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CHAPITRE XI

Caractère de la richesse dans les sociétés

ciTilisées

La question est fondamentale, car la nature de la richesse, ses sources, l’opinion dominante sur tout ce qui s’y rapporte, choses variables suivant les temps et les lieux, exercent une influence considérable sur l’emploi qu’on en fait. La barbarie et la civilisation n’ont pas, à cet égard, la même manière de voir, n’usent pas des mêmes procédés. Mais qu’est-ce qu’une société civilisée ? Comment établir des limites rigoureuses entre les divers degrés de barbarie ou de civilisation, car c’est au fond de quoi il s’agit, et non d’un état sauvage opposé à l’état de civilisation. C’est ici que les louangeurs et les détracteurs systématiques du passé et du présent aiment à se donner carrière. Faire la leçon à ses contemporains en mettant sous leurs yeux le tableau du bon vieux temps, d’un passé où tout aurait été mieux qu’aujourd’hui, est une manie vieille comme le monde ; mais

c est décidément un lieu commun usé (1). Les personnes qui, de bonne foi, usent de ce procédé, sont victimes d’une illusion bien connue : elles ont un sentiment très-vif des maux présents et ne ressentent que très faiblement les misères sous lesquelles ont gémi les générations passées ; il est toujours facile de supporter les maux... d’autrui, tandis que les moindres piqûres d épingle nous paraissent intolérables. Je ne veux pas, à mon tour, user des formules banales de l’optimisme en parlant de mon temps, mais, tout compte fait, je n’hésite pas à le mettre au-dessus du temps passé, dans lequel, même aux meilleures époques, je n’apercois que des points brillants sur un fond généralement assez sombre, des individualités plus ou moins éclatantes se détachant sur la masse pauvre, ignorante, superstitieuse (2).

Qu’on ne croie pas que, me plaçant au point de vue d’une économie politique étroite, je n’estime la civilisation que par le

(t) Hésiode, dans sa théogonie, avait déjà tracé, à l’usage de ses contemporains, le tableau de l’Age d’Or, On peut suivre de siècle en siècle cette tradition de !a louange quand même du passé. Rien de plus curieux dans ce genre, que la mercuriale de d’Aguesseau de 1703 : « Tel « est le caractère dominant des mœurs de notre siècle : une inquiétude « généralement répandue sur toutes les profe.ssions ; une agitation que « rien ne peut fixer, ennemie du repos, incapable du travail, portant « partout le poids d’une inquiète et ambitieuse oisiveté ; un soulève- « ment universel de tous les hommes contre leur condition ; une espèce « de conspiration générale dans laquelle ils semblent tous être conve- «( nus de sortir de leur caractère ; toutes les professions confondues, les « dignités avilies ; la plupart des hommes hors de leur place, méprisant « leur état ; toujours occupés de ce qu’ils seront ; pleins de vastes pro- « jets ; le seul qui leur échappe est de vivre contents de leur état. i> — On ne fait guère mieux en ce genre aujourd’hui.

(2) Ecoutons quelqu’un qui connaissait bien le présent et le passé, Macaulay : « Plus on examine avec attention l’histoire du passé, plus ori « voit combien se trompent ceux qui s’imaginent que notre époque a O enfanté de nouvelles misères sociales. La vérité est que ces misères « sont anciennes ; ce qui est nouveau, c’est l’in tel ligrnce qui les décou- « vre et l’humanité qui les soulage, »

degré de richesse. Ce que j’apprécie pardessus tout, les biens

dont nous jouissons dans une mesure inconnue au passé, c’est la religion sans fanatisme ni superstition, la tolérance religieu-

se, la sécurité (3), la douceur des mœurs, l’humanité (4), la

justice (5) ; la liberté fondée non sur le privilège, mais sur le

droit commun ; la propriété et les personnes affranchies des

entraves féodales, l’égalité devant la loi, et tous ces biens garantis par la puissance de l’opinion publique tenue en éveil par les mille échos de la presse.

Mais c’est surtout de la richesse que j’ai à parler ici, et, à ce point de vue, toute comparaison est impossible entre le présent et le passé. Il serait puéril de se borner à mettre en regard la masse des richesses présentes et le pauvre inventaire du passé, mais quelles différences quant aux sources, quant à la nature de la richesse, quant à l’opinion qu’on s’en fait !

Les sources de la richesse sont le capital et le travail. Autrefois le capital sous toutes ses formes était rare, craintif ; le crédit qui le transfère aux mains les plus capables de le mettre en œuvre était inconnu. Le travail, peu en honneur dans l’antiquité, cruellement éprouvé pendant la période de confusion et de violences qui va de l’invasion des Barbares à l’établissement définitif du régime féodal, ne s’était relevé qu’en se constituant en privilège suivant l’esprit de la société du Moyen-Age. Tout

(3) Voir chap. vin, note <, même après cette période de barbarie la sécurité ne fut qu’intermittente et relative,

(4) L’inhumanité était dans les lois comme la dureté dans les mœurs : l’atrocité des peines, les tortures, la question ordinaire et extraordinaire ; le régime des galères où on envoyait les gens sans jugement ; les pauvres fous traités à coup de nerfs de bœuf comme des criminels.

(5) Le Moyen Age a eu l’esprit juridique bien plus que le sentiment de la justice. Il est heureux d’ailleurs que le Droit et la Théologie, dans leur expression la plus dure, se soient donné la main pour maîtriser cette société féodale avec ses instincts de violence.

148 11* PARTIE, nr meilleur emploi de la richesse.

était organisé en vue d’une production et d’une consommation limitées sur un marché restreint. A cet état de choses se rattachait 1 idée fausse qu’il n’y a dans le monde, ou soit dans un rayon restreint, qu’une somme limitée de richesses, en sorte qu’on ne peut s’enrichir, accroître sa part sans diminuer celle des autres. Cette idée s’était matérialisée dans le système de la balance du commerce, qui se représentait la richesse sous la forme d’une certaine quantité d’or existant dans la société et dont chaque nation devait tendre à s’approprier la part la plus considérable, au détriment des autres naturellement.

Une autre grave erreur, connexe à la première, était de considérer la société comme divisée en deux classes distinctes et immuables, les consommateurs d’un côté et les producteurs de l’autre ; les premiers possesseurs de la terre, dans laquelle on voyait le principe de la souveraineté, pourvus de revenus fixes et inaliénables, qu’ils échangeaient contre les produits du travail des seconds. Cette idée est reflétée dans le naïf refrain :

Combattre doit le chevalier ;

Le prebstre doit Dieu prier ;

Pain leur donne le labourier.

et nettement exprimée dans la réponse que fit, au nom du clergé de France, l’archevêque de Sens à Richelieu, réclamant une contribution de quelques millions : « L’usage ancien est que le peuple contribue par ses biens, la noblesse par son sang elle clergé par ses prières. » C’était la tradition adoucie de l’antiquité, dans laquelle le travail est principalement organisé en vue d'entretenir les castes sacerdotales et guerrières, avec cette différence toutefois : tandis que l’esclave est condamné au travail, l’artisant du Moyen Age a reçu en fief le droit de tramiller. Le Moyen Age fut le témoin d’une grande révolution indus-

trielle lorsque le travail, s’échappant des mains esclaves, devint le patrimoine des serfs émancipés, des bourgeois des villes organisés en corps de métiers, révolution dont il faut noter ce caractère : les artisans émancipés , auxquels on avait fait payer plus ou moins cher ce droit de travailler, cette concession, ce fief, se dirent qu’il leur était bien permis d’en tirer le meilleur parti possible, d’exploiter le consommateur en écartant la concurrence, ce que la difficulté des communications, l’état de guerre permanent, rendaient d’ailleurs facile (6). On sait quelle fortune a eu cette idée d’exploiter le consommateur, de se réserver son marché, de protéger le travail national !

Mais nous avons été témoins d’une révolution industrielle bien autrement importante, et par ses conséquences matérielles et par le concours étonnant des circonstances qui en fixent la date et en déterminent le caractère. Cette date, c’est la seconde moitié du XVIII® siècle, alors que les premiers économistes français venaient de proclamer le principe de la liberté commerciale, que les jurisconsultes philosophes faisaient pénétrer l’humanité dans les lois, que Turgot affranchissait le travail et en même temps que Adam Smith posait les vrais principes sur la nature de la richesse et les moyens de la développer ; pendant que, d’autre part, Lavoisier posait les bases des découvertes qui allaient régénérer la chimie. Watt perfectionnait la machine à vapeur, et Arkwright introduisait la filature et le tissage mécaniques (7).

(6) Ou sait que le manifeste prohibitionniste du Comité pour la défense du travail national plaçait cet argument en première ligne ; la protection est de droit naturel, car avant d’avoir été organisée par les lois elle résultait de l’état de guerre presque permanent, etc. On lui trouvait là une jolie paternité !

(7) Voir les conclusions par lesquelles M. E. Levasseur a couronné ses beaux travaux sur V Histoire des classes ouvrières en France avant (2 volumes, tome ii, p. 423-457) et après (2 volumes, tome n, p. 495-

Les transformations dues à cette grande évolution matérielle et morale s’étendirent à tout. A l’esprit de routine qui se perpétuait dans la boutique et l’échoppe a succédé le progrès incessant, résultat de l’union féconde de la science et de l’industrie. L’usine est devenue un laboratoire agrandi. Le travail ne se ressent plus du mépris qui s’attachait plus ou moins à ses origines serviles ; il est respecté, honoré ; Turgot lui a donné ses titres de noblesse (8) . Le chemin n’est plus barré à l’ouvrier habile, intelligent, désireux de s’instruire ; il peut devenir maître, patron, grand manufacturier, mécanicien, ingénieur, savant ; et la division du travail qui concentre son attention sur le fonctionnement des machines, lui suggère l’idée de perfectionnements nouveaux. Grâce à tous ces éléments, la science, les sai-

nes notions économiques, le capital, le crédit, la liberté du travail, l’emploi des machines, nous voyons l’industrie entrer dans une voie nouvelle (9) : La production sur une grande échelle ;

566) la révolution de 1789. Ces quatre volumes sont une source. — Voir aussi De Vinduslrie moderne, par F. Verdeil, membre du jury international à l’exposition universelle de 1855. Paris 1861. L’étude des diverses branches de l’industrie y est précédée d’une introduction historique et de considérations générales excellentes. Voir notamment pages 75-95.

(8) Un mouvement s’était déjà produit dans ce sens depuis que, grâce à la protection royale, la manufacture s’était élevée à côté du métier, en dehors de la corporation jalouse.

(9) Frédéric List (v. chap. viii, note 7) a apprécié à son point de vue et invoqué à l’appui de son système cette révolution industrielle. « A « cette époque, dit-il, la liberté du commerce était synonyme de division « des principales branches du travail enire les peuples industriels. L’Ans gleterre, la France et l’Allemagne étaient à peu près au même degré « d’avancement. Chacune d’elles avait sa branche dans laquelle elleex- « cellait : L’Angleterre les draps, l’Allemagne les toiles, la France les « soieries. On ne parlait ni de fer ni de coton, et la concurrence inter- « nationale ne se portait que sur quelques objets de luxe à l’usage des « hautes classes. La consommation des denrées coloniales était relative- « ment insignifiante. Aucune des nations civilisées n’avait une trop « grande avance dans le commerce avec les régions tropicales, dans la

la concurrence sur un marché illimité. Mais qu’y a-t-il au fond de tout cela ? Quel est le but, la cause finale de ce grand déploiement de forces industrielles, sciences, capitaux, crédit, machines , labeur obstiné ? A quelles conditions 1 industrie pourra-t-elle ainsi aller se développant sur une grande échelle? S’agit-il, comme autrefois, de s’assurer l’exploitation exclusive de tel ou tel marché ? d’attirer à soi le plus d’or possible ? d’assurer le sort d’une classe restreinte de producteurs ou de pourvoir aux besoins d’une caste privilégiée de consommateurs ? Non, cela signifie que la production est organisée dans 1 intérêt du plus grand nombre (1 0) ; en vue d’assurer d’abord à tous la plus ample satisfaction possible des besoins de première nécessité.

Cette puissante armée industrielle ne s’est pas mise en campagne pour fabriquer par masses ces objets délicats et rares qui ne peuvent convenir qu’à un petit nombre de personnes et qui d’ailleurs perdraient tout leur prix si, mis à la portée de tous, ils ne pouvaient plus satisfaire la vanité de quelques-uns. Sans doute les industries de luxe ne disparaîtront pas ; le progrès ne consiste pas à décapiter l’industrie, mais à élargir sa base ; il y aura donc toujours dans toutes les industries quelques chefs de

9 possession des capitaux, dans l’outillage ou dans les frais de produc- « tion. Autrefois l’Angleterre n’apportait sur le marché que le produit « de cuit mille ouvriers ; aujourd’hui, grâce à ses capitaux et à ses ma- « chines, elle peut y jeter l’équivalent du produit de cent millions de « bras. » (Page 483, note). — Tout cela est fort bien, mais la conclusion ?... épargner, avoir des capitaux, les utiliser.

(10) C’est là le beau côté de l’utopie Saint-Simonienne. J’avoue que j’ai un faible pour les Saint-Simoniens ; d’abord ... parce qu’il n’y a plus de Saint-Simoniens ! ensuite parce que, après avoir mis en honneur quelques grandes idées en matière d’industrie, de crédit, etc , ils ont déposé leur vêtement de guerre et sont rentrés dans les rangs de la vieille société, où ils n’on pas fait trop mauvaise figure, comme chacun sait. — En fait d’utopie, c’est le modèle du genre.

fl

file qui représenteront le goût, le choix exquis dans les arrangements, la perfection, le fini de l’exécution, l’art (11) en un mot... mais regardez, derrière ces têtes de colonnes, les rangs serrés et profonds de l’armée industrielle, et demandez-vous pour qui on y travaille? Pour qui sont ces amas de chaussures, de vêtements confectionnés, qui n’ont pas été faits sur mesure pour une clientèle élégante? Pour qui ces millions de mètres de cotonnades ? Est-ce la fabrication d’objets de luxe qui allimente l’industrie métallurgique ? Que de choses, autrefois objets de luxe, sont devenues de première nécessité, parce que une fabrication plus abondante et la facilité des transports les ont mises à la portée de tous! Qu’on songe à la consommation du sucre (12), du café, du chocolat, du thé. De simples ouvriers ont plus de linge et consomment plus de savon (13), portent des vêtements

plus commodes que les grands seigneurs ou les riches bourgeois d’autrefois. Le petit bourgeois d’aujourd’hui a un logement plus commode et plus salubre (1 4) que les somptueuses habitations des grands seigneurs d’autrefois. Le moindre artisan a chez lui une glace aussi grande et aussi pure que celle qu’une grande dame se vantait d’avoir échangée contre une méchante terre à blé (1 5).

Il faut prendre à rebours aujourd’hui cette phrase si souvent répétée que le pauvre ramasse quelques miettes tombées du festin des riches. C’est, au contraire, le riche qui profite de tout ce qui a été fait principalement en vue du plus grand nombre. Autrefois, sur les grandes routes mal entretenues à l’aide de l’odieuse (1 6) corvée, la chaise de poste du grand seigneur aussi bien que le coche bourgeois étaient des véhicules peu sûrs et peu commodes. Aujourd’hui, ce n’est pas pour transporter

(M) On se phint que le progrès artistique ne suit pas le progrès industriel. Cela ne tient nullement à ce que celui-ci étouffe celui-lfi: « L’art n’est pas soumis, comme la science, à la loi du dévelonpement « continu. » M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières depuis tome 11, p. 5(2 ; voir aussi Histoire avant 1789, tome ii, p. 452. — L’inspiration artistique est chose essentiellement personnelie. Chaque génération ne saurait profiter des progrès artistiques accomplis par la génération précédente, pour aller elle-même jilus loin... elle en jouit. La fécondité artistique s’épuise comme celle de la terre... il lui faut le repos. A défaut du génie qui crée, il y a l’admiration réfléchie du beau, ce qui est encore bien quelque chose. Les civilisations très avancées se distinguent .surtout par l’esprit critique ; et puis il ne faut pas exagérer, et les hommes de talent, les grands artistes, n’ont pas tellement fait défaut ! . .

(12) Au commencement du XII* siècle le sucre se vendait encore chez les apothicaires, comme une drogue, au poids médicinal.

((3) La propreté est une vertu toute moderne. Au XVI® .siècle on se mouchait sur le revers de sa manche. On n’avait pas de linge de corps. On se faisait faire un bel habit comme aujourd’hui on se fait construire une maison. Le petit bourgeois en avait pour la vie. L’historique de la consommation du savon est une chose des plus curieuses, notamment chez les Anglais, le peuple de la terre qui aujourd’hui se savonne le plus.

(t 4) Il faut lire dans les mémoires du temps la description intime de Versailles. C’était un foyer d’infection.

(15) On a constaté cette loi du développement industriel, que ce sont les industries de grand luxe qui fleurissent les premières. Cela s’explique très-bien. Dès que l’artisan s’établit en dehors de l’atelier domestique, il cherche, autant par ambition que par intérêt, à exceller dans la confection de quelque produit nouveau ou brillant destiné aux classes les plus élevées qui paient bien, tandis que dans les pauvres ménages on n’use que de produits grossiers qu’on fabrique soi-même le plus possible, tant bien que mal. Par quoi a débuté l’industrie en Russie, sous les Iwan ? par d’épaisses étoffes de soie, des galons d’or, et la tradition s’est conservée. — Les premiers miroirs ont été d’argent poli. Les premiers papiers de tenture en papier velouté très-cher. Les épaisses dorures ont dégénéré en vernis d’or (Roscher, Recherches sur divers sujets d'économie politique, p. 206).

(16) Je ne condamne pas la chose en elle-même, mais on aurait dû en écarter l’id'^e de mépris et l’injustice. M. L. de Lavergne, qui, tout en admirant sincèrement Turgot, ne le juge pas sans quelque sévérité, a eu raison de dire (Les économistes français au XVlIh siècle, p. 262) qu’il n’y avait qu’à la rendre rachetable, soumettre à un impôt les non corvéables, et en avait notre système de prestation en nature qui, peu profitable aujourd’hui, était alors indispensable.

plus agréablement quelques riches particuliers qu’on a construit des chemins de fer. La même locomotive entraîne à sa suite le riche et le pauvre. C’est parce qu’il y a des millions de voyageurs de toutes classes, que l’opulence peut se donner le luxe d’un wagon-salon. Ce n’est pas pour transporter quelques caisses d’articles de modes, les fragiles produits de l’industrie parisienne, que nous voyons s’allonger sur les rails ces interminables trains de marchandises ; c’est pour transporter du vin, du blé, du bois, du fer, du charbon.

C’est la richesse qui a civilisé le monde ; c’est dans l’intérêt du commerce et de l’industrie qu’ont été prises les premières mesures de police pour garantir la sécurité des roules, le bon ordre dans les foires et marchés. La civilisation est arrivée partout sur les traces du commerce et de l’industrie. Ici encore nous trouvons que ce qui a été fait dans un intérêt général, profite aussi aux privilégiés d’autrefois. Jadis, dans nos plus grandes villes, le bourgeois se barricadait dans sa demeure dès que la nuit venait, et les gens de qualité n’osaient s’aventurer dans les rues qu’escortés de valets armés et de porteurs de torches. Tout ce monde-là est bien mieux protégé par la lumière du gaz qui brille pour tous. Le commerce circule en sécurité sur les routes, et le proverbe pillé comme un marchand n’est plus de mise. Mais s’il n’y a plus de seigneur féodal pour détrousser le marchand effaré, il faut reconnaître aussi que ce seigneur féodal, devenu un simple citoyen, est plus en sûreté dans sa maison ouverte, sous la protection du droit commun, qu’il ne l’eût été dans son château fortifié, au milieu de ses hommes d’armes.

Jamais l’industrie n’a été, comme aujourd’hui, l’expression de la solidarité humaine ; jamais la coopération expresse ou tacite sur laquelle les individus et les peuples comptent pour régler leurs travaux, n’a été aussi complète. Quelle confiance réciproque entre tous ceux qui, à un titre quelconque, concourent

à la production de la richesse ! Cette confiance c’est le crédit qui a pris un si prodigieux développement I Un simple marchand aujourd’hui voit toutes les caisses du monde s’ouvrir devant sa signature, tandis que autrefois un souverain puissant n’obtenait qu’à grand peine l’avance de quelques milliers d’écus, en subissant des conditions usuraires, engageant le domaine de l’Etat, le sien propre, telle ou telle branche des revenus publics. Quelle garantie demande-t-on aujourd’hui pour prêter à l’Etat ? Aucune : c’est tout le monde qui prête à tout le monde ; tous sont garants de chacun. Le caractère de notre civilisation c’est la participation de tous aux œuvres de l’industrie, non seulement dans le sens que je viens d’indiquer, à savoir que la production industrielle sur une grande échelle est principalement organisée dans l’intérêt de tous, mais encore parce qu’il faut le concours de tous aux grandes créations de l’industrie ; il n’y faut pas seulement le labeur, mais l’obole du pauvre. On a dit qu’il y avait en France quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, à savoir : tout le monde. Il y a de même quelqu’un qui est plus riche que l’opulent banquier, c’est tout le monde. Les moindres parcelles de capitaux sont acceptées et mises en œuvre, et tous concourent ainsi à l’œuvre de la production (17). On ne peut plus s’enrichir aujourd’hui sans que tout le monde en profite. S’enrichir, ce n’est plus détourner à son profit et au détriment des autres, une portion de la richesse existante ; c’est accroître la masse des biens dans laquelle clia-

(17) Par quelle étrange aberration a-t-on pu faire de cela un grief contre la société moderne ?M, Dupont White, Essai sur les relations du travail avec le capital, chap. i, p : « Ce qui est venu s’ajouter â « l’antique controverse (la querelle entre le riche et le pauvre), le voici : « Le riche, au lieu seulement de jouir, s’est imaginé de produire, au « lieu de consommer le travail du pauvre pour un serviee tout person- « nel, dans un but d’ostentation ...» Voilà l’exorde qui mène à la péroraison que j’ai signalée chap vi, note 7

cun vient puiser... à la condition d’y apporter sa part contributoire ; mais, grâce à la variété des services que la société réclame, grâce au crédit et à l’abondance des capitaux, chacun jouit de toutes les facilités, des plus larges délais pour acquitter cette dette sociale.

Je n’entends pas faire de l’industrie et de la richesse qu’elle produit, le premier intérêt de l’humanité... cette place appartient de plus en plus aux intérêts moraux, et l’économie politique se plait à proclamer que « si Jamais les hommes parve- « naient àse contenter des biens matériels, il est à croire qu’ils « perdraient peu à peu l’art de les produire, et qu’ils finiraient « par en jouir sans discernement et sans progrès (1 8). » Mais, à ce point de vue moral même, la richesse et l’industrie ontelles jamais eu le caractère grandiose qu’elles nous offrent aujourd’hui ? Quels spectacles propres à ébranler les imaginations et à élever les âmes (1 9) ? Il est convenu de réserver toute poésie pour les souvenirs lointains du passé : le vaisseau des Argonautes allant à la conquête de la Toison d’or ; la barque du trafiquant phénicien dépassant les Colonnes d’Hercule ; la caravane qui traversait le désert nous apportant les épices et les parfums de l’Orient ; l’industrie patriarcale du Moyen Age, la boutique humide ouvrant sur la rue étroite, sombre, boueuse, où le maître et le compagnon travaillent côte-à-côte ; les fêtes naïves ou pompeuses, par lesquelles ces pauvres gens se délassaient de leurs travaux, comme les nobles seigneurs trompaient par des tournois et des pas d’armes, les ennuis de la paix et la tristesse du manoir féodal !... — Le transatlantique qui emporte dans ses flancs la population d’une ville entière, et le frêle navire qui, dans un pur intérêt scientilique, va braver les glaces du pôle, ne me paraissent pas moins poétiques que le vaisseau

(18) M. de Tocqueville.

t19) V. ehap. i, note 9.

des Argonautes. A la caravane je préfère ce Railway du pacifique construit à travers les déserts, les fleuves, les montagnes, par deux armées de Chinois et d’Irlandais, parties de deux points opposés du continent américain (20). En fait de solennités industrielles, aux processions des corps de métiers avec leurs bannières et leurs enseignes, je préfère nos expositions universelles ; et les banquets des corporations, sitôt dégénérés en orgies telles que l’Eglise avait dû les interdire, ne me paraissent pas avoir été empreints du sentiment grave et religieux qui me frappe dans cet autre banquet offert par la Société des Arts de Londres au prince Albert, initiateur de l’exposition universelle qui allait s’ouvrir et dont il parla en ces termes : « L’Exposition de 1851 nous offrira la mesure exacte et l’indi- « cation vivante du point où l’humanité est arrivée dans l’ac- « complissement de cette grande tâche que lui a assignée ici- « bas le Créateur, elle marquera le point de départ des efforts « qui restent à faire au genre humain pour achever l’œuvre. « J’ai la confiance que le premier sentiment que cette vaste « collection inspirera aux spectateurs sera celui d’une profonde

« reconnaissance envers le Tout-Puissant pour les biens qu’il ♦

« a déjà répandus sur nous, et que le second sera la conviction « que nous jouirons du patrimoine qu’il nous a donné en pro- « portion de l’assistance que nous nous prêtons les uns aux au- « très sous les auspices de la paix et d’une charité active et effi- « cace, non seulement d’individu à individu, mais de nation à « nation (21). » Voilà la note juste et vraie. Oui, plus que ja-

(20) On sait que la concession de chacune des deux compagnies rivales devait s’étendre jusqu’au point où les deux armées de travailleurs se rencontreraient.

(21) Voir les lettres de M. Michel Chevalier, écrites de Londres pendant l’exposition universelle de 1851, et qui se trouvent reproduites à la suite de son Examen du système protecteur, notamment la iii« lettre : Du véritable sens et de la portée de V Exposition universelle, p. 360.

mais il est vrai de dire que richesse, civilisation, chrétienté, sont une seule et même chose. Plus que jamais l’industrie humaine raconte la gloire de Dieu ! Je retrouve ce même sentiment profond et religieux non moins noblement exprimé dans dans une autre circonstance solennelle. Chemins de fer, bateaux à vapeur, télégraphe électrique, ne sont après tout qu’affaire de commerce et d’industrie ; des formes et des manifestations de la richesse ; mais il faut bien qu’il y ait quelque grandeur dans tout cela, car lorsque ceux qui avaient entrepris de relier les deux mondes par un câble sous-marin, eurent achevé leur œuvre, ils se demandèrent comment ils inaugureraient, consacreraient ce fil destiné à transmettre les cotes de la bourse, des ordres de vente et d’achat? Sous l’empire d’une émotion religieuse, ils décidèrent que la première dépêche transmise serait ce salut de l’Amérique à l’Europe ; « Gloire à Dieu dans « les hauteurs du ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne « volonté ! »

L’économie politique dit ce que c’est que la richesse ; elle l’estime pour ce qu’elle vaut, ni plus ni moins, et c’est ici le lieu de répéter la maxime de Spinoza : Ni admiration, ni mépris, mais intelligence des choses î — Non admirari, non aspern nari, sed intelligere.

CHAP. XII. LES ENSEIGNEMENTS DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 159

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