‹ Épargne & capital [microform]Chapitre 14 sur 60 · CHAP. V. FORMATION DU CAPITAL · texte numérisé non relu

CHAP. V. FORMATION DU CAPITAL

mule qui ne peut paraître paradoxale qu’à ceux qui n’ont pas réfléchi sur les phénomènes économiques ; épargner, c’est dépenser. Rien n’est plus faux que ce raisonnement : épargner, c’est garder pour soi ; dépenser c’est distribuer aux autres (2) . Non ! on peut dépenser sans épargner, mais il est impossible d’épargner sans dépenser, et tout ce qui est bien dépensé est

épargné.

Nous venons de voir comment le capital se forme et s accroît. Comment se maintient-il, se conserve-t-il? Je ferai remarquer d’abord que, dans une société chez laquelle il y a déjà quelques commencements de civilisation, l’hypothèse d’un état économique exactement stationnaire dans lequel le capital se maintiendrait sans augmentation ni diminution, est à peu près chimérique, et on pourrait appliquer au capital en général ce que le* poète a dit de l’intelligenco, du capital intellectuel

et moral :

Travailler c’est savoir jouir ;

L’oisiveté pèse et tourmente ;

L’àme est un feu qu’il faut nourrir,

Et qui s éteint $'il ne s'augmente.

Quoiqu’il en soit, répondant à la question telle qu’elle est posée, je dirai que le capital se conserve par le même procédé qui sert à le former et à l’accroître. De même que l’épargne, qui forme et accroît le capital, ne consiste pas en un entassement ou accumulation de produits, mais dans la consommation intelligente de ces produits dont la valeur reparaît sous une

(2) Fidèle à la méthode que j’ai indiquée dans le chapitre ii, je me borne autant que possible dans cette première partie à la stricte analyse scientifique. C’est surtout dans la seconde partie que. par de longs développements, je mettrai en lumière l'excelleBce des conclusions de la

science économique.

autre forme plus avantageuse ; de même on ne conserve pas le • capital en le laissant intact, on conserve le capital en le consommant, en le transformant, en maintenant sa valeur. Pour le capital fixe il peut suffire de l’entretenir à l’aide de réparations continues ; mais, pour le capital circulant, comme cela résulte de l’analyse qui en a été faite au chapitre III, il faut qu’il soit anéanti dans sa forme actuelle pour qu’une valeur plus considérable ou simplement égale se retrouve. C’est la parole de l’Evangile : « Si le grain qui est mis en terre ne meurt pas, il « ne produit rien, mais s’il meurt, il revivra et en produira « beaucoup d’autres. » Au point de vue de la technologie, de l’économie agricole ou industrielle, le nombre des transformations plus ou moins utiles que peut subir la matière est infini ; au point de vue de l’économie politique générale il n’y a que des valeurs (3) qui se maintiennent, s’accroissent ou diminuent. Dire comment le capital se maintient et s’accroît, c’est dire assez comment il peut s’amoindrir. Ne pas réparer, entretenir jour par jour son capital ou ne pas constituer peu à peu un fonds pour le rétablir en entier quand il sera hors d’usage ; puiser à pleines mains dans le capital circulant pour satisfaire ses besoins individuels sans lui restituer sous une forme quelconque l’équivalent de ce qu’on lui prend, voilà le décroissement du capital. La société, prise dans son ensemble, peut être considérée comme une grande entreprise industrielle qui fait des profits, ou bien fait juste ses frais, ou enfin travaille à perte; dans le premier cas, elle augmente son capital ; dans le second, elle l’entretient tel qu’il est ; dans le troisième, elle le diminue, elle s’appauvrit, elle perd peu à peu de sa puissance productive. On peut comparer le capital à la population d’un pays:

(3) Comme on a défini l’économie la science de l'échange, on a pu la définir la science des valeurs. La notion de valeur est fondamentale en écouomie politique ; c’est par elle que se détermine le domaine de la science.

CtfAP. V. FORMATION DU CAPITAL.

dans tous les cas, au bout de peu de temps, il n’existera plus aucun des individus qui la composaient, et quand on dit qu’elle s’est maintenue, qu’elle s’est accrue ou qu’elle a diminué , cela s’entend seulement du rapport entre les générations disparues et celles qui ont pris leur place.

Ces principes sur la formation et la conservation du capital nous donnent l’explication d’un phénomène économique trèsremarquable. Comment se fait-il qu’un pays qui a subi tous les désastres de la guerre, qui a été ravagé, brûlé, pillé, puisse, au bout de quelques années, reprendre sa physionomie première de richesse et de prospérité? Je fais ici, bien entendu, abstraction de certaines infortunes individuelles, irrémédiables, de ces patriotiques douleurs qui ne s’atténuent qu’après un long temps ; je me place uniquement au point de vue économique. L’explication est bien simple : qu’a détruit l’ennemi ? une portion plus ou moins considérable de la richesse créée, du capital existant, du capital circulant surtout. Mais tout cela, nous le savons, était destiné à périr, à être consommé ; le capital ne se • maintient pas en demeurant intact, mais en étant consommé et reproduit. Seulement, voici la différence qui n’est certainement pas sans intérêt. En temps de paix, la reproduction du capital se serait faite plus commodément, plus à l’aise, sans souffrances ; on aurait vécu largement sur les provisions existantes, la reproduction du capital nouveau marchant de pair avec la consommation du capital accumulé. Après les maux de la guerre, au contraire, ce ne sera pas sans s’imposer des privations qu’on accomplira cette œuvre de la reconstitution du capital... mais enfin cette œuvre s’accomplira. Aucune science n’enseigne mieux que l’économie politique comment une nation rétablit sa 'prospérité [k). Mais il est bien entendu que ce travail de

(4) Tel est le titre du discours d’ouverture prononcé par M. Michel Chevalier, à la reprise de son cours au Collège de France, le 1 4 juin 4 874

’»lu II

rapide reconstitution suppose que la portion la plus précieuse du capital est demeurée intacte, j’entends le capital intellectuel et moral, l’énergie, l’activité industrieuse, toutes les facultés créatrices qui résident dans l'homme.

On s’est plu à symboliser l’activité de l’homme dans celle de I certains animaux ; on parle de l’abeille diligente, de la fourmi

laborieuse et prévoyante, on en fait l’emblème de l’épargne. Il n’y a là que de trompeuses apparences. Les animaux ne travaillent pas, ils ne font qu’obéir à un invincible instinct ; l’homme seul travaille, parce que seul il a conscience de la valeur du travail ; il peut ne pas travailler, mais il sait que la paresse a son châtiment assuré, la misère matérielle, la déchéance morale. La fourmi et l’abeille n’épargnent pas, ne forment pas un capital ; elles entassent, accumulent ; le propre du capital est d’être un instrument de progrès, or la ruche et la fourmilière sont aujourd’hui ce qu’elles ont été aux premiers jours du monde. On pourrait les donner pour exemple au sauvage imprévoyant qui n’a nul souci d’assurer sa subsistance, se gorgeant de nourriture quand l’occasion s’en présente, sauf à endurer ensuite les horreurs de la faim avec une farouche résignation. Elles ne sauraient servir de modèle à l’homme intelligent, libre, civilisé, qui a la science, la circonspection, la prévoyance, qui ne veut pas seulement s’assurer un avenir exactement semblable au présent et au passé qu’il a connus, mais qui rêve d’un avenir toujours meilleur, plus heureux, plus brillant. L’économiste ne contredira pas sur ce point le poète :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,

L’homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.

L’homme primitif dans son misérable état de dénûment, est comme la semence imperceptible jetée en terre et qui doit de-

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