‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 10 sur 60 · CHAP. III · texte numérisé non relu

CHAP. III

tinct de la sociabilité, une main susceptible d’acquérir la plus merveilleuse dextérité ; une intelligence capable de pénétrer les secrets de la création et de s’élever aux conceptions les plus sublimes ; l’instinct de la sociabilité enfin, grâce auquel les hommes, non seulement unissent leurs efforts pour vaincre des obstacles qui eussent accablé leur faiblesse, mais encore ont formé cette société civile perpétuelle, à 1 abri de laquelle 1 individu se développe en sûreté moralement et physiquement, et les générations se transmettent le trésor sans cesse accru de leurs connaissances I L’humanité, a dit Pascal, est semblable à un homme qui ne meurt pas et qui apprend toujours.

Il ne s’agit point ici de suivre pas à pas 1 humanité dans cette voie ; pour apprécier la grandeur de l’entreprise, la valeur des moyens employés, l’importance des résultats obtenus, il nous suffira de faire une sorte d’inventaire au point de départ et au point d’arrivée et à un point intermédiaire quelconque.

Le premier inventaire sera bientôt fait, c’est le néant ; ni abri, ni vêtements, ni approvisionnement possible de substances alimentaires, ni instruments, ni armes ; dénûment intellectuel non moins complet, ni arts, ni science, ni connaissance d’aucun genre. Il nous arrive de cette première époque comme un vagissement douloureux de 1 humanité semblable à celui de l’enfant qui vient de naître : l’humanité naissante, comme l’enfant nouveau-né, n’a qu’un instinct, qu’une pensée, qu'un souci, manger, vivre, croître et se développer physiquement, et elle n’y parvient qu’à grand peine. Ajoutez, pour compléter ce triste tableau du premier âge, que tout y est pour l’homme un sujet d’épouvante et d’horreur ; volcans à demi éteints, marécages pestilentiels, forêts impénétrables, animaux féroces et étranges et, par-dessus tout, les mille phénomènes naturels dont il ignore les lois.

24 r® PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE.

Des siècles (3) se sont écoulés ; faisons un nouvel inventaire. L’homme a abandonné les cavernes qui furent son premier asile ; il s’est bâti des maisons spacieuses. La maison !... De combien de richesses ce seul mot (4) éveille l’idée ! Et d’abord, pour la bâtir, que de connaissances l’homme n’a-t-il pas dû acquérir ? Là est l’atelier domestique dans lequel on confectionne des vêtements, des instruments de tout genre, des armes. Là est le dépôt des provisions alimentaires qui assurent la subsistance de la famille pour de longs jours. L’homme a appris à cultiver des fruits susceptibles d’accumulation et de conservation, les céréales (5) ; il ne vit plus au jour le jour, c’est sa plus précieuse conquête. L’homme commence à lire dans le grand livre de la nature qui était ouvert devant lui comme un énigme ; il en déchiffre les premiers mots, il commence à avoir conscience des grandes destinées auxquelles il est appelé et qui se résument dans ces mots ; savoir et pouvoir.

Il ne s’arrêtera pas dans cette voie. L’industrie est sortie des langes de l’atelier domestique. La division du travail s’impose de plus en plus : chaque occupation domestique devient une industrie particulière dont l’outillage se perfectionne de jour en jour. Au régime de communauté dans lequel chaque famille produit grossièrement tout ce qui lui est nécessaire, se substitue

le travail d’artisans et de corporations ouvrières qui jouissent d’abord d’un monopole naturel dû à la rareté des instruments de travail. Mais les relations d’échange s’étendent; le commerce met en relation non seulement des individus, des tribus, mais les peuples divers ; on commence à travailler pour le grand marché du monde, d’où la libre concurrence et la production sur une grande échelle ; la fabriqne, la manufacture, l’usine se fondent avec leurs puissants moteurs et leurs bâtiments particuliers en dehors de la maison d’habitation, de la ferme, de l’échoppe de l’artisan.

Considérons ce prodigieux développement intellectuel, scientifique, matériel, et comparons avec le misérable point de départ. Tous ces moyens d’action, de domination sur le monde extérieur, dont il n’y avait pas de trace alors et qui abondent maintenant, tout cela constitue le capital dans le sens le plus large du mot ; tout cela tend à faciliter directement ou indirectement à l’homme l’œuvre de la production. Un inventaire minutieux, article par article, serait impossible et d’ailleurs superflu ; il est au contraire (6) utile d’établir les catégories principales et d’en indiquer les caractères afin de mieux s’entendre sur les diverses questions que soulève le capital.

Une distinction fondamentale (7), ou qui du moins est saisis-

(3) Quelle a été la durée de ces périodes préhistoriques de l’âge de pierre, de la pierre brute d’abord, puis de la pier'-e polie? Et de l’âge de bronze? Quelle attachante étude que celle qui s’applique à reconstituer quelque image fidèle de ces temps et surtout de ces époques de transition où la première hache de silex poli, la première arme de bronze, le premier outil en fer, apparut comme un objet d’un prix inestimable !

(4) Chez les Romains, maison, famille, familia, désigne l’ensemble des biens, le patrimoine. Le paterfamilias est celui qui a un patrimoine, qu’il ait ou non femme et enfants. Disposer de son patrimoine par testament c’est disposer de sa familia.

(^5) « La civilisation parut un épi à la main I » M. Michel Chevalier, Cours de 1841-1842, l"* leçon.

(6) C’est là une classification analogue à celle par lequelle on débute dans la chimie. La nomenclature chimique n’est pas une énumération des diverses substances, lesquelles sont en nombre infini, mais leur distribution en groupes dont les dénominations révèlent les caractères distinctifs.

(7) Hermann. Slaatswirthschaftliche tmtersuchungon (recherches économiques), 2* édition, publiée après la mort de l’auteur, Munich, 1870. Voilà un vrai économiste qui joint aux connaissances pratiques les plus étendues, les vues scientifiques les plus élevées. Rien de plus vif, de plus animé, de plus complet que le tableau qu’il a tracé du capital (pages 221-309. H s’y mêle bien çà et là un peu de subtilité, mais toujours du meilleur aloi.

santé au premier aspect, est celle en capital de jouissance et en capital de production. Le premier comprend l’ensemble des objets affectés à l’usage, à la consommation journalière de chaque individu, qui sont là, sous sa main, à sa disposition exclusive et immédiate : la maison d’babitation et tout ce qu’elle contient, meubles, vêtements, ustensiles, provisions alimentaires, animaux domestiques, et la petite quantité de monnaie destinée à l’acquisition prochaine de ces mêmes objets. Le capital productif proprement dit (8) est celui qui est spécialement et intentionnellement affecté à la production, qui, combiné avec les autres éléments de la production, aboutira à un produit, c’est-à-dire à un bien économique dont la valeur doit être au moins égale à l’ensemble des valeurs des biens qui ont été employés pour le faire naître (9). C’est ce qui sera éclairci par l’analyse des fonctions du capital.

Le capital concourt directement (1 0) à l’œuvre de la production sous deux formes : comme capital fixe qX zotovoq capital circulant.

Entrons dans une usine. L’emplacement de l’industrie, les bâtiments de l’usine (11) et locaux accessoires ; les chemins et

(8) La distinction en question est particulièrement saisissante quand on l’applique à un chef d’industrie. Qui confondra l’usine, le comptoir, la caisse, les employés et ouvriers, les camions et fourgons, avec la maison d’habitation, l’argent destiné aux dépenses du ménage, les domestiques attachés à la personne, l’élégante voiture du maître ? La loi aussi bien que le langage du monde distinguent ces choses-là.

(9) J’ai indiqué, au chap. i, la distinction entre l’utilité et la valeur ; au chap. xii, en traitant de la consommation, je suis naturellement amené à définir la production,

(1 0) Ce que jai appelé capital de jouissance y contribue aussi indirectement ; il n’est pas indifférent pour la production que le producteur soit plus ou moins bien logé, vêtu, nourri.

(111 Ce qui constitue l’usine à proprement parler, ce n’est pas un local quelconque dans lequel on place la première machine venue ; c’est l’appropriation du local à la machine, au genre d’industrie, en sorte que la

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