CHAPITRE
TRARÎSITIOIM
Dans la section précédente, j’ai résumé les principes de la science économique sur le capital; j’en ai fait, en quelque sorte, l’anatomie et la physiologie. Après avoir énuméré et décrit ses diverses espèces, j’en ai analysé le mode de formation et le fonctionnement. La science nous dit : le capital est une force économique, un puissant agent de la production ; c’est la richesse source de richesses nouvelles ; il faut le conserver et l’accroitre. Toutes les sciences arrivent à la même conclusion, quel que soit celui des autres biens de l’homme qu’elles aient pour objet : la force du corps, la force morale, la santé, l’intelligence. Chaque science, en poursuivant ses recherches, se renferme dans son domaine, ne considère que telle ou telle espèce de biens et fait pour un moment abstraction des autres ; mais il n’en est plus de même quand on passe de la science à l’art, à la pratique de la vie. Il faut alors se préoccuper de la valeur comparative des différents biens et apprécier les divers mobiles qui nous sollicitent quelquefois en sens contraire, au moins en ap-
parence ; il faut tnettre d'accord toutes les sciences sans les confondre, les distinguer sans les isoler (1). C’est d’ailleurs une prétention chimérique, même dans les pures recherches scientifiques, de vouloir maintenir une séparation complète entre la science et l’art. L’économie politi(jue ne nous dit pas seulement ce que c’est que la richesse, elle nous indique aussi les moyens de l’acquérir, de la conserver, de l’accroître ; elle a, comme nous le verrons, la prétention légitime de nous indiquer le meilleur usage qu’on en pui.sse faire (2). Il en est donc des différentes sciences comme des peuples divers qui ont chacun leurs affaires privées, intérieures, dans lesquelles nul n’a le
droit de s’ingérer ; tandis qu’il est d’autres questions, d’un in-
(1) M. Minghetli, De ^économie poliliqtie et de ses rapports avec la morale et le droit, préf. p. vi, et liv. iv.
(2) M. II. Dameth (l'Economie politique et le spiritualisme, Journal des Economistes de mai 1862, p. 210-236) revandique avec une certaine hauteur l’indépendance de l’économie politique à l’encontre des autres sciences morales. — M. A. B. Cherbuliez, dans son Précis de la science économique, déclare que • « C’est faussement qu’on attribue à l’écono- « mie politique un but pratique »; il s’attache à « dénier toute portée morale à l’économie politique ». — Qui ne se souvient du mot de 31. Dupuit, de regrettable mémoire, à propos des industries qui pourraient être atteintes par la liberté commerciale ; «Tant mieux ! s’écriait- « il, cela ne prouvera que mieux sa nécessité i » — M. G. du Puynode {Les lois du travail et de la population) fait cette profession de foi : « Je n’ai point cette vulgaire sagesse qui consiste, tout en proclamant « les principes de la science, â s’accomoder aux opinions qui les re- « poussent, non plus qu’aux usages qui les condamnent. La science a « d’autres exigences que d’arbitraires caprices ou de mobiles convenan- « ces » 3ur quoi 31. L. de Lavergne a bien raison de répondre : « Il ne « s’agit pas d’arbitraires caprices, mais de faits dont toute abstraction « scientifique doit tenir compte. . . Les affaires humaines ne sont pas « assez simples pour qu’il suffise d’un principe unique pour résoudre « toutes les difficultés. » (Des opinions extrêmes en Economie politique, Revue des Deux-Mondes du 1«r mars 1862, p 222.)— Si, a mon tour, j’exprime le regret de rencontrer chez d’excellents économistes ces formules tranchantes qui sentent le défi et la provocation, c’est uniquement dans l’intérêt de la science qui ne gagne rien, tant s’en faut, à s’affirmer de cette façon hautaine.