux feux des enchères qui précédèrent la vente totale du domaine.
Pour y parvenir, nous traversons des champs de pavots écarlates, des charmilles de glycines mauves, des berceaux de clématites violettes. Déjà quelques rosiers entr'ouvrent leurs corselets de velours vert et laissent deviner les boutons qui s'épanouiront demain.
Un seul, il faut bien l'avouer, ne permet pas d'escompter sa floraison, il est rétif, il boude, il proteste, et c'est grand dommage, car il porte un nom sublime : « L'Idéal ».
IE vieux château de Meudon est en fêle. J Sous les regards curieux des braves Meudonnais, massés devant la grille, des victorias, des autos, des coupés s'arrêtent, précédant une vingtaine de breaks, d'où descendent de charmantes femmes en claires toilettes et tout un essaim de jeunes filles, escortées de littérateurs, d'artistes, d'amis.
C'est r « Université des Annales » qui, célébrant sa fête annuelle, vient déjeuner dans l'Orangerie du Grand Dauphin, fils aîné de Louis XIV!
Pour accueillir cette délégation de la grâce parisienne, il semble que la nature elle-même ait revêtu sa plus belle parure. Le ciel est bleu, le soleil rôlit les pâquerettes des pelouses et dans l'herbe les grillons — ces tziganes des prairies — lancent leurs Irilles les plus élincelants.
Au bout de la longue terrasse, un cri d'admiration : le spectacle est féerique. Dans un paysage à la Frago-
nard se découpent à l'horizon les lointains bleus et verts des coteaux de Fleury; au premier plan s'étale le jardin à la française, où des pyramides de pivoines roses viennent se mirer dans un « carré d'eau » ; devant le mur de l'Orangerie, une immense tente de coutil rayé de rouge, sous laquelle huit cents couverts sont dressés. Des sonneries de trompes, lancées par des piqueurs, joufflus comme des tritons en habits rouges, alternent avec les airs de biniou et de vielle exécutés par des musiciens revêtus de costumes nationaux. Au fond, sur une estrade, un orchestre avec chœurs.
Voilà, j'imagine, un joyeux rappel des agapes d'autrefois ; l'âge des universitaires aidant, ce fut le triomphe de la jeunesse, riant à trente-deux dents du merveilleux divertissement qui lui était offert.
La chose fut exquise et fort bien ordonnée*.
Rien n'y manqua : concert champêtre dans le plus beau site du monde, danses, théâtre de la nature, allocution enflammée du maître Jean Richepin magnifiant Rabelais, promenade dans le parc et, pour finir, envolée d'aéroplanes...
Qu'il nous soit permis à notre tour de conter à toutes les jolies dames, qui sont venues promener leurs grâces extasiées dans ce domaine très historique, un peu des aventures dont ces vieux murs — sur lesquels se pro-
(IJ Victor Hugo, La Fêle chez Thérèse [Les Contemplations).
fila l'ombre de la perruque du Roi-Soleil — ce parc antique, ces charmilles furent les mystérieux témoins.
Meudon, dont l'ancien nom Meodum, (montagne de sable), est d'origine celtique, fut, semble-t-il, un des premiers foyers druidiques de France. Un dolmen de grandes
CHATEAU DE VILl.EBON ET LES MOULINS A VENT QUI lOUnNISSlIST LES EAUX DU CIIA1 EAU DE MEUDON.
dimensions, actuellement réédifié sur la terrasse du château, est une épave de ces temps très anciens.
Mais, sans remonter au déluge, il nous suffira de savoir qu'en 1539 Antoine de Lorraine, chanoine de la Sainte-Chapelle, fit abandon du domaine à Anne de Pisseleux, sa nièce, épouse de Jean de Bretagne, duc d'Etampes. La chronique scandaleuse assure que cette
jolie duchesse d'Étampes fut un peu mieux que du dernier bien avec le galant roi François 1". Aussi oblinl-elle facilement de son augusle maître la permission de former un parc autour de l'antique manoir seigneurial de Meudon. Le 5 juillet 1546, une délégation d'experts se réunit pour estimer les terres particulières que l'on devait enclore dans le parc projeté et le roi de France daigna se déranger pour procéder lui-même â cette répartition. Tout cela n'empêchait pas, six ans plus tard, la volage duchesse de céder sa seigneurie à Charles, cardinal de Lorraine et archevêque de Reims. Ce prince de l'Église s'employa fort à embellir Meudon ; il y fît bâtir par Philibert Delorme un magnifique château «sur le point le plus élevé de la colline qui regarde la Seine» et aussi une église dont maître François Rabelais fut l'inoubliable pasteur.
Le 18 janvier 1550, en effet, le grand Rabelais obtint du cardinal du Bellay — évêque de Paris — son protecteur, la cure de Meudon.
Aucun document ne précise un séjour fait par Rabelais dans sa paroisse, sauf une lettre citée par Colletet, où Rabelais parle « de ses bonnes et pieuses ouailles, et aussi du grand soin qu'il apportait à se faire aimer de ceux dont son évêque lui avait donné la direction spirituelle (i) ».
i^l) « 11 desservit celte cure, dit Colletet, avec toute la sincérité, toute la prud'horamie et toute la charité que l'on peut attendre d'un homme qui veut s'acquitter de son devoir.... 11 y a bien de l'appa-
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