CHAP. X. TRANSITION
térêt universel, qui ne peuvent être réglées que par un congrès de toutes les puissances.
En attendant le moment, encore fort éloigné sans doute, où il sera possible de « réunir par une puissante synthèse toutes « les sciences morales et politiques en une seule, et de fonder « une haute science sociale, comme on pourrait, par la fusion « en un seul tout des diverses sciences naturelles, fonder une « science générale de la nature (3) », il est utile, et c’est meme le seul moyen de préparer cette grande synthèse, si tant est qu’elle soit possible, il est utile de tenter cette entreprise dans des limites restreintes, à propos d’une question déterminée et circonscrite, comme celle que nous abordons: Du meilleur emploi de la richesse. La question ainsi posée est à la fois circonscrite et très étendue.
En premier lieu, la question est circonscrite, car elle n’embrasse pas évidemment tous les rapports des différentes sciences sociales entre elles. Je ne me propose pas non plus de rechercher d’une façon générale quels sont les fondements de la morale, ce qui semblerait devoir être le préliminaire obligé de cette élude. Mais, à moins de remonter, à propos de de chaque question particulière, à l’origine même des choses, il faut bien partir de quelques données que l’on tient pour établies. La raison n’admet-elle pas comme vérités nécessaires des lois qui ne sont au fond que des hypothèses, mais des hypothèses très probables, qui expliquent le mieux les faits, de la manière la plus simple, la plus conforme à l’ordre général ? (4) Je tiens donc pour certain que Vutile et Vhonnête sont deux principes dis-
(3) Rossi, Cours, u* leçon.
(4) C’tst le point de départ des recherches si originales de M. Cournot. Il appelle ce\s, probabilités philosophiques. 11 ne les confond pas avec la certitude mathématique, mais pratiquement il leur reconnaît une valeur égale aux axiomes de géométrie.
tincls, ce qui ne veut pas dire contraires. Sans entrer dans le débat, j’en donnerai deux raisons dont chacune en soi me parait décisive : 1° c’est l’opinion universelle, et je suis peu touché de l’objection qu’il y a des individus plus ou moins dépourvues de sens moral ; cela veut simplement dire que le sens moral comme l’intelligence peuvent être plus ou moins développés suivant les temps, les lieux, les races ; qu’il en est des vérités morales comme des vérités scientifiques d’un autre ordre : là aussi il y a des inventions et des découvertes ; 2° la tentative de ramener la morale à l’utilité me parait avoir complètement échoué. Les ingénieuses analyses de Bentham n’ont pas été inutiles à la science, mais son arithmétique morale , fondée sur ce qu’il est plus facile d’évaluer les actions des hommes au point de vue de l’utile qu’au point de vue de l’honnête, me parait tout ce qu’il y a de moins pratique. Celte perpétuelle balance à tenir entre le présent et l’avenir (5) me parait tout à fait impropre à peser une foule d’actions, et je crois, en somme, plus facile de faire l’éducation morale des hommes dans le sens que nous donnons à ce mot, que de faire leur éducation purement utilitaire.
Laissons donc subsister ces deux principes, ces deux mobiles, l’honnête et l’utile, et au lieu de les absorber l’un dans l’autre, de tenter une réduction impraticable et périlleuse, scellons entre eux une profitable alliance. Les bases de celle alliance sont bien simples : il est indispensable à l’honnêle homme d’avoir des notions exactes sur les conséquences de ses actes au point de vue de l’utile. Pour juger les actions des hommes, la morale ne considère, en principe, que le mobile de leur détermination; la science de l’utile tient compte des* résultats ; mais est-il donc indifférent que les bonnes intentions soient sui-
(5) Bentham : o Par quel plaisir futur peut-on espérer que la peine « actuelle sera récompensée ? La moralité doit sortir de cet exameu. »