UN COXCEUT I) OLTRE-TOMBE
qu'en 1779 la souveraine de France débarquera devant le vestibule de l'Opéra, à trois pas du Palais-Royàl... Au petit jour, on regagnera Versailles... Le Roi ne fera que rire de l'escapade... Mais la médisance ira son train et les contredanses du bal de l'Opéra ne feront que préluder aux refrains de la Carmagnole et aux hurlements du Ça ira, poussés les 5 et 6 octobre par les tricoteuses elles furies de guillotine venues de Paris sous la conduite de l'huissier Maillard — celui-là même qui présidera aux égorgemenls de l'Abbaye et des Carmes. — Les bandes envahiront les appartements aux boiseries dorées, poseront leurs mains sales sur les ors moulus de Gouthière, sur les bronzes ciselés et dorés par Gobert et Varin, crèveront les tableaux, casseront les glaces, briseront les porcelaines de Sèvres, se feront des serre-tête avec les morceaux de « gros de Tours « arrachés au mur de la chambre du Dauphin, et la tourbe vociférante finira par entraîner à Paris le Roi, la Reine, et le Dauphin... le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron !
Les désastres s'accumulent sur Versailles : le 20 octobre 1792, sur la proposition du ministère Roland, la Convention autorise la mise à l'encan du mobilier garnissant le palais de nos Rois; et cette vente stupide — commencée le 25 août 1793 — ce coup de marteau du commissaire national, brutal comme un coup de couperet, guillotinant Part français, ne prendra fin que le 11 août 1794.
Toutes les merveilles entassées depuis des siècles sont
livrées « en tas » pour quelques assignats !... Les Petites Affiches du 3 pluviôse an II annoncent « dans les magasins de la citoyenne Mauduit la vente à prix fixe de meubles de Versailles et de Trianon »...
Et non seulement on dispersait aux quatre vents toutes nos richesses; mais le Nota de la mise en vente officielle précisait : « N. B. — Les meubles de la liste civile peuvent être transportés à l'étranger en exemption de tous droits »... C'était la prime ofîerte au pillage des châteaux royaux ; et les deux noms inscrits au bas de celte affiche ruineuse sont ceux de Musset — l'aïeul du poète — et de Ch. Delacroix — le père du peintre !
Pendant ce temps-là, Marie-Antoinette attendait la mort dans le sombre cachot de la Conciergerie...
Et tandis que nous évoquions tous ces souvenirs la petite pendule dorée de la Reine continuait de sonner les heures et d'égrener les airs d'autrefois, ces airs dont les rythmes surannés et boiteux accompagnaient le mieux du monde le défilé de nos fantômes, tantôt sautillants sur le motif de la gavotte àWrmide, tantôt mélancoliques sur le vieux refrain que chantonnaient nos grand' mères...
11 pleut, il pleut bergère !
LA MalmaisoQ : un nom évocateur qui fait surgir deux fantômes : Bonaparte elJoséphine. Bonaparte, encore bronzé par les soleils d'Italie et d'Egypte, est Premier Consul; il commence sa chevauchée prodigieuse. Mince, élancé, souple, il est resté le Bonaparte maigre du pont d'Arcole, tel que Gros l'a représenté se profilant sur les trois couleurs du drapeau. Sa tète semble copiée sur une médaille romaine, deux yeux de flamme, profondément enchâssés sous les sourcils bruns, éclairent le masque césarien. Isabey va fixer les traits du Consul; la main droite passée dans le gilet de casimir blanc, il porte déjà le « petit chapeau » en bataille, l'habit échancré de colonel de chasseurs, la culotte de peau collante, les bottes à revers.
Joséphine est toujours la fine créole qu'a si joliment dessinée Prud'hon. Les cheveux bouclés encadrent de friselis noirs sa tête rieuse aux yeux voluptueux... autour de son corps souple s'enroulent des linons, des
gazes, des tulles, des échappes légères... Comme elle ressemble peu aux portraits officiels qui nous la présentent roide et guindée sous les lourdes soies de Lyon; la couronne en tête, des pavés de diamants aux oreilles, toute scintillante de pierreries, de camées, de perles-, les mains chargées de bagues, les bras encerclés de bracelets « montant au-dessus du coude, atteignant l'épaule »... En i800, et à Malmaison, Tldole est avant tout jardinière... Elle taille, émonde, plante, déplante et replante les arbres rares que des courriers stylés lui apportent de toutes les parties du monde, et que les croisières anglaises laissent passer, desserrant en leur faveur les mailles du blocus continental!
La « citoyenne Bonaparte » est reine au pays des fleurs ; mais les plantes qui viennent »< des îles » sont ses préférées, et c'est en costume de « là-bas », un madras aux vives couleurs enroulé autour du front, que la jolie Martiniquaise arrose les fleurs exotiques, ses compatriotes.
Pour Lui comme pour Elle^ Malmaison est le coin d'élection : Bonaparte y fera ses plus beaux rêves. En 1800, l'avenir s'annonce si radieux; tout est permis aux impatiences de son génie; la France conquise s'agenouille aux pieds de son vainqueur... et ce vainqueur — qu'auréole déjà toute une légende de gloire — vient d'avoir trente ans! A la Malmaison (') le héros deMarengo, de Rivoli, des Pyramides... le « consul d'airain », encore
(1) La Malmaison était déjà, à l'époque de l'acquisition qu'en fit M™o Bonaparte, une délicieuse demeure. Le château, sans être