LE LYCÉE DE VANVES
IL se rencontre, paraît-il, des gens assez déshérités des joies de ce monde pour regretter le temps heureux où ils usaient — sur les bancs de bois d'un collège — les fonds de leurs pantalons noirs agrémentés d'un liséré rouge. Pour nous, que le seul souvenir de nos années d'internat à Vanves et à Louis-le-Grand glace d'effroi rétrospectif, nous ne saurions voir le mois d'octobre réapparaître sur le calendrier sans plaindre de tout notre cœur les pauvres petits « potaches » sur lesquels se referment pour dix interminables mois les portes de la prison universitaire.
Oh ! cette rentrée des classes !... Sa seule approche empoisonnait les derniers jours de nos vacances et il nous souvient d'un soir, avoisinant la date fatale, où nous avons tenté, un ami et moi, d'éviter l'échéance en nous faisant fourrer au poste pour « chants séditieux » ! La chose se passa en 1869 — la veille de la rentrée —
sur le boulevard Saint-Denis. Nous nous mîmes à hurler au nez de l'autorité — un sergent de ville en bicorne — le premier couplet, le seul que nous savions, de la Marseillaise... Notre mauvaise étoile nous fit tomber sur un sergent de ville libéral qui se contenla de sourire, heureux probablement de constater que la jeunesse des Ecoles était enfin conquise aux idées nouvelles, et, pas plus que les années précédentes, nous ne pûmes esquiver la terrible « rentrée » !
Ce matin-là, dès l'aube, toute la maisonnée était sur pied; pleurnichant, nous préparions nos « affaires » entassant, pêle-mêle, en notre valise de cuir, tuniques aux boutons dorés, képi à macaron, bas de coton bleu, dictionnaire français-latin, pots de confiture, quinquina au madère; Epitome historice sacrœ... Mère et grand'mères avaient les yeux rouges, notre père jouait la brusquerie pour masquer son émotion. Après un copieux et lugubre déjeuner ou l'on pleurait sur la poularde, le valet de chambre — ému lui aussi — allait quérir le fiacre fatal... « A Vanves.... au lycée » et le cocher, maugréant de la longue course, enveloppait sa Rossinante d'un large coup de fouet... un dernier adieu... puis en route !
II nous fallait d'abord traverser les boulevards, si joyeux, si gais, descendre la rue de Vaugirard, la plus longue de Paris, et, après une halte aux fortifications, suivre la grande rue d'Issy, bordée de guinguettes fleuries, de « nourriceries » de petites fermes campagnardes;