CHAPITRE V
Comment le Capital se forme, se conserve,
s'accroît
Comment se forme et s’accroît le capital, en prenant ce mot dans son acception la plus large, c’est-à-dire comme embrassant tous les accroissements successifs de la puissance de l’homme? Il est tout à fait superflu d’établir une distinction entre la formation et l’accroissement, de remonter à une époque où l’homme aurait été dénué de toute espèce de capital, même le plus rudimentaire. Dire comment le capital s’accroît, c’est dire comment il se forme. Le capital s’accroît donc par le travail combiné avec l’épargne.
Le capital se forme par l’épargne I Bien des gens acceptent et répètent cette formule, qui ne se font pas une idée bien nette de l’épargne et de son fonctionnement, sans compter ceux qui, tout en affichant de grandes prétentions scientifiques, font preuve d’une ignorance complète en niant absolument que le capital naisse de l’épargne. L’important est de savoir comment agit l’épargne. Vous demandez à quelqu’un : qu’estce qui fait avancer un navire ? On répond : c’est la rame , le vent , la vapeur ; mais il n’y a aucun rapport entre le mode d’action du vent et celui de la vapeur. Le vent est une force directement appliquée au navire et qui le pousse en avant comme vous le pousseriez avec la main. Est-ce de la même manière que la force élastique de la vapeur arrive à faire marcher le navire? Vous représentez-vous un jet de vapeur dirigé contre le navire, comme le souffie du vent? Non, sans doute, il y a là
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une transformation de forces opérée par un mécanisme fort compliqué. Il importe de nous bien rendre compte du mécanisme de l’épargne, car c’est là le fondement même de tous les enseignements que j’ai essayé de renfermer dans cet écrit, lequel aurait très-bien pu être intitulé purement et simplement: de l’épargne.
Le mot d’épargne éveille chez bien des gens l’idée d’une tirelire ou d’un coffre-fort dans lesquels on entasse des pièces de monnaie. Nous verrons ce qu’il peut y avoir de vrai là-dedans ; mais pour bien se rendre compte d’un phénomène économique, il est toujours utile, ici particulièrement nécessaire, de commencer par faire abstraction de la monnaie qui n’est qu un intermédiaire très commode sans doute, mais en l’absence duquel on conçoit fort bien la richesse, l’échange, le capital et
l’épargne.
Epargner, ce n’est pas simplement soustraire à la consommation journalière certains objets, les accumuler, les conserver ; une foule de produits, la viande, les fruits, qui ne se prêtent que d’une manière très restreinte à l’accumulation, peuvent très-bien servir de base à l’épargne. L’épargne comprend deux termes corrélatifs : consommer moins qu’on n’a produit et faire un emploi utile de l’excédant. Voilà un homme qui, avec des instruments imparfaits, grâce à un travail obstiné qui absorbe tous ses moments, tire sa subsistance de son champ. Par un travail plus énergique encore, favorisé par des circonstances heureuses, il obtient un produit double. Que fera-t-il de cet excédant ? Il pourra le consommer dans l’oisiveté, vivre un certain temps sans rien faire, sauf à reprendre ensuite son labeur et continuer ainsi avec des alternatives de disette et d’abondance, toujours aussi peu avancé que le premier jour. De là résulterait pour la société cet état stationnaire que l’on observe chez les peuples sauvages. Le sauvage, comme la plupart des
animaux, ne sort de son repos que pressé par la faim. S’agit-il de
satisfaire ce besoin impérieux, il n’est fatigue et péril qu’il ne
brave, pour retomber ensuite dans le repos et l’inertie. On l’a
dit avec raison : le travail de la faim est borné comme elle. La
différence entre le sauvage et l’homme civilisé, c’est que le premier n’est capable que d’un effort violent, mais court, provoqué par le plaisir, la douleur, la passion du moment ; le second seul est capable d’un travail soutenu, opiniâtre, alors même qu’aucune cause présente ne semble l’y déterminer, en vue de s’assurer un avenir meilleur.
Que fera donc, dans l’hypothèse que je viens d’indiquer, cet homme qui se trouve en présence d’un excédant de produit? Au lieu de se livrer au repos tout le temps qu’il pourrait en effet vivre sans travailler, il emploiera ce temps à perfectionner son outillage, à creuser un canal d’arrosage... en un mot, à accroître son capital. Voilà comment il aura consommé utilement son excédant de produits. Grâce à ce nouveau capital, il pourra, l’année d’après, obtenir un produit triple. Voilà encore du temps gagné pour perfectionner, accroître son capital, pour s’adonner enfin à la culture des arts, des sciences.
Mais est-ce bien ainsi que les choses se passeront en réalité ? J’ai raisonné dans l’hypothèse d’un état économique tout à fait primitif, l’état d’isolement dans lequel chaque famille produit tout ce qui lui est nécessaire et doit en effet se suffire à ellemême. C’est l’économie politique, c’est l’épargne de Robinson dans son île. On ne peut aller loin dans ce système. A quoi servirait- il de produire trois ou quatre fois plus qu’on ne peut consommer en un an ; c’est en vain qu’on espérerait se procurer ainsi plusieurs années de loisir, la plupart des produits et denrées ne se prêtant pas à une accumulation aussi considérable. Nous retrouvons là les inconvénients inhérents à l’économie privée fondée sur l’isolement, en dehors de l’échan-
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g2 jte pxRTIE. THÉORIE ÉCONOMIQDE.
le Ce qui caractérise l’isolement économique, c’est que 1 indi- ,idu ou plutôt la famille, doit se préoccuper avant tout de produire chaque année tous les objeU qui lui sont nécessaires dans une juste proportion ; elle ne saurait combler un déficit dans un genre de denrée par une surabondance dans un autre, privée qu’elle est de la ressource de l’échange ; une riche vendange ne compensera pas une pauvre moisson et elle est le plus souvent placée dans cette alternative d’une disette irreme-
diable et d’une abondance stérile.
Plaçons-nous donc dans un état économique aussi rudimenlaire qu’on voudra, mais où on pratique déjà dans une certaine mesure la division du travail et l’échange. Que fera notre individu qui a obtenu un excédant de produits! 11 s’adressera a un
de se^oisins qui se sont spécialement adonnés à l’exercice de
tel ou tel métier, au forgeron, au menuisier, au charpentier, au tisserand, au maçon, et il leur dira : Voilà du ble, du vm, de l’huile, de quoi vivre en un mot, pendant un jour, une maine, un mois... consacrez-moi le travail de ce jour, de cette semaine, de ce mois ; faites-moi une meilleure i^arrue, des meubles plus commodes, des vêtements plus chauds pour 1 hiver plus trais pour l’été ; construisez-moi une grange plus spacieû^ pour loger mes récoltes, un pont qui abrège mes tran^ ooru m aqueduc. 11 s’adressera à d’autres qui lui paraissent particulièrement aptes à l’étude, à la culture des arts et des • sciences, et il leur dira : ne prenez nul souci de ce qui est n^ cessaire à votre subsistance , adonnez-vous complètement a Jétude, à l’art, à la science, et vous me .ferez profiter du fruit de vos recherches, de vos méditations, de vos decouvertes , vous m’instruirez moi et mes enfanU. Ici on louche du doigfla maniéré dont se forme et s’accroît le capital soit materiel, soit luteHei^
luel. Grâce à une production agricole de plus ^ » dante par l’effet d’un capital de plus en plus considérable, un
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nombre moindre d’agriculteurs suffira à produire les objets nécessaires à la subsistance de la communauté, et un nombre croissant d’individus pourra s’adonner à la pratique des arts utiles, des métiers, des beaux-arts, des lettres, des sciences. C’est le progrès social, c’est la civilisation. Tout cela est l’œuvre du capital ou de l’épargne qui ne sont en quelque sorte
qu’une seule et même chose.
Après avoir considéré l’économie isolée ; le régime de 1 écbange primitif ou troc, arrivons au système monétaire. Comment les choses se passeront-elles ? Au lieu de dire aux divers artisans : voilà du pain, du vin, de l’buile, travaillez pour moi, vous vendrez ces mêmes denrées à n’importe qui et vous leur direz ; voilà de l’argent, de quoi vous procurer ce dont vous avez besoin, travaillez pour moi ! Rien de plus simple que cela ; mais ce qui importe, c’est de bien saisir les perfectionnements qui en résultent dans le mécanisme de l épargne, et qui ont pour effet de la faciliter, de l’encourager, de la rendre plus profitable et à l’individu et à la société. Nous retrouvons d ailleurs ici les avantages bien connus du système monétaire. L’individu qui a un excédant de produits qu’il veut épargner, est délivré d’un double souci : 1 “ Il n’a pas besoin dé rechercher l’artisan, l’ouvrier qui peut lui rendre tel ou tel service et qui est en même temps disposé à recevoir en échange lés denrées dont il veut se défaire ; 2° En second lieu, il n’a pas besoin de faire cette recherche sur le champ, bien qu’il lui importe de se se défaire sur le champ de produits qui ne peuvent être conservés. Notre homme versera immédiatement ses produits dans la circulation générale ; il n’aura qu’à s’adresser pour cela à un commercant qui fait profession de vendre et d acheter, qui n’est aii fond qu’un intermédiaire entre le producteur et la consommation. Cette somme d’argent, à la différence de la marchandise, il pburfa l’employer quand il voudra, et en tràîtant
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avec n’importe qui, car tout le monde en tout temps et en tout lieu est disposé à l’accepter en paiement. La possession de cette somme d’argent donne au détenteur la faculté de retirer de la circulation générale une valeur égale à celle qu’il y a versée ; de commander du travail quand, où, et à qui il voudra (1). Qu’on le remarque bien, le fait d’avoir transformé en argent une certaine quantité de produits ne constitue pas à lui seul l’épargne ; il faut encore employer cet argent à commander du travail utile.
Voici donc, en résumé, ce qu’on pourrait appeler la physiologie de l’épargne. Elle comprend trois termes : 1“ travailler, produire ; 2° consommer moins qu’on n’a produit ; 3® employer cet excédant, soit en nature, soit son équivalent en argent, à commander du travail utile, dont le résultat, sous une forme quelconque, matériel ou immatériel, contribue à accroître la puissance productive de l’homme. Ces trois termes sont irréductibles ; hors de là il n’y a pas épargne.
Epargner c’est donc dépenser une portion de la richesse dont on dispose, la dépenser d’une façon intelligente, en encourageant une industrie utile. Rien n’est plus exact que cette for-
(1) On sait avec quelle verve notre vieux Boisguilbert a développé cette idée de la monnaie, gage de la tradition future. Longtemps après lui, Adam Smith a dit que « une guinée peut être considérée comme une « lettre de change pour une certaine quantité de marchandises sur tous a les commerçants du voisinge » Là-dessus M. Macleod prend feu : « Adam Smith aurait dû dire ; sur tous les commerçants du monde ; il serait ainsi arrivé à la vraie conception. » Quelle mauvaise chicane 1 comme si ce n’était pas évidemment la pensée d’Adam Smith ! M. Macleod n’a pas eu honte d’ajouter : « Malheureusement Adam Smith, comme « un rustre qui a trouvé un diamant, ne soupçonne pas la valeur de la « vérité qu’il avait accidentellement exprimée, et la laisse échapper des € mains. » Voilà l’homme que M. Henri Richelot, sur un ton fatidique, nous présente comme ayant opéré une révolution en économie politique. — Henri Richelot, Une révolution en économie politique ; exposé des doctrines de M. Macleod, p. 1, 18, 389.