CHAPITRE XIII
L’épargne et l’économie. — Limites de l’épargne
Nous savons ce que c’est que l’épargne, mais nous n’avons pas de terme propre pour désigner l’homme qui épargne. Ne peut-on pas dire qu’il est économe ? On le dit, faute de mieux, mais épargne et économie sont deux choses distinctes, bien que reliées par une étroite corrélation, comme nous allons le montrer tout à l’heure. Ce n’est pas une vaine question de mots.
L’homme qui veut épargner fait deux parts plus ou moins inégales de son revenu, l’une affectée aux dépenses de sa maison, aux consommations personnelles ou non reproductives, l’autre consacrée aux dépenses reproductives, à l’épargne, à la capitalisation. Le bon père de famille a rempli la première partie, la partie essentielle de sa tâche, lorsqu’il a fermement accompli cette opération, cette répartition. Il s’agit maintenant de faire le meilleur emploi possible de ces deux parts de la richesse, tant de la somme destinée à être capitalisée que de celle qui est affectée aux besoins du ménage. Ici va se présenter la question d’économie.
Considérons d’abord la somme épargnée destinée à être employée d’une manière reproductive. Qui est-ce qui se chargera de lui donner cet emploi reproductif? Le père de famille peut se décharger plus ou moins complètement de ce soin sans qu’on ait rien à lui reprocher ; le plus sûr pourra être qu’il s’en mêle le moins possible. Nous trouvons ici une sorte de progression
décroissante dont nous allons parcourir les divers termes. On peut employer soi-même immédiatement et directement la somme épargnée, en donnant de l’extension à son commerce ou à son industrie, en faisant à un immeuble des améliorations foncières. C’est évidemment le genre d’emploi qui réclame le plus de tact, de discernement, de connaissances techniques. Tout en se réservant de faire soi-même emploi de son capital, on peut n’en avoir pas un emploi immédiat : on le dépose alors chez un banquier, avec faculté de le retirer à sa convenance (1). Il est clair que le banquier qui ne peut faire usage que dans une faible limite des fonds ainsi déposés ne servira qu’un très faible intérêt au iléposant. Le capitaliste peut engager ses fonds dans une entreprise déterminée qui lui parait offrir des garanties.
(1) Cette question des dépôts est très-importante au point de vue de l’épargne qu’il s’agit de favoriser sans la compromettre On a prétendu que le retrait subit des dépôts était la principale cause des crises ; je ne le pense pas, aussi n’en ai-je pas parlé au chapitre vu. à propos du crédit et des crises. Cela est si vrai qu’on a vu les dépôts augmenter précisément en temps de crise, la Banque est alors comme un port de refuge pour les capitaux craintifs. Ainsi, en <825, année de crise terrible, les dépôts à la Banque d’Angleterre s’élevèrent à 2,600,000 sterling, tandis que dans les trois années précédentes ils n’avaient varié que entre 1,300,000 et 2,300,000. Cette opinion se rattache à celle qui voit une cause des crises dans le monopole accordé aux banques privilégiées. On raisonne ainsi : les détenteurs de capitaux, ne pouvant les utiliser euxmêmes dans le libre commerce de la banque, les accumulent dans les banques privilégiées qui , pour en tirer parti, abaissent le taux de l’escompte, étendent le crédit, surexcitent la production jusqu’au jour où elles se votent obligées de serrer l’écrou, d’où contraction du crédit, crise. Mais nous venons de voir, par l’exemple de la Banque d’Angleterre, qu’il n’en est rien. D’ailleurs nulle part les crises ne sont plus fréquentes qu’en Amérique où règne la plus absolue liberté des banques, et pourquoi? Parce que toutes ces petites banques n’inspirent qu’une médiocre confiance ; au moindre ébranlement on se précipite pour retirer les dépôts, ce qui est d’autant plus désastreux que ces nombreuses banques rivales se font concurrence pour attirer les dépôts, et, dans ce but, servent aux déposants des intérêts plus élevés que ne le comporte la faculté du retrait à bref délai.
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mais à la direction de laquelle il reste à peu près complètement étranger, par exemple, acheter des actions ou obligations de chemin de fer. Il peut enfin n’avoir ni la volonté, ni la capacité pour faire choix par lui-même de l’industrie à laquelle il lui conviendrait de confier ses capitaux ; il s’adresse alors à une personne qui lui inspire confiance par son honnêteté, son intelligence, et il lui dit : je vous prête mon capital, faites-en ce qui vous plaira ; peu importe d’ailleurs que le prêt soit sollicité ou offert. Cet emprunteur peut être un individu qui emploiera le capital emprunté dans une entreprise qu’il a fondée ; ce peut être un banquier qui fait profession d’emprunter d’une main pour prêter de l’autre. Nous savons cela par ce qui a été dit au chapitre VII, à propos du crédit et des banques. — En somme, que voyons-nous dans tous ces arrangements? une application du principe de la division du travail à l’épargne, à la formation des capitaux. Les uns épargnent en ce sens qu’ils s’abstiennent de consommer improductivement ; les autres s’occupent de donner à ces épargnes l’emploi effectif, l’emploi reproductif en vue duquel elles ont été réalisées.
Mais arrivons enfin à cet emploi définitif. Plus ou moins directement la somme d’argent qui représente l’épargne est arrivée à l’usine où, je le suppose, elle doit être employée à acheter du charbon. Ici se présente la question d’économie proprement dite, et nous la retrouvons à tous les degrés de la hiérarchie industrielle, directeur, ingénieur, ouvrier. Le directeur devra faire l’achat du charbon dans les conditions les plus avantageuses. L’ingénieur devra construire des appareils dp chauffage, des chaudières, de manière à ce qu’il y ait le moins possible de déperdition de calorique. L’ouvrier enfin devra surveiller la combustion, ménager son combustible. Voilà l’économie. De quel prix n’est pas pour un patron un ouvrier soigneux qui ne gaspille pas les matières premières qui lui sont confiées. Ne
voit-on pas, sur nos voies ferrées, les conducteurs de locomotives recevoir la quantité de charbon approximativement nécessaire pour un certain parcours, avec promesse d’une prime proportionnée à la quantité de combustible qu’ils économisent tout en obtenant la vitesse réglementaire ? — On saisit le rapport qui existe entre l’économie et l’épargne ; si celle-ci forme le capital, celle-là le ménage, ce qui équivaut à une augmentation du capital.
Je reviens maintenant à cette portion du revenu qui a été réservée aux consommations personnelles, aux dépenses du ménage. C’est le domaine propre de l’économie domestique ; c’est particulièrement à ces dépenses du ménage qu’on songe quand on prononce purement et simplement le mot d’économie. Le rapport entre l’économie et l’épargne est des plus étroits , car l’épargne ne peut commencer que quand on a pourvu aux dépenses personnelles, et elle s’accroît de tout ce qui est économisé sur celles-ci. L’économie politique ne pénètre pas dans l’usine pour surveiller l’emploi du capital sous telle ou telle forme ; elle s’arrête sur le seuil, regardant d’un œil curieux et attentif ce qui s’y passe, et se bornant à des préceptes généraux, car elle sait qu’il y a là des gens possédant des connaissances techniques dont elle ne se pique pas. L’économie politique pénétrerait peut-être à plus juste titre dans la maison d’habitation pour donner son avis sur le bon emploi de la part des revenus afféctée aux dépenses personnelles. Nous savons que l’économie domestique est le domaine réservé des femmes ; nous n’irons pas jusque dans la cuisine et dans l’olTice en remontrer à mistress Primrose sur l’art de préparer ces conserves et ce vin de groseilles , dont le vicaire de Wakfield était si fier ; mais quelques notions d’économie politique, ou, si le mot les effarouche, d’économie générale, ne seraient nullement déplacées chez les femmes ; avec quelques notions exactes sur l’épar-
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gne et la formation des capitaux, elles seraient plus complètement associées à la gestion du patrimoine commun ; elles auraient un sentiment plus élevé de leur mission ; elles ne se contenteraient pas de ce titre banal de maîtresse de maison, chargée de faire les honneurs du logis, ou de cette haute domesticité de la femme de charge commise à la garde de la lingerie et des provisions. Molière a assigné un assez beau rôle à la femme et nettement défini le mot économie :
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie.
Doit être son étude et sa philosophie.
Mais quand le bonhomme Chrysale ajoute :
Il n est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, Qu une femme étudie et sache tant de choses.
il ne faut voir là que la légitime explosion de sa mauvaise humeur contre ces trois sottes et ignorantes personnes, ces pédantes sans instruction qu’on ne qualifie de savantes que par dérision. Il n’y aura plus de femmes savantes quand elles seront instruites. Aucune étjide ne leur convient plus que l’économie politique qui se rattache par tant de liens à l’économie domestique. Adam Smith et Benjamin Franklin se donnent la main ; le premier donne les raisons des maximes du bonhomme Richard. Combien de gens emploient leur argent à acheter un repentir ! Il ne faut pas acheter les choses parce qu’elles sont à bon marché, mais parce qu’on en a besoin. Combien de gens en effet se sont ruinés à force de bon marché, sous prétexte qu’il faut profiter de 1 occasion ! il est plus facile de réprimer une première fantaisie que de réprimer toutes celles qui viennent à la suite.
Quel bon sens exquis dans ce chapitre III du livre II de la Richesse des nations, où Adam Smith explique pourquoi il faut préférer les consommations lentes aux consommations rapides, c’est-à-dire employer son argent à acheter, non des choses qui se consomment parle premier usage qu’on en fait, comme ce qui se boit et se mange, ou les services d’un domestique nombreux, mais des choses dont l’usage persiste pendant une longue suite d’années ! Les premières dépenses ne produisent qu’une courte satisfaction, des jouissances souvent funestes ; il n’en reste rien ; elles ne vont pas sans un gaspillage improductif. Au contraire, les dépenses, même exagérées, qu’on place en choses durables, meubles, linges, tableaux, constructions, aboutissent du moins à une certaine accumulation de choses précieuses, utiles même à divers points de vue ; elles servent à l’entretien de gens essentiellement productifs. Voici un autre point de vue très important ; la dépense en choses durables peut plus facilement être réduite et par une double raison, car d’une part la dépense précédemment faite est un motif pour qu’il soit inutile d’en faire davantage ; et, d’autre part, notre amour-propre n’est pas intéressé à poursuivre indéfiniment ce genre de dépenses. Mais réduire le nombre de ses domestiques, sa table, son train de maison en un mot!... Que diraient en effet les voisins ! C’est une pente sur laquelle on va jusqu’au bout,^ jusqu’à la ruine. Une pareille réforme serait tout au moins l’aveu qu’on s’est jusque-là conduit avec peu de sagesse. Bien que le chapitre d’Adam Smith qui contient ces sages réflexions soit intitulé De l’accumulation du capital, il serait particulièrement utile de faire remarquer aux femmes qu’il ne faut pas transporter dans l’économie politique ou générale certaines pratiques plus ou moins judicieuses de l’économie domestique, et le mot accumulation employé pour désigner l’épargne et la formation du capital n’est pas plus exact que ces manières de
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parler : le soleil se lève, le soleil se couche ; il est bien entendu que ce ne sont là que des apparences. Le capital n’est pas comme ces provisions que la ménagère prévoyante entasse dans son grenier, sa cave, ses armoires. Cette pratique n’est d’ailleurs intelligente que lorsqu’il y a avantage à acheter en gros des choses d’une conservation facile , mais à quoi bon enfouir dans des armoires tout ce linge qui se détériore sans qu’on en use et qui ne sort qu’aux grands jours tout jauni par le renfermé?
L’économie exagérée c’est la parcimonie. Si nous allions plus loin nous tomberions dans l’avarice ; mais l’avarice comme la prodigalité sont des maladies morales qui méritent chacune les , honneurs d’un chapitre à part. Par les développements que j’ai
présentés dans ce chapitre, je n’ai pas entendu traiter des modes d’emploi de la richesse opposés à l’épargne ; j’ai voulu achever de mettre en lumière le fonctionnement de l’épargne et son domaine propre.
Il semble qu’il resterait encore quelque chose à faire dans ce sens, à déterminer quelle est précisément la part que chacun doit faire dans ses revenus aux dépenses personnelles et aux emplois reproductifs, à l’épargne. L’économie politique se refuse absolument à énoncer un chiffre ou un rapport ; c’est là un point qui ne peut être fixé que suivant des circonstances de fortune, de position sociale, de temps et de lieu qui varient à l’infini. C’est sans doute pour des raisons de ce genre que des gens simples et ignorants adressent à l’économie politique le reproche de n’être qu’un art conjectural , de n’être pas une science exacte, de n’être pas une science achevée. Elle n’est pas un art, elle n’est pas une science exacte et elle ne sera jamais une science achevée (2). Ces exigences prouvent une inintelli-
(2) « C’est le libre examen et la discussion qui fait la science, et si « quelque science pouvait arriver à se déclarer science complète et fers mée, elle ne serait plus une science, mais un ensemble de dogmes.
gence complète de la nature des sciences morales. Demandez à un physicien si un obus chargé, auquel on met feu éclatera, il vous affirmera que oui, en vertu d’une loi certaine, la force élastique des gaz. Demandez-lui en combien de morceaux il se brisera et quelles directions ils prendront, il vous répondra qu’il l’ignore (3). De même l’économie politique établit des lois générales qu’elle ne saurait formuler en chiffres précis. Elle décrit I épargne, ses effets, les motifs qui portent les hommes à épargnei , elle cherche a déterminer la tendance à l’épargne, en leur représentant les funestes conséquences du défaut de prévoyance, et c est tout ce qu’elle peut faire. La morale fait de meme lorsqu elle prescrit telle ou telle vertu ; elle ne saurait les tarifer. La législation seule, le droit positif, peuvent, en s’emparant de quelque prescription d’ordre économique ou moral, imposer ou interdire certains actes strictement qualifiés et sous une sanction également positive. Mais remarquez combien, à un autre point de vue, est restreinte l’action de la loi : 1® la loi ne prescrit rien à personne dans son propre intérêt, mais seulement le respect des droits d’autrui ; 2® ses prescriptions ne tendent nullement à assurer la pleine observation de la loi morale, elles se bornent seulement à imposer à chaque citoyen en quelque sorte un minimum de moralité, d’honnêteté, sans lequel aucune société ne pourrait subsister. La loi écrite n’a pas la prétention de faire l’éducation des citoyens. Bien qu’elle soit la base nécessaire de tout progrès en garantissant l’ordre, la paix, la liberté, elle n’est pas le progrès lui-même, elle re-
CHAP. XIV. ÉPARGNE ET PRODIGALITE
« d’articles de foi. une église anathémalisant les dissidents, et par là « môme condamnée à l’immobilité. » M. H. Passy, discussion à la société d’Economie politique, 1 5 avril 1 864.
(3) Herbert Spencer, Introduction à la science sociale, cbap. iii, p. 57. Prévisions qualitatives, non quantitatives.
présente l’équilibre ; la morale, et l’économie politique représentent le mouvement.