BICÈTRE
LA haute porle de l'hôpilal de Bicêtre s'érige, sombre, sur le ciel gris. Autour de nous la triste banlieue parisienne semble noyée d'eau, la pluie cingle les vitres de la voiture, les malheureux passants piétinent dans des lacs de boue. Celte matinée de novembre, ce faux jour crépusculaire estompent et liquéfient toute la nature : arbres, hommes, bêtes et gens semblent se fondre dans la buée grise :
Une procession d'ombres sur le ciel noir(').
Sous l'orage, nous allons visiter le plus triste, le [dus douloureux des hôpitaux parisiens : l'hôpital de Bicêtre.
Nous franchissons une, deux, trois cours immenses, plantées d'arbres bas, aux cimes étêtées; cours encadrées d'arcades sous lesquelles palabrent des groupes
(1) Victor Hugo : l'Expiation. {Les Châtiments.)
sombres en casquelle de drap ou en bonnet de coton, des mouchoirs à carreaux noués aulour du cou, vêtus de l'uniforme bleu foncé de l'Assistance publique. Fumant leur pipe, traînant dans la boue ou sur les dalles mouillées leurs gros pieds ankylosés, beaucoup d'hospitalisés circulent péniblement, cahin-caha, étayés l'un sur l'autre, rachitiques, contrefaits, cagneux... Un nain aux jambes torses s'arc-boute sur un géant qui, de très haut, lui donne la main. Trois ou quatre vieillards, l'air hébété, se traînent, les mains rivées à des bâtis de bois formant chariot : sans ce support, ils s'écrouleraient lamentablement. Beaucoup de béquilles, beaucoup de cannes... c'est l'entrée de la « Cita Dolente >>.
Au milieu du xin' siècle, vers 1250, saint Louis installa une troupe de moines chartreux sur le plateau de Gentilly ('). Cette installation fut éphémère; trente-six ans plus tard, sous Philippe le Bel, le monastère n'était plus qu'un amas de ruines. Jean de Pontoise, évoque de Winchester, acquiert le terrain; bientôt un admirable château avec flèches et donjon (le château de Winchester que les Parisiens prononcent « wicestre » d'où plus tard Bicêtre) dresse ses tours orgueilleuses au milieu de la plaine verdoyante...
vlj Au xiii'^ siècle c'était à cet endroit la rase campagne, dépendant du domaine de la Grange aux Quculx, sis sur le plateau de Gentilly. (Paul Delaunay, L'Hospice de Bicêtre.)
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La deuxième invasion anglaise fut fatale à « Wiees- Ire », reiievenu domaine royal. Robert Knolles. à la tôte de cinq ou six mille hommes d'armes, marche sur Paris, s'avance jusqu'au Taubourg Saint-Marcel, se heurte aux travaux de défense i~i septembre 1371), est forcé de
LE CHATEAU DE BICETHE AU XVIie SIECLE.
reculer. Pour couvrir sa retraite il enflamme des villages entiers : Villejuif, Gentilly, Arcueil, Bicêtre. et de son hôtel Saint-Pol — résidence des rois de France — le pauvre Charles V voit brûler ses plus beaux domaines! En 1385, Charles VI cède Bicêtre au comte de Savoie. En 1400, Jean de Berry, oncle du roi de France, achète les ruines, rebâtit le château de Winchester, le remplit
de « sculptures, de mosaïques, de peintures et de vitraux ». *
La querelle des Armagnacs et des Bourguignons mettait alors la France en feu; les Parisiens s'insurgent, une bande de Cabochiens, sous le commandement d'un de leurs chefs de milice, se jette sur Bicêtre, « une moulte belle maison, richement et notablement édifiée et peinte... Ils y boutèrent le feu, si bien qu'il n'en demeura que les parois... » En 1416, le duc de Berry offrait au chapitre de Notre-Dame le château ruiné et les terres qui en dépendaient.
En 1519, ce lieu sauvage et redouté servait de refuge aux malfaiteurs, aux brigands infestant les environs de Paris, et les bonnes gens assuraient — en se signant — que ce n'étaient que « repaires à loups-garous » où le Diable en personne tenait ses Sabbats ('). 11 fallait en finir; les ruines furent saisies à la requête du procureur du Roi; l'an suivant les pierres de l'ancien castel de Bicêtre étaient données à l'Iiôtel-Dieu.
(1) Profilant de cette crédulité générale, un prétendu magicien nommé César dit Perdilor s'établit dans les carrières de Bicêtre, prétendant y faire apparaître le diable.
« Quand quelqu'un vient voir le diable, je l'amène là-dedans, mais avant d'y entrer, il faut qu'il me paie, pour le moins, 45 ou 50 pistoles.... Etant arrivé à un endroit que je connais..., six hommes, que je fais tenir dans cette caverne, jettent des flammes de poix résineuse... A travers les flammes, je fais voir à mon curieux un grand bouc chargé de grosses chaînes de fer peintes en vermillon.... (Roman satirique de Jean de Launel. — Nouveaux mémoires, de l'abbé d'ARTioNY, t. IV, p. 5.
BICETRE
Sur les terrains livrés à la culture, Louis XIII projette (l'installer un hôpital militaire, et Vincent de Paul, secondé dans son œuvre admirable par la reine Anne d'Autriche, y recueille les enfants trouvés. C'est alors que la maison de Bicêtre fut réunie à l'hôpital général (i).
La situation n'en restait pas moins navrante; Bicêti-e, non seulement était devenu hôpital, mais servait encore de prison. Un rapport écrit par Malesherbes, en 1770 (2), nous trace dans un mémoire au Roi une terrible peinture de celte géhenne : « Les malheureux qu'on enferme dans ces lieux humides et infects sont attachés à la muraille par une lourde chaîne... » Les cachots où croupissaient les prisonniers étaient abominables, ils manquaient de tout! « Pas d'air dans ces antres, à peine un peu de lumière filtrant à travers les trous des piliers et des dalles formant les voûtes de cet enfer ».
En 1788, dans le quartier de l'hôpital, les grabataires gisaient encore entassés comme une cargaison de nègres
(1) « Bicôtre estait alors une maison vrayment royale, si elle estait achevée. Le. dessein estait d"y accueillir les soldats estropiez, sous le titre de Commanderie de Saint-Louis, mais les fonds ayant manqué tant pour les bastiraents que la subsistance, et les désordres survenus par les misères publiques des derniers temps, elle a été presque ruinée par deux campements d'armée et depuis, l'on en avait donné quelques appartements pour les Enfants trouvés en attendant l'establissement de l'Ilospital général. {Notice faite en 1637 pour le cardinal de Mazarin, extraite des Registres des Délibérations du bureau et de l'hôpital.
(2i Recueil de Lanioignon sur la Cour des Aydcs, 1779.
dans un navire de traite. Chaque lit était occupé par plusieurs malades (i), l'on en déposait jusque sur le
cicÉTnE \Er,s 1800.
plancher; le même bain devait servir à quatre fiévreux. Quant aux fous enfermés dans un quartier séparé « on
(1) Une femme; M™« Necker, frappée du speclacle épouvantable des « bons pauvres » mêlés aux malades et aux idiots et « rongés par la vermine, nourris de pain de son moisi, entassés dans ces
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les montre comme des bêles curieuses au premier rustre qui veut bien donner six liards pour les voir (^) ».
La Révolution, le croirait-on. n'épargne pas ce séjour de misère. Cent soixante-douze victimes sont massacrées
.A CHAÎNE DES FORÇATS EN 183'l.
Musée Carnavalet.
à Bicêtre en [1792. « Les assassins se présentèrent à dix heures du malin, le 3 septembre. Après avoir vainement
lieux humides et souvent dans des caves, au moindre prétexte éreintés de coups » (Michelet, Histoire de la Révolution française. t. III, [p. 410), obtint de son mari, quelque temps avant la Révolution, que les lits à plusieurs fussent remplacés par des lits à deux séparés par une cloison de bois. (Paul Bru, Histoire de Bicèlre.) (1) Observations d'un voyageur anglais sur la maison de Force appelée Bicêtre, par le comte de Mirabeau, 1788.
tenté de parlementer, les administrateurs durent laisser pénétrer le flot de ces furieux. Les chefs des tueurs exigèrent de l'économe les registres d'écrou; le concierge les apporta dans le bureau du greffe; on y installa une sorte de Tribunal révolulionnaire.
On appelait les prisonniers; les « bons à tuer » étaient marqués dans le dos d'une croix à la craie, puis lâchés dans le jardin... Alors la chasse commençait, la justice populaire abattait le gibier à coups de sabre, à coups de bûches nationales », à coups de pique, à coups de fusil. Un ormeau existe encore dans le « Jardin des Pharmaciens » au pied duquel furent empilés les cadavres (i).
Que de prisonniers passèrent en cette lugubre maison depuis Latude jusqu'à Cadoudal, le chef des chouans, les quatre sergents de La Rochelle, et aussi Papavoine et Lacenaire, de sinistre mémoire f^).
(1) Souvenirs historiques du l'ère Richard au château de Bicêtre (manuscrit.)
(2) Carbon et Saint-Réjant se sont pourvus au Tribunal de cassation contre le jugement qui les condamne à mort (machine infernale de la rue Saint-Nicaise, 3 nivôse an IX). Ils ont été transférés dans les cachots de Bicêtre, où ils attendent le résultat de leur requête. [Journal des Débats du 22 germinal, an IX. — Aulard, Paris sous le Consulat.)
Un faux Dauphin. Hervagault fut interné à Bicêtre le 27 mars 1802. Il y purgea les quatre années d'emprisonnement auxquelles il avait été condamné, puis, sa peine achevée, reçut l'ordre de se rendre à Saint-Lô. Une nouvelle condamnation le ramena à Bicêtre le 29 août 1809, et sur les registres figure cette mention : « Le 29 mai 1812 a été, par moi, prêtre sous-signé, inhumé Jean-Marie Hervagault. Signé : Legoubin. (Paul Bru, Histoire de Bicêtre.)
BICETHE
C'est de Bicêtre que parlait autrefois la chaîne des forçats escortés parla chiourme chargée de les conduire aux bagnes de Rochefort, de Brest et de Toulon...
Le 24 décembre 1836, Bicèlre ces?ait d'être maison
l'IlÉPAIiATION DE LA CHAÎNE DES lORÇATb tN 1l5o4.
Musée Carnavalet
pénitentiaire pour devenir uniquement hôpital. C'est cet hôpital contenant plus de 2.000 habitants, — que nous venions visiter ce matin!...
Tout d'abord nous nous perdons dans un dédale de
couloirs, de portes, de courettes... « Le service du professeur Pierre Marie, s. v. p.? » Un obligeant hydrocéphale titubant sur deux pieds de bois veut bien nous guider. Voici le docteur vêtu de la blouse grise et du tablier blanc traditionnel, la toque de velours noir en tète. Malgré sa barbe grisonnante, le docteur Marie a conservé ses yeux bleus de douze ans, ses yeux du lycée de Vanves, alors que, de compagnie, lui et moi, subissions le supplice du « piquet » en nous murmurant à voix étouffée les échos des théâtres fréquentés lors du dernier dimanche de sortie. Je lui résumais la Dame blanche, il m'initiait à la Biche au bois... Que c'est loin tout cela!
Affectueusement, le docteur veut bien abandonner en notre faveur les coupes de cerveaux qu'il était en train de préparer; c'est lui qui se fera notre cicérone. Nous voici parcourant les longues salles : « Ici sont les malades communs, hélas! à tous les hôpitaux... Mais, là-bas, c'est la réserve, si je puis dire; les grands nerveux, les héréditaires, les atrophiés, les anormaux, c'est là-bas que le fameux 606 fait merveille ! Ceci, vous pouvez le dire et l'écrire, car — si j'en juge par les résultats obtenus dans mon service — c'est un merveilleux instrument de résurrection... »
A la porte de l'antique bâtiment vers lequel nous nous dirigeons, devant l'entrée qui fut au xvii^ siècle le porclie de l'hôpital, des chariots de malades, des chaises, des voitures roulantes,... « l'écurie » de tous les pauvres