‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 12 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Puissance du capital — Services qu’il rend à la production dans les différentes industries

Armé de la science et du capital , l’homme , que nous avons vu si petit et si faible dans son état de dénûment originaire, devient un géant, le géant Briarée aux cinquante têtes et aux cent

(19) Nous reviendrons, au chapitre xxii, sur les rapports entre l’activité économique de» citoyens et la puissance publique.

bras ; et on peut affirmer que le mythe antique est infiniment au-dessous de la réalité. L’industrie , c’est la lutte contre la nature pour lui arracher les moyens de satisfaire nos besoins , lutte dans laquelle l’homme ne peut triompher qu’en appelant à son aide le capital sous toutes ses formes. Considérez une usine avec son personnel, ouvriers, contre-maîtres, ingénieurs, chargés d’accomplir ou de diriger les opérations techniques ; l’entrepreneur chargé de la direction générale ; les approvisionnements de tout genre ; les instruments et machines. . . . tout cela ne vous représente-t-il pas exactement une armée en campagne : soldats, officiers, état-major, général en chef, armes et bagages, artillerie, munitions ? A ces deux armées il faut , avec le capital matériel , le capital intellectuel , la science et la force morale. On a dit que l’argent est le nerf de la guerre ; c’est le capital qu’on veut dire , car l’argent n’est qu’un moyen de se procurer des armes et des munitions. Le capital est , au même titre, le nerf de l’industrie.

L’industrie, c’est la guerre, disons - nous. Ce n’est point là une vaine image. La tradition universelle du genre humain lui assigne bien ce caractère, et l’imagination des poètes n’en a été que l’expression fidèle quand elle a peuplé la terre et les deux de puissances mystérieuses conjurées contre l’homme pour lui interdire la conquête du monde. De là ces monstres et génies redoutables préposés à la garde des trésors souterrains, ces dragons qui veillent sur la toison d’or et sur les pommes d’or du jardin des Hespérides, ce géant Adamastor, que Camoëns nous montre s’élevant du sein de l’Atlantique pour fermer aux Portugais l’accès des mers du Sud. Non-seulement l’entreprise était difficile et périlleuse, eu égard aux faibles moyens dont disposait l’humanité , elle lui apparaissait encore comme sacrilège et impie, et elle était punie eomme telle. L’homme vouloir changer la face du monde, améliorer et embellir sa destinée

par 1 industrie, les sciences, les arts I Mais c’était entreprendre sur les Dieux ; vouloir dérober le feu céleste, escalader le ciel 1 De là le supplice éternel de Prométhée, les Titans foudroyés, la confusion de la tour de Babel. Hérodote nous raconte sérieusement que dès les temps les plus anciens, on avait songé à ce qui a été réalisé de nos jours , au percement de l’Isthme de Suez , mais qu’on fut arrêté par cette considération que si les dieux avaient voulu que l’Egypte fût séparée du continent de l’Asie , ils se seraient chargés eux - mêmes de la besogne. On peut donc affirmer que le premier pas dans la voie du progrès fut accompli lorsque l’homme eut acquis une notion exacte de ses droits sur la nature, delà légitimité de tous les moyens d’action qu’il pourrait se créer par son industrie; lorsque, dominant les terreurs dont il était assiégé , il eût acquis la conviction que les grands phénomènes de la nature, la foudre, les éclipses , les volcans n étaient pas uniquement destinés à manifester la colère

d’un Dieu jaloux. Ici éclate l’importance du capital intellectuel et moral.

Il serait superflu d’accumuler les faits pour montrer dans quelles prodigieuses proportions le capital, sous forme d’instruments et de machines perfectionnés , a accru la puissance productive de l’homme. Tout le monde est d’accord là-dessus (1 ) . Les enfants eux-mêmes connaissent les merveilles de la machine à coudre , des machines à filer, à tisser, à tricoter, de la presse à imprimer. Avant l’invention des moulins , il fallait le travail continu d’un esclave pour réduire en farine le blé nécessaire à la subsistance d’une famille un peu nombreuse. Aujourd’hui , vingt ouvriers, dans un moulin bien installé , surveillent quarante meules. Moins de trois cents ouvriers fourniraient à la

1841 -<842. les deux premières L n, p.’ 196-33^^*^^'“^ xxi-xxjv.

gg jre pixrtIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE.

consommation d’un million de personnes. Aux temps héroïques de la mouture, il eut fallu 40,000 esclaves ! C’est une pauvre industrie que celle du copiste ; c’est un genre de travail que chacun , hélas 1 a plus ou moins accompli pour, son propre

compte Songez aux milliers d’exemplaires que fournissent

en une heure les presses de nos grands journaux 1 Quelles merveilles ont été accomplies , grâce au capital, dans la filature du coton, dans l’industrie du fer. Ce qu’il faut comparer d’ailleurs, ce n’est pas l’industrie avec ou sans capital. . . L absence d’un capital quelconque, c’est le néant ; il faut comparer une industrie qui s’exerce dans de bonnes conditions quant au capital, et la même industrie avec un capital insuffisant. On peut en citer un exemple frappant. Mehemet-Ali fit creuser le canal Mahmoudie entre Alexandrie et le Nil ; un armée de fellahs , ‘conduits à coups de fouets, misérablement nourris , pourvus de mauvaises pioches, y a trouvé son tombeau. On a creuse en Egypte un autre canal , on a coupé l’isthme de Suez 1 La est arrivée, conduite par un homme d’un esprit entreprenant, une armée d’ingénieurs et d’ouvriers libres ; des machines puissantes, dont beaucoup avaient été expressément fabriquées pour la circonstance ; on a pris tous les soins possibles pour la santé et l’alimentation ; d’abondants salaires avaient été assurés à tous. Il y a des geus encore vivants qui ont vu creuser les deux canaux : ils vous diront la différence qu’il y a entre le travail libre aidé du capital, et le travail servile dépourvu de capital !— Il y a une grande industrie, la plus ancienne de toutes , très en progrès, et qui ne paraît pas avoir dit encore son dernier mot ; une industrie tour à tour célébrée et maudite , à laquelle il faut un immense capital, un nombreux personnel , et qui fait une

prodigieuse consommation de l’un et de l’autre la guerre,

puisqu’il faut l’appeler par son nom. Mettez en présence deux armées ; d’un côté la bravoure chevaleresque ; de l’autre le

cnj^p. IV. PUISSANCE DU CAPITAL. 37

capital, la supériorjtp dqps l’outillage meurtrier, les munitions, les approvisionnements, un plan d’opérations savamment mûri par la haine froide et clairvoyante. . . . vous aurez toute la distance qui sépare une glorieuse défaite d’une victoire profitable. Personne ne conteste l’énorme accroissement que le capital . apporte à la puissance productive de l’homme ; cela est en quelsorte mathématique. En quoi consiste en effet l’action de l’homme sur la matière ? il lui imprime le mouvement , transporte , sépare, décompose, réunit. C’est là une question de /b rces.... Or, le travail de l’homme est une unité de force dont les machines multiplient indéfiniment la puissance. Ce qu’il importe de mettre en lumière, c’est le rôle que joue l’homme dans cette action commune du travail et de la machine. On a prétendu eu effet que cet asservissement de l’homme à la machine, nonseulement compromettait sa dignité, mais encore était fnneste à

ses intérêts économiques. L’homme asservi à la machine 1

Jamais, dans les mots , comme dans les choses , on n’a mieux pris le contre-pied de la vérité. Voyons ce qu’il en est.

Je prends mes exemples dans l’industrie des transports. Considérez l’homme portant un fardeau , pressant le pas de ses bêtes de somme ou guidant un charriot : on voit là l’effort constant , plus ou moins pénible ; et quel faible résultat obtenu ? Comparez avec cela cette longue file de wagons qu’une locomotive entraîne à sa suite ! L’homme qui la dirige n’est qu’un point imperceptible dans cet ensemble , mais son rôle n’en est que plus grand. Il regarde, il surveille, la moindre pression de sa main, j’ai presque dit un simple signe, arrête ou précipite la marche du convoi. A tous ces égards n’est - il pas supérieur au portefaix, au muletier et au charretier ? L’industrie des transports maritimes nous offre un spectacle analogue. Quel labeur de faire avancer à la rame le moindre bateau ! même sur un navire à voiles quelle pénible et dangereuse manœuvre imposée

38 l" PARTIE. THÉORIE ÉCONOMIQUE.

à l’équipage suspendu aux vergues pendant la tempête I Voyez, au contraire, glisser sur l’eau ce puissant navire à vapeur : on ne voit rien, personne, ni l’hélice complètement immergée , ni le timonier, ni le mécanicien ; ils sont cachés dans fes flancs du navire ; le regard fixé sur la boussole ou le manomètre , la main à la roue du gouvernail ou au régulateur , ils font évoluer à leur gré cette masse énorme.

L’homme asservi par la machine !... Mais c’est ici , au contraire , que le travail de l’homme est bien ce qu’il doit être , effort d’intelligence et d’esprit avant tout (2). L’homme est une intelligence servie par des organes. Eh bien ! le capital multiplie indéfiniment ces organes , en nombre et en puissance. L’homme, grâce aux machines, nous apparaît entouré de serviteurs fidèles, obéissants, admirablement dressés et infatigables , accomplissant avec régularité et ponctualité la tâche qui leur a été imposée. Seulement, il est bien entendu que ce commandement réclame des qualités particulières, des connaissances techniques plus ou moins étendues , afin de pouvoir remédier à un accident possible, un coup-d’œil prompt , l’exactitude , la vigilance , le sang-froid , le sentiment de la responsabilité ; ce ne sont pas les qualités d’une manœuvre , mais bien plutôt d’un général en chef. . . toute domination est à ce prix. C’est ici le cas de répéter le mot de Bacon : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant, en se conformant à seslois (3). » Est-ce donc là une servitude? Et puisque , à propos d’industrie , j’ai parlé de guerre, je dirai que le nouvel outillage guerrier a développé

chez le soldat moderne des qualités analogues à celles que j’ai

(2) On a parlé du travail écrasant des machines. C’est l’exception, et d’ailleurs il faut se demander ce que serait ce travail sans la machine. C’est bien plutôt une tension d’esprit trop forte et trop prolongée qu’il y a à redouter.

(3) Naturæ non imperatur nisi parendo.

signalées chez l’ouvrier, et qui les distinguent l’un et l’autre du soldat et de l’ouvrier d’autrefois. L’usage des armes de précision, fusils et canons , exige des connaissances plus étendues ; les luttes corps à corps dans lesquelles la force physique jouait un si grand rôle , sont devenues plus rares ; mais quelle discipline , quel sang - froid , quel difficile courage que celui qui maintient une troupe impassible sous le feu d’un ennemi invisible auquel on ne peut répondre ! C’est encore le triomphe de l’esprit, de la force morale.

L’homme asservi par les machines !... Ceux qui ont tenu ce langage pensaient peut - être à l’esclave grec ou romain condamné à tourner la meule. Quelle méprise ! ce sont précisément les machines qui ont émancipé l’humanité , qui l’ont affranchie de la servitude. Aristote ne croyait pas être prophète lorsqu’il disait : ^ L’esclavage sera aboli lorsque la navette marchera toute seule. » Il pensait simplement affirmer une impossibilité. Eh bien ! grâce aux machines , la navette commence à aller toute seule. Qu’est-ce que l’esclavage ? c’est l’homme-machine ; cela est littéralement vrai ; avant d’avoir des horloges, on avait un esclave qui annonçait les heures à haute voix dans la maison. Aujourd’ui nous avons des machines si parfaites qu’elles fonctionnent comme un homme : on avait l’homme-machine , nous avons la machine-homme. L’horloge compte et annonce les heures ; la presse mécanique est un copiste ; il y a à l’hôtel des monnaies une machine qui semble douée de jugement, car nonseulement elle frappe la pièce d’or, mais encore elle la juge , la condamne. La pièce frappée tombe sur une plaque qui oscille un instant ; la pièce a-t-elle le poids voulu, ou n’en diffère-t-elle que dans les limites de la tolérance accordée, elle est jetée d’un côté ; n’a-t-elle pas le poids voulu , elle est rejetée d’un autre côté et retourne à la fonte.

Laissons dose là les arguments contre les machines fondés

sur le respect de la dignité humaine. Sismondi a écrit qu’il vaut mieux pour un pays avoir beaucoup de citoyens et moins de machines. Cela est vrai, mais l’un n’empêche pas l’autre, et nous ne voyons que les pays où il y a le plus de machines soient ceux où il y a le moins de patriotisme et d esprit public. Nous touchons là à des argnments empreints d’une sentimentalité pour le moins exagérée et qui sont un écho des fades idylles du XVIII® siècle sur les charmes de la vie sauvage. Si Dieu a donné des membres à i’homme, dit Rousseau, c’est pour s’en servir et non pour y substituer le travail des machines. En partant de là , il faudrait tout proscrire , outils , machines ; c’est le retour à l’état de nature , à l’âge de pierre , l’idéal de Rousseau , comme chacun sait. Le raisonnement de Rousseau rappelle tout-à-fait celui que j’ai rapporté ci-dessus d’après Hérodote : Si les dieux avaient voulu que ce pays fût une île , etc. Nous voici aux arguments tout-à-fait ridicules. On lit dans un auteur fort obscur du xvii® siècle des doléances touchantes sur l’industrie des voitures publiques, industrie qui n’était pas bien florissante pourtant : « Ces voitures , dit notre auteur, dégra- « dent notre belle race chevaline et font qu’on s’adonne moins « à l’équitation, ce bel art si digne d’un gentilhomme ! »

Quand on a démontré la puissance des machines comme auxiliaires de la production , on se trouve en présence de l’argument d’ordre économique que voici : La machine fait qu’on peut se passer du travail d’un certain nombre d’ouvriers qui , privés de leur salaires , sont condamnés à mourir de faim. Cet argument n’a quelque valeur qu’en se plaçant dans des hypothèses qui sont toutes plus ou moins contraires à la réalité.

On suppose qu’il y a dans la société une quantité déterminée et invariable de besoins , ainsi qu’un fonds de salaires destiné au payement de ceux qui pourvoient à leur satisfaction, en sorte que si quelqu’un de ces besoins , qui exigeaient pour sa satis-

faction le travail de deux ouvriers et , par exemple , un salaire de 200 fr., n’exige plus , grâce à une machine nouvelle , que le travail d’un ouvrier , il y aura nécessairement 1 00 fr. qui disparaîtront du fonds des salaires et , par conséquent , un ouvrier qui mourra de faim , ou bien deux ouvriers réduits au salaire de 50 fr. Mais il n’en est rien. Croyez - vous que le fabricant , qui n’a plus besoin que d’un ouvrier , va enfouir les 100 fr. qu’il donnait à l’autre? Non , ces 100 fr. cherchent un emploi productif aussi bien que l’ouvrier inoccupé et , d’une façon ou de l’autre , ce salaire et cet ouvrier inoccupé se rencontreront, Et en effet , l’invention des machines n’a pas pour résultat de diminuer le nombre des ouvriers, mais d’augmenter la quantité des produits , d‘en abaisser le prix et d’en étendre la consommation (4) Faut-il rappeler ici cette vérité banale qu’il y a beaucoup plus d’ouvriers dans les usines à machines que dans l’ancienne manufacture , et qu’ils gagnent de meilleurs salaires, sont généralement mieux logés, vêtus et nourris ? Estce que la filature, l’imprimerie et le chemin de fer n’emploient pas mille fois plus d’ouvriers que le fuseau, la copie et le coche? Il y a même aujourd’hui plus de chevaux et de voitures à conduire qu’au temps des diligences.

Ainsi, au point de vue général, la vérité est que tout ouvrier, chassé d’un endroit par la machine , a son salaire et sa place qui l’attendent ailleurs ; si ce n’est chez le producteur ce sera chez le consommateur qui, payant moins cher certains produits, consacrera cette épargne à encourager d’autres travaux. C’est bien, dit-on, mais ce résultat ne se produira qu’à la longue, et en attendant que deviendra l’ouvrier? Il lui faut du temps pour

(4) Cette démonstration des heureux effets du capital sous toutes ses formes trouvera son complément naturel dans le chap. xi sur les caractères de la richesse dans les sociétés civilisées et dans les chapitres xxiv et XXV de la section historique.

se retourner. Je ne nie pas absolument la chose, mais il ne faut pas croire que les machines fondent sur l’ouvrier comme un ouragan et le jettent sur le pavé du jour au lendemain. Cette invasion subite des machines ne s’est jamais réalisée. Les machines coûtent cher ; il faut du temps, des années pour les établir ; on les ‘voit venir et , quoiqu’on en dise , on a plus ou moins le temps de se retourner, quand ce ne serait que le temps que mettent le plus souvent les premiers inventeurs à se ruiner. Les pays qui n’avaient pas de chemin de 1er il y a vingt - cinq ans, n’ont-ils pas dû prévoir qu’ils en auraient aujourd’hui ?

Et puis je conclurai ici comme sur tant d’autres questions (5): c’est ainsi..., c’est une loi! c’est la loi du progrès qui ne s’accomplit pas sans perturbations passagères dans quelques intérêts individuels. Mais les fleuves ne remontent pas vers leur source, et on ne ramènera pas l’humanité delà charrue à la bêche, du moulin au pilon et au mortier, de l’imprimerie au copiste. Qui donc a inventé les machines? Sont -ce des fabricants, des capitalistes avides d’accroître leur gain ? Ce sont des ouvriers, Arkwright, Watt, Jacquard, et croyez-vous qu’aucun d’eux , en méditant sur son invention , ait jamais pensé qu’il allait commettre une mauvaise action ; qu’il se soit jamais offert à son esprit 1 image de ses frères , les ouvriers , réduits à la misère par son invention ! Non ; ils ne voyaient là qu’une chose , une conquête nouvelle du génie des arts , un nouvel affranchissement de quelque labeur qu’ils avaient connu. On ne peut s empecher de sourire en lisant la condamnation que Montesquieu a portée contre les machines (6) : « Les machines dont 1 objet est d abréger 1 ait ,

(5) La divisioR du travail . par exemple. On sait combien Sismondi s’est préoccupé de ses funestes effets, et il l’a confondue dans ses malédictions avec les machines

(6) Esprit des lois, livre xxiii, chap. xxv, lequel est intitulé : Du nombre des habitants par rapport aux arts.

« ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix raé- « diocre et qui convienne également à celui qui l’achète et à « l’ouvrier qui l’a fait , les machines qui en simplifieraient la « manufacture , c’est-à-dire qui diminueraient le nombre des « ouvriers , seraient pernicieuses ; et si les moulins à eau n’é- « taient pas partout établis , je ne les croirais pas aussi utiles « qu’on le dit, parce qu’ils ont fait reposer infiniment de bras, « qu’ils ont privé bien des gens de l’usage des eaux , et ont fait « perdre la fécondité à bien des terres. » Au moins pour les moulins, il faut reconnaître que Montesquieu était en retard de quelque deux mille ans sur l’admiration reconnaissante des hommes pour ces bienfaisantes machines. Un vieux poète grec (7) , contemporain de l’invention des moulins à eau , les célébrait non sans grâce par ces vers qu’il met dans la bouche de Gérés s’adressant aux esclaves occupés jusque là à moudre le blé : « Allez , cessez ce pénible travail ; je vous rends votre li- « berté; jai commandé aux naïades de remplir désormais votre « office I »

Quand on veut mettre en relief les services que le capital rend à la production, c’est aux grandioses installations de l’industrie moderne qu’on pense* tout d’abord, à l’usine métallurgique, à la filature, au chemin de fer, au bateau à vapeur, à leurs moteurs puissants , au capital fixe , en un mot. Qu’on ne s’y trompe pas toutefois , l’aliment essentiel , le principe vivifiant de l’industrie , c’est le capital circulant. Empruntant à la physiologie une comparaison à laquelle celte expression même de capital circulant semble convier , on peut dire que le capital fixe représente la forte mais inerte charpente du corps humain , tandis que le capital circulant remplirait l’office du sang

(7) Antipater v. Brunck, Ânalecta veterum poetarum grœcorum, t. Il, p. t19, épigr. 39.

44 PARTIE. THÉORIE ÉCONOMiQÜE.

qui, recueillant partout, dans l’atmosphère , dans les aliments solides et liquides, dans les substances animales et végétales, les éléments de vie , les entraîne dans le torrent de la circulation , les élabore et les fait pénétrer dans les profondeurs de l’organisme. C’est ainsi que le capital circulant alimente de matières premières l’usine, l’atelier, l’échoppe ; pourvoit le grand marché du monde de tout ce qui se vend et s’achète ; voyage en chemin de fer, en bateau à vapeur, sur les routes et les canaux; il est l’image de la mobilité et du changement , car il faut qu’il change de nature ou de forme, qu’il change de lieu , au moins de mains ; il ne remplit pas seulement les docks et entrepôts du commofce, les magasins somptueux des villes, il pénètre encore dans la boutique des plus pauvres villages. C’est enfin dans la masse du capital circulant que tout individu qui a une contrevaleur à donner puise ce qui lui convient non-seulement pour alimenter son industrie , mais pour fournir à sa consommation personnelle.

Le capital circulant entre dans l’usine , y disparaît et en ressort sous une autre forme. Sous cette forme nouvelle il va alimenter une autre usine , et ainsi de suite. Ce qui est produit pour une industrie est matière première pour 1 autre. Il y a là un phénomène analogue à celui de la respiration de 1 homme et des plantes qui échangent de l’oxygène et du carbone. Le capital circulant est ici l’expression de la solidarité industrielle. Qu on songe à la laine qui va de la ferme au consommateur définitif en passant par le berger, le laveur, le cardeur, le fileur, le tisseur,

le teinturier, le tailleur d’habits.

Le capital circulant, c’est la vie, disons-nous. Voyez en effet ce qui arrive quand une industrie s’éteint , meurt. L usine est toujours là avec ses bâtiments, ses machines en parfait état, ses hautes cheminées : qu’est-ce qui manque ? Le capital circulant qui s’est retiré, qui n’a plus confiance, qui ne veut plus fournir

de matières premières ni les salaires des ouvriers. Il en est ici comme de l’armement maritime. . . . Construire la coque d’un navire c’est bien quelque chose, mais la grande affaire , c’est de le faire naviguer, et, pour cela, de l’armer, le pourvoir d’agrès et apparaux , de victuailles et d’un équipage bien commandé. L’armement c’est le capital circulant.

Cette exhibition de puissants moteurs qui nous frappe dans l’usine , ne doit pas nous faire perdre de vue que le véritable caractère de l’industrie moderne , ce qui fait à la fois sa puissance et sa grandeur, c’est l’union de la science et de l’industrie. Ce qui est véritablement digne d’admiration, ce sont les progrès dans les sciences naturelles , la physique , la chimie. C’est là notre plus précieux capital, c’est bien celui-là qui nous soumet réellement la nature. Depuis des siècles, avec les connaissances qu’on possédait en mécanique, on pouvait obtenir de puissants moteurs hydrauliques ; mais pour cela il fallait s’établir sur la rivière , près de la chute d’eau, ce qui exclut évidemment la grande industrie des transports , sans compter les difficultés pour les autres. Que de chutes d’eau dont la force motrice ne sera jamais utilisée ! Le grand point c’était de faire naître la force motrice là où on veut. Avec le moteur hydraulique l’homme est encore l’esclave de la nature ; grâce à l’élasticité des gaz il en est le maître. Il produit la force où il veut, et la distribue comme il veut. Dans une ville industrielle une seule machine peut communiquer le mouvement à mille métiers installés dans autant de chambres d’ouvriers. Depuis longtemps déjà on peut lire cette affiche sur la façade de certaines maisons de Manchester ; Chambres à louer avec forces (8) ?

Quelles révolutions industrielles, quelles profondes transformations ont été opérées dans les relations commerciales par de

(8) Rooms to let with power.

simples découvertes scientifiques 1 Qui ne connaît fhistoire du sucre de betterave , ses humbles débuts en face du sucre de canne, ses rapides conquêtes ? Autrefois l’Espagne fournissait l’Europe de soude qu’elle retirait des plantes marines. Aujourd’hui l’Angleterre approvisionne l’Espagne de soude artificielle (carbonate de soude) , fabriquée par le procédé Leblanc (9). Autrefois l’industrie demandait au règne végétal ou animal ses plus belles couleurs, rouges, bleues et violettes. Les plantes et les animaux semblaient être un intermédiaire indispensable pour extraire du sein de la terre et élaborer certains éléments simples. ... Il n’en est rien ; on trouve plus avantageux de se les procurer directement en les demandant au règne minéral. De là les nouvelles couleurs dérivées du goudron de houille , qui font concurrence à l’indigo , à la garance (1 0) , à la cochenille. Et notez qu’on utilise ainsi les résidus des fabriques de gaz, qui ne furent longtemps qu’un embarras pour les usines (11). On s’est préoccupé de l’épuisement, pus ou moins éloigné , des gisement de houille , cette source de la force motrice, ce pain quotidien de l’industrie. Qui sait si on ne trouvera pas une force

(9) Il s’en fabrique en Allemagne, en France et en Angleterre pour près de 600,000 tonnes. Notez que la grande quantité d’acide sulfurique exigée par le procédé Leblanc est préparée à l’aide des pyrites, et que. après avoir fait servir l’acide sulfurique à la décomposition du sel marin, on a trouvé le moyen de régénérer à peu de frais le soufre contenu dans les résidus. Voilà, à un double titre, une concurrence pour le soufre natif de Sicile.

(1 0) C’est à l’exposition de Londres de i 862 que ces couleurs ont fait leur première apparition : V Aniline (de Anil, qui est le nom portugais de l’indigo) extraite du goudron, et l’Alizarine (de Alizan, nom sous lequel on vend la racine de la rubia tinctorum) qui se fabrique au moyen de Vanthracène, hydrocarbure retiré des huiles lourdes du goudron de houille,

(11) C’est tout naturellement qn’on demandait les corps gras aux animaux et à quelques végétaux ; ils sont obtenus maintenant par la distillation des asphaltes et bitumes.

motrice plus économique, plus puissante, moins encombrante ? L’électricité a-t-elle donc dit son dernier mot dans le télégraphe électrique ? N’a-t-on pas fait des essais (1 2) sur l’emploi de la chaleur solaire comme force motrice ? Que sont les rêves des alchimistes du moyen-âge en comparaison des conquêtes réalisées par la science moderne , des perspectives qu’elles laissent entrevoir? J’ai comparé l’homme assisté du capital à un géant... Cette image a quelque chose de trop matériel , c’est au magicien qu’il faut dire.

J’ai déjà signalé , dans le chapitre précédent , la méprise de ceux qui croient que le capital joue un rôle moins considérable dans l’industrie agricole, et cela grâce à la fécondité naturelle de la terre. Cette fécondité de la terre vierge n’est pas plus réelle que l’âge d’or chanté par les poètes. Si on aime mieux, cette fécondité ne diffère pas essentiellement des autres forces naturelles ; c’est par le travail et le capital qu’on s’en empare , qu’on l’assouplit , qu’on l’étend. Ce qui prouve bien l’importance du capital agricole , c’est que , dans tous les temps et dans tous les pays , il lui a été accordé une rémunération considérable (1 3) , indépendamment de la part faite à la terre considérée comme emplacement de l’industrie agricole. Enfin on se tromperait grossièrement si on croyait que l’agriculture réclame moins de capital intellectuel, scientifique, que les autres branches de l’industrie humaine. La technologie agricole suppose les connaissances les plus variées et les plus étendues dans les diverses sciences naturelles ; et l’économie agricole est une des branches les plus importantes de l’économie politique appliquée (14).

(12) Voir sur les expériences faites en ce sens le Journal des Economistes, livraison d’août 1876, p. 180-199.

(13) C’est ce qui sera plus utilement développé, à ce qu’il me semble, dans ie chapitre vi, relatif à la rémunération du capital.

(14) Je sais que des autorités considérables (M. H. Passy, M. Léonce de Lavergne), rapportent cette dénomination à la distinction générale

jre p>,rt1E. THEORIE ÉCONOMIQUE.

Ainsi s’explique pourquoi l’agriculture est de tous les arts celui qui a fait peut-être les progrès les moins rapides , celui dans lequel la science a eu le plus souvent à lutter contre une routine obstinée décorée du nom d’expérience des siècles.

Si j’ai cru devoir, dans le courant de ce chapitre , consacrer quelques lignes à ce qu’on est convenu d’appeler plus spécialement la question des machines, ce n’est pas précisément qu e e soit à l’ordre du jour ; c’est au contraire une cause bien definitivement gagnée , une de ces causes qui ne se plaident plus ; mais il s’y rattache un haut enseignement d’une portée generale C’est le sort des machines, d’être d’abord maudites , quelquefois brisées et brûlées, puis d’être bénies, et on finit toujours par élever des statues aux inventeurs , Guttemberg , Watt ou Jacquard , comme l’humanité au berceau dressa des autels aux premiers inventeurs des arts utiles les plus simples. Lorsque Jacquard, retiré dans sa maisonnette d’Oullins, entoure du respect de tous , y recevait la visite de personnages illustres qui le félicitaient sur sa belle découverte : « Tout cela est très - bien, « répondait - il mais cela n’empêche pas que les camarades « voulaient me jeter dans le Rhône I » Il serait pourtant bon de ne pas commencer par honnir ce qu’on doit finir par honorer. J’espère que les ouvriers finiront par comprendre ce qu il y a de salutaire dans les enseignements de la science , et qu ils traiteront l’économie politique comme les machines ; apres avoir maudite, ils la béniront.

entre la science et l’art, la théorie et la pratique. V. Journal des Eco-

nnmisles livr. de mars <864, p. 440.

(<5) Voir les intéressantes études de M. Louis Reybaud sur a con i-

tion des ouvriers en soie.

CHAP. V. FORMATION Dü CAPITAL. 49

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