IN CONCERT I) OUTRE-TOMBE
pièce exquise qui fut le salon des cabinets de la Reine, dont les deux fenêtres s'ouvrent sur la mélancolique cour du Dauphin, et où les glaces usées semblent avoir gardé la fugitive impression des fantômes princiers qu'elles reflétèrent, tout en écoulant les vieux airs modulés dans la pièce voisine par la pendule de Marie- Antoinette, nous revoyons comme en une éblouissante vision quelques-unes des scènes dont ce salon fut le poétique décor (i).
Dans cette alcôve entièrement revêtue de glaces, Marie-Antoinette est assise ; elle porte une de ces robes légères et charmantes que façonnaient si joliment pour Sa Gracieuse Majesté ces artistes en chiffons qui s'appelaient M""" Elofîe ou M"^ Bertin ; son pied mignon, chaussé de mules à hauts talons, sort d'un jupon de
(1) Cette pièce fut décorée à nouveau en 1783 par les frères Rousseau. Une niche de glaces abrite un canapé d'où les hautes coiffures à plumes vont se répéter partout et les reliefs dorés des boiseries ont la précision de métaux ciselés. L'aspect noble et paisible de ces panneaux longs où des sphinx ailés, à tête de femme, sont accroupis deux par deux aux côtés de trépieds fumants, tandis que tout en haut de grands médaillons au chiffre de la Reine semblent soutenir des vases de parfums, s'égaie à la base des lambris d'autres panneaux étroits, où un Amour aux yeux bandés se balance sur une escarpolette de fleurs.
... Les bronzes réguliers qui rehaussent les belles cheminées de marbre rouge, soutenues par de classiques têtes de femmes s'accordent à la pureté de lignes des lambris; et le joli lustre, le petit mobilier gracieux conservent un charme d'intimité à ce salon où survit encore le sourire de la Reine dans le délicieux buste en biscuit de Pajou. (André Péhaté, Versailles, p. 136.)
linon batiste; elle porte une robe à reflets « gorge de pigeon », rehaussée de nœuds « à l'aurore », et ses longues mains pâles, que souligne une paire de bracelets en ruban zinzolin satiné, émergent de la ruche d'un pierrot de florence gris.
La Reine prend avec ses intimes le « thé à l'anglaise »... Toute étiquette a disparu; le petit cercle est au complet : M™' de Lamballe, la comtesse d'Ossun, M"** de Guéménée, la comtesse Jules de Polignac, la comtesse Dillon, M. de Besenval, le comte Valentin Esterhazy, le duc de Coigny, MM. de Guines, d'Adhémar, de Vaudreuil, l'abbé de Vermond rient et potinent à qui mieux mieux, et un laquais de petite livrée, enlr'ouvrant discrètement la porte fleurie de sculptures, annonce: « M. le comte de Fersen... »
On complote quelque folie... Si l'on s'échappait de cet ennuyeux Versailles pour aller faire l'école buissonnière, courir l'aventure aux bals de l'Opéra? Sous le masque et les dentelles combien il serait amusant d'intriguer les maris en maraude et les courtisans en bonne fortune!... Et Marie-Antoinette sans suite, accompagnée de la seule princesse d'Hénin, partira nuitamment de Versailles, descendra à Paris chez le duc de Coigny, où elle passera un domino protecteur...
Comme deux grisettes en partie fine, la Reine et sa compagne empliront de leurs paniers un vieux carrosse disloqué, puis, en route! Mais le carrosse se brise, tant pis... on hèle un fiacre, et ce sera dans ce bel équipage