LE CHATEAL' DE MARLY
carte de Marly dressée vers 1740 par l'abbé Delagrive {^) : devant nous, l'admirable panorama de la Seine et les lointains de Saint-Germain, coupé par le viaduc sur lequel un Irain passe en sifflant; à nos pieds, trois « plans » de prairies et de pâturages remplaçant les trois étages de « terrasses reliées par des degrés » dont chacune supportait des « miroirs d'eau » : — le Grand Jet, les Quatre Gerbes, les Nappes, la Grosse Gerbe, — pour finir par l'Abreuvoir que surmontaient les deux fameux groupes de Couslou. Des chevaux en liberté, des ânes, quelques chèvres paissent tranquillement les grands prés verts, trois laveuses savonnent leur linge en une marette
(1) Le château est composé : 1" d'un gros pavillon carré qui est la demeure du Roi. Le pavillon est isolé, situé sur le lieu le plus éminent et l'on y monte par plusieurs degrés, en sorte qu'il commande à huit autres pavillons. Ces huit pavillons, aussi isolés, forment une espèce d'avenue spacieuse au Pavillon-Royal, dans les jardins et n'ont de communication les uns avec les autres, que par des herceaux de fer sur lesquels on a fait plier des arbres qui les
couvrent Ils sont occupés chacun par une des personnes de la
cour à qui le Roi fait honneur de les nommer pour être de ses parties....
Les jardins sont très agréables, surtout dans la saison des fleurs, par la diversité et l'abondance qui s'y trouvent.
Les fontaines et les cascades y sont en très grand nombre et très belles, et depuis peu. Sa Majesté a fait encore tomber une cascade en forme de rivière du haut de l'allée du derrière du château, d'où elle se décharge dans toutes les autres fontaines des jardins^
Dépenses du château et pavillon de Marly. Somme totale en 1690 : 4.oOL279 livres, douze sols, trois deniers. (Mémoires de Saint-Simon, t. VIIL Notes. Catalogues de toutes les maisons royales et édifices appartenant à Sa Majesté.)
là OÙ jaillissait le « Grand Jet »... et sur l'emplacement des « Quatre Gerbes » deux groupes de collégiens jouent au foot-ball... Derrière nous, cette allée verte qui descend en pente raide des hauteurs de Marly remplace la « Grande Cascade », cette ruineuse « Grande Cascade », dont la suppression fut décidée en Conseil de Régence (1717). Saint-Simon sauva Marly que le cardinal Fleury(*), « par avarice de procureur de collège », voulait détruire « comme d'un entretien trop coûteux »... mais il dut sacrifier la cascade qui fut démolie; un tapis de gazon la remplaça... et les soixante-trois plaques de marbre rouge formant les marches sur lesquelles rebondissaient
(1) Une après-dînée, comme nous allions nous asseoir en place au Conseil de Régence, le maréchal de Villars me tira à part et me demanda si je savais qu'on allait détruire Marly. Je lui dis que non... et j'ajoutai que je ne pouvais le croire..... Comme tout le Conseil était .déjà assis en place, j'allai par derrière à M. le duc d'Orléans à qui je dis à l'oreille ce que je venais d'apprendre sans nommer de qui; que je le suppliais, au cas que cela fût, de suspendre jusqu'à ce que je lui eusse parlé....
... Il voulut me le prouver bon (le conseil qu'on lui avait donné de détruire Marly) par l'épargne de l'entretien, le produit de tant de conduites d'eau, de matériaux et d'autres choses qui se vendraient....
Je lui répondis qu'on lui avait présenté là des raisons de tuteur d'un particulier, dont la conduite ne pouvait ressembler en
rien à celle d'un tuteur du Roi de France 11 convint que j'avais
raison et promit qu'il ne serait point touché à Marly.... En effet, Marly fut conservé et entretenu, et c'est le cardinal Fleury qui, par avarice de procureur de collège, la dépouillé de sa rivière, qui en était le plus superbe ornement. (Saint-Simon, Mémoires, t. IX, chap. VII.;
les eaux, aiTeclées aux travaux de l'église Saint-Sulpice, revêtent aujourd'hui les parois de la nef aux enlours de la sacristie I
Le Pavillon royal, isolé, comportait un grand salon octogone, splendidement décoré de sculptures et de peintures; il occupait toute la hauteur du château; quatre petits appartements l'entouraient au rez-dechaussée et au premier étage. Encore élaienl-ils des plus précaires. Le 6 décembre 1687, la Palatine écrivait : « A Marly, on n'a pas d'appartement, si ce n'est pour dormir et s'habiller (1) ; mais dès que ceci est fait, tout est pour le public. Dans l'appartement du Roi il y a de la musique; dans celui du dauphin, on prend les repas; là aussi, se trouve le billard qui ne désemplit pas. Dans l'appartement de Monsieur, se trouvent la banque, toutes les tables de tritrac et les jeux de cartes; dans le mien, se tenaient les marchands, et c'est là qu'avait lieu la foire... » Extérieurement, quatre salles de verdure, renfermant les quatre « bassins des carpes », encadraient le Pavillon royal, au pied duquel aboutissaient douze pavillons carrés comme le château et comme lui peints à fresque, en « trompe-l'œil », de couleurs vives, mais moins richement décorés. Ces douze pavillons, tels les douze signes du zodiaque escortant le char du soleil, bordaient — six par six — les trois terrasses et les miroirs d'eau; les précieuses gravures de Blondel, d'Ave-
(1) Lettres de M'^<^ la Princesse Palatine, t. I, p. 61.
line et de Rigaud nous les montrent reliés entre eux par des treillages, entourés de buis taillés en forme de vases, de boules, de pyramides. Ces pavillons, âprement disputés par les courtisans, s'appelaient Mercure, Vénus, Diane ou l'Abondance, suivant les fresques dont les murs étaient couverts.
La peinture décorative tenait d'ailleurs une grande place à Marly, où presque toute l'architecture extérieure était « simulée », à ce point qu'une perspective fameuse — un paysage entrevu à travers des portiques — due au peintre Rousseau, couvrait tout le mur du pavillon des Seigneurs, à droite du Pavillon royal.
... Et nous occupons la place de ce fameux Pavillon royal, délimité par ces quatre lignes de pierres effritées, et c'est sur l'emplacement exact de ce trou malodorant où poussent les orties, que s'élevait le grand salon de Louis XIV, terminé par une coupole ornée de balcons où « les femmes non présentées obtenaient facilement d'être placées pour jouir de la vue de la brillante réunion... » C'est ici que le Grand Roi reçut Racine, le maréchal de Vendôme après sa glorieuse campagne d'Italie et le maréchal de Villars avant la victoire de Denain... Ici passa toute la cour de France... Ici M"« de Montespan et M™* de Maintenon échangèrent de furieuses œillades; ici Vauban fut admis à saluer Sa Majesté; ici l'on joua le Sicilien et le Bourgeois gentilhomme; ici Louis XIV à l'apogée de sa fortune tint des Conseils où il remaniait la carte du monde! Ici, Louis XV bâilla, Marie-Antoinette
soupira et Louis XVI tambourina aux vitres des « laissezcourre » et des « bien aller ». Ici enfin, tournaient en cercle les quatre paires de bœufs de l'atTreux Sagniel... et de tous les anciens propriétaires, c'est certainement ce vieux gredin qui seul reconnaîtrait « son » Marly.
BELLEVUE
LES premiers jours de mars 1748 furent — à en croire le marquis d'Argenson — défavorables à la belle madame de Pompadour. « J'ai trouvé la marquise extrêmement changée. Elle était à la messe de la chapelle, coiffée de nuit, avec la mine du monde la plus malsaine. Elle ne peut résister à la vie qu'elle mène, de veilles, d'occupations, de spectacles, de dépenses continuelles pour amuser le Roi; tandis qu'elle-même, en outre, est sans cesse occupée d'affaires, et au milieu d'un tourbillon de monde continuel... » (i).
Un changement d'air s'imposait : Dieu sait — et le contrôleur des finances le savait également — que M"^ de Pompadour n'avait que l'embarras du choix entre ses multiples logis. Jamais « grande et honneste dame » ne posséda plus de domiciles — ni de plus somptueux — que cette « amasseuse de terres et bâtisseuse de châteaux »; la fortune personnelle de la favorite « s'élevait à une opulence royale ». Propriétaire de vingt domaines
(l) Mémoires du inarquis d'Argenson, t. III, p. 205,
dont Crécy, — près Dreux, — où le linge seul (pour ne citer que ce chiffre éloquent) avait coûté 650.452 livres (1) !... Elle jouissait d'un logis princier à l'hôtel Pontcharlrain, et achetait Thôtel d'Évreux (aujourd'hui palais de l'Elysée)... Sacrifiant à la manie « sylvestre et bocagère » de l'époque, M"^ de Potnpadour s'était fait construire trois « Hermitages » (2), — à Ver-sailles, à Fontainebleau, à Compiègne, — « pour y offrir de temps en temps deux œufs à la coque au Roi ». Mais, régente du goût, éprise de beauté, prodiguant les millions aux artistes, appelant sur eux la faveur et les grâces du maître, la marquise régnait sur un peuple de peintres, sculpteurs, architectes, doreurs, décorateurs... Et partout où elle exerçait son « gouvernement de l'art » elle faisait éclore des merveilles! C'est pour cela que tout doit lui être pardonné.
Un beau jour, en se rendant à Meudon (3), M"* de Pompadour, frappée de l'admirable panorama qu'offrait
(1) A Crécy, où le l^"" octobre 1756, elle présidait, en l'absence du Roi, un Conseil auquel assistaient le garde des Sceaux, le prince de Soubise, le maréchal de Belle-Isie et où l'on décidait de venir — au printemps prochain — en aide à l'Autriche en mettant le siège devant Wesel, opérant ainsi une diversion contre la Prusse. {Mémoires du marquis d'Argenson, t. IV, p. 289.)
(2) Edmond et Jules de Concourt, Madame de Pompadour, p. 90.
(3) Mercredi 25 (novembre 1750), jour de Sainte-Catherine, le Roi va prendre possession du château de Bellevue, que l'on a meublé et préparé à force jusqu'à vendredi. [Journal de Barbier, t. IV, p. 484.)
BEI.LEVUE
la terrasse dominant la Seine, au-dessus du Bas-Meudon, décide d'y élever un château « d'une intimité plus petite » que ceux qu'elle possède déjà!
Dès le lendemain, l'architecte Lassurance et Lisle
« le premier homme de France pour dessiner les jardins >), sont convoqués. Assise sur une sorte de trône rustique, improvisé à l'aide de cailloux et de branchages, la marquise donne ses ordres : ici le château, plus loin les parterres, là-bas, les terrasses étagées, coupées de
pentes douces aboutissant à des charmilles longeant la rivière; ce sera « son petit Palais de Belle-Vue... » et jamais surnom ne fut mieux mérité : Qu'il fait bon voir de ce joli coteau un coucher de soleil, alors que la Seine et Paris apparaissent tout en or, tandis qu'à l'horizon les bois de Sèvres, les bois de Meudon, les hauteurs de Saint-Cloud s'effacent peu à peu dans le ciel pâle où des buées violacées tombent comme des voiles de gaze... et comme l'on comprend aisément que Watteau, Boucher, Rigaud, le chevalier de Lespinasse, Turner et tant de parfaits artistes y soient venus chercher l'inspiration.
Conquise par sa trouvaille, M™' de Pompadour, qui n'aimait pas à attendre, multiplie les recommandations; presse ses architectes : 800 ouvriers travailleront pendant vingt-neuf mois à édifier son rêve; elle souhaiterait « pendre la crémaillère » le 25 novembre 1750. Espoir déçu ; ce jour-là les cheminées fumaient terriblement; si bien que le Roi et les invités étaient forcés de souper au Taudis (ij — une bicoque située au bas du Jardin et que l'on avait achetée toute construite! Mais la semaine suivante, la marquise prenait sa revanche : sur un petit théâtre décoré à la chinoise, se déroulait un ballet, l'Amour architecte (2), qui eut la rare fortune
(1) Ce jour-là, le Roi, avec la cour, soupa au Taudis, petite maison au bas du jardin, que Ton a achetée toute construite. 11 n'y fume pas. Voilà donc un autre domicile royal, ce Taudis. {Mémoires du marquis d'Argenson, t. III, p. 371.)
(2) Avant-hier, on joua, à Bellevue, la comédie de L'Homme de Fortune, par le Sieur Lachaussée. A la fin, M. de La Vallière fit