CHAP. X. TRANSITION
vies de bons (6) résultats? La plus pure morale, si elle n’est éclairée des lumières de l’économie politique, peut être impuissante à réaliser le bien. Le plus brillant courage, le mépris de la mort, ne suffisent pas pour assurer la victoire : un peu d’habileté et de tactique n’y nuit pas. Je vais plus loin : j’ai dit que moralement on est justifié dès qu’on a agi dans des intentions pures... il y a bien des réserves à faire là-dessus. Voilà, par exemple, un juge intègre, qui a la plus absolue volonté de bien rendre la justice, mais qui, par ignorance de la loi, qu’il connaît mal, qu’il a négligé d’étudier, croyant apparemment qu’il suffisait des lumières de l’équité naturelle pour juger toutes les contestations, en réalité juge à tort et à travers... pense-t-on que moralement il n’ait rien à se reprocher ? qu’il en sera quitte avec des regrets, sans le moindre remords ? La première obligation morale d’un homme c’est d’acquérir les connaissances nécessaires pour bien remplir les fonctions qu’il accepte, surtout celles qu’il sollicite.
Je viens de dire dans quelle mesure le sujet que je vais traiter est circonscrit. Voici maintenant en quel sens il est trèsétendu. Il ne s’agit pas du bon emploi, mais du meilleur emploi de la richesse. Il peut y avoir plusieurs bons emplois, il n’y a qu’un meilleur emploi, ce qui veut dire que je devrai passer en revue tous les modes d’emploi qui ont pu être proposés et pratiqués, pour décider quel est, tout compte fait, le meilleur. En outre, bien que l’expression richesse acquise éveille l’idée d’un capital plus ou moins considérable, des revenus duquel on vit, je ne compte pas l’entendre de cette façon étroite. La question du meilleur emploi de la richesse se pose également pour le propriétaire qui vit du revenu de sa terre, pour le capitaliste qui perçoit des intérêts, pour tous ceux qui vivent d’un
(6) M. Baudrillart, Des rapports de la morale et de l'économie politique. — IV* leçon, ÿ. "16.
salaire qui leur permet de réaliser quelque épargne. La distance est moins grande entre un ouvrier d’élite gagnant un fort salaire et un petit propriétaire, qu’entre ce dernier et un opulent capitaliste. Si, au dernier chapitre de la première partie, nous avons dû déterminer avec quelque rigueur les fonds productifs auxquels on devait ou non reconnaître le caractère de capital, nous n’avons aucune raison de maintenir ici ces délimitations ; nous pouvons traiter la terre comme tout autre capital ; nous pouvons très-bien dire des honoraires de l’avocat ou du médecin, du traitement considérable que touche l’ingénieur, que ce sont les revenus d’un capital immatériel. Le sujet ainsi largement conçu nous astreindra sans doute à varier quelque peu nos conseils suivant la condition des personnes et l’importance et la nature du fonds productif d’où elles tirent leurs revenus ; mais les préceptes fondamentaux s’adressent également à tous, car c’est par les mêmes procédés que toute fortune s’acquiert, se conserve, s’accroît ; par l’effet des mêmes causes qu’elle décroît, que le riche tombe dans la pauvreté et le pauvre dans la misère.
Le véritable triomphe de l’économie politique est de faire voir à ceux qui la dénigrent ou qui l’ignorent (deux choses qui vont souvent ensemble), que, sur les questions les plus graves, après l’avoir attaquée avec violence, on est amené à conclure comme elle (7). Sur le sujet qui nous occupe en particulier.
C?) La question de la population en offre un remarquable exemple. Les économistes dits religieux sont d’accord avec Proudhon pour vilipender Malthus, et finissent positivement par conclure comme lui : continence, modération, etc. M. de Maistre a porté Malthus aux nues : « Cette force cachée qui se joue dans l’univers s’est servie d’une plume « protestante pour nous présenter la démonstration d’une vérité contes- « tée. Je veux parler de M. Malthus, dont le profond ouvrage sur la po- « pulation est un de ces livres rares après lesquels tout le monde est « dispensé de traiter le même sujet. Personne avant lui n’avait complé- « tement prouvé cette grande loi de la Providence. » De Maistre, Le Pape^ UI.
j’espère pouvoir démontrer qu’un bon traité d’économie politique pourrait bien ne pas être un trop mauvais manuel de morale, et serait certainement le guide le plus sûr, le vade-mecum obligé de tout homme qui, animé d’un noble désintéressement, se préoccupe avant tout du bien de ses semblables.
Tel est l’objet essentiel de la deuxième partie de cette étude. Mais ici ce pose tout naturellement la question préalable; qu’est-ce que la richesse ?