CHAPITRE XII I
Les cnseignenients de réconomie politique sur 1
l’emploi de la richesse. — Théorie de la |
consominatiou. — L’épargue et le capital 1
L’économie politique n’enseigne donc ni le mépris , ni 1
Y amour de la richesse ; mais, comme il convient à une science I
digne de ce nom, elle se glorifie d’avoir enseigné la vérité î,nv |
la richesse en définissant sa nature, ses sources, son but. S’il en |
est ainsi, n’a-t-elle pas le droit d’être entendue la première sur /
celte question : quel est le meilleur usage qu’on puisse faire de f
la richesse ? Oui, sans doute, et ici, comme sur tant d’autres }
points, elle ne redoute pas qu’on soumette ses conclusions au I j
contrôle des autres sciences morales. L’économie politique répond à la question ici posée dans la théorie de la consommation que je dois tout d’abord succintement exposer, car elle est le |
point de départ de tous les développements qui suivront. !:
De même que produire n’est pas créer quelque chose de II
rien, consommer n’est pas synonyme d’anéantir. L’homme est S
impuissant à créer la moindre parcelle de matière il ne fait que diriger les forces mécaniques, physiques et chimiques qui résident dans la nature, et arrive ainsi à donner aux choses l’utilité t.
qu elles n avaient pas, ou à augmenter celles qu’elles avaient |jj
déjà. De même donc que produire c’est donner de l’utilité, de |
la valeur, consommer c’est détruire d’une façon plus ou moins |
complète cette utilité, cette valeur. Rien n’est anéanti, disons- .1
nous, et il en est ainsi alors meme que la consommation se pré- j!
sente sous les apparences de la destruction la plus complète. La j
combustion ne fait que disperser et comliiner de diverses manières les éléments constitutifs de l’objet brûlé. D’autre part, de même qu’il y a une production qui ne touche pas à la substance des choses, qui résulte d’un simple déplacement, de même un objet, bien que restant intact, se trouve être consommé s’il est transporté dans un lieu inaccessible, ou dans un pays dans lequel il n’a aucune valeur. Un simple changement dans la mode suffit pour détruire la plus grande partie de la valeur d’une étoffe qui a cependant conservé son éclat et sa solidité : combien de gens préfèrent porter un vêtement usé, mais à la mode, plutôt qu’un vêtement intact, mais démodé.
Toute richesse créée est destinée à être consommée, et il en est ainsi, non seulement de ces immenses approvisionnements qu’il faut sans cesse renouveler, car ou bien ils disparaissent immédiatement par le premier usage qu’on en fait, comme les denrées alimentaires, ou bien ils s’usent plus ou moins vite, comme les vêtements ; mais encore les édifices les plus solides seraient bientôt détruits, sans de continuelles réparations ; tôt ou tard ils finissent par tomber en ruines et les ruines elles-mêmes périssent. Quelles masses de combustible dévorent ces locomotives qui sillonnent nos voies ferrées ! La locomotive se consume elle-même ; au bout de quelques années il faut la mettre au rebut. Il faudra changer aussi ces milliers de kilomètres de rails en fer et les traverses en bois qui les supportent. L’homme effrayé commence à se demander comment il pourra suffire à cette formidable consommation qui semble devoir bientôt épuiser le sein de la terre et dévaste sa surface ?
On oppose quelquefois à la fragilité des œuvres de l’homme la permanence de la nature, et c’est de cette dernière que le poète a dit :
Vous que le temps épargne, ou qu’il peut rajeunir I
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Le temps n’épargne rien ; tout périt, mais tout renaît. Nous sommes ici en présence d’un phénomène universel, d’une de ces grandes harmonies auxquelles le monde économique est soumis : tout périt, mais tout renaît ! Les choses dont nous disons qu’elles sont détruites, anéanties, ne font que retourner dans la grande officine de la nature où elles sont élaborées de nouveau et transformées par ces puissances mystérieuses, forces physiques et chimiques, dont l’homme, depuis l’origine du monde, s’applique à découvrir le secret. Mais, au point de vue économique, si la richesse existante a été détruite, consommée, dans l’acte même de la production, nous ne dirons pas qu’il y a eu purement et simplement destruction, car la valeur de cette richesse disparue sous sa forme première se retrouve dans celle du produit obtenu. Et c’est ainsi que la richesse, sans cesse consommée, renaît, s’accroît, s’étend sans cesse. La vie n’est pas la permanence. C’était une erreur des anciens physiologistes de représenter la vie organique comme l’effet de la résistance opposée aux forces physiques ou chimiques qui tendraient à la détruire. Non, la vie organique n’est qu’un travail incessant de désorganisation et de réorganisation, qui se résume dans le grand acte de la nutrition, phénomène à double face : d’une part, usure, destruction moléculaire par la combustion ou oxydation qui engendre la chaleur animale ; d’autre part, assimilation de substances nouvelles qui viennent prendre la place de celles qui, oxydées, brûlées, désormais impropres à la vie, doivent être, sous diverses formes, rejetées des profondeurs de l’organisme.
Il s’agit pour nous de distinguer et de qualifier les différentes consommations d’après leur but et leurs résultats économiques. Que du charbon extrait d’une mine prenne feu par accident et soit ainsi consumé, ou qu’il soit brûlé dans des hauts-fourneaux et serve à la fabrication du fer, le charbon n’en a pas moins été
consommé, mais qui ne voit la différence au point de vue économique ? Dans le second cas, la valeur du charbon se retrouve dans la valeur du fer. Considérez encore deux socs de charrue dont l’un a été peu à peu rongé par la rouille, tandis que l’autre a été usé à ouvrir des sillons. On touche là du doigt la différence entre la consommation improductive et la consommation reproductive.
En se plaçant à un autre point de vue, on peut distinguer les consommations en économiques et non économiques. La richesse est créée pour satisfaire les besoins de l’homme, besoins qui sont de mille espèces différentes. Tontes les fois qu’elle sera consommée dans ce but, il y aura consommation économique.
Le tas de charbon qui a brûlé par accident et n’a satisfait aucun besoin, la viande qu’on a laissée se gâter, voilà la consommation non économique ; mais si le charbon a servi à faire cuire la viande, laquelle a été mangée, n’importe par qui, voilà des ^ consommations économiques. Est-ce à dire que toutes les consommations dites économiques sont également bonnes? Si les aliments ont été employés à soutenir l’existence d’un travailleur utile, d’un savant, cette consommation aura été indirectement productive. Voilà un capitaliste qui vit exclusivement de l’intérêt de son capital ; on pourrait être tenté de qualifier cette consommation d’absolument improductive ; mais, outre qu’elle est légitime, elle est encore en un sens indirectement productive, car nous savons que si le capitaliste n’avait pas pu compter sur le revenu de son capital, il ne l’aurait pas amassé par l’épargne, et c’eût été autant de perdu pour la société. En suivant une progression descendante, nous trouverons la consommation absolument improductive de l’indigent, de celui qui ne produit rien, qui ne participe à l’œuvre de la production ni directement, ni indirectement, ni par son travail présent, ni par son capital, fruit d’un travail passé, qui, par conséquent, vit du re-
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venu d’autrui (1). Nous trouvons pis que cela, la consommation du malfaiteur, de celui qui non seulement ne produit rien et vit sur le revenu d’autrui, mais encore s’approprie cette portion
du revenu d’autrui par des moyens coupables, la ruse ou la violence.
On oppose aux consommations industrielles, qui ont pour but immédiat la production de la richesse, les consommations personnelles, qui n ont pas ce résultat, au moins en apparence; les premières, dit-on, sont reproductives, les secondes improductives, exemple : du charbon brûlé dans un haut-fourneau ou dans un calorifère. Il y a là une manière toute matérielle d’apprécier les choses : on voit en quelque sorte la richesse sortir du haut-fourneau, tandis que dans le calorifère le charbon s’en va en fumée. Il y a évidemment quelque chose de trop exclusif dans ce point de vue. Suffit-il donc de dire qu’une consommation est personnelle pour en conclure qu’elle est improductive ? Sont-ce bien les consommations qui sont improductives ou reproductives ? Ne sont-ce pas plutôt les personnes? Je crois néanmoins qu’il faut conserver ces dénominations, car je ne vois pas ce qu’on pourrait mettre à leur place ; il faut seulement bien noter que, si ces expressions de consommation industrielle, productive, reproductive, ont un sens bien net et bien défini par le caractère de matérialisme ou de réalisme qui s’y rattache ; il en est autrement de consommation personnelle, improductive, non reproductive, qui est loin de représenter un sens défini ; car, outre que cette expression est trèsélastique quant à la nature de la consommation et comprend à
(i) Ai-je besoin de faire remarquer l’inexactitude de langage qui consiste à dire que le capitaliste vit du travail de l’ouvrier, ou l’ouvrier du revenu du capitaliste? Tous les deux vivent de leurs revenus propres du revenu de leurs fonds productifs : le premier, du revenu de son travail; le second, de son capital.
la fois le strict nécessaire et les dépenses de luxe les plus exagérées, elle est très vague au point de vue de la personne qui consomme, et embrasse des résultats économiques les plus divers.
Ainsi, consommation stérile ou profitable, économique ou anti-économique, personnelle ou industrielle, reproductive ou improductive, tout cela est un peu affaire de terminologie, de nomenclature et, par conséquent, de convention. L’essentiel est de s’entendre sur le fond des choses, et nous nous entendons parfaitement. Personne n’adressera à l’économiste le reproche ridicule et banal de barbarie, parce qu’il qualifie d improductive la consommation de l’indigent qui ne travaille pas. Ce serait aussi peu raisonnable que de taxer de cruauté le général qui, en vue d’un long siège à soutenir, désire conserver le moins possible de vieillards, de femmes et d’enfants, qu’d qualifie de bouches inutiles. Dire qu’une consommation est improductive, ce n’est pas la proscrire, la condamner. Par contre, dire qu’une consommation est productive, ce n’est pas nécessairement vouloir l’encourager. Qu’avec de la fonte on fasse des charrues ou des canons, il y a eu également consommation economique et reproductive, car ces deux objets se vendent ; il serait néanmoins à désirer qu’on pût faire plus de charrues et
moins de canons.
Après avoir ainsi fait la description, l’analyse des diverses consommations, il faut conclure, il faut dire comment la richesse doit être consommée. La conclusion de l’économie politique ne saurait être douteuse ; nous la connaissons déjà, car nous nous retrouvons ici en présence de la théorie du capital. Il faut consommer la richesse existante de manière à conserver et à accroître le capital sous toutes ses formes, capital matériel, moral, intellectuel ; capital privé et public. Traduisant ce principe dans le langage économique dont nous sommes convenus, nous dirons : il faut modérer ses dépenses personnelles ou im-
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productives afin de grossir l’épargne à laquelle on donnera une destination industrielle ou reproductive. Si l’économie politique formule le précepte en ces termes généraux, restreindre les consommations personnelles, étendre les consommations industrielles, c’est que trop souvent ce qui est détourné des consommations industrielles pour grossir la somme des consommations personnelles, reçoit un mauvais emploi ; mais elle ne fait pas d’objection à celui qui emploie son capital à perfectionner son éducation, son instruction, car il acquiert ou accroît par là le plus précieux des capitaux.
Nous parlons de consommations, de consommer, mais, dans le langage usuel , on parle autrement et la question qui nous occupe se pose généralement en ces termes ; comment doit-on dépenser son revenu ? Quelques observations sur cette manière de parler ne seront pas sans intérêt. Consommer et dépenser, sont-ce là deux termes identiques ? On l’entend ainsi dans le langage du monde ; on considère que toute dépense est le prélude d’une consommation. Mais dépenser, c’est proprement employer son argent à payer des produits ou des services, et tout dépend de l’emploi ultérieur de ces produits, de la nature des services. Il faut d’ailleurs reconnaître que, dans la langue usuelle, on donne au mot dépense le sens de consommation non productive, personnelle. Quand on dit d’une personne, qu’elle dépense beaucoup, qu’elle fait beaucoup de dépense, on entend par là qu’elle consomme beaucoup pour la satisfaction de ses besoins personnels ; il y a même dans cette manière de parler une nuance de blâme. On ne dira pas de quelqu’un qui a employé une partie de son revenu à acheter des actions de chemin de fer, qu’il a dépensé tout son revenu. D’un commerçant qui achète pour des sommes considérables des matières premières nécessaires à son industrie, on ne dit pas qu’il dépense beaucoup.
166 II® PARTIE. Dü MEILLEUR EMPLOI DE LA RICHESSE.
S'il est vrai, comme nous l’avons établi, que la vie, dans toutes ses manifestations, n’est qu’un Ilux et un reflux éternel, une incessante alternative de destruction et de reconstruction ; si la vie économique notamment est toute entière comprise dans cette évolution de la production et de la consommation, il est évident qu’il doit y avoir entre ces deux termes corrélatifs, quelque nom qu’on leur donne, un rapport nécessaire qui est la condition de la vie, de la persistance, de la durée. Quels rapports la vie économique suppose-t elle donc entre la production et la consommation?
J’ai déjà eu l’occasion (2) de signaler les caractères distinctifs des divers âges du développement économique. Dans l’état d’isolement économique, nous avons vu que chacun doit proportionner sa production à sa consommation : le calcul est simple, mais le résultat n’est pas toujours facile à obtenir. Ce qui distingue le second âge économique, les premiers temps de l’échange, c’est un meilleur équilibre entre la production et la consommation : un déficit dans la production est moins à craindre parce que il se répartit sur un plus grand nombre d’individus ; il en est de même de l’abondance qui se répand sur un plus grand nombre aussi. D’ailleurs, à cette époque, consommateurs et producteurs se connaissent personnellement ; on travaille sur commande, et l’artisan doit le plus souvent cumuler avec son métier quelque autre industrie.
La question devient plus délicate sous le régime économique proprement dit. On ne travaille plus pour tel -ou tel ; on travaille pour approvisionner le marché ; la division du travail plus prononcée, la production sur une grande échelle, la concurrence ne pourraient-elles pas amener une rupture de l’équilibre ? Que la production puisse rester au-dessous de la consom-
(2) V. au chap. v, à propos de l’analyse de l’épargne.
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mation, ou, pour parler plus exactement, au-dessous soit du besoin, soit du désir de consommer, cela n’est pas douteux, et on peut même affirmer d’une façon absolue qu’on ne produit pas assez, tant que nous voyons des hommes mal nourris, mal vêtus, et le reste. Mais, s’il en est ainsi, comment peut-on songer à poser cette autre question : est-il possible que la production soit trop abondante, qu’il y ait encombrement général? C’est pourtant une question débattue et elle mérite d être élucidée, tant à raison de son importance théorique que des conséquences pratiques qu’on a voulu en tirer ; et c est par ce dernier point quelle se rattache étroitement à notre sujet.
La science affirme qu’il ne saurait se produire un encombrement général. Nous savons que l’emploi de la monnaie n empêche pas que les choses s’échangent les unes contre les autres, produits contre produits. Or, supposons que, à un certain moment, les divers produits s’échangent dans une proportion donnée, et voilà que tout à coup il parait sur le marché une quantité triple de tous ces produits, qu’en résultera-t-il ? qu on échangera, par exemple, trois fois plus de blé contre trois fois plus de vin ; en langage économique cela se formule ainsi : chacun apporte sur le marché une offre triple, mais cette offre constitue en même temps une demande triple. Il y aura abondance, non encombrement. Est-ce à dire que les choses se passeront exactement comme la théorie l’indique? Non, car la théorie est fondée sur ce que l’échange, agissant comme la loi de la pesanteur sur un liquide, tend à faire écouler les produits d’un pays où ils abondent dans les pays où ils sont rares. Mais que d’entraves peuvent s’y opposer : le manque de moyens de communication, la guerre, les lois de douane ! Il peut encore se faire que, dans des vues de spéculation, le commerçant, après avoir vendu, par exemple, ne réalise pas immédiatement l’achat qu’il se proposait de faire, dans l’attente d’une baisse. La théo-
rie ne dit pas : ne songez qu’à produire, indistinctement dans toutes les branches de l’industrie... elle dit au contraire : produisez avec discernement et en consultant le marché, car s’il n’y a pas à redouter un excès de production en général, il est possible qu’on ait produit en trop grande abondance telle espèce d’objets par rapport à telle autre. Il en est de l’ensemble des échanges comme d’une manufacture de montres, par exemple : ne dites pas au manufacturier qu’il peut trop produire de montres ; il vous répondrait qu’il a établi sa fabrication pour en produire le plus possible et en vendre beaucoup à bon marché ; mais le fabricant doit maintenir l’harmonie entre les diverses branches de sa production, boîtes, cadrans, ressorts, roues, aiguilles. La théorie dit encore : ne portez pas sur un marché limité plus de produits qu’il n’en peut consommer, et ne portez pas surtout tels ou tels produits chez des gens qui ne veulent ou ne peuvent vous les acheter : des livres chez des sauvages, des parapluies dans un pays où il ne pleut jamais, des patins là où il n’y a jamais de glace.
Cependant la possibilité d’un excès de production, d’un encombrement général, a été soutenue tant dans la théorie que dans la pratique.
Ecoutons d’abord les commerçants. On sait comment ils formulent leurs plaintes: Le commerce ne va pas I Rien ne se vend ! Voyons ce qu’il en est de cette affirmation. J’ai une triple réponse à y faire : 1» Nous sommes en temps de crise et vous affirmez que rien ne se vend... c’est beaucoup dire I Le boulanger, le boucher, l’épicier, le mercier n’ont pas fermé boutique. Les théâtres, les cafés, les restaurants sont pleins. On consomme encore ; seulement il y a beaucoup de consommations qu’on peut différer et on les ajourne. On porte un peu plus longtemps ses habits ; on ne renouvelle pas son mobilier ; on se prive de certaines fantaisies ; 2° Mais la plainte est fon-
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dée en partie, et je m’adresse au marchand qui ne vend rien. Et pourquoi ne vend-il rien ? Est-ce parce qu’il y a encombrement , parce qu’il a trop de marchandises dans son magasin ? Non ; y en aurait-il dix fois moins, qu’il ne vendrait pas davantage. Le propre du temps de crise, c’est de suspendre complètement la vente de certains objets. Et la preuve en est que si demain la crise cesse, la confiance renaît, les affaires reprennent, ce marchand écoulera ses marchandises, il en manquera peut-être. Il n’y avait donc pas encombrement ; 3° Savez-vous ce que signifie encore cette plainte : Les affaires ne vont pas ?... Cela veut dire que les affaires ne vont pas aussi bien que par le passé. Voilà un entrepreneur qui crée une industrie dans une ville ; il réalise des profits considérables ; il n’y a pas de concurrents. Cela ne saurait durer. De nouvelles entreprises vont surgir ; les capitaux afflueront dans cette industrie ; les prix baisseront et avec eux l’intérêt des capitaux et les profits. La masse des consommateurs s’en applaudira, mais le premier entrepreneur dira : on produit trop, les affaires ne vont plus.
Sismondi a été, chez nous, le principal représentant de l’opinion que je combats. Son erreur à cet égard a été déterminée par une fausse appréciation de la nature et des causes des crises commerciales, appréciation doublement erronée. La crise qui impressionna particulièrement Sismondi fut celle que provoqua la désastreuse récolte de 1816. Mais, en somme, que vit-on là ? une disproportion dans les diverses parties de la production : les denrées alimentaires se vendaient très-cher, tandis qu’on ne vendait presque pas d articles manufacturés. Une autre erreur est de croire que, une crise étant le résultat d’un excès de production, le remède est dans la diminution de cette production, dans la réduction de l’offre. Nous avons suffisamment expliqué
Tf
I ll.iUIflIIHUil.
ailleurs (3) que les crises sont occasionnées par une subite contraction du crédit par suite de spéculations excessives dans quelque branche de l’industrie.
Ce qu’il nous importe surtout de repousser ici, ce sont les conséquences qu’on a tirées de cette théorie de l’excès de production. Sismondi en France, Chalmers en Angleterre , ont recommandé une production modérée ; ils ont fait le procès à la division du travail et aux machines ; ils ont combattu, dans une certaine mesure, l’épargne qui accroît le capital, source d’une production plus abondante ; ils ont recommandé les consommations improductives. Ce sont là des doctrines insoutenables. Il faut bien plutôt conclure ainsi : Adaptez, suivant les temps et les lieux, l’offre à la demande ; maintenez une juste proportion entre les diverses branches de la production ; ne négligez pas les produits de première nécessité pour les produits de luxe ; facilitez le mécanisme des échanges ; améliorez les voies de communication ; maintenez l’ordre et la sécurité ; répandez les saines notions d’économie politique sur le crédit, sur les fonctions du capital... après cela, ne craignez pas de trop produire. Le bon, l’excellent Sismondi s’est demandé, avec une une sorte de terreur ce que deviendrait l’.4ngleterre si quelqu’un trouvait une machine tellement parfaite qu’une seule personne pût, en tournant une manivelle, lui faire produire tout ce qui est nécessaire à la consommation de l’Angleterre I... Il y a longtemps qu’on a répondu à Sismondi : Mais ce serait tout simplement superbe, dût-on employer à ce travail non seulement la reine, mais encore tous ses ministres et le Parlement. Mais que feraient les Anglais, y compris les Irlandais (qui sont loin d’être à pareille fête), tous pourvus de ce qui est nécessaire à la satisfaction de tous leurs besoins? Je n’en sais rien, et il ne faut pas
(3) V. chap. vu, note 12.
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prévoir les malheurs de si loin. J’imagine toutefois qu’ils feraient ce que fait l’humanité depuis la création du monde : ils se découvriraient de nouveaux besoins, et, il faut l’espérer, toujours d’un ordre plus élevé.
La question des rapports entre la production et la consommation peut présenter un autre aspect : Quel est celui de ces deux termes qui commande l’autre ? Il faut sans hésiter répondre que c’est la consommation qui dirige la production. Cela est évident dans l’état économique primitif, où on ne travaille le plus souvent que sur commande, où la disette de capital, l’imperfection de l’outillage ne permettent pas de confectionner à l’avance des masses de produits dont l’écoulement serait incertain. Cela est vrai également dans notre état économique. C’est toujours le consommateur qui, indirectement, imprime à l’industrie telle ou telle direction. Il n’est pas en rapports directs avec le fabricant, avec le commerçant, mais ceux-ci sont avertis par les commandes qu’ils reçoivent des intermédiaires, marchands en gros et en détail. Ce qui est vrai, c’est que, grâce à la puissance et à l’abondance des capitaux, un entrepreneur peut essayer d’influer sur la consommation en produisant et vendant à bas prix des quantités plus considérables que n’en avait réclamé jusqu’à ce jour la consommation ; mais c’est en somme le consommateur qui jugera si l’entrepreneur a bien calculé. Ce que je dis des produits s’applique aux services : c’est le consommateur qui, en réclamant plus habituellement tel ou tel genre de services, détermine les professions vers lesquelles on se portera en plus ou moins grand nombre. On voit par là quelle est la responsabilité économique et morale du consommateur. C’est un point de vue qui dominera la plupart des développements dans lesquels j’entrerai ultérieurement sur l’emploi de la richesse.
Ces dernières considérations et la rubrique même de ce cha-
pitre, que j’ai intitulé Théorie de la consommation, m’amènent tout naturellement à dire un mot d’une question qui ne semble tout d’abord qu’affaire de forme et de méthode, mais qui, en réalité, a son importance. Est-il bien vrai qu’il y ait une théorie de la consommation ? ou plutôt convient-il, dans l’exposition méthodique, de faire de la consommation une des grandes divisions dans lesquelles on distribue l’examen des phénomènes économiques? Personne ne s’est expliqué là-dessus d’une façon plus catégorique que Rossi. Selon lui, la science ne comprend que deux grandes divisions, la production et la distribution. Quant à la consommation elle rentre dans ces deux divisions. Ce qu’on appelle consommation productive n’est autre chose que l’emploi du capital ; quant à la consommation qu’on a voulu appeler improductive, elle appartient à l’hygiène et à la morale. 11 y a là deux assertions distinctes :
1® La consommation productive n’est que l’emploi du capital ; le capital est un élément de production ; donc la consommation rentre dans la production. Est-il bien sûr que le but de l’analyse scientifique soit de faire rentrer ainsi les phénomènes les uns dans les autres ? Pour celui qui sait, il n’y a plus de divisions dans la science ; il embrasse tous les phénomènes dans une vaste synthèse ; mais en est-il de même lorsqu’il s’agit d’acquérir la connaissance de la science ? Vous dites qu’il ne s’agit que de l’emploi du capital, ce qui est affaire de production ; mais avant d’employer le capital, n’est-il pas intéressant de voir comment il se forme, de se rendre compte du mécanisme de l’épargne ? Ce n’est que dans une théorie de la consommation et de l’épargne que le capital nous apparaît avec son vrai caractère et qu’on peut résoudre toutes les diflScultés que soulève la notion scientifique du capital résumée en une définition.
2® La seconde assertion de l’illustre maître me parait plus
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grave encore ; Tout le reste appartient a l’hygiène et a la moraie ! Ainsi l’économiste vous dirait: vous ferez deux parts de la richesse qui vous est acquise ; Tune destinée à maintenir, conserver, accroître, s’il se peut, le capital... cette part est sacrée au nom de l’économie politique I Quant au reste, 1 économie politique n’a rien à y voir, c’est affaire d hygiène et de morale ! — Je réponds que tous les faits sociaux qui se rattachent à la richesse sont plus ou moins directement du ressort de l’économie politique ; qu’il s’agit précisément de mettre en relief les mauvais effets économiques du mauvais usage de la richesse condamné par l’hygiène ou la morale ; d apprécier, au point de vue économique, les differentes manières d employer la richesse qui s’appellent l’épargne, la prodigalité^ 1 avarice, le luxe, la thésaurisation, la bienfaisance ; de caractériser scientifiquement ces divers états de la fortune : l’opulence, la richesse, 1 aisance, la pauvreté, la misère, le paupérisme, et d en rechercher les causes ; de contrôler, au nom de la science, certains modes d’emploi que la morale prescrit, mais dont il faut user avec discernement, la libéralité, la bienfaisance, la charité, la bienfaisance publique et la bienfaisance privée. N est-ce pas à la suite d’une théorie de la consommation que s imposent toutes ces questions délicates, brûlantes, qu’il faut bien aborder, ne seraitce que pour les poser nettement et dissiper les malentendus, car il faut se garder de croire que la science ait sur toutes ces questions des solutions toutes prêtes et définitives (4).
Quant à nous, quoiqu’il en soit de la science pure, étant donné le terrain sur lequel nous nous sommes placés, il est cer-
(^4) Cette prf^ocrnpation plus ou moins exclusive de la production et de la cüculalion, ce dédain théorique pour la réparaVion et la consommation est un des grands griefs des socialistes de la chaire contre ce qu’ils appellent l’économie politique officielle, l’£co/e. V. ci-dessous
chap XXIX, note 25.
tain que je viens d’esquisser là le programme des questions que nous avons à traiter. Nous connaissons les conclusions de l’économie politique sur l’emploi de la richesse, ce qu’on pourrait appeler sa devise : Travail, épargne et capital ! Nous avons à faire voir que ce conseil est le meilleur à tous les points de vue, au point de vue de la morale, du bien-être individuel tant de ceux auxquels il s’adresse directement que de ceux qui les entourent ; au point de vue enfin de la puissance collective de l’Etat. Comme, après avoir étudié le corps humain à l’état de santé, dans le libre et régulier fonctionnement des organes, il convient de le considérer à l’état pathologique qui présente les aspects les plus divers ; de même, après avoir décrit la fonction naturelle de la richesse et son emploi le plus désirable, nous allons rechercher les perturbations et les abus qui peuvent se produire, lesquels tiennent sans doute à une cause générale qui n’est autre que l’oubli des lois économiques, mais qui ont en outre leurs causes particulières dans des dispositions mentales de nature très diverse, car elles comprennent à la fois des vices, des ridicules et de généreuses illusions.
CHAP. XIII. l’épargne et l’économie.